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[Texte auteur Le Missel 1]
[Texte auteur L'Autre Coté du Mur 1]
[Texte auteur D'ailleurs]
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D'ailleurs,
un texte de :

D'ailleurs

Je suis dans une chambre dont je ne me souvenais plus. Une chambre à deux lits jumeaux en rotin séparés par deux tables de chevet. Les murs sont tapissés d’un papier bleu pastel et agrémentés de cadres à l’intérieur desquels sont écrites des maximes. Maman adorait retranscrire de sa belle écriture les phrases qu’elle trouvait riches d’enseignement pour ses filles. " Ne fais jamais à autrui ce que tu ne veux pas que l’on te fasse ", " ne remets jamais au lendemain ce que tu peux faire le jour même ", " Pierre qui roule n’amasse pas mousse ". J’ai la tête qui tourne ; je me suis trompée d’époque. Qu’ai-je fait ? Je suis allée trop vite. Angèle m’a dit de prendre mon temps. Mais voilà, je suis toujours plus forte que tout le monde ! Je suis bien avancée maintenant. Je me tourne vers la fenêtre dont les persiennes sont fermées. Je suis soulagée qu’il en soit ainsi : J’ai très peur de regarder dehors, de ne plus rien reconnaître ou plutôt de retrouver ce paysage que je trouvais si triste. C’était pourtant plus calme que dans mes souvenirs plus récents. A la place de l’hôpital, de son parking hideux, il doit y avoir un grand pré au milieu duquel serpente un ruisseau. Je ne veux pas regarder, j’ai peur de me retrouver confrontée à mon passé ; J’ai peur de devenir folle si je regarde à travers les persiennes. Je ne me sens pas prête. Mais dans le lit de droite, je distingue une forme ; C’est bien moi qui suis là, cachée sous les couvertures. Moi ? Non : Marianne ! Je m’approche doucement et m’assieds sur le lit. Elle ne peut pas me voir mais moi je sais pourquoi elle pleure.
Marianne a dix ans. Elle pleure car ce matin, maman lui a expliqué qu ‘elle avait ses règles et ce que cela signifiait. Son grand-père lui a dit : Maintenant tu es une jeune fille. Il ne faut plus jouer dans la cour avec les autres. La semaine dernière, elle a suivi maman dans un magasin où on fait des soutiens-gorge sur mesure. La vendeuse a dit : La pauvre petite, avoir autant de poitrine à son âge ! Il ne faudrait pas que les tissus cassent. «  Quels tissus ? » Le " pauvre petite " était de trop. Marianne se sentait déjà différente des autres, avec ces espèces de proéminences immondes qu ‘elle ne pouvait cacher et qui semblaient faire envie aux filles de la classe ; il allait falloir la séparer des autres pour la visite médicale. Toutes avaient des petits maillots " petits bateaux " ; Marianne était affublée maintenant d’une espèce de corset couleur chair qui la rendait monstrueuse. Finies les courses dans les caves de l’immeuble où elle habitait ; finies les cabanes dans les arbres. Jusqu’à présent, Marianne avait pu jouer aux garçons mais maintenant, elle ne pouvait nier cette féminité qu’elle n’avait pas désirée. Elle était trop grande, trop grosse. Impossible de passer inaperçue. Alors elle marchait voûtée, rentrant la tête dans les épaules, espérant que ses seins allaient être absorbés par sa cage thoracique.
Elle pleure doucement, sans faire de bruit. Je sais toute sa détresse. Finalement c’est très bien que je me sois trompée. Je pose ma main sur ses cheveux, sans la bouger et lui dis: " Ne pleure plus, mon petit. Je sais ce que tu endures, combien tu souffres, et ce soir je suis venue te dire d’être plus forte que cela. Un jour, tu aimeras cette féminité. Pas encore. Il te faut d’abord l’accepter même si cela te paraît impossible. Tu as juste quelques années difficiles à passer. Laisse glisser les regards sur toi, ignore-les, continue d’avancer, fait fi de ton physique. Mets-toi dans une bulle, construis-toi un jardin où toi seule peut entrer et quand ça n’ira pas, et que tu seras triste, tu pourras y entendre à nouveau mes paroles et te réconforter. Un jour, crois-moi, tu seras belle, et même si tu ne vois pas comment, fais-moi confiance, Marianne, je te le redis, un jour, tu seras belle.
Elle s’est endormie pendant que je lui parlais. Je sens que mes paroles l’ont calmée. J’ai le cœur lourd de tous ces souvenirs qui m’entourent. Je pense à tout ce qui attend cette petite fille ; les années à venir vont être longues et difficiles pour elle. Soi-disant très douée jusqu’à maintenant, elle vivra sur ses acquis, affrontera le collège, s’isolant un peu plus chaque jour, son physique n’allant pas dans cet environnement. Ce sera un cauchemar quotidien. Je ne veux pas rester là. Il faut que je reparte. Pendant une seconde le désir d’aller voir mes parents m’étreint. Ils doivent être en train de regarder la télévision. Ces moments-là étaient sacrés. C’était leur dernière acquisition quand j’avais cet âge-là. J’entends des voix étouffées. Papa, Maman…Ils demandent à Patricia de laisser sa sœur se reposer. Ils sont là, juste de l’autre coté du vestibule. Il me suffirait de passer la tête, de les regarder. Et après ? Je serais bien avancée ! J’ai soixante-quinze ans ; ils en ont juste trente ! J’ai l’esprit ouvert à toutes sortes d’expériences mais là c’est un petit peu trop pour moi. En outre, je ne veux pas revivre cette période. Elle est oubliée à jamais. Trop de souffrances. Je veux partir vite. Angèle, aide-moi, Marianne m’attend ailleurs, plus tard. Et si je ne pouvais pas repartir, condamnée à rester là telle un fantôme, regardant vivre mes parents, ma sœur, éprouvant de nouveau les angoisses de Marianne, elle prisonnière de sa vie et de son corps, moi de mon esprit. Je suis à nouveau prise d’un immense vertige ; Tout chavire autour de moi ; La chambre se dissout et je ferme les yeux.
Lorsque je les rouvre, encore bouleversée parce que je venais de vivre, je me trouve dans une autre chambre. J’ai dû faire un petit saut de trois ou quatre ans, c’est tout. Mais il n’y a pas de place pour mes états d’âme car je la vois immédiatement. Marianne est assise à son bureau. Je le reconnais bien ce vieux bureau, témoin de mes joies si rares, de mes chagrins. Je passais mes soirées à écrire. Cela me soulageait. Mes cahiers étaient mes confidents. Je me décide enfin à la regarder, à me regarder. Mon dieu, il faut bien admettre que j’avais raison d’être mal dans ma peau. Ce serait maintenant, il y aurait moyen de s’habiller autrement. Mais, cette époque là, pourtant pas si lointaine, fin des années soixante, était la préhistoire. Il était impossible pour une adolescente de s’habiller comme les autres si elle annonçait un honteux quarante huit, taille inconcevable quand on a quatorze ans. Alors on vous dirigeait vers des magasins pour femmes d’un " certain âge " ou l’on ne trouvait que des pantalons ternes accompagnés de tuniques qui ne l’étaient pas moins. Le résultat était l’inverse de celui escompté. Au lieu de passer inaperçue, vous vous sentiez encore plus voyante. Marianne avait l’impression que l’on ne voyait qu’elle et son accoutrement d’un autre âge.
Ce soir elle est vêtue d’un grand jogging informe et d’un grand sweater pris à papa. Elle a coupé ses cheveux car ils frisent et elle aurait aimé qu’ils soient lisses comme ceux de Françoise Hardy. Elle est grosse, oui elle est grosse et plus elle est grosse plus elle mange. Elle mange ses sentiments, c’est le seul réconfort qu’elle trouve. De toute façon, entreprendre de maigrir représentait pour elle une tache aussi inhumaine que les douze travaux d’Hercule. Et pourquoi faire d’ailleurs ? Pour être comme les autres ? La seule chose qu’elle trouve belle, ce sont ses yeux, mais comme dit son grand-père, toujours aussi délicat : " C’est dommage, elle a de beaux yeux mais avec ses joues on ne les voit pas. " Mettre cela dans sa poche et son mouchoir dessus ! ! Mais ça fait mal, très mal.
Apparemment, elle est seule dans la maison. C’est souvent la cas car en dehors du collège, elle évite de sortir et ne suit pas Maman aux courses. Quand la famille va chez des amis le soir, elle reste là, elle préfère. Pas envie de parler. Il y a toujours un idiot pour lui dire " Et bien Marianne tu te portes bien mais il vaut mieux faire envie que pitié. " Elle est bien là toute seule, avec son bureau, son cahier.
Surtout ce soir.
C’est un soir d’exception. C’est peut-être ce soir-là que Marianne a cessé de subir en se réfugiant en elle-même pour y puiser des forces. Je vois toutes ses pensées qui s’entrechoquent, le cheminement de son raisonnement, le pour, le contre. Je m’approche un peu plus et je suis frappée par sa détermination, par son sourire, le premier depuis très longtemps sûrement. Alors je l’écoute, je rentre en elle : Je suis elle.
C’est décidé, elle ne veut pas faire partie de cette société qui rejette les Gros. C’est la mode des minijupes. Comment Marianne pourrait-elle avoir des amies quand les filles ne pensent qu’à se regarder dans les glaces et à séduire les garçons ? Marianne ne veut plus se regarder dans un miroir. Certes elle est attirée par les garçons, mais elle sait que ceux-ci ne la voient même pas. Malgré tout elle avait espéré, dans un moment de total surréalisme, qu’elle pouvait plaire à Régis, son voisin qu’elle aimait secrètement depuis des années. Elle l’aimait pour la vie, c’était sûr. Quand elle pensait à lui, elle se sentait belle et surtout femme. Elle s’est confiée à une " amie " qui évidemment s ‘est empressée d’en parler à l’intéressé. La merveilleuse amie n’a épargné aucun détail à Marianne. Non seulement le beau matador a été choqué qu’une fille comme Marianne puisse même envisager de sortir avec lui, mais il a jeté son dévolu sur la belle messagère. Boum ! Le big-bang ! Le chaos ! Le monde s’écroulait autour de Marianne.
Marianne décide donc que ce monde n’est pas pour elle. Mais malgré ses quatorze ans, elle sait qu’il ne faut pas faire de bêtises. Ses parents ne s’en relèveraient pas. Elle va donc vivre cette vie tant bien que mal mais surtout en ne comptant sur personne. Elle va laisser passer le temps et peut-être, un jour, se trouvera-t-elle belle ?  Dans ses plus profonds moments de désespoir, elle se raccroche à l’idée que la vie vaut le coup d’être vécue et qu’elle aura sa chance, avec ou sans les autres, mais de préférence sans les autres. .
Oui, c’est cet instant-là qui lui a donné sa personnalité. J’en suis sûre maintenant. Elle n’a pas besoin de moi ce soir dans cette chambre. Elle est devenue forte.
Je me demande si ce n’est pas une volonté d’Angèle que je me sois trompée d’époque par deux fois. Elle voulait me remettre en mémoire ces périodes difficiles. Et je comprends aussi qu’elle avait dû être présente dans ces moments-là, que c’est elle qui a donné à la Marianne que j’ai devant mes yeux, la force de croire qu’il y aurait forcément des jours meilleurs. Je m’approche doucement de cette grande jeune fille, et pose ma main sur son bras. Je reste un long moment ainsi jusqu’à ce qu’elle se lève. Elle va vers son armoire et ouvre un tiroir d’où elle sort une boite de peinture, des pinceaux, et un paquet de grandes feuilles. Elle range son bureau, sort de la chambre et revient avec un verre d’eau. Elle prend une bonne goulée d’air, se frotte un peu les mains et commence à peindre tout en caressant son bras que je n’ai pas quitté.
Je me sens apaisée. Je m’assieds sur le lit tout en la regardant. Elle est très concentrée, plus rien d’autre n’existe que le tableau qu’elle fait naître de ses doigts magiques.
Je peux repartir maintenant. J’ai l’espoir que ma prochaine destination sera la bonne. Marianne femme, Marianne mère. J’ai tant de choses à lui dire. Mais depuis combien de temps suis-je partie ? Je n’en ai pas la moindre idée. Ce qui dure une heure dans mon espace temps, peut durer plusieurs jours, voire pire. Il faut que je rentre à la maison, il me faut réfléchir. Je dois forcément trouver le moyen de rejoindre Marianne. Je m’allonge sur le lit, embrasse du regard la jeune Marianne qui peint. C’est peut-être cela la solution, lui dire au revoir, à plus tard, lui donner rendez-vous dans son futur et mon passé. Ne pas fuir comme je l’ai fait la première fois, clore ma visite. Je la regarde, lui insufflant tout ce que je peux puiser d’espoir, d’envie, de vie tout simplement. Je lui adresse un dernier sourire et je m’endors calmement.
  

© Conselia 2009

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