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Isabelle Berroeta

Les Musaraignes
un texte de :

    Seuls dans leur pièce sombre, ils furètent, prennent des livres sur une étagère puis vont les mettre sur une autre étagère. Ils déplacent les fauteuils. A pas feutrés. A pas petits. Ils sont de la même taille. Les mollets sous les fesses, les fesses sous le cou. Ils sont taillés dans un bloc de graisse d’où seuls les bras émergent.

    Comme ils vivent perpétuellement dans l'obscurité, la lumière du jour leur fait mal aux yeux. Ils tirent leurs volets pour se renfermer davantage sur eux-mêmes. Ils portent des lunettes, elles sont interchangeables : lui, quelquefois prend ses lunettes à elle. Elle a les cheveux courts pour lui ressembler.
    Quand quelqu'un vient les voir, ils le font s'asseoir devant un verre d'eau tiède et se racontent: ils ne parlent que d'eux-mêmes. Si l'invité commence une phrase, elle lève la voix, et coupe son interlocuteur d'une manière si tranchante qu'il ne dit plus rien.
    De temps en temps,ils soulèvent un coin de rideau pour voir la rue. La rue où est le Monde. Un monde qu'ils ne peuvent dominer puisqu'ils sont à l'intérieur, le monde lui, est à l'extérieur. Puis elle trottine vers lui :
  • Germaine est passée.
  • Elle va acheter son pain.
  • Elle lui achète toujours son pain ? Je croyais qu'elle était fâchée avec Lucienne, qu'elle trouvait le magasin trop cher ?
  Il sourit sans répondre, il lui répondra plus tard; pour l'instant il furète, remuant sa grosse tête dont les cheveux tenus longs, sont rabattus sur le front pour cacher une calvitie bien installée.Ça détourne l'oeil.
  • Moi, schai pas, continue-t-elle, mais moi à sa place, j'irai pas. Elle exagère ses prix.
      Lui répond avec un petit rire. Il glousse comme une poule naine. Elle rit aussi pour faire comme lui. Ils n'ont pas besoin de miroir, ils n'ont qu'à se regarder l'un l'autre.

   S'il ne fait pas trop chaud, en fin d'après-midi, alors ils décident de "faire" la rue. Ils ont mis un banc devant chez eux, juste sous leur fenêtre, pas trop éloigné de leur maison, comme ça, ils peuvent vite rentrer dans leur obscurité.
    Ils s'installent sur leur banc, avec un journal; non pour le lire, mais au cas où un indésirable passerait, on peut toujours se cacher derrière. Ils regardent les voitures passer. Leurs têtes se tournent, en même temps du côté droit d'où vient le bruit, puis ils accrochent leurs yeux au véhicule et tournant la tête à gauche , ils en détachent leur regard pour se concentrer à nouveau sur les joueurs de boule.
    Ce sont toujours les mêmes joueurs de boule. Qu'il vente, fasse soleil, semaine ou dimanche, ils sont là, faisant résonner leurs victoires ou défaites d'un son métallique qui fuse sec dans leur quatre oreilles.

    Elle et lui, les connaissent bien les joueurs de boule.
    Il la voit remuer sa tête, se trémousser sur le banc. Inquiet, il lui demande :
     - Tu ne vas pas bien, tu es malade ?
Il voit bien que sa question est inutile, elle se porte comme un charme, un rouleau supplémentaire de graisse se contorsionne sous sa blouse. D'ailleurs, elle lui sourit. Elle n'ouvre pas grand la bouche, non, elle cligne des yeux derrière ses lunettes et remue ses lèvres en les serrant puis en les élargissant. C'est ça son sourire. De temps en temps elle secoue la tête, elle a appris ça à dix-huit ans, pour remettre en place une mèche qui gêne son regard.
Elle regarde, non pas tous les joueurs de boule, d'un regard uniforme, passant de l'un à l'autre sans interruption, mais UN joueur de boule.
  • Tiens, mais on ne le connait pas celui-là !
  • Qui ça, celui-là ?
  • Tu vois bien, là-bas, il est accoudé à la balustrade, je ne l'ai jamais vu.
  • Bôf ! Un vacancier sûrement, pas bien intéressant.
Mais elle, elle se frotte les mains, examine ses ongles, refait le coup de la mèche qui tombe.
      -Oh ! Mais je ne suis pas bien en short, ça me moule. Tiens, je vais me changer.
Elle rentre dans son obscurité et en ressort vêtue d'une robe courte, décolletée, à son âge, on peut encore, elle est tout juste retraitée. Il la trouve belle et le lui dit. Elle, elle n'a d'yeux que pour le vacancier. Il ne l'a pas vue. Alors elle suggère qu'on aille admirer Bébert, l’un des habitués aux boules qui justement aujourd'hui, joue très bien. Bébert câline son gros ventre dans un tricot brun et la cigarette collée sur sa lèvre inférieure, plie les jambes pour jeter ses boules. Lui et elle traversent la rue, avec un dernier regard mélancolique pour leur obscurité parce que les joueurs de boule, eux, jouent en plein soleil. Le soleil, ça vous fait tout nu, on voit mieux, on distingue les grosses jambes, sortant des shorts au fond en cuiller à soupe, les tissus délavés, les cheveux gras. On est sous la clarté de ses voisins. Elle, elle a sa robe, lui a honte de ses savates qu'il n'a pas penser à troquer pour ses nouvelles sandales. Voilà ce que c'est de vivre dans l'obscurité, pensent-ils, on n'en vient à ne plus voir ce qu'il faudrait voir.

Le beau, le séduisant joueur de boules se sent admiré. Nonchalant, il s'avance vers Bébert et le félicite à très haute voix. Il veut encore plus d'admiration. Qu'on le remarque, encore et encore ! Elle l'a remarqué. Son pantalon beige effleure à peine ses espadrilles, et sa chemise blanche ouverte sur un torse brun flirte avec une chaîne en or qui se perd dans ses virils poils noirs. Elle en est toute cramoisie. Elle tapote ses joues.
  • Mon Dieu ! Mais qu'il fait chaud ! Cette chaleur !
Elle aussi parle haut, elle veut qu'il la remarque. Il l'a remarquée. De toutes façons, ce n'est pas difficile, elle est la seule femme au milieu de ces joueurs de boules. Elle fait des petits pas, des glissements, des trois-quarts de tours, et un très heureux hasard la retrouve près de lui.
  • Salut, Bébert !
Elle ne veut pas qu'il croit, quand même, qu'elle est là pour lui !
Il a compris.
  • Je vois que vous connaissez Bébert ! Sa voix chaude lui caresse le coeur. Elle ne peut que répondre.
 
  • Ffoui.
Elle avance vers lui, il recule, elle recule, il avance vers elle. L'après-midi passe si vite en si bonne compagnie, qu'ils ne se sont pas même aperçus que les sportifs avait trainé leurs boules et leurs espadrilles  bien plus loin sur l'esplanade. Ils se retrouvent tout seuls.

Lui, s'est assis sur un banc, en face de la fontaine, et regarde l'eau couler, son bonheur avec. Il sait. Elle ne sait pas encore, elle est tout au feu d'artifice que le vacancier a tissé autour d'elle.

-     C'est trop sombre, ici, ouvrons nos volets.
Même sa voix a changée, on dirait une jeune fille maintenant Il soupire. Il sent que ça commence. Elle repousse de ses bras replets, les volets peints en couleur marron pour être plus sombres et sort en sautillant pour les accrocher.
  • Mais tu peux les accrocher de l'intérieur !
  • Je sais, mais ça me fait du bien de bouger. J'ai pris trop de poids récemment.
Les merveilleux gratins, tout moelleux, ont disparu. Des légumes bouillis avec du jus de viande, c'est tout ce qu'elle mange. Son tonus pourtant ne s'en ressent pas. Elle part se promener vers la balustrade, toujours la balustrade. Elle essaye de l'entraîner, mais il résiste, il a peur de quitter son obscurité pour le soleil, parce qu'il verra. Il la verra dans la lumière crue, comme elle est vraiment : rajeunie, enjouée, toujours les lèvres fardées avec soin; dans l'obscurité, c'était mieux, il ne la voyait pas, seul son reflet à lui transparaissait d'elle. Alors elle fait son petit tour toute seule. Il l'entend monter dans leur chambre, et vider les placards.
  • Qu’est-ce-que tu fais ?
  • Je range, je jette mes vieilleries. Nous irons à Montpellier demain. J'ai tellement perdu de poids que mes vêtements flottent !
  •   
     
Tout d'un coup, il en a assez; elle est à lui, il veut la garder. Comment va-t'il vivre sans son reflet ?
     -     On ne peut pas. Demain, la voiture va au garage; d'ailleurs, nous n'avons plus d'argent, nous en avons dépensé trop ces derniers temps.
Elle grogne et elle boude. Rien n'y fait. Il referme les volets, remet les vieilleries dans le placard et décide de remettre les gratins au menu. Elle ne dit rien, elle accepte.
  • Tu as raison, on est bien comme ça. Le soleil, c'est mauvais pour la santé. Et, puis, si mes robes sont trop larges, je peux coudre !
Elle rabat ses cheveux sur le front. Finie la mèche frivole. Elle pose son rouge à lèvres sur la coiffeuse et attend.

        L'été est presque fini; elle ne le voit plus. Pourtant, elle se poste derrière le rideau de la fenêtre d'où elle peut voir la rue, et tout en cousant ses vieilleries, observe. Elle s'agite un peu; quand même, parti comme ça, si elle demandait à Bébert ? Mais elle n'en dit pas un mot à lui, qui s'affaire dans la cuisine. Ce soir, c'est gratin et tarte aux pommes.
  • Moi, je te trouve la mine un peu tristounette, mange un peu plus, ça te fera du bien.
Elle mange, l'oeil vissé sur l'esplanade.
L'hiver approche. Ils sortent leurs anoraks pareils l'un à l'autre, leurs bonnets de laine, leurs moufles, tout pareil. Ils sont maintenant des bonhommes Michelin couleur framboise et ça leur plait. Elle a oublié le vacancier. Une folie de jeunesse, un revers de sentiment.
 Lui, n'a pas oublié; car il l'a vu, l'estivant. C'est bientôt Noël, et cet autre homme est dans sa famille et il a une belle voiture, il est riche.
Elle dit qu'elle veut aller acheter le journal. Il la laisse. Court à ses fourneaux. Une bonne soupe au lard trempée de pain beurré, pour se réchauffer du mistral qui vous harcèle malgré le nylon bourrelé framboise. Le couvert est mis, comme elle l'aime. Il attend. La pendule, méchante, ne ment pas. Elle attaque les huit heures, puis les neuf heures, puis les dix heures ... Il se lève, la pendule est détraquée, il n'est pas dix heures ! Il allume son poste de radio. Il est dix heures, elle n'est pas là. Il sort dans la rue, en pantoufles et Germaine court vers lui.
  • Je les ai vus, crie-t'elle. Elle est montée dans sa voiture, une belle voiture, oh oui, c'est un monsieur fier, ça se reconnait. Qui est-ce ?
Il baisse la tête, ses lunettes s'embuent. Comme il pleure au fond de lui ! Il en est tout ahuri. Il se croyait insensible aux sentiments. Il toussote pour Germaine qui le surveille attentivement. Il ne veut pas qu'elle puisse penser qu'il est comme les autres, claqués, giflés par les émotions ! C'est un ancien employé des Postes, un sérieux !
  • Bien sûr, Germaine, que je sais qui c'est. C'est un cousin à ma femme.
  • J'y avais pensé, ils ont l'air de tellement bien s'entendre !
Il mange sa soupe, il mange celle qu'elle aurait dû manger et se couche.

   Un ronronnement le fait sursauter. Il écoute, la voiture passe lentement devant chez lui, traînant derrière elle, les faisceaux de ses phares qui illuminent les murs de la chambre. Il se recroqueville dans son lit : genoux levés, pieds l’un sur l’autre, mains protègeant ses épaules. La boule qui s’était glissée, là, près de son coeur, l’empêchant de respirer, se détache petit à petit et part en larmes, mouillant ses paupières. Il les touche de l’index et se surprend à les lécher : il en aime le goût salé... Comme elle aimait la mer !
    Oui, c’est ça. Ils ont dû aller à la mer, à Marseille. C’est pas loin, Marseille, elle reviendra.
Il se rendort, s’enfouissant la tête sous son oreiller à elle. Le plancher craque. C’est elle. Il voit sa joie   qui lui fait de grands yeux. Il a les paupières toutes alourdies de tristesse.
  • Je viens chercher mes affaires !
   Elle dit ça en enfouissant dans un sac leurs souvenirs, leurs désirs, leurs peines.
   Il se laisse flotter entre deux draps,  celui du passé et celui de l’avenir.
- Tu t’en vas ?
   Elle reçoit son murmure avec un rire.
   - Mais oui, Marseille, ça ne se refuse pas !
  Elle l’anéantit en claquant la porte.
  

© Conselia 2009

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