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Jorda Meyer

La Clef de Virginie Lapatasse
un texte de :

La nuit recouvre de son manteau noir la sympathique ville provençale du nom de Sailavie.
Celle-ci, plongée dans un profond sommeil, rêve, sous les rayons lunaires et le feu ardent des
réverbères, d'harmonica, d'amourettes sous les oliviers et de fêtes enivrées après la cueillette
du raisin, bercée par mille cigales tardives qui s'affairent en sourdine dans les jardins.
  Aristide Longlong, le gendarme de garde, sillonne le quartier Pommède en compagnie de
Tony Barthe, le petit nouveau, qui dort déjà. Arrivé au bout de l'avenue du Maréchal Foch,
que prolonge une route de campagne direction Jouca, il s'engage dans le petit chemin précédent l'arrêt de bus, afin de faire demi-tour. A cet endroit, il croit soudain apercevoir sous le balayage des phares une forme humaine allongée dans le fossé. Il stoppe sa voiture et, lampe de poche en main, il s'approche.
  Passablement surpris, il reconnait Virginie Lapatasse qui dort paisiblement. Il la secoue et
lui dit sur un ton ironique:
  -Ben alors, Mademoiselle Lapatasse! Vous avez bu ou quoi? Ce n'est pas un endroit pour
dormir, voyons!
 La dame ouvre de grands yeux candides et interroge:
 -Pourquoi?
 Un peu désarmé, Monsieur Longlong tente de la convaincre qu'elle serait plus à l'aise
dans son lit.
  -Et s’il se met à pleuvoir, dit-il, vous serez trempée comme une soupe!
  Elle regarde le ciel étoilé puis regarde le gendarme avec un air de gamine étonnée. Douce-
ment, il la prend par le bras et l'aide à se relever. Si Tony Barthe, qui ronfle affalé sur le
siège avant de la voiture, s'était réveillé, il aurait demandé:
  -A-t-elle toute sa raison?

  Aristide Longlong sait, lui, que Mademoiselle Lapatasse n'est pas folle. Elle ne sent pas
non plus l'alcool. D'ailleurs, elle ne boit qu'à l'occasion et très raisonnablement. Et cela,
tout le monde le sait, car cette femme aux longs cheveux ébouriffés parsemés de brins
d'herbe, et à l'expression un peu hagarde, qui dort dans le fossé à deux heures du matin
est bien connue ici: c'est l'artiste la plus célèbre et la plus controversée de la ville.

  A Sailavie, il y a beaucoup d'artistes mais il faut avouer que les tableaux de Virginie sont les plus stupéfiants, tant ils allient la plus banale réalité à la plus déraisonnable
fantaisie. Ils ont autant d'admirateurs que de contestataires. Mais surtout, Virginie est
connue pour son étrange façon de penser et d'agir qui la fait passer pour une extravagante. Bref, elle est l'objet de nombreuses réflexions sur les langues des Sailavinois.
  Le fait est que mademoiselle Lapatasse a beaucoup d'imagination et qu'elle ne s'en sert
pas toujours à bon escient parce qu'elle hésite à admettre ce qui est établi. D'une curiosité exacerbée, elle se pose sans cesse des questions et celle qui revient le plus souvent
est: pourquoi? Le témoin le plus fidèle des excentricités de l'artiste est sans conteste ce
bon monsieur Longlong car c'est précisément dans le quartier Pommède, lieu de travail
du gendarme, au 115, rue d' Hubert Caille, que se trouve la maison de Virginie, une magnifique bâtisse de pierres blanches aux volets verts, entourée d'une pelouse soignée et
d'une grille de fer forgée. Combien de fois n'a-t-il pas reconduit la demoiselle à son domicile ! Une fois de plus  Virginie accepte qu'il la dépose. Elle s'installe sur le siège arrière.
Aristide Longlong s'apprête à refermer la portière lorsqu'elle lui dit:
  -Attendez!
 Elle fouille dans son oreille droite et en sort un ver de terre puis elle plonge la main dans
son corsage pour en extraire par  la queue, sous le regard amusé d'Aristide, une belle sou-
ris qui pousse des cris de désapprobation. Ce faisant, elle lui vante le confort du berceau
d'herbe qu'elle vient de quitter.
 Enfin ils arrivent à destination.
  -Sacrée Virginie! Dit à haute voix le gendarme, tandis qu'il reprend sa route dans un crissement de pneus, que va-t-elle encore inventer aujourd'hui?
 -Hein! Quoi? Questionne Tony, réveillé en sursaut. Vous m'avez parlé, chef?
 -Je viens de déposer mademoiselle Lapatasse chez elle.
 -Qui est-ce?
 -Une artiste peintre.
 -Elle est tombée en panne?
 -Pas du tout, elle dormait dans le fossé.
 -Je vois! Le genre d'artiste éméchée et alcoolisée qui ne sait plus où elle habite, je n'ai
rien perdu!
 -Qui sait... Fait Aristide, pensif. Mais si tu continue de dormir, gronde-t-il en fronçant
ses gros sourcils gris, tu vas sans doute perdre quelque chose!
  Tony se redresse sur son siège en fixant Aristide avec un air profondément vexé. "Ils
sont tous bizarres dans ce bled", pense-t-il.

  -Bizarre! Bizarre! Marmonne Virginie, debout devant sa maison qui est sombre malgré
la pleine lune, éclairée seulement par un réverbère situé à cent mètres de là. Elle n'en finit
plus de fouiller dans son sac.
  -Est-il possible que j'ai perdu ma clé? Se demande-t-elle.
 Après un quart d'heure de recherche infructueuse elle s'aperçoit que la porte est ouverte.

© Conselia 2009

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