L'Eclopé (suite)
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Et avant-hier. Dès la première ombre je saurai que c’est elle. Je reconnaîtrai sa démarche. Sa grande silhouette grise. Foulard sur la tête. Pain sous le bras. Cabas à la main. Elle lèvera le regard vers la fenêtre. Pour s’assurer qu’on ne m’y voit pas. J’y serai mais en retrait. En entrant elle dira quel temps. Ou quel sale temps. Le brouillard aura perlé sur son front. Frisotté ses tempes. Imprégné sa gabardine. Ramolli ses bottillons. Ramolli le pain aussi. Du moins la croûte. La mie sera restée bien sèche et cartonneuse. Elle dit que les temps sont durs. Qu’on ne trouve plus rien. Qu’il faut aller à perpette pour le pain et faire la queue. Qu’il est pareil partout.
Je trouve qu’elle exagère. Les temps ne sont pas si durs. Déjà on a du pain. Et du pas si mauvais que ça. Ce n’est pas de la brioche mais il a ses qualités. D’abord comme coupe-faim. Deux bouchées c’est la satiété. Trois la réplétion. Quatre on frôle l’indigestion. Ensuite comme calmant. L’effort de mastication est tel pour en venir à bout qu’on a vite fait de glisser dans de longs moments d’oisiveté cérébrale. Pendant ce temps on oublie ses soucis. Puis ce n’est pas le pain de munition. Ces boules compactes qu’on éventre à la baïonnette. Qu’on sauce dans le premier rata pour en masquer le goût de sciure brûlée. Curieuse comparaison. Elle me semble couler de source mais laquelle.
Elle n’apporte pas que du pain. L’autre jour ce fut un rasoir. Elle a dit que ma moustache devait disparaître. Que je devais me raser tous les deux jours au moins et me laisser pousser un peu les cheveux. Je n’ai rien dit. J’aurais pu inventer des questions. Pourquoi la moustache. Pourquoi me raser.
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