La mi-octobre s’annonçait chaude. Il était sept heures du matin et déjà le soleil brillait. Bryan, allongé sur son lit, n’avait pas fermé l’œil. Il avait broyé du noir toute la nuit comme il le faisait depuis une semaine. Cela faisait six ans, que du 10 au 17 octobre, il voyait la vie en noir. Le 10 octobre 2003, il avait du se séparer de ses deux chiens loups Timber et Nugget. Le 12, il annonçait à ses amis d’enfance, qu’il quittait Londres pour Lyon, le cœur gros. Le 15, sa chambre était entièrement vidée, il regardait sa maison à travers la vitre de la voiture. Quelle entreprise pouvait-elle considérer une mutation aussi lointaine comme une promotion ? Il se souvint ne pas avoir compris sur le moment, et encore aujourd’hui il lui arrivait de se poser la question. Le 16, il se battait contre des garçons au bas de son immeuble qui allaient devenir ses amis quelques temps plus tard. Le 17 octobre, dans une ville qu’il ne connaissait pas, dans
une langue qu’il ne connaissait pas non plus, il faisait son premier jour d’école le visage égratigné. Personne ne lui parlait sauf cette fille qui riait toujours à en devenir exaspérante. Son français étant assez faible, il ne comprenait rien de ce qu’elle disait, elle-même ne comprenait rien à ce qu’il disait mais elle faisait acte de présence. Il pensait à ses chiens, et se demandait si elle le voyait comme un chien abandonné.
Il se souvint l’avoir détesté à cause de sa joie. Elle lui montrait encore plus à quel point sa vie lui semblait triste. Un mois après son arrivée, cette fille avait quitté la classe pour ne plus revenir. Peut-être avait-elle dû déménager comme lui. Avait-elle cessé de rire en voyant la dureté de se faire des amis ? Etait-elle toujours en France ? Il se rappelait s’être posé toutes ses questions.
Il avait eu la réponse en entrant au collège l’année d’après. Elle était là, toujours souriante. Même si elle avait quelque chose de changer, il n’avait jamais su dire quoi. Et très vite, il se focalisa sur son rire, qui devenait de plus en plus caractéristique. Elle était la seule fille à être crainte de tout le lycée, même des garçons pourtant connus pour être sans pitié surtout avec les filles. Tous la craignaient sans qu’il ne la vît jamais porter la main sur quelqu’un. Au contraire, elle était toujours aussi joyeuse, rien en elle ne supposait une quelconque violence. Sa beauté s’était accentuée au fil des années.
Il n’était pas tombé dans sa classe de toute la période du collège. Cependant, il entendait des rumeurs disant qu’elle avait encore frappé sans que personne ne puisse préciser la nature de ses agissements. Il la voyait souvent sortir des toilettes avec un sourire satisfait qui inquiétait ses amis. Il n’était pas rare de voir les gens épier ses moindres gestes pour savoir qu’elle allait être son prochain acte. Il y avait deux types de rumeur : les uns pensaient qu’elle était qu’une délinquante particulièrement coriace, les autres quant à eux, la considéraient plus comme une sorte de justicière aux apparitions musclées. Très vite, la deuxième rumeur prit le pas sur la première. On venait d’entendre qu’elle s’était battue contre un garçon de Première qui avait provoqué en duel un jeune de Seconde. Tout le monde savait que le jeune de Seconde avait des problèmes de santé, cette menace était le genre de provocation qui irritait Laura.
Alors que tout le monde était au courant sur la bagarre, personne ne put dire qu’il l’avait vue de ses propres yeux. Même le proviseur n’avait pas convoqué les deux élèves. Si Théo était absent les jours qui suivirent, Laura, elle, se pavanait dans les couloirs du collège comme s’il s’agissait de son royaume.
Il se rappelait qu’une fois, elle était sortie des toilettes, apparemment son endroit fétiche pour régler ses comptes, en arrangeant sa bottine. Ce petit geste fut interprété tant de fois que Bryan se demandait si tout ceci n’était pas une simple mascarade. Jamais il n’avait vu les gens de sa classe avec une imagination aussi débordante. Laura, par sa seule présence, était une source d’inspiration pour des histoires fantastiques plus fertiles que tous les livres que la prof de français leur faisait lire. Il commençait à ne plus croire à toutes les rumeurs sur Laura qui devenaient des légendes lorsqu’il vit un garçon avec une écorchure à la base du crâne. Il se souvint lui avoir demandé comment il s’était fait cette belle blessure sans même le connaître. Il avait répondu avoir reçu la chaussure de Laura alors qu’il essayait de fuir en se cachant dans les toilettes. Il n’avait pu s’empêcher de rire sur le coup avant de redevenir curie
ux sur la raison des agissements de cette fille.
Il avait néanmoins remarqué qu’elle était souvent absente. Son absence amenait une recrudescence de racket, de violences sur les plus petits. C’était le seul moment où tous les petits voyous se sentaient libres d’agir sans craindre une riposte. Tout le monde avait beau craindre Laura, ils avaient encore plus de mal à gérer ses absences. Il n’y avait plus de codes, il n’était pas rare de se faire bousculer dans les couloirs, juste pour engager la bagarre. Bryan, qui avait toujours été solitaire, se mettait à l’écart du reste de ses camarades, les regardant se battre. Les grandes bagarres, qui se trouvaient séparées par les surveillants, avaient toujours lieu en l’absence de Laura. Lorsqu’elle revenait et qu’elle entendait les nouvelles du collège, elle semblait détachée. Tout ce qui s’y passait ne l’intéressait pas. Bryan l’observait toujours à distance. Il était le seul à savoir que pendant la semaine qui suivait son retour en cou
rs, Laura était passive. Une semaine pendant laquelle son regard était noir et suffisait à lui seul, à lui assurer une tranquillité.
Cette année, il faisait ses premiers pas au lycée. Il se leva, et fila sous la douche. En revenant de sa chambre, il regarda par la fenêtre. Un reflexe qu’il avait depuis qu’il avait emménagé dans cette maison. Au départ en colère de devoir encore se séparer de ses amis, il fut agréablement surpris de voir qu’il habitait en face de chez Laura. Cette petite fille joyeuse était devenue une ravissante adolescente. Sa chambre donnait sur la rue comme la sienne. Il pouvait la voir passer de temps en temps. Ils n’étaient cependant pas de grands amis. En dehors des cours, elle ne lui adressait que rarement la parole. Au moins ils étaient dans la même classe cette année. Il allait pouvoir lever le mystère qui entourait cette fille. Comment une gamine de quatorze ans avait-elle réussi à se faire respecter des terminales, à se faire craindre de tous, petits et grands, élèves et enseignants ?
Les volets de Laura étaient encore fermés. Elle n’allait sûrement pas venir en cours, pensa-t-il. Il se demandait comment elle pouvait avoir d’aussi bonnes notes avec une assiduité irrégulière. Même quand elle faisait acte de présence, ça ne garantissait pas son attention. Le lycée était pour elle un terrain de jeu, les classes de cours également. La journée allait encore sembler bien longue sans ses rires. Il descendit les marches et se dirigea vers la cuisine. Il prit des toasts et s’assit sur un tabouret en face de son bol de lait.
— Salut mon grand, dit sa mère.
— Salut.
— Alors content de pouvoir rentrer plus tôt ?
— Ouais, mentit-il.
— Votre prof sera absent longtemps ?
— Non. Il revient demain.
— Au moins vous n’aurez pas de retard dans votre programme, dit-elle en souriant.
— Merveilleux, répliqua-t-il d’une voix sombre. Et toi, tu vas faire quoi de ta journée ?
— Je vais à l’association du quartier comme tous les jeudis.
— Ok. Bon, j’y vais si je ne veux pas rater mon bus…ce serait dommage, dit-il avec sarcasme.
— Bonne journée. Reviens après les cours, on va faire les courses.
— Comme si je sortais en semaine, marmonna-t-il en sortant.
Il regarda la fenêtre de Laura. Ses parents devaient vraiment être cools pour la laisser faire ce qu’elle veut. Elle avait la belle vie, pensa-t-il envieux. Les mains enfouis dans les poches de son jean, il avançait sortant de la résidence pour rejoindre l’arrêt de bus qui se trouvait cinq cents mètres plus loin.
Ce qu’il regrettait le plus depuis son emménagement, c’était de ne pas avoir d’amis pour lui tenir compagnie lors des trajets pour aller en cours. Il se sentait souvent seul dans ce quartier résidentiel. Tout était si paisible. Il avait fini par prendre goût au bruit dans son ancien quartier. Au moins, il y avait de la vie, pensa-t-il tristement. Il se rendit compte qu’il n’avait jamais vu Laura traîner dans les alentours de sa maison. Elle était soit chez elle, soit ailleurs mais jamais devant chez elle à discuter avec des amis, ni au parc voisin. Pas étonnant qu’ils ne soient pas devenus amis si elle évitait de rester dans son propre quartier, pensa-t-il. Il avait espéré la voir pendant le trajet pour pouvoir engager la discussion avec elle mais Laura n’était montée qu’une fois dans le bus en même temps que lui et était descendue à l’arrêt suivant. Il mit son lecteur mp3 en marche et attendit le bus qui vint en retard. Il monta nonchalamment dans le bus et s’installa tout au fond.