L'Eclopé
Ana est partie tôt ce matin. Avant l’aube. Elle m’a encore dit de ne pas sortir. Elle a dit ne pas bouger mais elle voulait dire sortir. De toute façon je ne bouge pas. Je ne dois pas faire de bruit. Elle a dit qu’on me cherchait. Me recherchait. C’est le mot qu’elle a employé. Elle n’a pas dit pourquoi alors j’attends. D’abord qu’elle revienne. Puis qu’elle m’explique. Qu’elle me dise pourquoi. Et si on me veut du bien ou du mal. Je ne vois pas qui pourrait me vouloir du mal. Du bien non plus d’ailleurs mais à vrai dire je ne vois pas grand-chose depuis que je suis ici. Cela fait une semaine déjà. Je n’ai pas mis le nez dehors. Ni à la fenêtre. Je ne dois pas l’ouvrir. Ni m’en approcher. On pourrait me voir. Alors j’attends. Près de la fenêtre mais pas trop.
Je regarde la rue. Le jour peine à se lever. Le ciel est bas. Diffus. Informe. Pas comme hier. Ou avant-hier je ne sais plus mais quel coloriage. Le levant jaune paille délavé. Le ponant brun grisâtre sale. Le reste un camaïeu de bariolures ocre haut-le-cœur. Zébré au loin de longues torsades ouatées. On aurait dit la bouillasse argileuse d’un fleuve en crue. Drôle d’image. D’où me vient-elle. Ai-je déjà vu un fleuve en crue. J’ai un léger problème de mémoire depuis que je suis ici. Ana dit que ça passera. Que c’est le choc. Je n’ai pas demandé lequel mais elle a compris. Elle s’est empressée d’ajouter sans doute un choc. Le médecin dira mais il faut attendre.
J’entrouvre la fenêtre pour humer l’air. Ça sent la pluie. Trois jours que ça sent la pluie et pas une goutte. Une bonne trombe nous balaierait cette brumaille. À vingt pas tout est flou. On ne voit pas le bout de la rue. Une vraie purée. Ce soir Ana en émergera comme hier.
(...)