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Audrey Wartel

L'Enfant Perdu
un texte de :

La jeune fille se leva et sortit de la maison sans que ses parents n'aient prononcé un mot de plus. Elle se dirigea vers celle de Thomas et y trouva sa mère, une petite femme brune pleine d'énergie.
– Bonjours Lara, dit-elle en voyant l'amie de son fils. Si tu veux voir Thomas, il n'est pas rentré, mais il passera sûrement chez toi...
Lara secoua la tête pour lui faire comprendre que ce n'était pas ce qu'elle voulait. Incapable de lui expliquer son envie, elle prit la petite femme par le bras et l'entraîna dans sa propre maison.
– Tu veux que je te donne quelque chose ? Demanda-t-elle.
La jeune fille lui montra l'habit qu'elle portait.
– Une robe ?
Lara soupira. Connaissant la maison, elle se dirigea vers un coffre dans la salle à coucher, l'ouvrit, et en sortit de vieux habits.
– Ce sont ceux de Thomas. Que veux-tu en faire ?
Sans chercher à lui répondre, Lara regarda si les habits était de la bonne taille et lui fit comprendre qu'elle voulait les lui emprunter.
– Ce n'est pas pour toi, quand-même ?!
Mais voyant le regard suppliant de sa jeune voisine, elle finit par lui répondre avec douceur :
– Bon, après tout, tu es assez grande pour savoir ce que tu fais. Prends-les, puisqu'ils sont trop petits pour Thomas, je te les donne.
Lara la remercia avec son plus grand sourire et sortit.


CHAPITRE  V

Le lendemain matin, alors que Emma et Adrien se demandaient avec crainte si Lara n'était pas partie sans leur dire au revoir, un jeune garçon arrêta son cheval devant leur maison, l'attacha près de la porte et entra. Ses cheveux blonds lui tombaient sur la nuque, entourant son visage encore enfantin qui paraissait triste. Il regarda dans la salle et attendit sans bouger, son chapeau à la main, qu'on fasse attention à lui.
Quand Emma le vit, elle lui demanda ce qu'il voulait, mais le garçon ne répondit pas. A bout de nerf et de patience, Adrien s'énerva. Qui était ce garçon ? Et pourquoi les dérangeait-il alors qu'ils auraient aimé être seuls avec leur fille !
– Que veux-tu, à la fin ?!
Pour toute réponse, le garçon s'avança, mettant ainsi son visage à la lumière. Adrien hésita, mais Emma se précipita vers lui en criant :
– LARA !!
Le garçon hocha la tête. C'était bien elle. Emma la prit par les épaules et passa la main dans les courts cheveux de sa fille.
– Qu'as-tu fait ? Tes cheveux étaient si beaux!
– Elle a eu raison, intervint Adrien à contre cœur. Avec ses cheveux longs, on aurait tout de suite vu que c'était une fille.
– Et ce cheval, d'où vient-il ? C'est encore Thomas ? Demanda Emma.
Lara acquiesça d'un signe de tête.
– Très bien, soupira son père. Je vois qu'on ne peut plus te retenir, désormais.
Emma s'efforça de ne pas se remettre à pleurer.
– Fais attention à toi, Lara... s'il t'arrivait malheur...!
Adrien prit sa fille par les épaules :
– Sois forte, Lara. Et ne nous oublie pas.


Ce fut les dernières paroles qu'elle entendit de leur bouche avant de partir, sans oublier son bâton qui était sa seule arme... et en laissant sa harpe.
Lara ne savait pas exactement où se trouvait le château de son frère, mais il fallait déjà qu'elle sorte de la ville par la porte principale. Elle vérifia une dernière fois le contenu de ses maigres bagages : une petite bourse, un peu de nourriture, son bâton, de quoi écrire, et enfin, le parchemin de son frère qu'elle avait dissimulé dans sa ceinture.

Il y avait encore trop de monde autour d'elle, il lui était donc impossible de forcer l'allure, de peur de bousculer quelqu'un. Petit à petit, elle s'éloigna du bruit et de la foule, laissant ses souvenirs d'enfance derrière elle. Elle soupira. Elle était bel et bien partie, maintenant. L'aventure commençait !

Après avoir passé les portes de la ville, il fallait à tout prix que Lara trouve quelqu'un avec qui voyager jusqu'au château, ou bien une personne qui sache lire pour lui demander sa route...comment demander à quelqu'un son chemin sans pouvoir lui dire un mot...?!
Pourtant elle essaya avec la première personne qu'elle vit, arrivant à un carrefour. Elle posa pied à terre pour rejoindre une femme qui se dirigeait vers la ville, un panier dans les mains, et lui fit bien vite comprendre qu'elle était muette en lui faisant plein de gestes. Elle lui montra du doigt les deux chemins, afin de savoir où ils menaient. La femme prit heureusement le temps de comprendre et finit par poser la bonne question :
– Tu cherches par où aller, mon garçon?
Lara lui fit un grand sourire en guise de réponse. Elle l'avait pris pour un garçon, ce qui la rassura.
– C'est simple, continua-t-elle. Ce chemin mène aux terres d'un noble seigneur du nom de Douravet et ne va pas plus loin, coupé par une immense forêt. Celui-là, si tu reste toujours sur le chemin principal, il te mènera hors de notre comté. Tu arriveras dans les terres du comte de Croisselle.
Ne sachant comment la remercier, Lara sortit une pièce de sa bourse, mais la femme refusa :
– Garde ton argent, petit. Tu en auras peut-être besoin pendant ta route.
La jeune fille partit donc dans la direction de droite, en faisant un dernier sourire à la bonne dame. Le chemin étant désert, elle talonna sa monture : il ne fallait pas qu'elle traîne, car le temps, lui, avançait à toute allure !

Elle galopait depuis un bon moment, lorsqu'un homme lui fit signe de s'arrêter. Elle tira doucement sur les rênes et garda une certaine distance ; il fallait être prudent sur les routes... Mais elle s'en voulut tout à coup de s'être arrêtée. L'air fourbe de l'homme ne lui inspirait aucune confiance. Elle allait repartir, quand quatre autres hommes sortirent de la forêt... tous armés et l'air plus dépravé les uns que les autres ! Que voulaient-ils ?! Que Lara pouvait être naïve dans ce monde totalement nouveau pour elle… que pouvaient-ils vouloir d’autre que de l’argent, ces vagabonds à mauvaise allure !
– Ce n'est pas très prudent de voyager seul par ici, jeune homme, ricana le premier.
– Si tu tiens à la vie, tu ferais mieux de nous donner ce que tu as sur toi ! Dit un autre brigand.
Lara ferma les yeux un instant. Seule contre ces truands, elle ne pouvait pas faire grand chose... Mais il fallait qu'elle essaye de s'enfuir. S'ils lui prenaient tout, son voyage deviendrait impossible, et son frère l'attendait ! Ses doigts tremblants se refermèrent sur le bâton qu’elle tenait caché contre elle.
– Alors ?! S'impatienta un des brigands. Il faut qu'on vienne te chercher ?!
  Comme leur proie ne disait mot ; même pas un seul pour demander grâce, il se posèrent des questions... était-il sourd, ce garçon ?
Le premier homme s'approcha :
– Donne -moi ta bourse sans discuter ! Et pas de bêtise. Je suis armé, tu ne peux rien faire. Allez, donne !
Il allait arracher le petit sac, mais Lara lui envoya un coup de bâton si fort, qu'il tomba assommé sans un cri. Le bâton était sa seule arme, mais elle avait appris à s'en servir en s'entraînant avec Thomas. C'était la deuxième fois qu'elle s'en servait pour défendre sa vie...!
Elle entendit cracher un juron, mais ne leur lassa pas le temps d'approcher et lança sa jument au galop. Malheureusement, un des hommes fut plus rapide qu'elle et lui attrapa le pied au passage. Déséquilibrée, Lara tomba lourdement et roula au sol, perdant son chapeau.
– Tu vas voir ce qu'il en coûte de vouloir jouer avec nous, ricana l'homme. Prends ça, ça va te rafraîchir les idées !
Encore un peu étourdie par sa chute, Lara parvint tout de même à parer le coup. Se protégeant avec son bâton, elle fit un écart sur le côté. L'épée fendit l'air mais ne la toucha pas. Elle se releva et se mit en position de défense, tournant sur elle-même... Ils étaient quatre. Impossible de fuir. Il leur suffisait d'attaquer ensemble, et elle serait perdue...
Mais ce n'est pas ce qu’ils firent, à sa grande surprise. Certains de leur victoire, ils voulaient faire durer le plaisir...! Un premier se rua sur elle en poussant un cri roque pour l'impressionner. Lara frissonna mais ne recula pas. Le bandit était tellement déconcentré et sûr de lui, qu'elle n'eut pas de mal à lui enfoncer violemment son bâton dans les côtes. Il s'effondra en suffoquant et lâchant son épée.
Un autre tendit son poignard devant lui sans faire un pas :
– Attaque moi, si tu te crois si fort ! Dit-il dans un grincement presque incompréhensible.
Mais Lara se garda de faire un pas. C'était bien trop risqué.
Le troisième attaqua derrière elle, mais son ouïe infaillible la prévint assez tôt et elle fit volte face, en lui envoyant un coup bien placé. Il tomba en hurlant, la tête entre les mains.
Il ne restait plus que deux hommes debout  capables de se battre. Moins à l'aise qu'au début, ils ne commirent pas la même erreur et attaquèrent ensemble.
Lara esquiva le premier coup, mais n'eut pas le temps de se repositionner. Elle sentit tout à coup une intense brûlure au niveau de son bras, lâcha son bâton et tomba à genoux. Ne pouvant crier sa douleur, elle serra les dents pour ne pas laisser les larmes s'échapper. Relevant la tête, elle vit avec horreur les deux hommes s'avancer à quelques centimètres d'elle.
L'un d'eux la prit par les cheveux d'un geste trop rapide, elle n'eut le temps de rien faire pour se protéger, et il  la souleva brutalement du sol.
Lara haletait sous la souffrance et la panique. Elle essaya de reprendre sous souffle, mais ses poumons ne lui obéissaient plus. Où était son bâton ? C'était sa seule arme, elle ne pouvait rien faire sans lui !
– On dirait que tu as perdu quelque chose... ricana le brigand en lui montrant qu'il le tenait bien fermement dans sa main. Original comme arme !
Lara sentit ses jambes se dérober sous elle, mais l'homme tenait fermement ses courts cheveux. Elle ne tomba pas.
  C'était trop bête... Mourir maintenant alors qu'elle commençait à peine son voyage !
– Hé ! Regarde-moi ça ! S'étonna tout à coup le brigand qui la tenait.
Lara ne l'écoutait plus. Elle était sûre d'être déjà morte.
– Ce n'est pas un garçon, c'est une f...!
Un sifflement aigu fendit l'air. L'homme tressaillit sans finir sa phrase puis tomba lourdement au sol en lâchant la jeune fille muette. Avant que l'autre n'ait eut le temps de réagir, il reçu à son tour une flèche dans le dos et s'écroula sans un cri.
Totalement désorientée par la tournure des événements, Lara eut un haut-le-cœur et n'arriva pas à faire un seul geste. Elle n'eut même pas la force de détourner les yeux des deux cadavres qui gisaient à ses pieds. Le sang coulait, elle sentit le sol tanguer sous elle, elle tomba à genoux, à bout de force. Une voix la fit sursauter, la sortant tout à coup de sa torpeur :
– Je crois que nous sommes arrivés à temps !  Déclara celle-ci.
Lara n'avait jamais entendu cette voix qui devait appartenir à un jeune homme. Elle releva la tête et rencontra le regard chaleureux d'un garçon encore plus blond qu'elle.
Remettant ses idées en place, Lara observa son sauveur. Ses cheveux ondulés étaient presque blancs sous les reflets du soleil. Tenant son cheval par le licol, il la regardait avec ses grands yeux d'un bleu très sombre. Vu les habits qu'il portait, ça ne devait pas être n'importe qui ; un jeune seigneur sans doute.
Voyant du renfort arriver, les bandits qui tenaient encore debout s'enfuirent sans demander leur reste.
Lara soupira de soulagement. C'était fini. Mais se rendant compte qu'elle était affalée au sol, elle se redressa brusquement. Ses forces étaient revenues. Regardant à nouveau le jeune homme qui n'avait pas bougé -il paraissait attendre quelque chose ou quelqu'un- elle se demanda d'où pouvaient venir les flèches, puisqu'il n'avait même pas d'arc.
C'est à ce moment qu'elle le vit -son vrai sauveur- s'approcher des cadavres pour y récupérer les deux flèches. Contrairement au premier cavalier, celui-ci était très brun aux yeux d'un vert intense et vêtu de manière beaucoup plus modeste.  Sans dire un mot, il arracha les pointes des deux corps et retourna à sa monture. Lara eut une grimace de dégoût et détourna bien vite son regard de ce liquide rouge et visqueux.
« Sûrement son serviteur. » Pensa-t-elle en se concentrant sur le nouvel arrivant.
Comme s'il avait entendu ses pensées, le jeune homme blond se présenta enfin :
– Je me nomme Jehan de Caugnivy et voici Guillaume, mon valet, qui est un très bon archer. Sans lui nous serions certainement arrivés trop tard, mais ses flèches atteignent toujours leur cible.
Le regard de la jeune fille passa de l'un à l'autre. Elle aurait voulu sourire à ce Guillaume pour le remercier, mais celui-ci ne prit même pas la peine de lui jeter un petit coup d'œil. Déçue, Lara se retourna vers son interlocuteur.
– Je ne vous ai même pas demandé votre prénom, continua Jehan. A qui avons-nous eu l'honneur de sauver la vie ?
Lara hésita. Comment lui répondre ? Elle regarda à contre cœur les corps inertes et vit son bâton.  L'homme l'avait lâché en tombant. Elle prit soin de ne pas toucher les corps et parvint à récupérer son arme. Les deux jeunes hommes se regardèrent. Ils ne devaient sûrement pas comprendre : en voyant la grimace qu'elle avait faite, ils pensaient sûrement -et ils avaient raison- qu'elle ne supportait pas la vue du sang...
Lara s'avança. Elle s'apprêtait à écrire son prénom au sol, mais s'arrêta brusquement... elle n'allait tout de même pas leur dire qu'elle s'appelait Lara ! Avec ses habits de garçon, elle ne pouvait pas se permettre... devant des personnes de haut rang en plus. Elle réfléchit en une fraction de seconde et écrivit le premier prénom masculin qui lui vint à l'esprit : celui d'un de ses nombreux voisins. Jehan se pencha et lut à haute voix :
« Théobald Fromentin »
– C'est votre prénom ? demanda-t-il ensuite.
Lara lui répondit par un hochement de la tête, mal à l'aise.
– Vous ne pouvez donc pas parler, si j'ai bien compris... Et vous utilisez l'écriture pour vous faire comprendre. Astucieux; surtout que je sais lire, bien entendu.
Il marqua un temps de pause en regardant son valet, puis reprit comme si de rien n'était.
– J'aimerais savoir ce que vous faites tout seul, Théobald ! S'exclama-t-il tout à coup, la mine sévère. Tout le monde sait que les routes ne sont jamais sûres par ici !
Elle lui répondit en écrivant une nouvelle fois sur le sol :
« Je me rends au château du comte de Croisselle. »
– Le comte de Croisselle ? Ça alors, quelle coïncidence, n'est-ce pas Guillaume ?
Le jeune homme brun le regarda bizarrement. Ses yeux verts passaient des écritures à son maître; il ne paraissait pas comprendre.
« Sans doute ne sait-il pas lire, pensa Lara. Ce n'est qu'un serviteur. »
Jehan continua :
– Nous nous y rendons aussi... Il s'arrêta brusquement, fixant le bras droit de Lara. Mais vous êtes blessé ! Pourquoi n'avoir rien dit ? (il se tourna vers son valet) Tu as quelque chose pour le soigner ?
L’autre hocha la tête. Il se dirigea vers sa monture et, toujours sans prononcer un seul mot, prit une petite sacoche de sa selle.
Lara regarda son bras... mais détourna bien vite les yeux. La vue du sang la rendait malade. Elle se laissa donc faire. Guillaume s'approcha.
– Asseyez-vous, lui ordonna-t-il sans brusquerie.
Surprise d'entendre enfin le son de cette voix douce, Lara le regarda un instant tout en s'asseyant. Le  visage du jeune homme resta passible, ne reflétant aucune humeur, bonne ou mauvaise, ce qui inquiéta Lara. Était-il toujours comme cela ? Ou bien était-ce à cause d'elle ? Sans réponses à ses questions, elle patienta le temps qu'il lui fasse un bandage parfait.
– Dites-moi, demanda Jehan en s'approchant, vous n'avez pas d'arme à ce que je vois... alors comment avez-vous fait pour mettre ces hommes à terre ?
Elle lui montra son bâton. Il le fixa, les yeux écarquillés.
– Avec ça ?! Et bien, vous n'êtes pas un garçon ordinaire !
Lara crut percevoir de la surprise passer dans le regard du valet, suivit d'une lueur d'admiration, mais elle détourna le sien. S'ils se doutaient seulement qu'elle n'en était pas un, de garçon...! Mais elle préférait garder le silence sur son identité car elle ne savait pas qui ils étaient. Il valait mieux rester prudente.
– Vous n'avez pas de monture, pour un si long voyage ? S'étonna encore le jeune noble.
Lara lui fit comprendre que si, elle en avait une, et lui montra vaguement la forêt pour dire que sa jument était partie elle ne savait pas trop où.
– Tant pis, nous la retrouverons peut-être en route.
Lara le regarda dans les yeux... Avait-elle bien compris ? Il avait bien dit « nous »… Saisissant son hésitation, Jehan précisa :
– Nous vous emmenons, bien sûr. Nous allons au même endroit ; ce ne serait pas très intelligent de  nous séparer ici.

© Conselia 2009

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