En chacune de nous sommeille une petite fille qui attend son Prince Charmant. Rien à faire sur ce point et toutes les féministes de la terre n’y changeront rien : Toute femme rêve du preux chevalier qui viendra l’enlever sur son beau destrier blanc. Qu’elles habitent Neuilly ou La Courneuve, Rio ou la Laponie Occidentale, toutes les femmes vivent avec cette illusion surannée. Notre éducation, la société et nous-mêmes qui nous vautrons avec délice dans ce songe d’un autre temps, chacun porte une part de responsabilité.
Et Marie est championne du monde en la matière. Une gourde intégrale qui ne sait toujours pas comment fonctionne un homme alors que les premières rides sont déjà là. Elle pensait pourtant avoir une bonne idée de son mode d’emploi ! A 42 ans, on a acquis un peu d’expérience : on sait qu’il y a une dizaine de types d’hommes différents et ceux qu’il faut éviter à tout prix, soit par ce qu’ils vous déplaisent, soit parce qu’ils vous détruisent.
Son homme, choisi il y a vingt ans, réunissait les qualités idéales : grand, mince, intelligent, réfléchi, pas macho, compréhensif, rassurant et amoureux. Je pourrais continuer cette liste encore et encore. Cet homme là est sa base, ses racines, son totem et elle danse autour. Mais il est aussi inquiet, pessimiste, angoissé et parfois même torturé. Marie est là pour lui rendre chaque jour la vie plus belle.
Et le tableau est joli : une belle maison dans le sud de la France dessinée par son homme et shootée par les magazines, une maison idéale où chaque chose est parfaitement coordonnée et à sa place, deux filles adorables et très prometteuses, un job intéressant de relation publique et assez peu de problèmes d’argent. La vie rêvée en somme !
En vingt ans de mariage, pas d’accro, pas de vague, rien qu’une belle vie remplie de petites et grandes joies, parsemée de quelques soucis rapidement maîtrisés par cette vie si douce et bien réglée. Il y eut bien sûr quelques tentations croisées dans son métier, quelques coups de sang bien vite repoussées car le jeu n’en valait pas la chandelle.
Et puis Simon est arrivé de Paris et celui là, elle ne l’a pas vu venir, ou plutôt n’a pas senti le danger justement parce qu’il n’entrait pas dans une catégorie d’homme à fuir, ces chasseurs souvent beaux, parfois riches et toujours en quête d’une proie à se mettre sous la couette.
Ni jeune, ni beau, ni riche, Simon avait pour lui un charisme hors du commun qui la subjuguait : elle ne se lassait pas de l’écouter, le regarder et restait dans l’attente constante de lui. Comme une fillette qui espère un instant d’attention, un regard, une parole.
Cette attraction était renforcée par une voix renversante et un verbe très affuté. Et c’est ce qui l’avait bouleversée. Elle avait d’abord été attirée par cette voix chaude et puissante et ces mots parfaitement à propos. Il faut dire qu’il est comédien et le verbe est son outil de travail. Il l’a fait fondre rien qu’avec des mots.
Lui a été attiré par son physique ; comme tous les hommes, il a regardé ses fesses bien avant de lui parler ! Et même s’il a trouvé en elle sans doute d’autres attraits, c’est bien ça et rien d’autre qui le fait revenir vers elle. Elle en est réduite à sa part animale, c’est un peu court, bien peu noble et très dur à accepter pour son égo ! Si Marie n’étais pas jolie, il ne se serait pas intéressé à elle, elle en est frustrée car elle ne peut intervenir, n’a aucune prise sur lui. Il est bien trop intelligent pour se laisser prendre dans ses filets. Car même s’il aime lui faire l’amour pendant des heures, même s’il rêve d’elle lorsque il est loin, c’est à l’horizontal qu’il la veut ! Et c’est tout.
Elle a bien essayé de s’en défaire et y est arrivée pendant 6 ans. Devant la difficulté de vivre deux amours en même temps couplée avec la complication de l’éloignement géographique, Marie a choisi de disparaitre des écrans de contrôle : plus d’email, plus de téléphone, silence radio. Elle ne sait pas partir, n’a jamais su. Sa méthode de prédilection, c’est la disparition. Après plusieurs mois de relances, il a finit par se lasser et elle par le ranger au rayon des amours ratées.
Puis un jour de janvier, Marie s’est inscrite sur Facebook, ce réseau communautaire qui permet de rester en contact avec des gens autour de la planète. Simon est apparu, le 16 février et le cœur de Marie s’est emballé à nouveau, comme une midinette. Il s’est approché tout doucement, avec élégance et légèreté comme pour ne pas l’effrayer, de peur qu’elle ne se sauve à nouveau. Elle l’a vu venir et l’a laissé faire avec plaisir et envie, persuadée que cette fois, elle saurait mener la danse. Il écrivait sur tout et rien comme souvent sur FB, postait des commentaires amusants sur ses news, elle lui répondait sur le même ton, léger et détaché. La parade pouvait commencer.
(…)
AVIGNON
Marie est en route vers Avignon. Elle chante à tue tête sur l’autoroute du Soleil, elle roule vers Simon qui l’attend avec impatience. Elle est heureuse, plus rien d’autre ne compte. Elle a peaufiné son bronzage ne laissant que la fine marque du string, gommé sa peau avec de l’ambre pour la rendre douce et parfumée, peint ses pieds et épilé tout son corps. Elle est prête pour Simon. Il va se régaler.
Le voici qui l’attend devant la maison vide. Ils échangent à peine trois mots avant de se retrouver à l’horizontal. Elle voit combien il est heureux à cet instant et elle partage ce bonheur. Puis ils s’habillent très vite pour aller rejoindre les amis de Simon au Festival. Et pendant tout l’après-midi, il lui fait découvrir son univers, ses amis, virevoltant de l’un à l’autre, la présentant à peine. Heureux comme un poisson dans l’eau.
Marie se sent tellement hors de ce monde, dans lequel d’ailleurs elle ne s’intègre pas même si les compagnons de théâtre de Simon sont charmants et si comme d’habitude elle parle, rit et boit avec tous. Ca, elle sait bien faire. Elle a malgré tout l’impression d’être la cousine de province en visite. Celle qui attend son heure quand la nuit sera tombée, le spectacle passé, les bouteilles enfin vidées et que l’aube pointera son nez. Elle attend qu’il ait finit de parler à tous ces gens de théâtre, elle attend que ses amis le lâchent, elle attend qu’il l’entraîne dans sa chambre, enfin.
Ce qu’il fait aux premières lueurs de l’aube. Et cette nuit sera la plus belle, la plus longue, la plus douce qui soit. Jusqu’à tomber de sommeil lorsque le soleil sera déjà haut dans le ciel et les cigales depuis longtemps en piste. Deux heures après, ils s’éveillent ensemble et il revient vers elle avec toujours cette belle envie. Ils s’emmêlent à nouveau et atteignent le plaisir, très vite cette fois. Lorsqu’elle ferme sa valise, Simon est en conversation téléphonique avec sa femme, ce qui met les nerfs de Marie en pelote. Il est déjà passé à autre chose, elle n’est plus dans son monde. Elle s’était pourtant organisée pour rester 24 heurs de plus mais elle sent que la fête est finie et se tait. Il vaut mieux qu’elle parte au plus vite. Il l’embrasse légèrement, presque sans y penser et ne la raccompagne même pas à sa voiture. Fin de l’interlude.
LE RETOUR
Chaque fois, le retour est plus difficile. Chaque fois, elle a de plus en plus de mal à retrouver ses esprits et à reprendre une activité normale. Cette fois plus encore que les autres parce qu’elle a profité de lui pleinement. Les rencontres précédentes étaient si rapides qu’elle n’avait pas le temps d’en prendre vraiment conscience. Le temps était compté heure par heure et chacune devait être consacré à profiter au maximum. Donc à l’horizontal. Cette fois, ce n’était plus quelques heures volées à leurs plannings respectifs mais bien 24 heures pleines et entières ! Une journée et surtout une nuit ensemble ! Et sur son terrain à lui, pour la première fois.
Seule au volant sur la route du retour, Marie pleure à gros bouillons et doit s’arrêter sur une aire d’autoroute pour ne pas risquer une collision. Elle pleure tout son saoul en évitant le regard des chauffeurs de poids lourds qui la regardent avec insistance. Mais sur quoi pleure-t-elle ?
Dépendance affective ? Non, elle ne l’aime pas. Plus exactement, elle ne peut croire qu’elle l’aime. D’ailleurs, elle ne comprend ce qu’elle lui trouve. Il ne lui plaît pas physiquement, il a un égo surdimensionné et elle n’a pas du tout envie de partager sa vie, pas une seconde. Pourtant elle n’arrive pas à se détacher de lui bien longtemps. Parfois, elle décide de ne plus lui écrire pendant toute une semaine : il ne bouge pas. Ou encore elle tente de lui faire comprendre qu’elle a besoin de preuves sinon d’amour au moins de sentiment et là, il se défile, louvoie et s’en sort par une pirouette.
Elle refuse de croire qu’elle l’aime mais lui a quand même fait une belle place dans son cœur. Mais il n’y a pas de place pour elle dans sa vie et il n’en fera pas. Pour être honnête, est ce que ce n’est pas cela justement qui la gêne ? Qu’il ne soit pas amoureux ? Est-ce le fait de ne pas le posséder qui l’obsède ? C’est une banalité de dire qu’il est plus facile d’être aimé que d’aimer, mais c’est une vérité indéniable. Seul celui qui aime souffre, l’aimé lui profite.
Dépendance sexuelle ? Non plus : elle jouit bien mieux avec son mari qui a appris en vingt ans à ouvrir ses barrières et sait très bien animer son désir, toujours intacte après toutes ces années.
Mais alors, quoi ?? Marie se fait l’effet d’être Alice au Pays des Merveilles qui a découvert d’autres mondes parallèles. Elle a ouvert une porte qui donne sur un pays tout à fait à l’opposé du sien, un territoire où tout semble plus drôle, plus facile, plus léger. Et de retour sur terre, les deux univers s’entrechoquent. Oui c’est ça, dans son monde, la barre est haute et tout doit être parfait : Une maison parfaitement décorée, un mari parfaitement compréhensif et fidèle, des enfants parfaitement bien élevés. Et dans ce monde idéal, elle doit être l’épouse parfaite, maîtresse au lit, bonne cuisinière, sachant recevoir, mère exemplaire et chef d’entreprise qui réussit. Elle est parfaitement fatiguée…
(…)
SUPPLICE
Marie part avec son homme chercher les fillettes en Auvergne dans la maison de campagne de leur grand-mère. Dans la même voiture qui la veille la conduisait vers Simon, assise à la place où Simon s’était assis, ils empruntent l’autoroute du soleil. En temps normal, ces trajets à deux sont l’occasion de grandes discussions sur leurs projets, de mises au point à propos de l’éducation des filles, de confidences sur leurs soucis professionnels respectifs. En somme, cette voiture est leur salle de réunion. Son homme attaque donc sur ses derniers chantiers et sur sa prochaine voiture mais Marie ne peux articuler un son. Elle en est réduite à quelques borborygmes pour ne pas qu’il entende sa voix encombrée de larmes qui se tiennent juste au ras des cils. Elle se concentre pour ne pas les laisser tomber, les maintenir dans ses yeux avant de les ravaler. Jambes croisées, bras croisés pour contenir sa peine.
Son homme sent qu’elle ne va pas bien et, tendre et touchant comme toujours, il n’ose en demander la raison. De peur de l’irriter, de lui faire de la peine ou de peur de savoir ? Pour faire diversion, il lui propose de prendre le volant et elle s’exécute. Concentrée sur sa conduite rapide, elle peut à nouveau articuler quelques mots. Son homme, rassuré par sa bonne humeur retrouvée, s’endort paisiblement à ses côtés.
Marie accélère au mépris des panneaux, son esprit retourne près de Simon, dans cette maison d’Avignon, dans ces ruelles, dans ce théâtre et dans ce lit où, il y a 24 heures, ils faisaient l’amour. Il y a 24 heures, elle empruntait cette même route pour aller le rejoindre, le cœur battant et encore pleine d’illusions, elle volait vers lui, vers son monde. La voici maintenant sur cette même route, mais cette fois dans son monde à elle où il n’y a pas de sortie possible.
Elle prend le prochain panneau comme un coup de poing dans le ventre :
Avignon, 10km. Elle enfonce dangereusement l’accélérateur. Il lui suffirait de prendre la prochaine sortie pour le retrouver, elle connaît le chemin, saurait y retourner de jour comme de nuit, elle se souvient de tout.
Avignon, 5 km. Elle cherche désespérément un moyen, un alibi, une raison, une explication valable pour prendre cette sortie 25. Mais n’en trouve aucune.
Sortie Avignon Cité des Papes. Les dents serrées, les ongles enfoncés dans le volant, elle dépasse la sortie 25. Elle est passée, c’est trop tard, plus moyen de revenir en arrière, Simon est derrière elle, Simon fait partie du passé, c’est fini.
Alors, elle jette un œil à son homme endormi et après s’être retenue pendant 300 kilomètres, elle ralentit, se cale sur la voie de droite et laisse enfin ses larmes couler sur ses joues, sa peine jaillir sans plus de retenue, silencieusement, pendant de longues minutes. Son ventre s’ouvre en deux, laissant s’échapper un liquide brulant, elle se noie dans ses larmes qui sortent de partout, elle sait à cet instant précis qu’elle est perdue, tout est fini, elle est morte.
Elle ne reprendra ses esprits que lorsqu’elle le sentira s’éveiller à ses côtés. Elle ne peut lui montrer la raison de sa peine, juste pour la soulager, ce serait injuste et indigne. La route sera un supplice jusqu’à l’arrivée. Ce n’est que dans les bras de ses deux amours, ses deux beautés, ses deux fillettes qu’elle retrouvera un semblant de paix.
Un jour pale et brumeux se lève enfin, la nuit a été rude : des cauchemars affreux où elle était battu à mort ont peuplé sa nuit. Marie est loin d’Avignon, loin de Simon, dans un univers à l’opposé du sien, dans un endroit qu’il ne connaîtra jamais. Elle ne se sent pas à sa place et ne peut même pas faire illusion auprès de ses deux filles qui lui tournent autour, inquiètes comme des chatons qui auraient perdu leur mère.
(…)
LA DOULEUR
Elle n’arrive toujours pas à contrôler la peine qui s’échappe petit à petit de son corps.
Peut être serait il préférable de ne pas chercher à la maîtriser, de baisser la garde et de la laisser exécuter son travail de destruction une bonne fois pour toutes. Il semble que plus elle résistera et plus longue sera l’agonie.
Le moment est venu. Marie est seule, les enfants sont repartis en Auvergne, son homme est en rendez-vous pour la journée. Vaincue, elle s’étend sur le sol en position fœtale et laisse la douleur l’envahir enfin.
- Tu as gagné, vas-y, prends moi toute entière, sers toi, je suis à toi, je ne suis plus qu’à toi.
Elle pleure inconsciemment, doucement et sans répit, des larmes qui loin de l’apaiser, nourrissent le mal. La gorge serrée, le plexus bloqué rendent sa respiration difficile. Son ventre brule de ce liquide qui s’en échappe sans fin, ses membres sont pesants et chacun de ses os la fait souffrir. La douleur descend dans son bas ventre, les crampes de plus en plus fortes sont comme des vagues qui sans cesse reviennent à l’assaut. Elle accouche de sa douleur. Elle l’expulse.
- Vas y, tue moi une bonne fois, va jusqu’au bout et nous verrons ce qu’il en sortira. Dans quelques heures, je serai morte. Et je pourrai peut être renaître. Pour eux, pour mon homme si tendre, pour mes filles si belles.
Je ne sais pas combien de temps elle est restée sur le sol avant de revenir à la vie. Elle ne pleure plus, n’a plus de larme. Rompue, les membres endoloris, le cerveau vide, elle se relève pour s’abattre sur le lit et tombe immédiatement dans un sommeil lourd et pour une fois sans cauchemar.
Marie sort de son état léthargique au petit matin. Elle a bien dormi 12 heures et son homme a vécu au ralenti pour ne pas l’éveiller. La maison est encore endormie. Elle entend les cigales qui démarrent leur concert quotidien, les pies qui se battent dans les grands pins. Elle se prépare un café et va le boire au bord de la piscine, en regardant le soleil se lever. Depuis quelques jours, ces petits plaisirs quotidiens lui étaient devenus étrangers, elle ne sentait plus rien, ne goutait plus rien. Et c’est à ce moment précis qu’elle comprend : Aujourd’hui, elle retrouve ses sens, elle est vivante ! Convalescente car la plaie bat toujours sourdement au creux de son ventre, mais en cours de cicatrisation. Elle a enfin fait le deuil de cet amour impossible car à sens unique. Elle aime à nouveau sentir la chaleur des premiers rayons du soleil sur son visage, elle aime l’odeur amère du café brulant, elle aime cette maison reposante, elle aime son homme qui vient en silence la prendre dans ses bras. Un nouveau jour commence, une nouvelle vie s’éveille. A elle, à eux de la faire belle et radieuse, elle va s’y employer. Elle a toutes les cartes en main pour y arriver.
(…)