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[Texte auteur Le Missel 1]
[Texte auteur L'Autre Coté du Mur 1]
[Texte auteur D'ailleurs]
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[Les Auteurs du Site 1]
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L'Autre Côté du Mur,
un texte de :

L'Autre Côté du Mur

Ouf ! C'est fini, les ouvriers viennent de partir ! Quel calme !
Installée dans mon fauteuil de bambou, je regarde le jardin. Je le respire, je l'écoute vivre. Même les oiseaux s'y sentent bien. Je savoure l'instant comme si je vivais là l'aboutissement d'une vie. Je laisse la torpeur bienfaisante de cette fin d'après-midi m'imprégner, enfin. Mes yeux se ferment et mon esprit s'aventure quarante ans en arrière : autre temps, autre lieu et pourtant...
 J'avais dix ans. Comme chaque année, je passais mes vacances chez mes grands-parents. Ils vivaient à Montluçon dans un appartement coincé dans un grand ensemble d'HLM plutôt tristounet. Des centaines de mètres d'uniformité et de grisaille. Mais cela m'était égal car chaque après-midi, je suivais mon grand-père. Nous partions à pied et j'essayais de cadencer mes pas au rythme des siens. Pour moi il était un géant. Au coin de la rue, nous attendions le bus qui allait nous conduire prés de la rue des Tournelles. Arrivés à destination, nous marchions encore, lui perdu dans ses pensées, moi faisant d'immenses enjambées jusqu'à ce qu'apparaisse le mur. C'était un mur haut qui longeait le trottoir sur ce qui me semblait être une centaine de mètres. Peut-être n'y en avait-il que vingt. Qu'importe ! Il était percé d'un portail anthracite en fer plein qui ne laissait pas passer les regards indiscrets Plus nous approchions du portail, plus je sentais mon impatience grandir. Lorsque nous arrivions, j'écoutais le temps ralentir puis s'arrêter, comme suspendue aux gestes de mon grand-père. Il relevait un pan de sa veste de laine et sortait de la poche de son pantalon une grosse clé, la clé du paradis. Je fermais les yeux, ne percevant que les battements sourds de mon petit cœur qui assourdissaient les bruits des rares voitures qui passaient et des autres enfants jouant sur les trottoirs. J'attendais sagement, religieusement. Lorsque la clé trouvait enfin la vieille serrure et que le clac de l'ouverture résonnait, plus rien n'existait que l'attente de la seconde où grand-père allait pousser le portail. Puis le grincement des gonds ouvrait mes yeux. Le jardin apparaissait, renaissant chaque fois que l'on y pénétrait. Vite je passais de l'autre côté du mur. Mon grand-père refermait le portail, et un monde merveilleux s'offrait à moi. J'occupais chaque après-midi à me promener dans les allées minutieusement tracées. Pendant que mon « Guide » jardinait, j'inspectais la mare, suivant les éphémères ou les moustiques, attendant qu'un poisson vienne gober les plus imprudents. Parfois je voyageais avec les libellules, ou je regardais vivre une fourmilière, occultant ce qui m'entourait, devenant fourmi à mon tour. Souvent j'allais fureter dans la cabane à outils que pépé avait construite. Elle était tellement à ma taille, comme faite pour moi. Les outils étaient rangés, sagement alignés, comme disait mon grand-père : « une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. » Elle sentait le bois et la terre mouillée. Puis j'allais voir les arbres. Il y en avait beaucoup mais je n'en connaissais pas les noms. Je ne voulais pas déranger mon grand-père ; alors je les nommais suivant mon inspiration du jour. Et que l'herbe était douce et fraîche en été. Invariablement je m'allongeais et regardais les nuages, faisant naître de mon imagination des dragons, des montagnes. Parfois j'apercevais la mer au détour d'un cirrus. Et le temps passait ainsi sans que je m'en aperçoive. À aucun moment je ne ressentais cette impatience propre aux enfants qui les poussent à s'ennuyer très vite. Nous ne parlions pas. Pas besoin de discours. Chacun vivait un moment privilégié. C'était l'échappée belle. Plus d'école, plus d'HLM gris. Mais, quand la lumière du jour commençait à faiblir, je voyais mon grand-père se diriger vers la cabane pour y ranger ses outils. Au printemps ou l'été, il ressortait avec un panier et nous récoltions quelques légumes pour ma grand-mère. Très solennellement, j'allais lui cueillir quelques « fleurs du jardin ». Brutalement, douloureusement, mon cœur se serrait quand mon grand-père ouvrait le portail pour me laisser passer. La rue m'agressait, la grisaille me sautait aux yeux et je rangeais mes rêves jusqu'au lendemain. Mon grand-père replaçait son trésor de clé dans la poche de son pantalon et nous refaisions le chemin à l'envers, chacun perdu dans ses pensées sans se retourner. Je ne voulais pas voir le portail de ce côté du mur, mais chaque soir, en repartant, je me faisais la promesse que quand je serais grande, j'aurais le même jardin que celui de pépé.

Un oiseau chante avec insistance et me ramène au présent. J'ouvre les yeux. J'ai tenu la promesse que je m'étais faite. J'ai planté les arbres, j'ai creusé une mare. Il ne me manquait plus que le portail. Je regarde sur ma gauche et je le contemple, telle une sentinelle surveillant alentour, bouclier me préservant de l'extérieur, de la route. Il vient enfin de trouver sa place au centre du haut mur de pierre. Le ciment n'est pas sec. Je ne pourrais l'ouvrir que demain mais peu  m'importe puisque je suis du bon côté du mur même si ce n'est pas celui de la rue des Tournelles.
  

© Conselia 2009

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