L'Origo
La petite salle du deuxième étage de la Tour Saint-Laurent allait devenir le théâtre d’une scène pour le moins étrange et hors du commun. Stevenson observait ses trois compagnons. Johanna, affichant un sourire radieux, ne semblait pas affectée le moins du monde par cette situation. Elle auscultait les murs de son regard brillant de curiosité. Son côté institutrice prenait le dessus et elle ne pouvait s’empêcher d’y trouver là une raison pédagogique. Philippe montrait une certaine nervosité et, marchant de long en large, semblait vouloir trouver une explication logique à sa présence ici ainsi qu’à la suite à donner aux évènements. Quant à John, Stevenson voyait en lui la confirmation de ses pensées : il était l’homme de la situation. Il savait que l’ancien agent construisait sa réflexion à force d’analyses et de déductions. Il était par son expérience, le plus apte à faire face à tout ce qui allait survenir dans un avenir proche. Stevenson se reposait essentiellement sur les capacités de John pour obtenir le succès dans cette mission. Il ne fallait toutefois pas négliger les deux autres protagonistes car chacun détenait en lui les éléments nécessaires à la réussite de ses plans. Le petit homme n’était pas sans ignorer qu’une fois le portail franchi, les trois seraient entièrement dépendants les uns des autres. Stevenson avançait dans ses réflexions et il fut interrompu par Philippe qui, soudain brisa le silence :
- combien de temps devons-nous encore attendre dans cet endroit étrange ?
- pas longtemps Monsieur Berton, rassurez-vous, répondit immédiatement Stevenson.
Depuis leur première rencontre quelques heures plus tôt, les trois ne s’étaient pas encore directement adressé la parole. Stevenson y avait veillé. Il tenait à contrôler ce point précis de l’action. Le petit homme pensait en effet qu’ils en auraient l’occasion plus tard et que cela leur donnerait une plus grande interdépendance, une fois le portail franchi.
Il était bientôt minuit, Stevenson prit la parole :
- chers amis, nous comptons sur vous pour mener à bien cette entreprise. Vous imaginez déjà que rien ne sera facile et que je ne pourrai plus rien pour vous une fois que vous serez dans le "Monde originel". Vous aurez à faire face à des situations très inhabituelles et qui vous sembleront quelquefois désespérées mais j’ai confiance en votre force.
Johanna regardait Stevenson de ses jolis yeux et ne perdait pas une parole. Son ravissant sourire avait disparu. Philippe s’était arrêté de marcher et fixait le petit homme sans broncher. Seul John semblait ne plus être présent parmi eux. Il observait ses deux compagnons sans même les voir. Ses pensées étaient déjà ailleurs. Stevenson n’existait déjà plus. L’ancien agent savait désormais que le petit homme avait raison et que son récit était vrai. Stevenson poursuivit d’une voix calme :
- n’oubliez jamais que la plus grande force dont vous disposerez est la confiance en vous-même. C’est elle qui vous permettra de faire face à toutes les situations.
John n’entendit même plus ces dernières paroles, son esprit avait déjà basculé dans le "Monde Originel".
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Les bruits avaient cessé à l’étage supérieur. Clark se demandait ce qu’il devait faire maintenant. Il était peut-être trop tard pour monter. Il jeta un coup d'œil rapide à sa montre et vit qu’il n’était pas encore minuit. Il respira un bon coup, s’assura que la médaille était toujours à son cou et se décida finalement à gravir les premières marches de l’escalier de pierre. Il put monter tranquillement jusqu’en haut et se trouva à nouveau face à une porte. Il savait que celle-ci n’était pas verrouillée, il le sentait. Il colla son oreille sur le bois et tenta de distinguer quelque son pouvant provenir de l’intérieur, mais rien ne se faisait entendre. Il semblait que rien ne se passa de l’autre côté. A la fois content parce qu’il avait été discret, mais quelque peu inquiet car les trois avaient peut-être déjà franchi le portail, le militaire eut un moment de doute. Il fut rapidement rassuré par le son de la voix de Stevenson qui lui confirma que tous étaient encore présent dans la pièce. Il lui fallait maintenant faire face à la prochaine décision : à quel moment précis devait-il pénétrer dans la salle ? Mais encore une fois, le militaire n’eut pas le temps de la réflexion : le premier coup de minuit se fit entendre en provenance de la cathédrale. Il en conclut qu’il lui faudrait entrer avant la fin des douze coups. Cette idée lui parut logique.
Dans son esprit, une multitude de pensées et d’images s’entrechoquaient. Il avait l’impression de revoir toute son enquête en l’espace de quelques secondes. Avait-il vu juste en faisant confiance à cet étrange Xark ? Aurait-il dû refuser cette opportunité de conclure enfin son enquête ? Il ne trouvait aucune réponse à ses interrogations. Il se rendit compte que seule l’action l’intéressait à présent. Après avoir passé sa vie à courir derrière ses illusions, Clark se retrouvait enfin face à la réalité, sa réalité.
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Le dixième coup venait de sonner et tous se tenaient debout à quelques pas d’une partie du mur de la pièce que Stevenson avait indiquée. Il régnait un silence étourdissant et chacun pouvait entendre la respiration de l’autre. Stevenson s’était reculé jusqu’à l’angle opposé et observait attentivement le trio.
John tenait dans ses mains le parchemin de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Johanna et Philippe, chacun d’un côté, l’observaient avec grande attention. John tourna rapidement la tête vers Stevenson qui lui fit un petit signe en clignant des yeux, c’était le moment. Ils se mirent alors tous les trois à prononcer le mot écrit en haut de la feuille. Le mur s’ébranla, le portail s’ouvrait.
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C’est à ce moment précis du onzième coup que Clark se décida à entrer. Son apparition fut si soudaine que Stevenson ne put esquisser le moindre geste. Le militaire avait aperçu le halo de lumière du portail ouvert sur le mur opposé et s’y précipita. Le douzième coup retentit, les trois étaient déjà passés dans l’autre monde. Stevenson s’était décidé à avancer mais Clark venait de franchir le cadre lumineux. L’horloge de la cathédrale se tut enfin. Il était trop tard pour tenter quoi que ce soit. Le portail se referma violemment derrière le militaire. Stevenson, comme paralysé d’effroi, ne put se retenir :
- malheur ! Cria-t-il en reculant d’un pas et en fixant la partie de mur où s’ouvrait encore le portail quelques secondes plus tôt.
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Les Golen étaient établis sur les pentes du Mont des Périkléo afin de protéger ce lieu sacré où résidait Ber-Hin l’Ordonnateur des Deux-Mondes. Ces Golen, dont Stevenson était un haut dignitaire, représentaient une population très particulière au sein du Monde Originel. Chacun d’eux était l’âme d’un humain lui correspondant dans le Monde des Vivants. Aussi longtemps qu’un humain vivait, un Golen existait, établissant un parallèle entre les deux mondes. Cet équilibre parfait, régulé et contrôlé par Ber-Hin, était en place depuis les origines de l’humanité. Ainsi, à la fin de la première étape des humains qu’ils nommaient "la mort", chaque individu arrivait dans le Monde Originel pour retrouver son double Golen afin de se présenter à l’Ordonnateur. Ce passage devant Ber-Hin permettait au mort et à son âme de se réunifier en harmonie avec tout ce qu’ils avaient pu être tout au long de leur vie. Un accord parfait permettait une transition nouvelle vers le Monde des Vivants pour effectuer ce que les hommes appelaient "la réincarnation" mais dont très peu croyaient. Si l’accord était impossible, l’âme et le corps ne pouvaient être réunifiés et ils étaient condamnés à errer pour l’éternité dans l’infinité du désert du Pell. Un désert aride et dangereux où le corps finissait par disparaître mais où l’âme se transformait lentement en un monstre guerrier appelé Krédès. Aucune loi ne régentait ces êtres féroces livrés à eux-mêmes et ils finissaient par se soumettre à un chef cruel dénommé Tratos qui s’était auto-proclamé Seigneur de Kabery. Depuis son repère au milieu du Pell, il récupérait les âmes perdues vagabondant dans cette immensité désertique du Monde Originel. Avec une autorité sans défiance, il terrorisait tout son territoire ayant comme but unique l’élimination de Ber-Hin et donc le contrôle des Deux-Mondes. En détruisant cet équilibre entre les deux mondes, le Seigneur de Kabery se voyait la possibilité de prendre le pouvoir et d’assumer un règne absolu sur le Monde Originel tout en faisant disparaître le Monde des Vivants. Ber-Hin n’était pas sans l’ignorer et il avait fait appel aux différentes populations du Monde Originel pour contrer les plans de Tratos. S’alliant ainsi avec les Kalou et les Douhrs, il avait pu maintenir une résistance à l’impitoyable Seigneur de Kabery. Cela avait pu fonctionner jusqu’à ce jour mais il fallait remonter aux origines de la venue de Tratos pour comprendre la situation actuelle. Ce fut un jour triste pour le Monde Originel et ses occupants car l’équilibre venait d’être rompu par un fait hors du commun. Par une sorte de mystère inexplicable, un événement modifia le cours de la vie de tous. C’était un treize mai de l’année neuf cent soixante-dix huit du Monde des Vivants et Ber-Hin se voyait face à un "mort" peu ordinaire. En effet, un homme âgé de vingt-deux ans se présentait à l’Ordonnateur, victime d’une mort soudaine. Au moment de la réunification entre le corps de ce malheureux et son âme, Ber-Hin ressentit quelque chose d’étrange. Rien ne se déroulant comme habituellement, le "mort" lui échappait. Le corps agité de soubresauts semblait toujours animé par une petite flamme de vie. Il ne voulait se confier au Monde Originel dont il devait désormais accepter de faire partie et repartait vers le Monde des Vivants. L’Ordonnateur, jamais confronté à cette situation, laissa repartir ce malheureux dans son monde. Il ne put le réunifier avec son âme. Ce jour incroyable avait marqué le Monde Originel et tous ses habitants. La trêve et la quiétude avaient été rompu par un dysfonctionnement de la grande machine. Un humain venait d’effectuer un bref passage dans le monde parallèle et s’en était retourné. Ber-Hin se retrouvait donc avec une âme solitaire sans aucune possibilité de réunification. Ne sachant que faire, il décida de renvoyer cette âme délaissée qui erra longuement dans le désert du Pell, rejetée par toutes les populations du Monde Originel. Ce ne fut que le treize mai de l’an Mille qu’elle pu retrouver enfin ce corps qui lui avait échappé. En effet, suite à un crime de rue, le Sieur Jean de Tréor se présenta dans le Monde Originel, achevant sa vie sans crier gare. Toutefois, fait incroyable, ce corps ne se présenta pas à l’Ordonnateur. Quelque vingt-deux années plus tôt, son bref passage dans le Monde Originel lui avait permis d’apprendre bien des choses sur cet étrange monde parallèle qu’il retranscrit dans un ouvrage : l’Origo.
Jean de Tréor apprit que son âme vagabondait dans le désert du pell, abandonnée de tous, damnée par l’Ordonnateur. Il se mit à sa recherche, la trouva et décida d’accomplir lui-même cette réunification que lui avait refusée Ber-Hin. Mais l’incompréhension de Tréor ajoutée à la haine de son âme errante depuis si longtemps, donnèrent à ce nouveau personnage une identité nouvelle. Il devint le terrible Tratos, Seigneur de Kabery et promit de se venger de tous ceux qui, dans ce monde, lui avaient fait du tort. Son objectif était clair, la destruction de Ber-Hin, du Monde des Vivants et la prise de pouvoir du Monde Originel. Pour arriver à ses fins, le cruel Tratos était prêt à utiliser toutes les méthodes mais il n’ignorait pas toutefois qu’un obstacle de taille se dressait sur son chemin destructeur : l’Origo. l’existence de cet ouvrage dont il était l’auteur, permettait de protéger l'équilibre entre les deux mondes. Si les humains obtenaient ce livre et qu’ils en apprenaient le contenu, alors ils découvriraient les liens entre le Monde Originel et celui des Vivants. Ils parviendraient même à modifier leurs croyances concernant la mort et les mystères de l’au-delà. En détruisant ce livre, le Seigneur de Kabery maintenait l’Humanité dans l’ignorance de son destin et gardait donc un pouvoir immense sur les deux mondes. Cet Origo devait disparaître et Tratos s’était engagé dans une course de vitesse avec Ber-Hin qui n’ignorait rien de ses plans. Chacun étant conscient de l’importance de son rôle, il avait fallu prendre des décisions concernant l’Origo. Tratos avait envoyé dans le Monde des Vivants un mercenaire du nom de Xark, une âme perdue ne s’étant pas transformée en Krédès. Quant à Ber-Hin, son émissaire n’était autre que Stevenson le Golen. Les deux Maîtres du Monde Originel avaient commencé à distance une guerre sans merci.
usqu’à ce mois de mai de l’an Mille, le Monde Originel n’avait connu que paix et sérénité puis, avec l’avènement de Tratos, seigneur de Kabery, tout avait changé. Ce monde s'était transformé petit à petit en univers où crimes et délits étaient faits courants. Tratos avait capturé des Kalou afin de les réduire à l’esclavage et le peuple des Douhrs était en voie d’extermination. Plusieurs fois le Sage des Kalou et le chef des Dourhs avaient rencontré Ber-Hin pour s’allier contre le seigneur de Kabery. Mais l’action de ce dernier ne faiblissait pas, bien au contraire. Il était désormais à la tête d’une armée immense rassemblant un ramassis innommable de Krédès prêts à tout. De sa main de fer, il les dirigeait et les préparait à toutes les batailles. Ber-Hin se savait engagé autant que Tratos dans une guerre où seule l’élimination de l’autre pouvait assurer une victoire totale. L’Origo, né de l’esprit de Tréor lors de son bref passage dans le Monde Originel, était donc devenu la pièce maîtresse de ce conflit. Trois humains étaient désormais à la recherche de l’ouvrage sacré qu’ils devaient apporter et présenter à l’Ordonnateur des Deux-Mondes. Ber-Hin connaissait ces trois personnes pour les avoir lui-même choisies à cause de leur lien direct avec l’histoire de l’Origo. Il les attendait en mesurant toute la dangerosité de leur mission face au cruel Tratos. Toutefois sa confiance en la race humaine était illimitée et il ne doutait nullement du succès de leur périple. Les luttes à venir opposant John et ses amis au terrible Seigneur allaient être sans pitié.