La Grenouille
C’est au matin qu’elle la trouva, piégée entre la porte-fenêtre et le volet roulant qu’elle venait d’actionner pour faire entrer la lumière dans le salon. La petite grenouille, d’un vert dont la pâleur signifiait la déshydratation extrême que le soleil déjà haut lui avait fait subir, était assise et ne bougeait pas. Kate la déplaça de quelques centimètres du bout de sa sandale et plaignit le malheureux animal qu’elle crut mort, déjà recouvert d’une poussière qui s’accumulait autour de ses membres. Mais en équilibre sur le bord arrondi du seuil de la porte-fenêtre, la grenouille esquissa un mouvement d’une lenteur inhabituelle pour un batracien et se hissa à nouveau en direction de la vitre. Soudain envahie d’un sentiment de culpabilité, Kate, qui avait malencontreusement emprisonné cette bestiole en fermant le volet la veille, décida qu’il lui fallait la sauver du sort funeste auquel elle l’avait ainsi condamnée. Elle courut à la cuisine chercher un plat transparent qu’elle remplit d’eau, tira d’un jeu de carte qui traînait sur la table du salon ce qui s’avéra, sans qu’elle en fut réellement surprise, une reine de cœur et se hâta de revenir auprès de sa patiente. Délicatement, elle passa la carte sous les pattes et le ventre de l’animal pour le porter sur ce palanquin improvisé jusqu’au centre du plat rempli d’un centimètre d’eau. La grenouille ne bougeait pas d’un cil et le cœur de Kate sombra à l’idée qu’elle ne pourrait pas corriger sa tragique erreur de la veille. Mais à mieux y regarder, elle aperçut de très légères vaguelettes à la surface de l’eau claire et à proximité de la bouche de l’animal. (...)