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Arthur Pouïc

Pratoumville
un texte de :

Tous les ans c’était la même chose. Chaque année le même rituel. La grande foire débarquait à Pratoumville. La cité se parait de ses plus beaux habits : drapeaux, guirlandes, lampions, fanions multicolores… et laissait les manèges, les pop-corn et autres barbes à papa, envahir le champ de foire. Tout Pratoumville était en ébullition à commencer par ses plus petits habitants : les enfants.

C’était le début de l’été et bien plus encore : le début des vacances ! Une semaine…plus qu’une semaine et enfin elles seraient là. La foire de Pratoumville nous permettait, à moi et à mon meilleur ami Klab, de toucher du bout des cinq sens, un peu de cette fête foraine géante qui durerait deux mois. Nous sortions tout juste des grilles de l’école lorsqu’une onctueuse odeur de barbe à papa vint se glisser dans nos narines. Devant nous, les manèges s’étendaient à perte de vue. C’était…c’était…comment dire…C’était un pays de rêve, un territoire fantastique et encore inexploré, un terrain de jeu immense et insensé qui s’offrait à nous. Difficile de résister à la tentation pour deux Robinson Crusoë qui, malgré l’interdiction de leurs mamans qui souhaitaient attendre le grand soir du feu d’artifice, partirent gaiement vers leur Eldorado.
 
Nous nous trouvâmes face à la vieille grille rouillée du champ de foire. Elle était surmontée d’une banderole en métal doré portant une inscription dont la peinture encore fraîche dégoulinait sur le sol…et à l’occasion sur les passants. Les allées étaient déjà noires de monde. Les cris des enfants couvraient à peine les sirènes stridentes, sifflants de tous côtés.
 
- Alors, que fait-on en premier ? me demanda Klab.

Je fouillai dans ma poche et sortit un billet de 50 gloups, toutes les économies d’une année d’argent de poche durement négocié.

- Je n’ai assez de sous que pour deux manèges et une sucrerie. Lui répondis-je.

- Alors allons tout de suite aux montagnes russes.
 
Nous traversâmes la foule, non sans écraser quelques pieds au passage. En chemin, nous nous arrêtâmes cinq minutes devant le stand de Monsieur Muscle. Comme chaque année maintenant, il fourrait sa main ganté dans un chaudron de braise rouge… En fait de main, il plongeait une prothèse en acier, son membre ayant été arraché durant la guerre. Ce monsieur muscle avait peut-être perdu sa main, mais sûrement pas la tête. La petite escroquerie faisait recette. Naturellement, et comme chaque année, les passants incrédules applaudissaient à tout rompre en vidant le reste de leur bourse.

Et puis, au détour d’une allée, je l’aperçus. Il était en retrait des autres manèges, engoncé entre la rivière aux corbeaux et le bois des trois pendus. C’était un château hanté. Une magnifique et sombre demeure faite de pierres et de guirlandes de lierre. Il n’était pas bien grand et oscillait dès que le vent se faisait plus rude. Les vampires, les sorcières, les momies et autres monstres animaient la devanture. Ils se balançaient comme des automates…ce qu’ils étaient d’ailleurs. C’était, durant les douze ans de ma courte vie, la première fois que je rencontrais ce château parmi les centaines d’attractions présente à la foire de Pratoumville. Klab lui, ne l’avait pas remarqué. Déjà les rails déferlants des montagnes russes scintillaient dans ses yeux. Avant qu’il ne fasse un pas de plus, j’accrochai son bras et le stoppa net.

- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? On dirait que tu as vu un fantôme.

- Presque ! Regarde le train fantôme là-bas. Tu l’as déjà vu ?

Après quelques secondes de réflexion, Klab me fit signe de la tête que non.

- J’ai envie d’y jeter un œil. Tu m’accompagnes ?

- Si ça peut te faire plaisir. Mais vite, les montagnes russes nous attendent.

Nous fîmes quelques pas et très vite nous pûmes distinguer tous les détails de la façade. Les pierres étaient en carton pâte, cependant elles semblaient plus vraies que celles des tours du vieux château en ruine qui surveille Pratoumville du haut de la colline. Tous les monstres avaient les yeux rouges, éclatant comme des rubis. En haut d’une tour, un cavalier sans tête chevauchait un énorme cheval noir dont les naseaux crachaient de la fumée. Un autre émergeait des remparts, un colosse vert de la tête aux pieds à l‘air un peu bêta, qui poussait de longs gémissements. La façade n’était qu’une galerie de marionnettes géantes, hideuses et fascinantes. On aurait dit que toutes essayaient d’être plus terrifiantes les uns que les autres. Une musique venue d’outre tombe accompagnait le tableau. Elle était parfois entrecoupée par de petits rires aigrelets de sorcières, des cris de corbeaux et de chauve souris, et parfois même…des cris humains !
  Une drôle d’impression m’envahit lorsque tout à coup, une fumée blanchâtre sortie de nulle part, enveloppa le château…jusqu’à le faire disparaître. Une épaisse tornade blanche s’était abattue sur le vieux château comme un linceul. Quelques éclairs furtifs permettaient encore de le distinguer à travers l’épaisse couche du nuage. Je savais bien que tout cela n’était qu’une machinerie bien huilée et destinée à produire son effet sur les éventuels clients ; mais quand même, le spectacle était fabuleux, tout semblait si…réel.

C’est alors que mon regard croisa celui du vieil homme assis au guichet. Il me regardait, moi, et personne d’autre. De toute façon, mis à part Klab, il n’y avait personne d’autre ! D’ailleurs, ça me faisait un peu de peine pour le vieil homme. Il semblait si mélancolique. Il portait une courte barbe blanche qui pointait au menton. Ses cheveux argentés ondulaient au vent ; ils retombaient ainsi sur ses épaules, elles-mêmes recouvertes d’une gigantesque cape noire. Mais ce regard…Oh, ce regard,… Maintenant je n‘ose à peine y penser,…Oui, ce regard-là m’avait…comment dire,…oui, c’est ça…il m’avait…hypnotisé ! A tel point qu’il fallut que Klab me tire le bras pour m’extirper de ma rêverie.

- Hé…tu dors ? Bon alors on y va aux montagnes russes ?

- Non !

- Comment ça : non ? Répondit Klab froissé.

- Non, je veux faire ce manège-là…et maintenant !

- Hein ! Tu rigoles ? Tu veux payer 20 gloups pour un train fantôme minable.

Apparemment, mon impression face au château n’était pas partagée par tous. Klab continua :  

- Regarde, il n’y a pas un seul client. Imagine la renommée du truc. Crois-moi : les manèges sans enfants sont comme les gens trop sérieux.

-C'est-à-dire ?

-Ennuyeux et sans intérêt.

- Je m’en fiche, c’est celui-là que je veux faire.

- Va plutôt tirer la queue de Mickey, c’est bien plus amusant et ça fait tchouk-tchouk tout pareil.

- Écoute, fis-je avec détermination, je VEUX faire ce train fantôme. Je ne t’oblige pas à venir. Ça ne doit pas être bien long, alors tu m’attends-là. Tes montagnes russes sont trop lourdes pour s’envoler de toutes manières.

- Ce qui n’est visiblement pas le cas de ton château hanté. Répondit Klab avec sarcasme.

- Tu me cherches ou quoi ?

- C’est bon, c‘est bon…calme toi !

Il est vrai que je m’étais un peu énervé. Mais j’avais ressenti quelque chose de tellement fort en glissant mes yeux sur la fresque gothique de l’attraction, qu’il m’était impossible de tourner les talons et faire comme si de rien n’était. Le mot « attraction », que l’on emploi souvent pour définir les manèges, prit ce jour-là pour moi tout son sens.

Je m’avançai sur un étroit chemin de gravillons mauves. Ce chemin enlaçait chacune des pierres tombales qui parsemaient la petite colline, sur laquelle trônait la cabine du guichetier. Enfin, en me mettant sur la pointe des pieds, je pus déposer un beau billet de 50 gloups sur le comptoir. Le vieil homme ne me prêta pas attention. De fait, il s’était endormi sur sa chaise. Après un certain temps, je décidai de frapper à la vitre. Le vieil homme rumina puis bailla en laissant entrevoir sa bouche pâteuse, ouvrit difficilement un œil, puis le second beaucoup plus rapidement. Trois grandes rides profondes se creusèrent sur son front en même temps que ses pommettes devinrent plus lisses que celles d’un nouveau-né.

- Hé bien petit ? Fit-il d’une voix rauque et encore embrumée par le sommeil. Que puis-je pour toi ?

- Bonjour Monsieur. Je voudrais une place s’il vous plait.

- Une pl…Une place !

Le vieillard ouvrit des yeux gigantesques et me dévisagea de plus près. Enfin, après un moment, il reprit un air inquiétant, et sa sombre voix par la même occasion.

- Une place,…hum hum, es-tu bien sûr de vouloir tenter ce voyage mon jeune ami ? As-tu assez de courage au moins ?

- Je ne sais pas si j’ai assez de courage, fis-je, amusé par les paroles du vieil homme, mais j’ai au moins 50 gloups sur moi et…

-…et en voici 30 pour ta monnaie petit ! Répondit-il prestement. Je t’en prie, prends place.

Avec une grande excitation je m’installai dans la première voiture. Elle était noire, une tête de dragon chinois ornait l’avant. Il avait de grosses lèvres rouges et d’énormes yeux globuleux aux pupilles vertes, prêts à éclater comme des bulles de savon. Le vieil homme était sorti de sa cabine. Il portait un grand pantalon noir rayé de gris, et s’était paré d’un grand chapeau haut de forme ainsi que d’une redingote sombre et poussiéreuse comme la suie. Il actionna un lourd levier tout rouillé et le train se mit en route. J’eus tout juste le temps d’effectuer un ultime salut de la main à Klab qui patientait toujours devant la devanture. Avant de pénétrer dans l’antre du château, le vieil homme me jeta un :

- Au revoir,…et bonne chance mon enfant.

Ce faisant, il découvrit un large sourire et laissa apparaître une dentition jaunâtre à laquelle une incisive et une canine manquaient. Je n’aimais pas beaucoup ce sourire. C’était un petit sourire nerveux, comme ceux qui viennent de vous jouer un méchant tour. Mais il était déjà trop tard, mon aventure avait commencé, et déjà je glissais parmi les toiles d’araignées et l’étrange musique venue d’ailleurs…et d'au-delà !

© Conselia 2009

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