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La Lutte des Arbres,
un texte de :

La Lutte des Arbres

Le soleil projetait ses sombres idoles dans une fenêtre, je m'habillai rapidement puis mangeai une poignée de maïs chaud de Rissolia. Je mâchais difficilement. De légers grincements rompaient le silence. J'entrebâillai la porte par laquelle je me faufilai comme un voleur quand… une main chaude et protectrice vint se poser sur mon épaule.
-Tu pensais peut être que tu m'abandonnerais ainsi ? Je croyais qu’on se comprenait. Tout le monde a vu cette affiche, y compris moi…
-Mère, je reviendrai vivant de cette fichue guerre, je vous le promets ! Je ne laisserai personne achever ma vie…
Je l'embrassai sur la joue puis couru sans me retourner. Des cris de désespoir marchaient sur mes pas pour me rattraper. Les larmes jaillissaient de mes yeux comme une source de la roche. Mon cœur battait la chamade, mon souffle devenait de plus en plus irrégulier. Je criai toute ma tristesse :
-Foutues guerres ! Je hais ce monde, ce monde remplie de tristesse !
La phrase résonnait en échos sur les façades des maisons endormies. Les échoppes ouvraient peu à peu. Dans ces braillements stridents, les armes cliquetaient sur les étals. Des poignards, des sabres, des épées, des yatagans, des javelots, des arcs, des massues, des sarbacanes, des tridents, des glaives, des pilums, des sarisses… Les commerçants vendaient autant d’engins de mort différents qu’il y avait d’âme à Laya. Les supérieurs s’y ruaient. Les pièces scintillaient, tintaient, cliquetaient, roulaient de mains en mains… Leurs yeux brillaient de joie. Ce spectacle absurde suffisait à expliquer notre monde. La guerre a créé le commerce, le commerce a créé la guerre.
Il me fallut peu de temps pour arriver à cette maudite tour rouge devant laquelle une foule de personnes attendait patiemment. Des maillages compliqués de métal s’élevaient dans le ciel. Une substance rousse grignotait les entremêlements du bâtiment. Sa hauteur astronomique permettait aux commerçants nomades et aux troubadours voyageurs d’apercevoir Laya à plus de dix lieues. Sur la grande place, où se tenait généralement le marché, s’agglutinaient des milliers de mâles de chaque espèce. Le mouchoir à la main, les bambins serraient les jambes de leur père, les femmes pleuraient sur les épaules de leurs maris. Parmi la population endeuillée, je reconnus Euterpe, vêtu de son pagne tressé de joncs qui s'approchait lentement de moi, les bras croisés, comme il l’avait fait à l’enterrement de mon père. Ce jour empreint de larme dont la longueur m’avait semblé infinie… Un radeau couvert de paille, de roses et de chrysanthèmes flambait encore da
 ns mon esprit sur la rivière de la nostalgie. Je revoyais la prêtresse, érigée entre la foule à terre qui bénissait l’embarcation funèbre.
-Calliope, je suis si triste, murmura t-il. Je voudrais retourner dans mes mines, auprès des miens. J’étais si heureux là-bas.
Je sentais sa tristesse. Une coulée de larmes chaudes marquait ses joues de deux lignes rouges. Nous nous prîmes dans les bras, il murmurait des prières. La sueur mouillait ses cheveux :
-J’ai couru toute la journée d’hier pour rejoindre Laya. À ce que j’ai compris, toutes les villes ont du fournir des soldats pour la riposte layenne.
Un roulement de tambour brisa la léthargie ; un supérieur, s’avança au balcon du premier étage de l’édifice. Vêtu d’un caftan turquoise et d’un turban fripé, il annonça d'une voix rauque à la foule qui piétinait sur la place :
-Oyez, je suis Polymnie, ministre de la guerre et porte-parole de l'empereur. Nous cherchons un millier d'hommes pour repousser l'ennemi qui menace Rissolia. Cet escadron sera sous le commandement du général Stentor, l’un des plus honorables et valeureux guerrier ! Sachez que si cette ville est prise par l'ennemi, les vivres manqueront et nous mourrons tous de faim ! Vous devrez vous montrer courageux et héroïques !
Euterpe me regarda fixement, je compris, nous nous engageâmes immédiatement dans ce régiment. Le grand Stentor nous remis un arc, dix flèches et une épée de plomb. Les supérieurs possédaient des chars, des lucrotes, des boucliers peints de créatures flamboyantes. Ils formaient la cavalerie et nous l’infanterie.
Plus loin, le ministre continuait de demander des hommes pour d'autres missions :
-Salina et l'île de Lampedusa sont, elles aussi, menacées. Il nous faut encore deux milliers d'hommes !
À l’écouter, tout notre empire risquait de périr. Seules des victoires pouvaient nous sortir de ce mauvais pas. Une seule défaite, et tout l'Occident sombrerait dans les ténèbres et la désolation.
À peine eut-il fini son laïus que nous progressions déjà en direction de Rissolia. Nos pieds claquaient en rythme sur le pavé comme si des orchestres de timbales nous accompagnaient dans leurs ritournelles martiales. Nous traversâmes les portes de la cité, puis le pont de pierre qui enjambe le fleuve Sequana. Quand nous passâmes au-dessus du dieu fleuve, toutes les jeunes gens crachèrent dans le liquide divin. Cette tradition était censée porter chance ; j'en faisais donc de même. Ainsi, le fils d'Océana me protégerait pendant tout le temps où je suivrais son cours agité. Nul ne savait réellement où les fleuves prenaient leurs sources. J’avais entendu dire que la vache Audhumla, paissant dans les prairies de l’Est, fut responsable de ces cours d’eau, laissant s’écouler de ses quatre pis, la Sequana, le Rumon, l’Istros et le Rha. La marche à travers la forêt de Bermuda fut longue et périlleuse. L’immense procession empruntait la longue voie du
  Soleil. Très peu nombreuses, ces autoroutes longées de palissades traversaient les forêts impénétrables. Sur toute la planète, la sylve est tellement étouffante que les Hommes n’ont déboisé que quelques plaines où ont germé le blé et les cités reliées par des voies pavées. Ces routes commerciales, encore très rares relient plusieurs axes : de Pégasia, au nord, jusqu’à Salina, située derrière la mer rougeoyante, en passant par Laya, Rissolia et Elfina, l’autoroute du Soleil demeure l’itinéraire le plus sûr, ses deux confluents étant très dangereux. L’un joignant Cryos et Laya, via Constella et Ploba ; l’autre rattachant Rissolia à Lordoros, cité occidentale, par Hermesa, ville du commerce, Sylvina et Viniria, abondent de malfrats, de bandits et d’assassins.
Nos armes étaient aussi lourdes que nos cœurs. Le chemin serpentait entre les séquoias comme une caravane le fait entre les dunes du désert. Nous formions un défilé de quelques vingtaines de lieues que les chants martiaux parcouraient dans toute sa longueur, si bien que la tête du vers ravageur eu fini la ritournelle quand sa queue commençait à l’entonner:

Quoi ! Ces étranges mercenaires
Détourneraient la destinée !
Comme si de chétives fougères
Faisaient ployer de fières chênaies ! (bis)
Dieux ! Quel avenir pour nos mères,
Si ces centaures déchaînés,
Conquerraient mers, fleuves, rivières,
La vie et la virginité ? (bis)

En route, nous croisions souvent des paysans qui, à cette heure matinale, commençaient la fenaison. Quelques minuscules nisses, accoutrées de bliaud refermé en bonnets pointus sur leurs figures fripées, les aidaient à sectionner les épis de blés. Les tiges essayaient bien de lutter ou de s'enfuir, mais la crainte du feu que les paysans menaçaient de déverser dans les prés et les champs alentours les figeait jusqu’à leur moisson. Ensuite, les tomtes ramassaient les grains, les triaient, les jetaient dans les carrioles que des nains, doués d’une force débonnaire, tiraient jusqu'au marché. Les tombereaux « petit Poucet » allaient valdinguant sur les chemins bossus. Parfois, il nous arrivait de faire le voyage à dos de herensugues dont les cornes et les griffes qui pâment leurs multiples cous charnus nous meurtrissaient le postérieur. Il n’était pas rare que les sept têtes de ces titans verdâtres se lancent dans d’effroyables rixes, faisant ainsi vibrer le sol à plusieurs lieues à la ronde. Le moral des soldats était au plus bas. J’essayais de me rassurer tandis que certains gémissaient. Tout en m’amusant à faire tourner autour de mes phalanges la bague de l’inconnue, je me jurais de retrouver cette mystérieuse déité.

* * * * *

Au bout d'une semaine de marche, le cortège sifflotant arrivait dans une clairière ensoleillée située au beau milieu de la forêt endormie de Bermuda. De petites larmes d’Océana bouillonnaient dans leur lit de galets. À notre vue, des ondins et des ondines, éclatèrent dans les flots en pétales de rose. Les morganes coiffées d’algues brunes et vêtues de draps blancs, se fondirent dans le courant en un litre d’écume pétillante. Quelques naïades et éphidryades s’évanouirent dans les crins fleuris de leurs chevelures opulentes. Les vouivres, quant à elle, auparavant assises en cercle sur le tapis de mousse et de bleuets, tentèrent de retrouver leurs escarboucles parmi les galets. Voilé par une branche d’aubépine, je surpris ces sobres nudités dont les capillaires se prolongeaient en d’autant de sources agitées. Elles ne tardèrent pas à disparaître quand quelques-uns de mes compagnons se précipitèrent vivement à la recherche de quelques bijo ux oubliés qui apportaient richesse et prospérité à leur propriétaire. Nulles escarboucles n’avaient été délaissées.
-Vous allez vous entraîner ici ! Déployer vingt colonnes de cinquante soldats ! Première ligne, à mon signal !
Le général débitait ses ordres comme ma mère ses rondelles de kaki. Je constatai amèrement que des cibles avaient été peintes sur le tronc des arbres avant notre arrivée. Euterpe passa le premier. Il tira une flèche qui alla se planter dans l'anneau périphérique de la cible. Un sang noir et visqueux s’écoula de l'arbre. Plusieurs soldats en firent de même et à chaque fois, le liquide foncé et brillant dégoulinait le long du tronc.
Tout à coup, une longue racine s'extirpa de terre dans un claquement sec. La terre était propulsée dans les airs. Une deuxième la suivit de près, et au bout de quelques minutes, une trentaine de racines s'agitait autour de l'arbre. Tels des fouets, elles déchiraient l'air. Des racines attrapèrent le pied d'un soldat puis ses trois autres membres furent ficelés. Son casque tomba au sol et roula derrière des buissons. Ces cordes de bois tiraient toutes dans des sens opposés, si bien qu'un bras et deux jambes furent arrachés. Ceci me fit penser aux écartèlements qu'organisait l'empereur. Sa douleur était insoutenable. Il hurlait à la mort. Il fut lâché et chuta dans un cri de douleur sur le sol rocailleux. Ses membres ensanglantés tombèrent près de lui. Il ne lui restait plus que son bras droit.
Un autre homme fut enlevé. Je sortis de ma torpeur qui avait pris le dessus tout à l'heure. Jamais un arbre n'avait attaqué les Hommes aussi violemment. D'habitude, ils se contentaient de se révolter pacifiquement ou de se suicider au fond d'un ravin pour nuire à leur berger. Je pris mon épée et cisaillai les racines. Mes coups précis sectionnèrent une à une chaque racine qui tombaient au sol. Ma lame fendait l'air et tranchait les radicelles comme les rondins. Les bras du soldat furent ainsi libres et il put prendre son arme pour libérer ses jambes. Une fois toutes ses racines coupées, l'arbre meurtrier s'écroula au sol dans un fracas assourdissant écrasant ses branches de son corps titanesque. Je venais de sauver quelqu'un, moi, Calliope. Je n'eus malheureusement pas le temps de recevoir des remerciements. Tous les arbres de la forêt se soulevèrent ensemble dans une nuée ardente de poussière. Ils se mouvaient eux aussi sur leurs chevelures terrestres. Comme je venais de prouver que ces arbres merveilleux n'étaient pas invincibles, tout le monde cette fois-ci dégaina son épée mais nous savions que nous allions y rester. Le cercle des arbres qui se refermait sur nous me fit penser à la corde des pendus.
-À l'attaque ! Hurlai-je comme l'aurait fait le général...
La masse grouillante de soldats se lança sur les arbres gigantesques. Comme si la déesse de la végétation, Joxarilia, venait de leur faire don de la force terrestre de Rilicius, ses disciples de bois faisaient preuve d'une bravoure et d'une brutalité sans précédent ! Parmi les cris des guerriers et le bruit de milliers de racines qui fouettaient l'air, je discernai un cri perçant. Je l'avais déjà entendu des centaines de fois, mais où ? Le ciel s'embrasa tout à coup en un éclair de flammes gigantesques. Une ombre se dessina au-dessus de moi.
-Flammia ! Susurrai-je.
Le phénix majestueux s'élança sur la forêt mouvante. Les arbres bermudiens s'enflammaient au contact des ailes de feu que le rapace déversait en nuées ardentes chacune plus destructrice et plus violente. La panique régnait sur le champ de bataille : des troncs enflammés choyaient entre les soldats. Telles des haches, nos armes débitaient les arbres calcinés pour les achever. Certains avaient encore un soupçon de vie et se débattaient à la vue de la lame de mauvais augure qui s'abattait sur eux tel le couperet d'une guillotine. Les penseurs de la forêt avaient réussi à concevoir les premières armes forestières. Ils avaient fondu du métal dont ils s’étaient enveloppés les racines. Ces forces de la nature transperçaient les poitrails ou les yeux de nos guerriers. En plus d'un séisme d'arbre, les plantes et les animaux se ruaient par dizaines sur nos corps pétrifiés par la peur et croulant sous le poids du nombre. Certains végétaux érigeaient des tours de bois d’où ils tiraient plus tard des nuages de silex et d’épines. Pour notre part, les catapultes et les trébuchets carbonisaient les bois de leurs projectiles enflammés. Le feu embrasait les feuillages et les haches taillaient dans le vif de leur peau dentelée.

* * * * *

Le lendemain, les restes de l'ancien bois de Bermuda fumaient encore. Nous avions installé un campement dans la clairière au milieu des cendres. Nous l'avions protégé des flammes en détournant l'eau d'un ruisseau, la meilleure barrière contre le feu.
Alors que le soleil venait juste de pointer dans le clair des collines, un jeune accoutré d'une peau de dragon des prés pénétra dans ma hutte. Je m’exclamai d’une voix riante :
-Ces yeux gris, cette barbe broussailleuse et cette fraîcheur enfantine !
Je le reconnus tout de suite, c'était l'homme que j'avais sauvé la veille. Ses yeux pétillaient comme des astres perdus dans une mare cosmique. Un large sourire illuminait son visage pareil au croissant de la Lune, dans les mythes archaïques. Il s'approcha doucement puis baisa mes deux joues. Très furtivement, et avec une paillette d'eau au coin de l'œil, il enfila un pendentif autour de mon cou.
-C'est un médaillon précieux, m'expliquait-il. J'ai décidé de te le donner, à toi, le héros qui m'a sauvé. Il est fabriqué d'un métal secret : l'aurum.
Sur l'avers, les traits fins de Volusia, déesse de la paix sont gravés, et, sur le revers, une longue inscription tournait à la périphérie du cercle de métal entourant un aigle majestueux. Je ne pus la lire à cause de l'obscurité qui régnait dans la tente. Je m'enquis :
-Mais, l'aigle n'est-il pas le symbole de Westphaliore ?
-Oui, bien sûr. J'en ai été le souverain à la mort de mon père. Mais mon frère jumeau, Polymnie, a usurpé mon identité. Il avait des vues sur l’empire layen mais c’était en fait mon pouvoir qu’il convoitait. J’ai donc croupi en prison deux moi durant avant qu’un officier me prospose de m’engager dans l’armée impériale layenne. Jamais personne n’a su que j’avais été, dans la passé, le grand Moliarne VI.
-Polymnie as-tu dit ? Le ministre de la guerre layen !
-Alors, il ne reste plus beaucoup de temps à ton empereur. Ce dernier aura beau faire. Les plantes parasites ont toujours raison des autres !

Je savais que dans notre monde le pouvoir était presque aussi éphémère que la fortune. Un vieux proverbe layen ne disait-il pas : « Qui veut s'élever dans un mauvais système, ne dois pas se demander la cause de sa chute ». Une corne de brume sonna le départ. Nous nous préparâmes à partir.

* * * * *

Nous marchâmes encore deux jours entre les hautes palissades sombres de la forêt avant d'apercevoir, entre deux collines, le village de Rissolia, entouré de champs de céréales diverses. Les couleurs variaient en un tableau coloré de rouge, de vert ou d’indigo. Je cueillis un brin de blé que je décortiquai pour en avaler les grains. Soudain, une lueur au loin attira mon attention. Je me tournai vers le général :
-Regardez, monseigneur ! Qu'est-ce ?
-Le feu ! Soufflait le général sur le ton le plus grave que je lui connus.
Nous nous mîmes à courir sur le chemin de terre qui séparait les champs. Dans notre course effarée, la terre se soulevait en nous enveloppant dans ses poussières brumeuses. Le feu allait se propager dans tous les champs, la végétation étant très sèche en cette saison. Flammia, posée sur mon épaule, s'envola en direction du sinistre. Les ailes du phénix fendaient l'air quand elle piqua dans un champ de blé. Je sortis de la voie et allai voir ce qu'il se passait. Les autres continuèrent au pas de course.
-Flammia, où es-tu ? Flammia !
Au bout de quelques minutes, je la trouvai, ses ailes dépliées, posée sur l'herbe comme si elle dormait. La mort s'était emparée du petit oisillon. Une flèche crevait son crâne. De fines gouttelettes de sang perlaient sur son plumage. Je la contemplai une dernière fois puis la déposa dans un trou que je finissais tristement. Soudain, des salves de flèches enflammées déchirèrent le ciel en fragment d’obscurité. L'une d'elle atterrit à quelques pas de moi embrasant les tiges de blé, une autre dans ma cheville. L’atroce douleur qui s’en dégageait me parut être un morceau de mort. Mon sang bouillonnait, mes chaires semblaient fondre à la chaleur de la flamme. Je retirai la sagaie d'un coup sec mais seule la tige de bois vint. La pointe s'était logée entre deux os et elle y resterait.
Je vis mon armée s'effondrer dans une nuée de poussière. Je me couchai sur le sol et regardai ce spectacle sordide. À chaque fois que le vent, devant moi, rabattait ses mèches d’avoine, un nouvel homme s’évanouissait dans le passé. La sève  andrinople coulait sur le chemin de terre et formait bientôt une large flaque mêlée de cadavre. Moliarne VI, mon ami, jonchait le sol. Sur son visage, une expression de souffrance s’était figée. Le bras étendu dans le lac rouge, ses paupières se fermaient dans un dernier soupir, au fur et à mesure que sa vie le quittait dans le torrent de l’hémorragie.
De l'autre côté du chemin, le général Stentor s'enfuyait avec quelques hommes entre les feuilles de garance. Ils se frayaient rapidement un chemin entre les touffes de blé à l’aide de leurs yatagans. Je ne savais pas si Euterpe faisait parti du groupe de déserteurs. Je l'espérais de tout mon cœur.
La poussière se dissipa vivement, comme si un dieu avait soufflé le voile blanc, et je pus enfin discerner les auteurs de cette tuerie :
-Les centaures !
-Eux-mêmes ! Dit une voix derrière moi.
Une force brutale me souleva de terre. Le centaure me secouait violemment : il m'avait pris par le mollet endolori. Je hurlais. Mon médaillon tomba au sol et roula sur sa tranche pendant quelques secondes. Le centaure se baissa en inclinant ses deux pattes antérieures. Sa lecture hachée et mal accentuée révélait ses origines australes :
-Moliarne VI, roi de Westphaliore ! Je ne savais pas que sa majesté était engagée dans l'armée layenne !
 Il s'esclaffa puis ajouta fermement en me laissant m’écraser sur le sol dur :
-Enfermez-le ! Ce sera notre monnaie d'échange devant l'hideuse cité de Westphaliore. L’homme se tourna ensuite vers le nord ouest : en sauvant le roi, vous sacrifierez votre tour, chers westphaliens !

© Conselia 2009

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