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[Texte auteur La Dictée]
[Les Auteurs du Site 1]
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La Dictée,
un texte de :

Parfois, les oubliettes de mes souvenirs laissent ressurgir des bribes de ma vie, des moments plus ou moins joyeux.
C’est incroyable ce que notre mémoire peut stocker comme informations diverses et variées. Souvent ces souvenirs réapparaissent dans un désordre totalement anarchique, où aucune place n’est faite à aucune sorte de logique, quelle qu’elle soit, les souvenirs sortent comme un jet d’urine, une sorte d’incontinence méningée.

Mon frère se moque de moi, en disant que je n’ai aucune mémoire. C’est vrai, et je suis jaloux de la sienne.
Quand il me parle du passé, qu’il me parle de ce que j’ai pu faire ou vivre, presque la larme à l’œil, je redécouvre ce qu’a été ma vie, mon histoire. J’aime l’écouter, ça me fait du bien.

D’autres fois, je dois ces retours vers le passé à des amis d’enfance qui me dépeignent presque comme un inconnu, alors qu’ils parlent de moi.
Je ne sais pas si Alzheimer, ce scientifique qui donna son nom à la maladie qu’il découvrit, aurait diagnostiqué chez moi un début de dégénérescence de mon bulbe rachidien. Quoi qu'il en soit, je souffre en silence que mes souvenirs me soient remémorés par les autres, et que ces souvenirs me semblent inconnus et si loin de moi, quelque part j’en suis malade.

Si j’ai pu oublier tant de compartiments de ma vie, qui me sont rapportés par tel ou tel au hasard d’une rencontre ou d’une discussion, c’est que j’ai dû perdre bien d’autres souvenirs tout aussi importants dont aucun témoin présent à l’époque ne peut me raconter le déroulement. Cette pensée me glace le sang.

Des fois, comme en voiture, lorsqu’un oiseau percute le pare-brise, un souvenir explose dans mon crâne et ressurgit malgré moi. Cela illumine mon esprit comme pourrait le faire un feu d’artifice dans une nuit d’été, réveille ma mémoire si défaillante, ankylosée par des années d’oubli.
Parfois ce souvenir est agréable, je me demande alors pourquoi je l’avais oublié, d’autres fois beaucoup moins, et là aussi, je me demande bien pourquoi il est ressorti de la mélasse nauséabonde de ma mémoire.

Jeune je l’ai été, c’est une certitude. On ne peut que vieillir, ça je le sais aussi. Les seules traces que nous laissons ici-bas, dans le sillage de notre vie, sont nos souvenirs. Un fil d’Ariane accroché aux cris d’un bébé d’un côté, et à la poignée d’un cercueil de l’autre, le mien est en mille miettes, c’est un puzzle incomplet, mais parfois je trouve une pièce.

L’autre jour une tempête souffla dans les interstices de ma cervelle mollassonne, me révélant pourquoi je ne suis pas ingénieur ou médecin, chercheur émérite, ou diplomate comme tous mes parents qui forment une élite. Je suis le raté de la famille, je sais maintenant pourquoi. Je me souviens…

Enfant, j’aimais profondément l’école, ma soif d’apprendre a toujours été sans limite, aujourd’hui encore d’ailleurs, j’ai toujours été insatiable.
J’avais pourtant les mêmes capacités que mes frères et sœur et autres cousins, j’ai été élevé comme eux. Pourquoi suis-je alors si différent ?

*

On était en octobre, j’avais sept ans. Pour ce lundi si particulier le maître d’école écrivit au tableau : Dictée.

C’était ma première dictée, j’en étais presque excité. J’ai été le premier à sortir mon cahier du jour, celui avec le protège-cahier rouge, et à y écrire dessus la date du jour, et le mot : Dictée, mot dont je comprenais le sens sans jamais avoir vu son orthographe.
Mes souvenirs ne sont pas assez précis pour me rappeler le texte précis de cette dictée. Yann Moix, lui, aurait pu vous la réciter par cœur, en piochant dans sa mémoire aussi claire et ordonnée qu’un almanach des postes, j’envie des gens comme lui.
Ce dont je me souviens très bien, c’est que je buvais ce que le maître disait. Mes doigts violacés par les éclaboussures d’encre retranscrivaient au mieux ces paroles sur mon cahier du jour. Je m’appliquais à bien écrire, à bien former les lettres tout en pleins et en déliés.

Mon encrier était presque vide, une mixture innommable remontait parfois avec ma plume que j’égouttais soigneusement sur le rebord de porcelaine blanche du fragile petit récipient.
Dans notre classe, le maître avait placé chaque garçon à côté d’une fille, ma copine de banc était gauchère. Ah je m’en souviens bien, Karine elle se prénommait, elle trempait sa plume dans mon encrier.
Avant Karine était à gauche de la double table d’écolier, puis elle s’est mise à droite, c’était plus facile avec l’encrier. Du coup on utilisait le même. Parfois avec Karine on se faisait du coude, ce qui occasionnait de belles ratures. Karine écrivait merveilleusement bien.
À cette époque je croyais que les beaux et les belles écrivaient bien, et qu’une vilaine écriture était le reflet de la laideur physique. C’est comme cela quand on est petit. On croit qu’il faut jouer au basket-ball pour grandir, ou que l’on court plus rapidement avec des chaussures qui « courent vite ».

Je me rappelle que je n’ai jamais perdu le fil de cette première dictée, j’ai mis toutes les virgules, tous les points. Parfois le maître faisait une sorte de liaison accentuée entre deux mots, sur le moment je ne comprenais pas pourquoi il faisait cela.
La dictée était assez courte, quarante-cinq mots en tout et pour tout. Cela a son importance, je m’en souviens très bien, oui, quarante-cinq mots.

À la fin de la dictée, le maître nous demanda de déposer nos porte-plumes dans la rainure creusée à même la table, puis de prendre notre crayon rouge. Karine avait un superbe crayon métallique à quatre couleurs, moi j’avais le Bic jaune que le maître nous donnait.
Sur la droite de la classe, le tableau pouvait tourner sur un axe horizontal. Le maître le fit tourner. Le texte de notre dictée apparut dans son intégralité au dos ce tableau noir double face.
Le maître relut et expliqua l'orthographe mot après mot de toute la dictée.
Karine n’avait presque rien corrigé sur sa dictée. Moi par contre, il y avait du rouge partout, mais quelque part je m’en moquais, j’apprenais et cela me passionnait.

Après la correction le maître retourna à son bureau et expliqua qu’il allait prendre chacun de nous un par un pour expliquer à tout le monde la raison de ses fautes d’orthographe.
 
Il commença par demander si l’un d’entre nous n’avait fait aucune faute. Bien sûr personne ne leva la main.
Hormis ma voisine qui avait fait à peine dix fautes, tous devaient avoir fait soixante fautes comme moi.

Au fur et à mesure, des mains se levèrent, trois, puis quatre fautes… dix puis quinze.
Le maître devenait très méchant avec ceux qui levaient la main à vingt fautes.

 Je commençais à avoir mal au ventre et à transpirer des mains, moi qui pourtant ne transpire jamais. Je ne voulais plus écouter. Pourtant, malgré mes mains plaquées sur les oreilles et les coudes sur la table, j’entendais les critiques impitoyables du maître qui étaient devenues railleries et moqueries en tous genres.
Le pire, je crois c’est que cela faisait rire la grande majorité de la classe : ceux qui avaient fait moins de quinze fautes.

Quand une giclée d’urine est partit dans mon slip, des larmes ont coulé sur mon visage. Je ne pleurnichais pas, parce que quand on pleurniche on fait du bruit, on hoquette, on renifle ; là rien de tel, mes yeux débordaient un peu comme un évier trop plein, ce qui mouillait mes joues, mouillait mon cahier du jour.

Trente, trente et une. A dit le maître en me regardant.
Tous dans la classe me regardaient. J’étais le dernier à passer, j’étais affolé comme un poulet que l’on va saigner. Karine s’était écartée de moi comme si j’avais la peste.

Le maître continua à compter, il s’arrêta de compter à cinquante.
Il se leva de derrière son bureau, en hurlant presque.
Je pensais qu’il allait me mettre une tarte dont je me rappellerais toute ma vie. Eh bien non, il a fait pire.
Le nez sur la table, pour le coup je pleurais vraiment pendant que mon maître, lui que j’admirais tant, décortiquait toutes les fautes que j’avais faites dans ma première dictée.

  • Et bien mes jeunes amis, comment croyez-vous que Monsieur Berthion écrit : haricot. Allez ! Berthion au tableau ! A-t-il hurlé au-dessus de ma tête.

Comme je ne bougeais plus, il me prit par le poignet en me serrant très fort. Il me tira comme un sac de mon bureau, puis une fois debout me donna un violent coup de pied aux fesses qui me fit trébucher sur l’estrade.

  • Allez, Berthion écrivez : haricot.

Plus personne ne rigolait dans la classe, même les mouches s’étaient posées.
En me frottant les fesses, j’ai pris un morceau de craie blanche et j’ai écrit avec un bruit strident : HARICOT.

  • Oui, c’est bien Berthion, haricot s’écrit bien ainsi. Maintenant, je vous prierais, Monsieur Berthion, de bien vouloir écrire haricot comme vous l’avez écrit dans votre dictée, il faut que nos jeunes amis voient cela, et qu’ils profitent de votre ignorance. Disait-il en se grandissant sur la pointe des pieds, les bras croisés haut sur la poitrine.

Je ne bougeais plus, pétrifié. Fallait-il que j’obtempère, je voulais partir loin, ou me cacher sous l’estrade. Le temps ne passait plus, le maître criait comme jamais il n’avait crié sur personne.

  • Ha ! Mon jeune ami, vous allez voir.

Il m’agrippa les cheveux, et sans que je ne touche le sol il me jetât comme un sac d’ordures à la table la plus au fond de la classe, en me disant, que cette place était réservée aux mauvais élèves, aux cancres, dont, visiblement j’étais devenu, en l’espace d’une heure, un spécimen et apparemment un des pires.

J’avais tellement honte, que je n’avais plus mal aux fesses, et je n’avais même pas eu mal aux cheveux malgré ce qu’ils avaient endurés. En revanche j’avais une drôle de sensation qui depuis ne m’a plus jamais quitté, sensation que les médecins d’aujourd’hui décrivent comme un syndrome neurasthénique.

Jusqu'à la sonnerie de la recréation, le maître s’émerveilla des découvertes qu’il fit dans ma dictée et joua une sorte de pièce de théâtre comique à tous mes « camarades » en lisant celle-ci, et en rigolant faute après faute.

Lorsque la sonnerie a retenti, loin d’être libre comme les autres, j’ai été puni, le maître me demanda de transférer toutes mes affaires à la table du fond, puis il me donna un cahier neuf.
  • Tenez, Berthion, pour vous récompenser d’avoir troublé ma classe, vous me copierez cinq cents fois cette dictée. Chaque faute qui persistera doublera votre punition.

Dès lors, ma scolarité a totalement changé. J’ai eu ce maître pendant deux années, années les plus importantes pour un petit homme. J’ai passé toutes les récréations de ces deux longues années à copier des lignes au fond de la classe à cette table des pestiférés, où Loïc m’avait rejoint.
Avec Loïc, copain de misère orthographique, une sorte de compétition nous poussait, c’était à qui aurait les plus mauvaises notes, à qui le bonnet d’âne, à qui la place du dernier de la classe. Et, au grand désespoir de mes parents, j’ai toujours employé toutes mes capacités à être, quoi qu’il arrive, le dernier de la classe.
  

© Conselia 2009

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