L'Equipée du Barde (suite)
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En face de Lucas, et lui versant une cinquième coupe d’hydromel, se tenait Serkis de Tarse, le plus redoutable de la bande, lutteur de foire vendu comme esclave et affranchi depuis, qui excellait dans l’art de briser chaque os d’une seule de ses mains nues. Sa peau noire et luisante lui valut quelques commentaires disgracieux dans cette contrée peuplée presqu’exclusivement de peaux claires et de cheveux roux, mais après que les premiers qui s’y étaient risqués eurent à souffrir de ses redoutables talents, sa réputation de briseur de colonnes vertébrales le précéda bientôt et les langues acerbes se tinrent à l’abri de bouches closes sur son passage. Le sourire rare, les yeux injectés du sang d’une colère qui semblait devoir exploser à chaque instant, il était pourtant le plus fiable des compagnons, prêt à risquer sa vie pour ceux qu’il avait décidé de suivre dans leurs aventures.
Lucas écarta la coupe débordante d’un revers et fit signe à Serkis de ne pas insister. Il lui fallait garder la tête claire pour l’heure, car un grand défi était lancé à sa sagacité. Son surnom de Barde ne devait rien à la pratique d’un quelconque instrument ou à un goût prononcé pour le chant ou la poésie, bien qu’il eût plus de lettres que toute la racaille dont il aimait à s’entourer, mais à un déguisement dont il s’était servi pour abuser le Prince d’Elsinberg, profitant de la crédulité de ce dernier pour lui dérober son bien le plus précieux, le pucelage de sa fille, et mettre un terme sanglant à son règne du même pourpre. (...)