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Chrissie

En Quête de Sens
un texte de :

  
  • Madame, nous avons tout essayé « sur » votre fille.
La kinésithérapie, la logopédie, l’ergothérapie, la psychothérapie, la psychiatrie avec pilules et sans pilules, l’antipsychiatrie.
La vannerie, la poterie, la…

Par la vitre grise et sale, mon regard perdu se pose, petite plume dans le vent, sur Agathe.

Agathe dévisage le mur de sa triste prison aux fenêtres obscures et aux couloirs trop longs.
Agathe, ses yeux enfantins malgré le temps qui passe, joue avec ses mains. Elle les tourne sans jamais s’épuiser. En gestes cadencés.
Agathe balance ses pieds, son corps de poupée, sur le banc du couloir. Gris et sale. Elle joue avec ses lacets noirs, un pauvre sourire perché sur le coin de son cœur.
Les lacets noirs.
La lumière du matin.
Une ficelle de satin.
L’étiquette de son pantin.
  
  • Madame, nous avons tout essayé.
    L’expression libre et contrôlée. Le crépon et l’eau, et la terre.
    Nous avons vraiment tout essayé…
  • Monsieur ? Avez-vous essayé de lui ficher la paix ?

Par la vitre grise et sale, mon regard se pose, petite plume dans le vent, sur Agathe.

Agathe, dans la coquille de pierre où tu t’es enclose, trouverons-nous la faille, la fêlure esquissée ?
Agathe, pas à pas saurons-nous, au noir de tes nuits, nous glisser mot à mot pour ne pas te briser ?
Agathe, pour abattre les murs de ta prison, je me prends à rêver. S’il suffisait d’aimer !

Je vais t’aimer Agathe.
Je vais t’aimer au-delà de l’horizon, des ailes des moulins, des murmures des ruisseaux.
Je vais t’aimer sur ta planète bleue comme une orange, où tu rythmes le temps avec tes pinceaux de couleurs. Petites secondes colorées.
Tes rouges.
Tes verts.
Tes jaunes.
Tes bleus. A l’âme. Au cœur.
Tes pinceaux et tes mots. Tes maux. Agathe.
  
  • Madame, votre fille est autiste.

Par la vitre grise et sale, mon regard se pose, petite plume dans le vent, sur Agathe.

Je tente d’étouffer un rire silencieux.
Je suis tétanisée par cette force qui me domine. Cet éclair supérieur à mes espoirs de guérison et de compréhension de l’âme humaine.
Cette vie que j’ai donnée me laisse face à un vide insondable.
Un rire nerveux murmure.
Agathe, ma petite plume égarée.

Autiste. L’étiquette est collée. La sentence est tombée. Droite et raide, condamnée à l’échafaud.
Agathe. Autiste.
Agathe, livide, capte mes yeux de son éclat de lumière.
Sa ficelle de satin.
Ses lacets noirs.
L’étiquette de son pantin.
Et la sarabande des pinceaux.
Et la polka des couleurs.
Agathe, artiste de ta vie. L’idée qu’il suffit de changer une lettre, le ‘u’ en ‘r’ pour passer de l’un à l’autre me semble être la clé.
La clé pour m’inviter dans ce monde où Agathe s’enlise. Marécages vivants d’une âme en mouvements.
  
  • Madame, je vous conseille de chercher une institution spé…
  • Non ! Non, mon enfant n’est pas brisé ! Bon à jeter.
  • Madame, il n’y a pas d’espoir.
  • Non ! Non, mon enfant ne sera pas parqué. Mon enfant n’est pas parquable.
  • Madame…
  • Autisme ? Crimes et châtiments selon vous ?
    Non !

     
Derrière moi, la vitre grise et sale. Mon regard se pose sur Agathe, ma petite plume égarée dans ce monde trop grand pour elle.

Agathe, ce que ta voix ne peut exprimer, tu nous le dis avec tes mains.
La danse de tes doigts ressemble toujours à un cri.
Agathe, mon regard bienveillant, mes yeux de maman seront le baume de ton âme estropiée.

Mon regard se pose sur Agathe.
Ses grands yeux, couleur terre, sourient.
Sa petite main s’accroche. Cette proximité. La confiance. Esquisse embryonnaire aux parfums de tendresse.

Nos pas, rescapés solitaires, résonnent dans le long couloir gris et sale.
Nos pas, aventuriers solidaires, se glissent dans un monde de couleurs.

Le parking des longs couloirs gris et sales. Il pleut.
A quels jeux jouent les perles de pluie avec le soleil ? L’arc, lumineux, magie de la couleur, s’immisce à l’ombre des nuages sombres.
Le rouge se marie à l’orange.
L’orange s’allie au jaune.
Le jaune s’unit au vert.
Le vert tend la main au bleu.
Le bleu se noie dans l’indigo.
L’indigo explose en violet.
Et Agathe joue avec son lacet noir.
La lumière du matin.
La ficelle de satin.
L’étiquette de son pantin.

Quels secrets sont scellés par tes lèvres Agathe ? Fantômes, blancs, d’un placard que tu n’ouvriras pas.
Quels horizons sont fermés à tes paupières Agathe ? Univers parallèle, noir, que nous ne connaîtrons pas.
Quel désespoir se fige au vif de ton cœur Agathe ? Douleur indescriptible, grise, qui ne se dira pas.
Peut-être bien serrées dans ta paume, des graines de soleil attendent d’éclore.
Peut-être parfois derrière tes cils naissent des arcs-en-ciel, des aurores radieuses. Et un arpent de bleu s’étoile pour toi Agathe, d’astres fantasmatiques que nos yeux ignorent.

Qui es-tu ma petite plume perdue dans le vent, gris et sale, de ce matin brumeux ?

Un collier de perles s’échoue aux pieds d’Agathe.
L’enfant, de son regard transparent, miroir sans teint de son âme égarée, l’ignore.
Tourbillon de perles.
Ouragan dans la valse de ses mains.
Le lacet noir.
La lumière du matin.
La ficelle de satin.
L’étiquette du pantin.

Agathe, j’ai peur. Peur de t’avoir enlevée de ces longs couloirs gris et sales pour te perdre dans un arc-en-ciel de couleurs.
Agathe. J’ai peur.

Agathe, dans sa sagesse silencieuse, s’amuse avec ses mains. Légers pizzicati rythmant les gouttes de pluie.
Son lacet noir.
La lumière du matin.
Sa ficelle de satin.
L’étiquette de son pantin.

J’ai peur.
Si je m’étais perdue.
Si je m’étais trompée.
Si je m’étais égarée dans mon chemin de douleurs.

Agathe, nous sommes au fond d’un couloir. Il te faut marcher dans le noir. Que mon rêve de te voir vivre devienne notre lumineux espoir.
Agathe, j’ai peur.
Tu tournes en rond dans tes désirs.
La peur domine tes envies.
J’entends tes appels au secours dans tes lacets noirs.
Dans la lumière du matin.
Dans ta ficelle de satin.
Dans l’étiquette de ton pantin.

Au-delà de ma peur, aux longs couloirs gris et sales, je t’offre l’infiniment grand d’un arc-en-ciel de couleurs.
  
  • Agathe ? Regarde, un arc-en-ciel.
    Tu sais. Un arc-en-ciel naît dans un rideau de pluie lorsque l’on tourne le dos au soleil.
  • Beau.
  • Oui ! C’est beau un arc-en-ciel, ma petite plume.
     
     
  • Madame, revenez ici ! Madame, vous ne pouvez pas partir ! Madame, vous ne pouvez pas emmener Agathe ! Sa place est à l’hôpital psy…

Je regarde Agathe, ma petite plume sur un rayon d’arc-en-ciel.
Ses lacets noirs.
La lumière du matin.
La ficelle de satin.
L’étiquette de son pantin et la polka légère de ses mots, échos ad libitum de sa différence.
  
  • Beau.
    Beau.
    Beau.
    Beau.
    Beau.
  
  • Madame ! Agathe est une enfant normale enfermée dans une prison  dont il suffit de trouver la clé pour l’en sortir.
  • Gardez votre hérésie qui frise la stupidité, Docteur !
  • Madame ! Vous n’êtes pas cette clé ! Vous êtes sa prison !
  •  Ce n’est pas de ma faute si Agathe est différente des autres enfants. Ce n’est la faute de personne.
  • Madame ! Vous vous trompez !
  • C’est votre faute si Agathe se sent différente ! Vous continuez de porter un regard entaché de préjugés et d’ignorance ! Vos étiquettes ! Soyez plutôt en quête d’éthique, Docteur !
  • Madame ! Si Agathe ne parle pas, c’est que vous ne lui en offrez pas l’envie !
  • Beau.
    Beau.
    Beau.
    Beau.
    Beau.
  • Je sais ! Vous me l’avez déjà dit ! Notre relation fusionnelle ! Je sais ! Vous vous répétez Docteur !
  • Madame ! Agathe ne saisira pas votre amour !
  • Madame ! Vous vous sentez coupable de ce qui arrive à Agathe ? Je n’invente rien n’est-ce pas ?
  • Dans vos yeux, je suis coupable. La faute de la mère ! Encore la faute de la mère ! Toujours la faute de la mère !

La petite menotte d’Agathe se noie dans l’océan de ma main.
Pas de sourire doux sur les lèvres d’Agathe. Seul un rictus amer au mystère inviolé les habite.
Pas de tendres caresses au bout des doigts d’Agathe. Seules des serres d’oiseau pour prendre et pour garder, enferment ma main.
Pas de mots roucoulés dans la gorge d’Agathe. Seuls des cris arrachés à ses terreurs cachées, hurlent dans le vent.
  
  • Beau.
    Beau.
    Beau.
    Beau.
    Beau.
  • Oui, ma petite plume, il est beau cet arc-en-ciel. Viens, allons chercher le trésor qui est caché à son pied.
  

© Conselia 2009

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