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Sidy Ady Dieng

Des Pas sur le Feu
un texte de :

Te voilà assise sous l’arbre séculaire
Sur ta natte, les cauris scrutent l’horizon des secrets
Le soir qui tombe distille les couleurs de tes pagnes
Et rend à tes gestes la solennité de l’aube

Le jour qui somnole déjà
Epie cependant secrètement nos confidences
Et nous sommes là à nous regarder
Et à nous parler en silence

O mère !
Ne me laisse pas sombrer dans l’abîme de l’absence
Raconte-moi l’histoire acrimonieuse du  rêve trahi
Ayant fait de ta jeunesse florissante et radieuse
Des ondées de larmes douloureuses et torturantes

Je sais maman !
Que les souvenirs s’attardent parfois aux portes de la mémoire
Je sais aussi qu’il existe des silences césariens qui parlent
Et des silences qui râlent au-delà des regards qui accusent
 
Je te demande pardon pour mon impuissance
Mais je te rendrai le bonheur qu’ils t’ont volé
Peu m’importe l’inépuisable procession du temps
Je puiserai toujours dans les réserves du cœur
Pour maintenir le reflet de la flamme vivace

Peu m’importent
Tes doigts qui tremblent
Tes traits qui s’affaissent
Tes cheveux qui blanchissent

Tu ressembles à une chaumière délabrée
Qui résiste hardiment à la fureur des cyclones

Ton rendez-vous avec le bonheur
Restera entre mes doigts fébriles
Un filet qui devant l’éternel se tisse
Une averse de vœux exaucés
Une pluie qui inondera tout
Comme un océan de lait autour d’un îlot de bouillie

Rappelles-toi Maman !
Tu m’as appris à aimer le ciel qui menace
Mon cœur respire quand s’amoncellent les nuages
Lorsque la pluie se hasarde à tomber sur cette terre
Mon bonheur est un immense fleuve sortant de son lit  

Je t’enverrai ce soir
Les premières gouttes de pluie et le parfum des limons
Je t’enverrai la vie dans une motte de terre
Où nous planterons ensemble  nos rêves

Mous tendrons enfin les mains pour cueillir l'absolu
Et nos pas géants s'en iront vers l'infini
Pour ne plus jamais revenir en arrière

Le jour choisira alors de mourir enfin
Dans les bras d’un crépuscule tendre
Ils ne seront plus seuls à pâtir de leur destin
Seuls à mêler ineffablement leur sang et leur sueur

Dans le ciel qui tentera d’endiguer les couleurs
Rudement secouées par la vive peur de vieillir
Une bande d’oiseaux blancs heureux comme des enfants
S’éloignera doucement vers le couchant

Conquérante farouche la nuit brandira sa lame d’ombre
Son œil malicieux roulant dans un cercle lumineux
Ce sera le moment où la misère crue et nue
Enfilera enfin sa céleste robe de noces

Rassasiée, ivre de lumières et de gloire
Dame nuit se surprendra encore à enfanter le soleil

Certes la beauté du jour ne souffre guère de conquête facile
C’est l’amour impossible que l’on cherche toujours

 Et pourtant  j’ai fais le serment de t’offrir le plus beau des jours
Je passerai ma vie entière à bâtir ce rêve dans le creux de mes mains liées

***

Ici les nuits sont sans éclat
Elles sont moites et plates
Et longues et très longues

Mes oreilles tendues au vide
S’agrippent  à l’écho qui s’enfuit
L’écho qui m’appelle sans me nommer
Fil conducteur de mes insomnies qui à la lisière du songe
Attisent inlassablement mes instincts rebelles

Ici ils ont enterré ton nom
Et les femmes frivoles trépignent au son du tam-tam
Insoucieuses et fières d’étaler leurs charmes
Devant le souffle coupé des hommes embrasés

Ici on parle de tout et de rien
Et la vie est une large plaie répugnante de douleur

Le zéphyr n’a pas fini de réveiller le jour
Et mes rêveries qui s’étalent dans l’aube indécise
Déchirée entre la demi-teinte des ombres empreintes de lumières
Et le scintillement des dernières étoiles qui s’enfuient

Entortillés les premiers gestes
Indolentes les premières paroles
Et sur le macadam, le train imprécis des premiers pas


J’avais signé pourtant un pacte avec cette nuit
Mais l’incrédule regard de la lune m’attendait au bout
Je garderai cependant mes fantasmes enfouis au fond des heures
Et la nuit continuera à vivre dans ma tête, aude-là des jours 

Et toutes ces saisons
Et toutes ces sécheresses flanquées du souffle de l’harmattan 
Et tous ces petits matins où les enfants ne se lèvent
Que pour mourir inexorablement de faim

Et toutes ces années
Tous ces jours qui égrènent les mêmes heures
Et ces faces impassibles marquées au fer de l’attente

Et voici cette terre aride aux confins de la stérilité
Cette savane parsemée de greniers vides
Ces forêts classées déclassées
Ces vallées florissantes fossilisées

J’avais défié pourtant l’angoisse du feu qui dévore
Et foulé de mes pieds les épines de l’anathème
Pour vous défendre contre la brume qui s’épaissit

J’ai même arraché des rayons de soleil
Et volé en pleine nuit des traces de lune
Pour meubler l’implacable solitude

Mais l’harmattan obstiné et vorace            
Continue allègrement sa ballade de feu
J’aurais peut-être la force d’attendre l’aube
Et je soumettrais alors la  nuit à l’expertise du jour

Mon cœur est toutefois las de souffrir
Harassé de ne point désespérer
Épuisé d’attendre la lueur qui annoncera le triomphe du soleil

Voudrez-ils instituer la honte des mains tendues
Et en faire l’ultime moyen de survie ?

Voudraient-ils enterrer l’honneur du Tiédo
Et vendre celui des Linguéres sur les trottoirs ?

Il faut qu’ils le sachent !
Nous ne sommes pas les hommes de la banquise
Abonnés à la sueur qui coule
Nous tirerons des bas-fonds l’argile de la vie

  

© Conselia 2009

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