Partie 1 :
Je ne me rappelais de rien de précis du début de cette année...
Quelques images probablement fictives, loin de la netteté des pellicules des cinéastes. Des scènes du passé, que l'on aurait vécu ; aurait puisque les souvenirs sont faussés par notre mémoire.
La mémoire qui s'efforce à retenir ce que je voulais effacer. La mémoire qui au lieu de s'imprégner de l'histoire réelle, subie il y a des années, se reporte sur la dernière évocation de son souvenir. Et ainsi se fausse-t-elle.
Mais, en me remémorant les faits avec exactitude, je sais que ce scénario fut de moi...
Et pourtant... en l'analysant intelligemment, je sais aussi qu'il aurait dû appartenir à mon cher petit frère.
La personne la plus importante dans tout l'Univers, à l'Origine du recommencement.
Mon petit frère, vous l'auriez aimé comme vous aimez la personne la plus adorable qui soit auprès de votre cœur...
Il aurait été la personne la plus apte à vous raconter cette histoire et il y aurait pris plaisir.
Mais les choses ne sont jamais justes ; elles honorent rarement le mérite et ne s'inscrivent dans aucune logique.
Des raisons pour lesquelles l'Univers s'est anéanti.
Le sept du dernier mois de cette année marqua le tout début d'un renouveau : plus aucun de mes problèmes de mémoire. Je détenais des épisodes de mon existence qui ne souffraient d'aucun blanc.
C'était sous un temps médiocre. Les arbres frissonnaient de terreur sous l'apocalypse qui grondait au travers des vitres de la maison. Une de ces scènes de vie où il faut absolument agir au mieux ; un comportement millimétré, sans quoi les vitres céderont et le tempête s'abattra sur vous, vous pilonnant et vous emportant avec elle.
C'était au sein de notre famille où la moindre prise de parole était à arracher de longs vents silencieux, où d'anodins gestes devenaient si lourds qu'ils suscitaient des sensations désagréables de culpabilité – un malaise entre la plupart des membres de ma famille qui ne se réglait que dans le mutisme. Je taisais mes interrogations, je tuais mes réprimandes.
Des dilemmes moraux s'orchestraient en moi et bien qu’ils tambourinaient ma logique, la plupart d'entre eux se résolvaient dans la tolérance et l'oubli ; sans que les réponses me soient données...
Il n'y avait guère que mon petit frère et moi qui communiquions... du regard et du sourire. Cela agaçait bien souvent père qui râlait :
“Les messes basses ne sont pas permises chez nous ! Prenez gars à respecter les règles ou partez ! Rappel des fondements : discutailler ou échanger revient à s'humaniser et les humains sont faibles et mauvais, leurs sentiments les perdent. Tuons notre humanité. Le silence vous y aidera, il vous réduira à la réflexion.
Pas de discussions inutiles sous mon toit !
Aucune marque d'affection.”
Nous luttions néanmoins : mon petit frère me valorisait du haut de ses huit ans et moi, en phase terminale de l'apprentissage paternel je le guidais.
Nous étions des formes de vies inédites, étrangères à tout principe humain, à la recherche d'une connivence, n'espérant pas la chance d'une complicité.
A table, un soir, mon père s'octroya la parole :
« Est-ce que ton film avance ? »
Je ne lui répondis pas tout de suite. En avais-je le droit ? Etait-ce le bien venu ? Alors, percevant mes doutes, il se para d'un sourire narquois et afin de m'agacer jusqu'à atteindre ma limite, il ravala son arrogante salive et redonna un second souffle à son mépris :
« Fiston ! »
Ses yeux accusaient les miens. Je m'interrogeais à nouveau : “Méprise-t-il davantage ma personnalité ou mon travail ?”
Une de ces questions absurdes qui vous trottent dans la tête. Des questions qui surgissent pour que vous n'ayez pas à affronter la réalité, un dérivatif psychologique...
Finalement, à mon tour, je brisai le silence :
« Il avance... »
Et repris sans réfléchir :
« Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement... père.. »
Il jeta son venin sur maman :
« Dis lui qu'il faut être complètement maboul pour s'échiner en vain et sans fin pour quelque chose qui n'a pas d'avenir ! »
Mais maman baissa la tête et se contenta d'apprécier son repas. Non pas qu'elle approuva, elle consentit.
« Mon travail est une passion... Aucun travail ne pourrait m'apporter plus dans la vie... » Pensai-je.
Je ne tenais pas à commettre d'autres fautes ; maman et mon frère ne méritaient pas que mes rares visites soient entachées de heurts, aussi je feignis :
« Mais tu as raison, il faut l'être... »
Père s'apprêtait à riposter quand un intervenant interdit de parole prit position :
« C'est le meilleur film qui soit ! » s'empressa de crier Léo dont la bouche débordait encore du riz qu'il n'arrivait pas à mastiquer, ingurgiter et déglutir.
« Et les règles ! » hurla père en fracassant son poing sur la table.
« Ne rêve pas petit; comment pourrait-il être le meilleur des films alors qu'il n'y a et n'aura jamais aucun film dans cette famille. »
Son mépris incessant, son ironie, sa fourberie, ses certitudes sur l'avenir et ses règles de vie, je fus encore capable de les supporter en cette dernière occasion. Ce fut effectivement la dernière.
Père mourut le jour suivant. Maman pleura une partie de la nuit, Léo resta sans voix, visage blême (un peu estomaqué... probablement le riz...Je ne devrais pas en rire, sa tristesse me toucha).
Quant à moi, bien que je fusse horrifié par ses principes d'éducation, je fus cependant content de ne mettre jamais révolté contre père. Cela aurait remis en cause toute son autorité, remettant ainsi en cause mon appartenance à cette famille et ma fraternité avec Léo : cela aurait fait de moi un fils illégitime.
Les gens...
Véritablement, la famille...
Bref.
Personne ne prend de recul par rapport à une si soudaine tragédie. La monotonie du quotidien les lasse et lorsqu'un apparent drame la brise, leur existence se déverse entièrement dans les remords.
Ce que disait père n'était pas si faux, l'humain est-il si vain et si faible qu'il aime se bercer d'illusions ? Ou l'éducation de père s'est-elle infiltrée jusque dans mes pensées ?
En tout cas, je reste persuadé que si j'avais eu le malheur de m'élever contre la suprême autorité de père, mes rapports avec Léo se sauraient détériorés, lui ne pouvant encore comprendre quel père nous avions eu. Ma réflexion n'alla pas plus loin, telle fut ma grande satisfaction en ce qui concernait la mort soudaine de père.
Ce jour là, je fis ce que tout jeune adulte reconnaissant aurait fait. J'affichai la figure la plus désemparée et bouleversée que le théâtre ne m’eut jamais enseigné. On me servit de lourdes condoléances et gémissements écœurés. Nos proches souffraient à notre place. Ils projetaient notre prétendu malheur sur leur précieuse famille. Et ce fut seulement ainsi qu'ils s'octroyaient les clefs de notre évidente souffrance. Certains l'utilisaient pour l'atténuer tandis que d'autres l'employaient à nous accabler davantage. J'aurais juré que ceux-là voyaient clair dans mon jeu.
On nous promettait un futur meilleur mais plus fragile en nous garantissant que les choses s'arrangeraient, qu'il fallait impérativement continuer à vivre. Je haïssais leur pitié : pouvait-on s'arranger de la mort ? On me désigna comme le brave fils qui saurait prendre soin de toute la famille. Personne ne doutait plus de notre bonté maintenant que nous portions le deuil entre nos rides. En fin de compte, on nous bavait dessus.
Je dus l'admettre. Ma haine ne fut réprimée que pour faire survivre l'illusion de ma détresse. La cérémonie mortuaire terminée, je passai la fin de la journée enfermée dans mon ancienne chambre maintenant délabrée, frappant les murs, les tapissant de mon sang.
Mon père aurait pu mourir dix fois que je ne l'aurais pas pleuré et pourtant... et pourtant une immense souffrance m'envahissait. Désemparé, Léo cogna à ma porte. Je sortis, affichant le plus réconfortant visage que le théâtre m'eut appris; espérant qu'il ne puisse deviner ce qui me rongeait.
Qu’il ne ressent jamais les sentiments que je dissimulais enfouis dans ma chambre. Qu'il en reste là des siens à propos de son père
Qu'il ne sache jamais la cause de mes tortures.
Léo noyait son visage. Il aimait son père... La naïveté de l'enfant ne le rendit pas coupable de cette erreur. Cette clémence envers père n'aurait pas duré.
Néanmoins, je réalisai aussi que père était à la base de notre équilibre à tous, le mien dépendant de ceux de Léo et de maman. Je ne pus tenir longtemps mon nouveau rôle de père. Peu de temps après le décès, je dus partir de la maison familiale, mon film à terminer.
Je revins les voir le plus tôt possible, ce qui nous repoussait à la fin du mois. Nous n'avions pas eu le temps de parler de la disparition de père, surtout l'envie ; d'autant que maman et moi n'étions habitués à un tel effort.
Ce fut la première grande soirée depuis mon départ précipité. Celle qui nourrissait mon principal objectif : nouer de nouveaux liens familiaux, éradiquer les règles de père.
On s'embrassa... la toute première marque d'affection depuis bien longtemps. Pourtant, cette soirée ne me fut pas plaisante. Malgré l'absence de père, nous avions du mal à nous conduire comme des humains ordinaires, sans doute bien trop entraînés à nous restreindre au minimum. Léo n'avait pas l'air bien. Mais, puisque je désirais prendre la succession de père, je me devais de profiter de ces moments pour imposer mes convictions au détriment de celles de passé, avec parcimonie pensai-je. La parole des autres, jadis bannie lors des repas, ne sachant comment annoncer la nouvelle règle, je montrai l'exemple :
« Mon film est fini. » dis-je.
La tentative avorta, elle ne dénoua pas les langues. Même Léo avait le regard perdu dans le vague et de surcroît, il toussait très fort. De mémoire, je ne l'avais jamais entendu tousser si violemment. Son corps tout entier se soulevait à chaque crise et son visage blême se crispait sous d'incontrôlables convulsions ! Mes observations conclurent à de légitimes inquiétudes.
« Depuis la mort de papa ça ne s'arrête plus. C'est de pire en pire » me confia maman en se rapprochant de moi, comme si la discrétion paraissait nécessaire. Pourtant père n'était plus et Léo n'y était pas.
Je la regardais ne sachant que répondre. Je n'avais peut-être jamais regardé ma mère d'aussi près. Je vis ses yeux et leurs éclats. J'en vis un qui me fit mal et un autre qui me fit espérer.
« Tu lui manques, il n'a plus que moi... tu sais... »
« Je sais maman... je l'aime... plus que tout... mais ce film a pris de mon temps... c'est notre chance à tous... à toi et à Léo... Il me faudra m'absenter encore un mois. Qu'un mois. Tu devras prendre soin de Léo... et de toi pendant un mois... Puis je serais là. »
Elle vivait très mal la mort de père et son visage portait toutes les peines de Léo en plus des siennes. Elles lui arrachaient ses forces et son courage. Elles l'essoufflaient, mettant en péril sa propre vie. Maman ne me répondit pas.
Instinctivement, je voulus empêcher que s'installa le vide de la morosité :
« Et y'a ces enfoirés qui me mettent une pression énorme ! Pas de chèque avant les premières recettes disent-ils ! »
« Je comprends... » Me murmura maman d'une voix à peine audible.
« J'aurais souhaité que tu restes définitivement avec nous... pour t'occuper de nous... mais je comprends... mon garçon... »
Elle ne me blâma pas. Ma mère n'avait pas cette possibilité en elle. Elle n'était pas habituée à exprimer ses opinions et encore moins à prendre des décisions.
Et même si elle ne m’accusa pas, je pensai utile de me justifier :
« J'ai des choses à régler mais dans un mois, un mois maman, je reviendrai pour vous. Ce ne sont pas que des mots ; c'est une promesse que je vous fais...”
« Maman, je la tiendrai. »
Mes mains saisirent les siennes au moment même où mes yeux furent saisis de larmes.
« Prends soin de toi, prends soin de Léo... »
Elle aussi s'était mise à pleurer.
« Tout changera pour nous. Ce putain de film, il marchera ! »
Elle n'arrivait plus à se montrer convaincue des choses. Moi de même. Et Léo qui tombait de fatigue...
« Ça aussi c'est une promesse. »
« Maman, tu sais comme je t'aime ! »
« Mon fils, je le sais...
Je vous aime, toi et ton frère...
Je suis si désolée... pour tout... »
Elle sanglota dans mes bras, je ne sus exactement ce qu'elle pleura si chaudement...
« Je suis désolée, je regrette tant... »
Ce soir là, je retrouvai ma chambre d'ami, rangée et nettoyée – plus de mon sang sur les murs. Un cahier sur ma table de chevet, je n'imaginai pas revoir mon carnet d'enfance. Maman savait donc où il se cachait, elle n'en avait rien dit à père, allant contre ses règles. J'ouvris mon journal, première page, une note datant de dix ans. Je lus. Il y était écrit en conclusion : « Je changerai papa, maman me sourira et le monde tout entier me sera offert en cadeau. »
Père n'avait jamais changé. A la veille de sa mort, ses convictions le dominaient encore. J'avais échoué.
Je décidai de ne plus explorer mon passé. J'éteignis la lumière. L'obscurité m'aiderait à y voir clair. Et le sourire de maman m'apparut en effet. La suite de mon songe éveillé fut obscure... Je ne sus véritablement si ce soir-là le sommeil m'envahit.
« Je détestais tant de choses que j'appris à apprécier celles que je détestais le moins... »
Ce matin, le soleil descendit vite. Il donna du volume à ma chambre. Je partis dès l'aube. Je n'avais pas dit au revoir à Léo, ni même la veille. Je l'avais porté endormi jusqu'à son lit. Maman m'attendait en bas de l'escalier. Elle m'embrassa sur la joue et ne s'opposa pas à mon départ :
« Reviens nous vite ! »
Je ne trouvai rien de mieux que de lui rappeler la date de mon retour :
« Dans un mois maman. Un mois. »
Il me sembla important de mettre un terme à mes longues hésitations. Aussi, je plaçai la totalité de ma fortune (économies, hypothèque, emprunts et même de la monnaie) dans la production de mon propre film.
Déjà à cette époque, la peine m'assaillait trop pour l'ignorer. Le programme de père avait échoué, mes sentiments me brûlaient de l'intérieur, l'humanité coulant dans mes veines. Et, si j'étais prêt à perdre la vie, je me rassurais maladroitement en gardant la satisfaction de la perdre en accord avec mes convictions. Je passais mes journées et mes nuits à faire la promotion de mon film. Tous les moyens me paraissaient être de grands moyens. Je collais des affiches. Faute d'affiches, j'écrivais sur les murs. Je faisais du porte-à-porte, leur distribuais des tracts. J'abordais même les inconnus des rues. Je leurs organisais des spectacles mettant piteusement en scène des passages de mon film. On me prit mainte fois pour un fou. Quelque fois, mon insistance agaçait les habitués et le soir venu, on me rouait de coups. Je m'inscrivis dans tous les clubs branchés. Et durant chaque nuit je paradais, répétant inlassablement le même numéro. Caché sous un cl
assieux costume, jamais je ne draguais. Je me contentais de séduire et d'inciter des étrangers à investir dans mon affaire. Très peu retournèrent leurs poches. Alors je me réjouissais des discussions que j'entretenais sur mon film et je me persuadais que plus on en parlerait et plus il en deviendrait populaire. Bien sûr, je me rendais aux réunions professionnelles des après-midi...
Et, m'allongeant épuisé sur mon lit, j'imaginais qu'on eut l'envie d'écrire des manuels sur ma bêtise, oubliant de louer mon insensé courage ! Ces extravagances m'endormaient. Mon inconscient n’ignorait jamais la réalité. Chacun de mes sommeils n'était plus que le théâtre de rappels à l'ordre : n'être que dans le concret, obtempérer et suivre les foules puisque les rêves sont la panache des fous…
Il ne nous restait que ce film comme support du seul espoir raisonnable. J'envoyais une lettre par jour, une manière de m'infliger le décompte du temps. Je téléphonais. Je donnais de mes nouvelles ; mais surtout j'en prenais. Après chacun de mes coups de fil, maman espérait que je sois derrière sa porte, lui faisant la bonne surprise – elle perdait les pédales... Quant à Léo, il n'avait d'autres possibilités que de ne pas se laisser mourir – personne n'aimait plus la vie que lui. Son état empirait, des quintes de toux, des nuits de fièvres. Maman me racontait qu'il ne s'alimentait presque plus, épuisé de vomir ce qu'il ingurgitait péniblement. Faute d'argent, le médecin de famille ne l'avait pas conduit à l'hôpital, simplement, il l'avait mis sous perfusion.
Sans le soutien financier de père et l'amour sans borne de maman, l'hiver le tuerait. Durant toute cette fin de mois, j'existais à défaut de vivre ; la période où l'enseignement de père me servit le plus. Mon enveloppe de chair se réduisait de jour en jour, je me déshumanisais. Il ne me vint jamais à l'esprit de gaspiller le moindre de mes sous dans une autre cause que la nôtre. Je restais résolument convaincu de la nécessité de me détruire, l'encourageant même par la seule certitude qui subsistait en moi : la réussite envers et contre tout.
Parfois je cédais. Je gaspillais de mon temps et de mon argent, la situation de mes proches m'inquiétait trop pour que je continue à l'ignorer. Partant au matin et revenant pour le soir même, je retrouvais le domicile familial. Des voyages où je me consumais et faiblissais tellement qu'il me fallut plusieurs fois réunir toutes mes forces et ma volonté pour visiter la chambre de Léo. Fort heureusement, il ne me vit jamais. Je le préservais des émotions intenses. Je ne le vis qu'endormi. Les médecins, des spécialistes… ils ne parvinrent pas à nommer sa souffrance. Ne parvenant pas à déceler le mal en Léo, observant les symptômes, les répertoriant même ; ils consultèrent leurs connaissances limitées à défaut de nous donner le verdict succédant les consultations. Leurs suppositions m'écœuraient. Pour la première fois, je fus en accord avec père à propos de la médiocrité du savoir humain... Maman perdit toutes ses économies en traitements divers,
ce qui m'écœura davantage – l'état de Léo ne s'améliorait pas. Aussi, flattant mes affinités dans le domaine de la biologie, je me crus capable de l'aider. Mais il ne naquit qu'une solution vide et précoce du peu de moyens dont je disposais à l’époque...
Si je faisais preuve de courage, qu'en était-il de Léo...
J'appris de lui à résister, à ne jamais défaillir, j'appris de lui à me cacher de la mort. Il m'apprit à ne verser de larmes que lorsqu'elles provenaient du cœur des autres. Il m'ôta les soucis futiles, me focalisa sur l'essentiel, lava mon esprit et purifia mon cœur.
Il m'éleva.
Sans s'en rendre compte, en ne cessant pas de respirer sur son lit de peine, il raviva ce que père mit des années à désosser : mon humanité.
Maman fut aussi sur le bord du précipice. Elle alla jusqu'à haïr sa venue au monde. Elle se jugeait coupable de toutes nos misères.
Et en dépit du peu d'espoir qui nous restait, nous ne pouvions nous résoudre à arrêter les traitements de Léo. Cette décision n'alla pas sans de nouveaux sacrifices. Nous décidâmes que, jusqu'à sa mort, nos vies s’écouleraient dans ses veines. Maman cumulait les boulots ; lesquels finançaient les doses quotidiennes de liquide physiologique nécessaire à la perfusion ; « les meilleures mesures en nutriments, vitamines... ». Quant à mes maigres revenus, ils comblaient médiocrement nos besoins vitaux.
Si la vie du temps de père nous paraissait dure, elle n'était rien en comparaison de ces derniers jours...
A nouveau loin des miens, tiraillé entre la faim et la désolation, le rythme infernal des jours suivants me roula dessus, me bousilla la santé… Je crus néanmoins en la lueur qui colora le mois suivant. Mon film sortit du néant dans lequel il se complaisait depuis des lustres. Il ne nous restait plus qu'à attendre les rentrées d’argent, mes premiers chèques. Succès ou non, je ne tablais que sur de l'immédiat. Et dans la mesure où il rapporterait de l'argent quoiqu’il advienne, j'étais tout d'abord ravi de cet avènement. Mon film ne fut tout d'abord diffusé que dans trente-deux salles. Mais rapidement, la presse s'empara de lui et décida du tournant qu'il méritait de prendre. J'eus d'abord ce succès d'estime que reçoivent ces jeunes réalisateurs “plein d'avenir”, “bourrés de talents”, “pétris de classe”. Cette estime ne me fit rien ; la fierté ne me fut jamais enseignée... Je fus ainsi parachuté dans une masse dense et inerte de jeunes
talents dont l'avenir était justement incertain. Désormais, on avait le droit de m'apprécier et on m'apprécia. Personne d’autre que moi ne semblait être choqué. Cela me rappela les funérailles de père où, alors que j’étais le même sale gosse, tout le monde commençait à m’aimer.
Bref...
Y avait-il une justice ? Etait-ce cela la logique ? Une pensée me hanta soudain :
« Et ceux qui ne parvenaient pas à exhiber leur élégante facette ? Celle qui saurait susciter l'admiration et l'amour des semblables... Ceux-là devraient-ils supplier le destin afin qu'il s'abatte sur père et mère ; afin que la juste logique fasse son devoir... »
Fort heureusement, cette pensée s'envola vite ; l’obsession d’un bonheur familial l'effaça même définitivement.
Je souhaitais repartir plus léger, vers mes récentes dispositions professionnelles...
Mon nouveau statut ne m'apporta cependant qu'une épisodique gloire (une seconde juste logique dont le devoir est de rassurer ces autres dont on ignore l'élégante facette… ou servirait-elle à limiter la première juste logique ?). Je redoutai de n'être qu'un arriviste du moment (un arriviste...) et j'interprétai ces flatteries comme des éloges presque posthumes, au moins deviendraient-elles de sincères condoléances !