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Antoine D'Offenheim

Pensées
un texte de :

(Extraits)

 
                                 Raison, déraison.
 
 Nécessaire à la pensée dont elle constitue l’ossature, la raison permet de procéder avec justesse et mesure, dans l’équilibre de la réalité et du bon sens face aux sentiments, à l’intuition et à l’émotion.
Clé de voûte de toutes les grandes harmonies, la pensée structurée autorise un jugement serein dans la sauvegarde et l’épanouissement de l’esprit, sans parvenir toutefois à effacer l’éclat persistant de l’inexplicable et son voile de mystère. Comme toute chose porteuse de son  contraire, elle induit une possible déraison, d’autant plus séduisante, que cette dernière exerce une fascination par son penchant pour le manque de mesure  et le goût du risque, la recherche de sensations et d’exaltations diverses, revanche de l’émotion.  
Incontrôlable, nourrissant l’imaginaire, la déraison demeure une source féconde pour la création. Elle sacre l’irrationnel, porte du rêve éveillé, laissant naître des envies d’impossible et la transgression d’interdits dans une marche vers l’inaccessible, cet implacable tribut exigé par  l’utopie.
Est-il coupable de penser que le grain de folie dont se réclame toute forme d’excès, a bien sa place dans le concert des passions, de la poésie aux contemplations, jusqu’aux marches d’un romantisme devenu  la nouvelle chevalerie de l’âme. ?
Devant  ce qui échappe à la raison, la démesure se nourrit de l’émotion pleine de vertiges, de forces contraires qui la déchirent. Naît alors un besoin irrépressible de départ, une envie d’aller plus haut, loin de toute réalité.
Il n’est donc pas d’acte déraisonnable lorsqu’il sert la noblesse des sentiments ou une pensée vertueuse, comme tout courage en vient à ignorer trop de raison.

              

                                                Une étoile m’a dit…
 
Derniers  passants  dans le ciel embrasé  d’un couchant fait d’ombres délicates qui lentement s’effacent, des songes s’attardent, avant de    rejoindre les premiers contreforts  de la  nuit,  épaulant sa  solitude.
Dans leur errance, quelques nuages glissent vers les ultimes rougeoiements  d’un crépuscule qui  les  appelle. Il ne restera bientôt de leur aventure que des souvenirs d’orages trop puissants pour être oubliés et de longues échappées sur les ailes du vent. Venue d’un lointain espace, une étoile pleine de mélancolie  m’a  parlé  longuement :
Les pensées sont comme ces  nuages devenus les  jouets d’un souffle trop puissant. Victimes des   dures lois de l’espace, ils fuient sans cesse puis se métamorphosent en reflets sans lendemains, glissant d’un ciel à  un autre. Envahissant les rêves, ils deviennent leurs   compagnons de route, parsemant le firmament de  pâleurs muettes et disparaissant à la  première tempête. Depuis  cet  espace dont nous sommes les plus  fidèles gardiennes, nous veillons sur des  immensités aux confins de la lumière où ne cessent de naître et de mourir de lointains soleils, suzerains vieillissants, maîtres de galaxies devenues des cimetières d’éternité.  C’est là que  reposent tous  les égarés, les oubliés de l’univers et toutes les richesses qui un jour firent  rêver  et dont nous sommes l’ultime  rappel.
L’étoile a devisé longtemps, très longtemps, oubliant la nuit et les heures qui passaient, me confiant bien des secrets  trop lourds à porter.
Sa mélancolie reflétait les beautés d’un monde qui ne doit pas s’éteindre.
Après son départ, je me suis  souvenu de ces derniers mots qu’elle a prononcé : Nous les étoiles aimons les histoires qui n’ont pas de fin, celles qu’un  un étrange destin réécrit, sans cesse  les réinvente, pour les raconter encore. Elles nous ressemblent, car  combien savent que l’éclat  de  lumière, mort depuis de millions d’années, toujours revivra  si un cœur vraiment le désire, au nom de l’éternel recommencement.
 
 
                                       
                                           Soleil tiède
 
 D’un  geste délicat et semblant nostalgique d’une autre époque, un soleil  tiède de trop de langueurs  se penche sur son ombre grandissante.
Sa lumière sur le déclin, illumine une dernière fois l’immensité d’un jardin imprégné d’absences, où grandissent des arbres prisonniers du  passé.
Au fond d’un lointain hiver, dérive le naufrage  glacé d’une multitude d’épaves, pétries par le froid et parées de scintillements incandescents,  griffant de leurs multiples facettes un azur indifférent. 
Engourdi par  sa torpeur, l’astre  caresse   d’un geste las, rêves, illusions et leur cortège de gloires éteintes .Nostalgie  d’un  temps où  la grandeur, toute de force rayonnante, réchauffait les corps et les  cœurs  de ses reflets   d’orgueil.
Face au déclin annoncé, les couleurs lentement s’effacent avant de  se fondre dans un crépuscule  qui de son ombre scellera leur fin.  
Un soleil tiède sombre avec ses regrets dans l’océan  qui l’a vu naître, vaincu par le doute, la désespérance. Il en  est ainsi  de toutes les faiblesses. Privées de cette force  empruntée à l’audace, comme en toute chose qui grandit  et qui peut s’appeler conviction ou courage, les faiblesses enfantent  la tiédeur, annonciatrice de tous les abandons, comme des premières démissions. Sous l’emprise d’une défaillance coupable, cet affaiblissement de l’âme, le parcours  devient plus rude  et soudain  l’esprit se trouble, mettant  l’esprit en débandade, préparant tous les reniements, au visage de ces morts soudain devenues   acceptables.
 
 
                    
                                        Croire
Croire et croire encore, sans jamais douter de soi-même, ni des autres. Ne pas s’attarder sur  ces choses ou ces personnes devenues d’étranges miroirs ne renvoyant que des masques.  Fuir le doute, cette fausse lumière issue d’un passé imprécis comme l’on contourne une grisaille   capable encore de séduire, l’amertume devenant fascination.  
Croire à la vie comme a une  partition unique, porteuse  de  vérité, ayant su   apprivoiser le  sablier du temps, jetant autour d’elle autant de passerelles qu’il y a de cœurs en  détresse.
N’être persuadé de  rien pour être sûr  de  tout et honorer ainsi une liberté porte de tous les franchissements. Avoir la certitude de  ce qui n’est pas  mais sera, dans l’irrévérence de l’audace !   
Postures téméraires, à la grandeur nimbée de solitude, rencontre de deux déterminations se complétant, indifférentes aux tempêtes, unies dans leur foi de reconquête. Celui qui désespérait devant toutes ces tâches accumulées, ces projets inachevés retrouvera  alors, force et énergie issus d’une nouvelle  conviction : la foi en soi-même !
 
 
                                  
                                       Usure                                            
Fille sage de bien des fatigues, tu es aussi l’insidieux fléchissement de l’esprit  qui bientôt saisira le corps, prélude à des batailles perdues d’avance. De pauvres combats, souvent inutiles,  naîtront alors les faiblesses préparant tous les abandons.
Tu possèdes ce maudit talent  propre  aux choses qui se défont, se délitant insidieusement dans l’accomplissement d’une régression.   
Usure, tu accompagnes les existences, cultivant l’irréversible avec ferveur, imprégnant des vies qui ne t’attendaient pas si tôt, créant des couleurs ayant perdu leur éclat, annonçant de  mornes crépuscules.
De la roche tu fais du sable, de ces grains de pierre qui bientôt n’existeront  plus que par leur nombre, enfants d’une érosion indécelable dans l’inextricable écheveau d’une conscience  tapissée d’oubli.
Triste compagne de perdition des esprits en questionnement, tu es l’intime de  ces  égarés déjà  marqués par la crainte de l’échec, l’opprobre  qui les  accable.
Préparant bien des débâcles, tu encourages les désertions et façonne les abandons les plus  infâmes. De ton souffle encombré de  regrets,  d’espoirs avortés, tu ronges les liens les plus tenaces, laissant les passions  s’essouffler sous ton implacable étreinte, détruisant  les édifices les plus orgueilleux en un long et patient travail  de sape, tout  ton  talent !
Seuls peuvent te résister l’amour vrai,  bordé d’attentes et la foi devenue conviction paisible,  jusqu’à certains rêves trop fous pour t’intéresser. Si, du raisonnable, de l’apaisé, de l’orgueil comme de la suffisance, tu fais ton terreau, face à  la vertu, a la grandeur, au courage ,comme devant  l’humilité,  tu t’avoues vaincue, Dame usure !!
Enfant de l’ombre qui te porte, tu aimes te perdre  dans des  océans sans nom qui te ressemblent, houles grises d’infinitude, ruminant tant de   projets de folles tempêtes, préparant bien des naufrages.
Que sont devenues ces unions au bonheur annoncé, bousculant le temps de leurs impatiences et tombés sous ta coupe ? 
Où sont passés les sourires, les promesses solennelles enlaçant des absolus qui jamais  n’existèrent, ces aurores tristes tissant des matins amers, sans rêve, et tous ces moments où les meilleurs sentiments s’essoufflent et finissent par mourir.
Usure, toi qui arpentes les vastes plaines de l’abandon, plainte monotone dont le visage  sans nom porte la marque  de tous les désespoirs, tu inventes le quotidien d’une tragédie banale où même les larmes sont absentes.
Il n’y a pas de pauvres souffrances, seulement une longue marche à la recherche de ce qui n’est plus, en quête d’un monde parsemé  de petites morts, dispersant aux quatre coins du souvenir ce qui faisait un bonheur et son histoire. 
A l’automne du cœur, tant de feuilles à peine  jaunissantes et celles qui ne veulent pas mourir s’en iront, sur les allées insouciantes de jardins  indifférents, tapisser  de leur dernier  éclat  un sol encore tiède de l’été finissant, ornant de leurs ors couleur de sang  les soubresauts d’une saison qui se meurt.    
 
                    
                                                     Premier voyage      

 
Il y a en nous  des parcours  inachevés, des   rêves  faits de recommencements qui, parfois nous laissent seul sur un quai  oublié.  
Avant d’être départ, puis découverte, le voyage est d ‘abord une promesse. Celle de  ces attendus tant désirés s’offrant au gré des caprices d’une éternité prometteuse. Naissent alors des émotions  faites d’imprévisible, ornées de hasards bienvenus aux fragrances les plus folles menant à toutes les ivresses.
Parfois le destin recule. L’épopée est devenue une aventure tisseuse de temps, faisant des    fibres du passé les habits du futur, redessinant des visages au hasard des rencontres, pour que renaissent ces histoires dotées d’une fin heureuse.
 
Compagne de l’esprit, porte de tous les   possibles, la pensée se nourrit  de la raison, cette clé  menant à des sagesses  qui, à l’instar des   illusions, sont   capables d’embellir le réel. Toute forme de   raison devient elle même productrice d’illusions, pour que puisse s’accomplir notre  parcours d’homme, et le désir de connaître au delà du connaissable.
Ainsi conforté, le raisonnable  prend  de nouvelles routes, invente des chemins de traverse, en recherche de ciels parfaits, ignorant la caravane des regrets,  ces  porteurs  de  lanternes qui  ne cessent d’éclairer  ce qui n’est plus.
 
                                    
                                               A la pluie

 Un voyage dans  les souvenirs réveille parfois des images au goût de pluie encore tiède. Une  bruine, vaporeuse comme la plus pure des rosées  pose sur le front des feuilles d’automne un ultime baiser,   hommage aux  derniers flamboiements de l’Automne qu’effaceront les premiers brouillards.
L’ondée, délaissant les  nuages, quitte  des ciels en perdition pour se répandre  sur des paysages déjà vêtus de gris, dans un déferlement surprenant le vol des anges, faisant  pâlir  le crépuscule.
Les mélodies conjuguées de l’air et de l’eau  accompagnent le tendre geste d’un rayon de soleil, les ébats d’une hirondelle. Tristesse du ciel,  ondée de l’âme, larmes du cœur tapissant des lointains sans couleurs, divine enchanteresse, la pluie, délicat sanglot des nuées ,mouille de ses larmes tantôt discrètes, parfois violentes ,des horizons en  quête d’aventure et  des campagnes oubliées, nostalgiques d’un soleil  disparu.
L’ondée Automnale, dans un geste tout d’élégance, accompagne l’été en retraite et prépare dans la discrétion l’avènement des  jours  qui ne connaîtront que la grisaille.
Mois de tous ces déclins annoncés et temps de réflexion, octobre et  la pluie son alliée unissent leurs  talents en dessinant des paysages habillés d’ors  et de pourpre, habille de son  manteau  de brume une nature devenus frileuse face à l’hiver  si proche.
                         
 
                                                        Du silence

 Il peuple tous les recoins du monde, jusqu’aux endroits les plus reculés de l’âme, attentif au moindre signal, au plus petit frémissement. Il sait écouter mieux que quiconque, allant jusqu’à faire renaître des bruits oubliés. Que seraient tous ces chants d’oiseaux, ces rires d’enfants sans le miroir de celui qui soudain leur offre l’écho d’images qu’ils n’attendaient plus.
Aimer le silence est un geste ordinaire, une main tendue a la  paix de l’instant, face aux grondements répétés de ces marées qui  ne cessent de se répandre, vides de tout souvenir, sur des plages désertes   peuplées de promeneurs sans visage.  
L’absence de bruit orne l’inexistant, tresse des couronnes de gloire à l’absence, réinvente le temps qui s’écoule, fin comme un  sable s’égrenant  pour ne plus s’arrêter. Le regard d’un enfant, le geste du peintre, l’émotion d’une mère débordent de ce silence protecteur et sacré.
Pour l’enfant, le silence est d’abord une crainte et une interrogation avant que mille petits bruits familiers viennent  l’entourer de leur mélodie.
Puis viendront les fugues, les escapades, l’accès au rire mais aussi le chemin des larmes. !
Face à l’hermétisme d’un sujet, le peintre  entreprend  sa marche solitaire, traçant sur une toile des routes qui parfois se dérobent où au contraire lui ouvrent les bras pour  une nouvelle naissance, au  terme d’une longue et  silencieuse  bataille.
L’émotion d’une mère, tissée de tendresse infinie, remplit l’instant d’un sentiment ineffable, sertissant l’amour dans ce qu’il a de grand : l’or ruisselant de lumière des sentiments.
 
 
                                 Mélancolie
 Tu procèdes de ces multiples et innombrables déchirures de l’âme qui prennent l’esprit en otage, laissant le cœur orphelin de  bonheurs éteins.
Ton parfum est fait de regrets, d’errances  à l’aune de ces rêves qui jamais ne connaitront d’aurore.
Pourquoi n’es tu  qu’un souffle, juste  une musique, est-ce   pour mieux étouffer des sanglots, taire une souffrance ?
Compagne des marches solitaires, rencontre tardive de tous ces élans bouillonnants de passions impossibles, pressés de s’affronter avant de se détruire, la langueur de ton soupir est l’orchestre triste qui rythme l’écume du temps, voile diaphane couvrant un  soleil voilé  de folles incertitudes.
Lorsque sur son parcours le pèlerin te rencontre, il s’arrête pour te tendre la main. Devenue sa  muse, tu ne le quitteras plus, enveloppant son cœur de tes  élans. La lune vous rencontrera  étendus côte à côte, dans la grisaille d’une nostalgie qui chante ton nom. Tristesse de l’âme et déroute  du cœur, tu trouveras toujours sur ta route un égaré qui t’attendait et ensemble vous mélangerez vos destins.
Il n’y a pas de plus grande peine que celle qui ne porte pas de nom. Mélancolie, sois à jamais l’or fin  d’un soleil du désespoir faisant  briller une détresse,   pour mieux l’orner  de l’éclat si rare d’une poésie sans âge.
 
 
                                              EVOCATIONS
 
                                                          Adieu  Félix
 Tu es parti sans un bruit, discrètement, comme l’aura été ton existence, silencieuse et furtive. Je t’appelais l’Anglais car tu fleurais l’élégance et le flegme, portant beau avec ta fourrure marbrée qui t’habillait si joliment, encadrant une frimousse d’où émergeaient deux yeux dorés de rêves de chat.
Tu étais Félix le distrait et le …discret .A l’heure des repas, ton approche de la gamelle, toute de distinction, faisait le bonheur de tes compagnons dont la voracité n’avait que faire de ta délicatesse.
Ce n’est que lorsque tu constatais que le menu se trouvait sérieusement entamé, que tu te mettais enfin  à table, en …gentlemen, pour finir aux côtés des traînards parmi lesquels figurait immanquablement ton copain Gaston, le hérisson venu en voisin .  
Ta maladie fut surprenante dans sa promptitude et  quand je découvris la maigreur qui t’avait envahi, mais  que dissimulait encore ton épaisse fourrure, ton regard, obscurci, annonçait  l’irrémédiable.
Un soir d’automne, alors que le vent venu de la mer  commençait sa longue et morne complainte, une force mystérieuse m’attira au dehors. Dans la  pénombre  tissée par le crépuscule, tu reposais sur ton plat comme endormi. A l’évidence tu nous avais  quitté  pour le paradis des chats.  Je t’ai enterré  dans  ton coin de jardin, au pied du cercle des trois arbres que tu affectionnais. C’est là  que, chaque matin, se faufilant entre les pins, les premiers rayons du soleil venaient déposer la  lumière d’un nouveau jour. Dors mon chat, dors de tout ton saoul, dans cette terre pétrie  d’azur, si près de la mer et de ses humeurs que tu redoutais tant.
Te rappelles tu de ce soir de pleine lune où ,appelé par les bourrasques, je  partis en promenade solitaire, tard dans la nuit, rejoignant en invité  la tempête qui faisait rage, le vent en fureur faisant ployer  sous l’ardeur de son souffle tout ce que le cap comptait de pins vénérables et vieux habitués de ses excès. Tu décidas crânement de me suivre, mais au bout de quelques mètres dans une avenue balayée par les  bourrasques, devant le grondement d’une mer déchainée qui allait s’amplifiant, soudain, sans raison tu cessas de me suivre. Hésitant, tu   as bien tenté  de me convaincre de revenir mais devant ma détermination, c’est toi qui soudain fis demi-tour. Tu ne m’accompagnerais  donc pas cette nuit là ! Ce caractère   bien trempé  faisait tout ton charme …
Dors  maintenant, reposes toi  en toute éternité, à l’ombre des chênes, des mimosas, de ces grands  arbres du cap d’Antibes qui tant de fois te caressèrent de leur ombre  et acceptes  le baiser du vent comme un  ultime  hommage. Salut Félix !
 
                                                            Du désert.

 La vie s’arrange toujours pour vous attendre là où ca fait le plus mal, où la faiblesse est la plus grande,   où une leçon est à prendre.
Lorsque l’on  tente  la reconstruction  de  son existence, quel que soit l’intensité du cataclysme vécu, on se voit contraint de revêtir divers habits qui ne sont pas toujours ceux que l’on souhaitait porter. C’est ainsi qu’il arrive que l’on se retrouve dans la peau d’un bâtisseur  néophyte c’est à dire apprenant à manier la truelle, la pioche ou le marteau comme une infinité d’autres outils, car l’objectif est devenu la restauration d’une nouvelle demeure  devenue  la sienne !
Cette décision, point de départ d’une nouvelle vie vous met dans la peau de l’architecte d’un navire fraichement découvert, échoué au cœur d’un endroit étonnant et attendant d’être secouru.
Le navire en question avait de charmants volets verts  et cachait sous une apparence des plus bienveillantes la promesse d’un chantier titanesque ! La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste, l’homme se découvre quand il  se mesure avec l’obstacle, nous dit St Exupéry.
Ce qui caractérise l’intérêt d’une soudaine solitude, c’est la découverte graduelle mais jamais décevante, des trésors qu’elle renferme, dès lors que l’on s’est  décidé à ne plus regarder en arrière, au moins pour un temps, celui nécessaire à sa propre renaissance.
Lorsque, par ailleurs l’endroit où reposait votre navire échoué figure parmi les plus célèbres pinèdes de France, celle du cap d’Antibes, les choses deviennent encore plus excitantes car c’est le début d’une confrontation avec  un univers   dont on ne mesure  pas  tout de suite la force quand à son impact sur  la personne.
Puisque on est en train de devenir un autre, cela va devenir l’occasion de faire de nouvelles rencontres, parmi celles ci, il y  en a  certaines  qui s’avèrent particulièrement marquantes , tout particulièrement pour quelqu’un en passe de redevenir poète et peintre : l’ombre et la lumière, le ciel  inséparable de la mer omniprésente, les odeurs des pins, du vent, de tout et de rien, le silence ,d’une  qualité musicale rare et toutes ces présences plus ou moins visibles ou invisibles  qui s’appellent la vie.
Comme autre aspect de cette nouvelle  existence, il y a le retour sur soi même, un genre de conversion à une autre manière d’être et agrémentée d’une kyrielle d’attributs devenus plus positifs et qui  permettront les échanges les plus fructueux avec tout ce qui précède : l’authenticité, l’écoute , l’humilité et la réflexion. Une véritable jouvence spirituelle et morale capable de transformer un simple bâtisseur en aventurier émérite.  C’est après cette conversion là que l’on devient soudain capable d’écouter le chant d’un oiseau avec attention, d’entendre le bruit de la mer qui s’ébat sur ses rochers favoris, jusqu’au grondement du  vent à moins que ce ne soit son souffle  léger  mais suffisant déjà  pour apporter quelque message venu de la planète poésie. 
Alors que s’installe une sorte de plénitude  viennent enfin les longues soirées passées à dialoguer avec les étoiles quand ce n’est pas à converser franchement et de vive voix avec une lune en goguette ,st s’éclipsant parfois derrière un nuage venu là par hasard, lui permettre de faire la coquette.
Il ne faut jamais oublier, dans ces moments là, de remercier les étoiles car elles sont de fidèles compagnes et détiennent ainsi un immense savoir puisé loin, très loin au fond de la galaxie.
De là s’écouleront lentement  les années d’apprentissage d’une solitude qui n’en est plus une, car devenue un formidable espace de réflexion, de création et d’échange.
Puis se produiront d’autres nouvelles rencontres, toutes semblables, dans leurs conséquences à  un  télescopage  bénéfique.   
 A ce moment là  l’homme, le naufragé devenu un autre aura fait sa mue pour redevenir un otage de la création et du rêve qu’il sera chargé de transformer en choses visibles  tant pour les yeux que pour le cœur ou l’esprit, conditions de sa rédemption.
Ne pas laisser fuir  nos attentes, essayer  coûte que coûte de les habiller, d’en faire une histoire pour ceux qui n’ont plus le temps de rêver. Je dédie  cette pensée de Jean Jacques Rousseau à tous les créateurs, à tous ceux qui  devenus prismes, transformateurs d’énergie, magiciens du bien, se dépensant sans relâche pour que d’autres  s’évadent et grandissent encore. Même après les plus terribles naufrages, les plus éprouvantes épreuves, place reviendra toujours à l’espoir, à la vie  et finalement à l’amour  partagé.
 
 
 
 
 
                                                     Elégies sous le soleil
            
 Mais où est donc passé  mon public, toutes ces belles tables d’amis fidèles, applaudissant à mon talent, admiratifs ou  semblant  l’être ? 
Que sont devenues ces rencontres que j’ai  vécu imparfaitement ou trop vite, pressé de croquer dans une vie qui me  tendait  fiévreusement ses faveurs.
Après les moments de gloire, la douceur des louanges et autres parfums de réussite,  ceux  que je considérais comme les plus fidèles ont disparu !   Je pense encore, non sans nostalgie, à toutes ces  opportunités qui se multiplièrent  comme autant de fleurs attirées par les beaux jours, comme à ces rencontres inutiles, souvent peu indispensables  ou tellement superficielles mais parfois  tellement décisives, malgré leur insignifiance apparente, au hasard d’un agenda fou menant à des  promesses  vîtes oubliées.
Tout a disparu, comme après une collision dont il ne resterait longtemps après, que le bruit assourdissant et d’innombrables débris en forme d’agendas vides, de lieux de vie désertés, de  proches, très proches devenus soudain lointains .Je suis devenu un corps perdu, dérivant dans l’espace  de ses rêves avec derrière lui les morceaux éparts d’un vaisseau  démembré.  
Dans le vide qui s’attarde devenu mon refuge, quelques rares traits de lumière se faufilent paisiblement, franchissant les volets clos d’une maison qui n’a pas encore  de nom ,pauvre navire m’attendant ,solitaire.    
Je ne cesserai de penser que c’est elle qui m’a découvert, plus que je ne l’ai trouvée, cela avec la complicité du destin portant  un nom d’homme : André. Il se reconnaîtra  et je lui rends hommage.  La maison ou le bateau, selon l’état de la mer ont su très vite me séduire et nous sommes devenus très intimes, en délabrement comme en solitude, et c’était bien ainsi !.Les plus durables des complicités ne naissent elles pas de détresses soudainement partagées. 
Depuis la pièce où je goûte aux bienfaits de la pénombre, j’observe le silence, essayant de trouver un visage  au temps, au silence devenus des étrangers, cherchant la nouvelle couleur pour une planète  à réinventer.
La  clarté  qui vient à ma rencontre se compose de minces faisceaux habités d’une multitude de grains de poussière, prodiges de l’apesanteur  donnant  à l’instant une solennité,  des contours magiques. Je suis bel et bien naufragé et rescapé à la fois. Et si ces rayons de lumière m’étaient destinés ? La pénombre de cette pièce me sied ! Je m’étends  de tout mon long sur  un matelas sans âme et m’applique à dresser un bouquet fait de regrets, de peines diverses, d’enthousiasmes éteints, un  bouquet  parfumé d’émotions. ! Il trônera dorénavant devant moi, rappel sans gloire, en  quête  d’oubli. Le poète qui n’est jamais bien loin s’occupe de l’emballage en forme d’écriture : Dans les petits matins gris qui sentent le malheur, les soirs remplis de tristesse, les larmes noient toute pudeur, toute dignité, un peu comme dans les joies profondes...’
Longtemps après mon installation, l’épreuve  s’est transformée  en  une douleur sèche, de celles qui durent, ne faisant  plus tousser le cœur mais l’étouffant  lentement, avant de gagner l’esprit pour une noyade promise.. D’autres  moments, plus féconds  m’aideront  a  respirer  par le truchement de divers  subterfuges. L’Art, plus exactement la peinture, puis  la poésie me sauveront  de ce qui survient  après toutes les  collisions : la déraison, cette version pathologique du désespoir ou  d’autres  formes de mort, lente,  rapide, au choix, ou pas ….
Pour  en sortir  et guérir, il reste  par delà l’envie de vivre, le besoin de créer pour certains, d’aimer chez d’autres, parfois les mêmes ou mille autres gestes tout aussi nobles. Et puis  arrive l’idée salvatrice, créer du  temps entre…l’endroit où gît  l’échec et les plaines fertiles qui  attendent  d’être visitées avec  leurs promesses d’infini.
Je fais une pose, tout s’éteint, plus de pensées moroses, plus de solitude. Au dehors, le ciel a viré au bleu profond, préparant le soir proche. Les chants des cigales se sont tus, pour faire place au vent du large ou à rien, en forme de silence. 
 
Chaque journée, chaque instant est unique et ne se répètera jamais de la même façon. Tout  est transformation permanente, alors que  les   vécus nous habillent   de leur lumineuse profondeur.  
Dehors, face à la mer, au désert, naissent et meurent d’autres jours, de nouvelles aventures, d’autres   perditions, alors que règne toujours la même grandeur qui nous échappe, déguisée en solitude.
Ainsi se déroulaient mes pensées, sous ma douche de tristesse quelque part dans le Sud… !   
                      
                                                           Contemplation
 Il est midi dans la pinède. Le bleu  d’un  été sans fin se répand jusqu’au fond de l’âme, réchauffant les cœurs et les corps .L’ardeur du  soleil à son au zénith remplit l’atmosphère d’une douceur sans nom.  Dessinant l’horizon, la mer semble assoupie, en répétition des grandes siestes estivales à venir. Pour ne pas être en reste, la lumière  s’empare de l’instant  avec force,  mariant  ciel et terre  pour des  noces estivales.
Tel un jardin suspendu dans la mer, le cap  d’Antibes se laisse envahir par l‘ardeur des mimosas qui, de leurs jeunes et fougueux bataillons, habillent d’ors printaniers  une nature consentante.   
Je t’observe à la dérobée. Ta silhouette, toute de nonchalance est revêtue  de cette grâce évanescente propre aux être aimés, laissant derrière elle un      parfum de tendresse Tu lis, confiant  ton corps alangui aux bras d’un vieux fauteuil.
Ta  beauté te précède, faisant battre mon cœur. La lumière joue avec tes traits, les redessinant comme pour y apporter une note de séduction supplémentaire, mais  inutile. Tu es belle !
Des quelques fines rides barrant ton front des pensées s’échappent. On les devine profondes et aériennes, engendrées tant par  la  gravité que par le rêve qui t’habite, alors que tes  cheveux  aux reflets d’or  encadrent  ton visage  pour en faire un portrait rare …
L’instant, divin rappelle  l’oiseau  de paradis buvant à la fontaine des songes dont nulle eau ne s’échappe.. La tendresse qui soudain t’enveloppe, tel  un songe éveillé, me laisse interdit de bonheur. Alors, secrètement, je te contemple  encore et encore avant de me laisser vaincre  par une   douceur  qui se répand en moi  et qui t’appartiens  Le temps s’est arrêté, le vent  de la mer  s’est tu, l’univers  sous ton charme  ne cesse  de se remplir d’étoiles qui te ressemblent .
 
                                                          Solitude
 Le plus curieux dans les étranges déserts que nous  rencontrons  au détour de quelque route méconnue, c’est qu’ils sont déjà pleins de monde. Mais personne ne voit personne. ! Nous ne recouvrons la vue que le temps d’une grâce, d’une rémission nous  faisant découvrir dans l’oasis attendue, un peu d‘ombre et la soudaine présence qui vous réconfortera de sa propre histoire.    
On marche en plein dénudement uniquement guidé par son cœur, avec l’esprit pour gouvernail, en  se  laissant pousser par ce que d’aucuns appellent pieusement le vent de Dieu    Merci Théodore  Monod !
On marche avec sa  peine, cette compagne de tous les instants, plus fréquentable que la  douleur car  plus supportable.
Vient la souffrance, un mot grave, porteur d’une peine immense, irréversible parfois, laissant alors des blessures inguérissables car trop profondes. Un mot
a manipuler avec précaution et  prudence, avec cette considération  que l’on ne manifeste que devant les choses incompréhensibles ou qui nous échappent faute d’attention, mais  dont on mesure confusément la force, l’intensité ou le…danger, tout comme   l’étrangeté. La douleur contient tout, même du bonheur en sommeil attendant de renaître. Elle renferme la semence de l’espoir après le sacrifice et puis un jour, elle lève le siège de l’esprit, s’envole du cœur, déserte l’âme, entraînant dans son reflux devenu un cortège de larmes, toute sa morne cour.  Après le brouillard du tourment revient un pan de ciel, puis le ciel  entier, tout de bleu vêtu. Il y a même, dans ces moments là un arc de couleurs, cadeau de l’invisible ! C’est la fin d’une solitude, car au  bout du chemin, on est  enfin attendu et pourtant, que de choses perdues, dont on ne saura jamais si elles seront compensées par d’autres trouvailles,  ou rencontres .Alors, la solitude une leçon de vie ?  Oui, si on est prêt à en payer le prix, sans amertume ni regret, car elle sera alors  un état que l’on aura choisi,   une forme de liberté.

                                                          Savoir…
Savoir, au crépuscule d’une vie que l’étonnement est encore une chose possible a quelque chose de réconfortant. Il y a le rattachement à l’enfance, le refus de vieillir ou plus simplement l’envie de  ne pas se laisser prendre en otage par un corps de plus en plus exigeant. Le savoir est une surprise permanente  qui continue à ouvrir des portes donnant parfois sur le vide mais qui devaient  êtres poussées…ne serai-ce que pour le courant d’air salutaire envoyé d’un bout de ciel aux aguets.
Étonnement rimant avec questionnement, l’un étant inséparable de l’autre je n’ai cessé de m’interroger sur ce que  pouvaient bien avoir à dire des choses, des inexistants. Quelles  seraient leurs histoires ?
Ce qui compte, c’est d’avoir été, et pour cela il faut avoir aimé ! Amour insensé, immesuré, amour impossible ou grandiose de dépassement, au fond peu importe !On est riche de ce qu’on a quitté ! Adieu passions blafardes, corps fatigués et toutes ces promesses non tenues.
Le temps est un joueur de toupie qui spécule dans une taverne .L’objet  suit sa courbe et d’un coup, on ignore d’ailleurs pourquoi, elle est frappée d’une légère secousse  intérieure qui la fait dévier !C’est trois fois rien mais elle en modifie son parcours pour revenir s’arrêter sur un chiffre que l’on croyait perdu ,oublié, le mien ( Une journée chez Epicure)
A la lente fascination pour le vide répond l’ignorance du néant qui nous fait oublier jusqu’à ce que nous sommes.
 
                                                      Les jours…
Les petits jours ont parfois des aspects grisâtres résolument tournés  vers l’après ciel, fâchés  avec la lumière, avec les couleurs, reniant le soleil.  Les matins sans éclat  sont à l’aune de ces soupirs qui encombrent la voix jusqu’à la rendre inaudible. Dans ces moments où l’esprit hésite, tombe une pluie malade de sa propre tristesse, ne laissant que des âmes détrempées. Naissent alors des envies d’évasion, de lecture, de fuite ou de révolte. L’air, rempli de senteurs diverses exhale des parfums  devenus  présences, face au vide  qui menace.  
Certains jours, le soleil titube devant l’ombre, la lumière  hésite…le temps s’égare !  La nature tente une dernière séduction, jaunissant les feuilles, inventant des brumes matinales voilant collines et vallons  de  leur apesanteur. Le silence s’est réconcilié avec la solitude, la lumière avec l’ombre, afin qu’une belle journée d’automne puisse grandir, sous le regard du temps.    
Devant l’inéluctable retraite de l’été, se répand une lumière  nouvelle, entre  rêves et regrets  bâtissant un autre jour.
            
                                           Le talent d’une pierre
 Le cœur d’une pierre  renferme toute la mémoire  de l’univers .Il raconte avec une fidélité remarquable toute la marche du monde, d’un rocher solitaire à la mer de sable, des pavés d’une ruelle aux falaises bordant l’océan. Son histoire aux accents d’infini en fait le témoin du souffle originel. Depuis l’horizon apaisé, la pierre engendre de séduisants et tendres rivages dont l’orgueilleuse infinitude veille des paysages déserts. Dans les mains de l’homme, elle  se transforme pour grandir encore, jusqu’a devenir  symbole. Elle est le jalon de l’aventure humaine, accueillant le pied du pèlerin,  supportant le sabot des attelages, redevenant poussière ...  
Devenue la compagne des nuages par le talent et la foi des bâtisseurs, elle chante des   élans   ne cessant  d’implorer le ciel, ultime envolée de toutes les prières et apothéose des plus ferventes suppliques. Prières  Gothiques ou temple  mystérieux, elles  sera devenue  l’étape finale du talent, son  sublime aboutissement. Sentinelle  impavide face à l’exode des jours,  des printemps trop jeunes pour mourir aux Automnes couturés d’ors et de pourpre, elle reste le baiser muet d’un monde rempli de silence, beau comme un  recueillement. Parler d’une pierre de rue c’est évoquer, en revanche la tristesse monotone d'une  destinée sans élan au service d'un   univers  ordinaire. Talent de l'effacement né de l'insignifiant, anobli par l'humilité consentie ou subie  et parfois' première pierre 'des vraies grandeurs.   
Devenue  mur, trottoir, édifice, toute pierre oublie  son passé pour appartenir à une autre histoire,  en devenant l’essence d’un monument, la toile d’une rue, le maillon tangible, taillé ,ajusté,  pour s’assembler à une autre  pierre et finir en  monument triomphal ou en  horizon. L’une d’elles, un jour me parla longuement. Elle me raconta son existence, après avoir pris la  place qui lui était assignée, au cœur d’un  mur  de très belle apparence...
On s’est approché de moi tant  de fois sans me voir, on s'est adossé, me couvrant parfois d'étranges signaux, mais jamais personne n'a voulu me parler, ni même me caresser.. . Je n’étais pas, je n’existais plus, j’appartenais à quelqu’un d’autre… a un mur, avec toutes mes  semblables, résignées comme moi.  Puis  je me suis ressaisie décidée à ne pas mourir emmurée sous un ciel indifférent  et un jour, j'ai réussi  à saisir le regard d’un passant. Alors je lui ai crié ma détresse, ma solitude, tout en lui racontant mon histoire  ‘Caresse moi pour me prouver que j’existe, enlève moi’ telle fut mon ultime  supplique.
A mon grand étonnement, le passant  un peu surpris mais intrigué, posa sa main sur moi et  me répondit :Tu évoques des tourments dont j’ignore tout. Pourtant, toi qui fais partie d'un grand et beau mur  tu devrais être fière  d'être là, d'être utile! Je lui répondis sans me démonter : Je viens de jours grisâtres qui n’en finissent pas de s’éteindre et suis  la survivante, l’ultime audace d'une  intemporalité qui  a fait de moi une sentinelle  oubliée, le vestige d’un monde qui n’est plus et l’esclave d’un mur sans âme .Oublie mon apparence ordinaire, mon silence et la grisaille qui me ronge et ne vois  que ce que je suis, un morceau du temps aujourd'hui asservi. Aides moi passant qui a pris le temps de s'arrêter devant moi, aides moi à m’échapper ! On dit qu'un mur vénérable est à la recherche d'une pierre qui se serait échappée...De l'orifice témoignant  d'un départ inopiné  et ressemblant à une blessure s'échappe comme un souffle, chant de souffrance d'un vieux mur blessé ou soupir d'allégresse d'un évadée... 
 
 
                                                A un ami disparu
Te souviens tu Laurent de cet endroit oublié  de Balagne où sommeille, sous l’éclat  du soleil Corse, une épave faite de vieilles pierres devenues muettes, jalonnant le maquis de leurs éclatements finement travaillés par le temps et le vent du large, son complice.   
C’est ce qui reste d’un village abandonné,  Odgi,  un   endroit  hors du temps, dont nous partions  à la rencontre  avec le respect qu’inspirent les lieux  ‘habités ‘par la mémoire  . C'était un   rendez vous de solitude, où pouvaient naître toutes les aventures .Il  fut témoin de nos incursions au terme de ces randonnées à flanc de  colline à la recherche d'un abri, ultime ressource pour échapper aux  colères d’un vent maître des lieux.  
Gigantesque promontoire dominant la  mer, un vaste plateau  permettait d’embrasser  l’horizon,  de la baie de Calvi à l’Ile Rousse, donnant au regard des goûts de vertige. Cet endroit, sous le soleil exactement, au relief tourmenté et sauvage ,respirait la grandeur de ces lieux  dont on pressent qu’ils sont peu ordinaires ,accueillant les   restes  de ce qui avait été un   hameau  corse aujourd’hui  oublié. Odgi était maintenant  la propriété du  silence. et de la solitude, du ciel et des roches aussi! Ceux qui  habitèrent  ici, il y a bien longtemps, disposaient   d’un des plus beaux panoramas de l’Ile et seul  l’isolement du lieu  et sa rudesse  eurent finalement raison  de leur acharnement a vivre coupés du monde. Odgi s’éteignit un peu à l’exemple de ces vieillards Africains qu’on  laisse  s’éteindre ,loin de tout, dans  la   dignité. 
Seule  une mémoire déférente et curieuse offre ce privilège, quand le sujet y invite avec force,  de renouer avec des images  intactes permettant  un retour dans le passé riche d’émotions et  de poésie .Ce qui n’était plus  revit  tout à coup au détour d’un sentier, à l’ombre d’un vieux mur ou simplement  grâce à la musique du vent caressant  des pierres devenues orphelines du temps .   En pensée, je marche  à tes côtés, cher Laurent,  dans cet endroit peuplé de senteurs rares  qui vit s'épanouir notre amitié de jeunesse, là où une brise marine,  montrant sa force ,secoue sans ménagements les pousses de maquis avant de s’engouffrer en gémissant dans l’ombre muette de   vieilles pierres devenues la mémoire du temps..
Il est certains lieux à l’écart du monde qui sont imprégnés d’esprit, offrant au voyageur des trésors de poésie, où l’indicible, habillé de silence,  se raconte   pour ceux qui veulent bien l'entendre. 
Tu  aimais m’emmener sur cette hauteur  qui était aussi ta terre , toi le natif de cette île,  impatient de me faire partager ta soif d’évasion et la fierté de ton rêve de solitude ,m’offrant ainsi   une communion  sans pareille avec  les acteurs d’un  théâtre éternel, le vent ,la mer et la lumière et ce parfum de  Corse sans égal!.  Dans mon cheminement de mémoire, une  multitude de petits détails me rappelle l, en ces lieux, l’existence  du mystérieux, d’un invisible qui  aurait, à grands coups de serpe, façonné  le paysage, créant même des sentiers  perdus. 
Sur une colline  inspirée et muette, se défient les forces d’une nature vierge. Enfantée par la grandeur et veillant sur le naufrage monumental d’un village mort sous le soleil ,elle veille jalousement  sur  une   montagne  devenue son jardin secret  .De là où tu  reposes, je sais que tu  veilles  sur ce qui fut notre terre d’aventure, cher Laurent. Un jour peut être m’égarerai–je à nouveau, un peu, beaucoup, en ces  lieux  hors du temps, poussé par un vent malin  sur des traces qui furent les nôtres . Morceau d'éternité avant l'heure.


  

© Conselia 2009

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