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Prologue
un texte de :

« C'est reposant la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir, le sale espoir ; qu'on est pris, qu'on est pris comme un rat, avec tout le ciel sur notre dos, et qu'on n'a plus qu'à crier, pas à gémir, non, pas à se plaindre, - à gueuler à pleine voix ce qu'on avait à dire, qu'on avait jamais dit et qu'on ne savait peut-être même pas encore ? » (Jean Anouilh)

Donc voilà. Vous savez en ouvrant ce livre qu’il finira mal – du moins pour deux de ses protagonistes. Un peu moins pour les autres, mais personne n’en ressortira indemne. Cette histoire raconte la lente descente aux enfers d’une famille qui avait – en apparence – tout pour être heureuse. Une mère très belle, un père très riche, deux adorables petites filles blondes, un chat et un chien, une immense villa et beaucoup d’argent.
Ainsi est posé le décor de la tragédie à venir, tragédie qui se termine aujourd’hui, dans cette pièce, par mon abandon et mon refus, à 25 ans,  de continuer à vivre une vie qui n’a pas de sens et que je ne comprends pas. Vous avez été prévenus, fermez ce livre maintenant si vous le voulez, ou bien embarquez avec moi pour cette sinueuse histoire dans laquelle je vais enfin raconter ce que je n’avais jamais dit avant.

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Chapitre 5

Un jour de novembre, j’essaye d’appeler mon père en vain, encore et encore, jusqu’à ce que le téléphone soit enfin décroché. « Oui ? » C’est une voix de femme. Je demande à parler à mon père. « Ah, on ne vous a pas prévenue ? Il a fait une tentative de suicide, il est à l’hôpital. » Mon cœur s’effondre. Je pousse un hurlement de douleur. Il l’a fait, il a mis sa menace à exécution. Les larmes ne se tarissent pas, je pleure de désespoir pendant des heures, serrant un coussin fort contre moi. Gillian rentre en fin de soirée avec son fils, m’interroge sur mon état, me propose de me conduire à l’aéroport pour prendre le prochain avion. Non merci. Elle me regarde sans comprendre mon choix, je lis le jugement dans ses yeux. Elle ne sait pas, elle, que c’est exactement ce qu’il veut, que je rentre. Il a tenu trois mois c’est tout, et il me veut de retour. Je ne céderai pas. Mais à partir de ce moment là je change, rongée par la cul
 pabilité, la dépression. La trêve tellement attendue et nécessaire n’aura pas duré bien longtemps.

De  son côté, mon père survivra à sa tentative de suicide, et, ne me voyant pas de retour, décidera de petit à petit de se laisser mourir en arrêtant de s’alimenter. Quand je rentre en France en septembre, un an après mon départ, il a perdu des dizaines de kilo, son corps , rongé par la maladie, le fait énormément souffrir, il est méconnaissable.
Puis un jour un appel
« Oui bonjour, c’est l’hôpital. Votre père a eu un AVC la nuit dernière, il a été transféré dans notre service de gériatrie. Vous devriez venir le voir. »
Un AVC. Qu’est-ce que c’est bon dieu ? Vite, internet. AVC : arrêt vasculaire cérébral. Perte de connaissance, avec arrêt partiel ou complet des fonctions cérébrales, ou une attaque provoquant la perte de conscience ou la mort soudaine du patient. Vite, appeler Sarah, courir à la voiture, conduire jusqu’à l’hôpital, voir le médecin.
« Bonjour Mesdemoiselles. Donc voici la situation………… »
Blah blah blah…..
« D’ici deux semaines votre père devrait avoir retrouvé toutes ses fonctions normales, sa paralysie temporaire devrait avoir disparut, il devrait pouvoir remarcher. Faites moi confiance ».
Bon, ce n’est donc pas si grave que ça. Tout va rentrer dans l’ordre, il ira mieux très vite.
Mais les semaines passent et son état s’empire de plus en plus. Il nous explique en avoir assez, ne plus vouloir continuer. Nous en parlons au médecin qui nous écoute poliment.

Quelques semaines après, lors de notre visite hebdomadaire, nous sortons de l’ascenseur et sommes accueillies par un hurlement de douleur poussé par notre père, que nous entendons depuis l’autre bout du service de gérontologie. Rentrant en trombes dans sa chambre, nous le trouvons les poignets attachés au lit, une infirmière penchée sur lui entrain d’essayer de faire pénétrer une sonde gastrique dans son nez alors qu’une autre s’en prend à lui pour son manque de discipline. Je fonds en larmes et cours vers le bureau du médecin. J’y rentre sans y avoir été invitée. Incohérente et encore sous le choc, j’essaye tant bien que mal de lui faire part de mon indignation totale et insiste pour qu’il intervienne de suite.

« Calmez-vous mademoiselle ! C’est moi qui ai demandé la pose de cette sonde. Il l’a depuis six jours maintenant, et s’acharne à l’arracher. Il ne devrait pas agir ainsi, ce n’est pas dans son intérêt ! Vous savez, il ne peut plus déglutir, il y a trop de glaires dans ses poumons. On essaye de les aspirer mais c’est difficile. La sonde est le seul moyen de le nourrir.»

Je m’en retourne vers la chambre et y trouve mon père plus calme, les poignets toujours liés aux barreaux du lit. Je me penche pour l’embrasser et il pousse un gémissement de douleur. Dans un coin de la  chambre, ma sœur a les larmes aux yeux. Son état s’empire de plus en plus. On ne peut plus le toucher maintenant. Tous ses nerfs sont littéralement à fleur de peau, à vif. Lors de son AVC, l’endroit du cerveau qui contrôle la douleur a grillé. Il est dans une agonie permanente.

« Pourquoi est-ce que tu ne gardes pas ta sonde papa? Tu irais mieux ! Il faut te nourrir sinon tu ne guériras pas. Sois raisonnable ! Le médecin a dit que tu irais mieux bientôt, mais il faut que tu acceptes la sonde. Tu sais pourquoi tu l’as. C’est parce que tu ne peux plus avaler ; elle est importante ! »

Je m’acharne à lui répéter la même chose encore et encore, sur un ton ferme, fâché, suppliant, implorant. Il s’entête à me répondre la même chose. Il ne va pas aller mieux, il n’en peu plus, il souffre trop, il veut mourir.

« S’il te plait mon ange, laisse moi partir. Je suis fatigué. Je t’aime tu sais, je suis si fier de toi. » Des mots hachés, au milieu de toux violentes qui le font se tordre de douleur, L’image est insoutenable.

Je m’en retourne vers le médecin, cette fois accompagnée de ma sœur.

« Docteur, il n’en peut plus, il faut le laisser partir, il veut mourir, s’il vous plait, ne le torturez plus.
-Est-ce pour lui ou pour vous que vous demandez ça mesdemoiselles ? Comme je vous l’ai dit, votre père sera sur pieds dans deux semaines s’il suit le traitement correctement.  Je suis optimiste. Il faut juste être ferme avec lui. Je travaille en gériatrie depuis des années, c’est ma spécialité. Je ne suis pas là pour laisser mourir mes patients mais pour les guérir. Laissez-moi faire mon travail. »

Les mots « sur pieds dans deux semaines » nous hante, nous provoque. Retrouver notre père dans un état correct en deux semaines, un miracle, la promesse de notre vœu le plus cher réalisé. Armées de cet optimisme nouveau, nous nous en retournons vers sa chambre, pour essayer, une fois de plus, de le convaincre d’accepter le traitement.

  

© Conselia 2009

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