Le Missel
Le village était joli comme tous nos villages ici en Corrèze. Mais aujourd’hui il avait revêtu ses habits de fête. Il avait hissé les couleurs des stands de fortune. Chacun avait apporté les trésors de chez lui, objets oubliés dans les coins d’un grenier. Certains en font commerce,
mais, pour la majorité, le jour du vide grenier est source de bonheur, de discours, de rires, de découvertes. La richesse de cette majorité-là se trouvera le soir dans sa mémoire au souvenir des échanges, des rencontres du jour.
Intuitivement, lorsque j’arrive dans un vide grenier, je sais si je dénicherai ou pas l’Objet qui m’a fait venir providentiellement. Ce jour-là, parmi les étals d’habits, de jouets et toutes sortes de merveilleuses vieilleries sorties de leur sommeil pour l'occasion, j’entr’aperçus des livres posés sur une planche. Doucement, déjà envahie par la fièvre de ce que j’allais trouver, je
m’approchais et je les vis. Ils étaient là. Les missels. L’air de rien, tant il est bien connu qu’il ne faut pas montrer trop vivement son intérêt, je les touchai. Ils étaient au nombre de sept. Discrètement je les ai regardés un à un. Il faut savoir que quiconque ne marchande pas à un vide grenier passe pour un crétin et de ce fait enlève toute substance à ce joyeux commerce. Donc ne pas se précipiter. Hélas, dès le troisième, je savais, je sentais que je ne trouverais pas ce que je cherchais. Les sept étaient identiques, à quelques détails prés. Leur couverture ressemblait à du carton mâché et les feuillets n’avaient pas la finesse de celui que je recherchais. J'ai continué à errer dans les allées, malgré tout à l'affût, mais la ferveur m'avait quittée. Je rebroussai chemin et laissai derrière moi les stands colorés, les conversations joviales, les rires des enfants : Je rentrais bredouille une fois encore.
Ce n’est pas faute d’avoir écumé des brocantes de toutes sortes. L’été est propice à ce genre de manifestations. Plus de trente vide greniers cette année et toujours rien. Je m’en retourne chaque fois avec cette déception, cette impression d’être passée à côté de quelque chose, de ne pas avoir tout vu.
Mais le pire c’est lorsque je me demande si ce que je cherche existe.
La semaine suivante, comme ma grand-mère séjournait chez mes parents, je leur rendais visite chaque soir en quittant mon travail, y restant un peu plus qu’à l’accoutumée, tant la vieille dame se plaît à évoquer ses souvenirs. Quatre-vingt dix-huit ans et toujours aussi vive! Sa
mémoire regorge de trésors enfouis qu'elle distille parfois. Certains sont drôles, d'autres plus émouvants. Ce soir-là, elle m'a parlé de sa sœur. Je savais que celle-ci était décédée très jeune, et jamais je n'avais cherché à en savoir un peu plus. Insouciance malséante de la jeunesse. Mais
cinquante années derrière moi s'étant écoulées, peut-être étais-je plus à l'écoute maintenant. Quand je lui ai demandé de me raconter cette tranche de sa vie, (tranchée parce qu'amputée) ma grand-mère a détourné ses yeux qui déjà se voilaient. Sa voix a tremblé mais elle a trouvé la force de me dire que sa petite sœur l'avait quittée à l'âge de huit ans, foudroyée par une méningite dans le lit où toutes deux dormaient. Alors elle a extrait religieusement de son portefeuille une photo jaunie par le temps, usée par ses mains et ses baisers, la photo d'une époque heureuse de deux sœurs au regard clair, souriantes. Elle m’a confié tout doucement pour ne pas être entendue par des oreilles trop rationnelles que jamais cette photo ne la quittait car elle sentait que sa petite sœur était son ange et veillait sur elle. Je crois aux anges, et elle le sait. Puis elle m’a montré son chapelet. Comme je le contemplais, recueillie, il m'est revenu à l'esprit ma quête infructueuse de ce dimanche. Je lui ai raconté ma recherche d'un missel certainement imaginaire mais pourtant si palpable et parfumé d'existence.
- « Comment est-il ce missel que tu recherches ? » m’a-t-elle demandé.
- « En fait, je ne sais pas, mais je le sens en cuir et ses feuilles sont fines. J’imagine que sa tranche doit être dorée. Mais les seuls que je trouve sont des missels classiques. Ils ne m’évoquent rien. A leur contact je ne ressens pas la magie que j’espérais trouver. Mais il doit bien exister quelque part. Je ne l’ai pas inventé. Alors je le trouverai. »
Ce soir-là, je l'ai laissée rêveuse...
Puis est venu le jour de mes cinquante-deux ans.
Comme chaque matin avant d’aller travailler, je suis allée chez mes parents.
Ils m’attendaient, heureux de me souhaiter un bon anniversaire. Maman s’est très vite levée pour aller chercher une grosse enveloppe. Chaque année, mes parents me donnent une enveloppe avec
des billets patiemment économisés pour l’occasion. Ils sont toujours accompagnés d’une carte à l’image de ce que j’aime : souvent un vieux salon de jardin caché au fond d'un jardin. Mais ce matin l’enveloppe était trop petite pour cacher son contenu. Je l’ai vu immédiatement, amoureusement posé contre la carte. J’ai regardé ma mère et j’ai compris.
-« C’est mon missel. Ta grand-mère me l'avait offert pour ma communion solennelle, il ne m’a jamais quittée. J’ai perdu tant d’objets dans nos déménagements et j’ignore pourquoi ce missel m’a suivie partout où je suis allée. Je te le donne car je sais qu’avec toi, il sera bien gardé. »
J’ai été assaillie de frissons tant l’émotion était forte. Je l’ai ouvert religieusement, n’étant pourtant pas du genre « bigote » : Les feuilles sont d’une finesse indicible et leur tranche est dorée. La reliure est en cuir et en a gardé le rustique parfum. Il y est gravé en lettre d’or « missel vespéral ». Sur la page de garde est écrit d’une main enfantine : « offert par Maman pour ma première communion en 1948 - Yvette ». Sur la ligne suivante, une petite main tremblante a ajouté : « à Christine. Mémée ».
Alors seulement j'ai compris. Ce n’est pas un missel que je cherchais depuis si longtemps. C’était le missel de maman dont j’avais dû, petite, écorner les pages, sentir le cuir, admirer la dorure, en cachette, si secrètement que je ne m’en souviens pas.
Mais ma grand-mère était repartie. J'ai fermé les yeux et je l'ai vue, belle vieille dame, rajoutant de sa main tremblotante la ligne sacrée sur le missel, avec dans le regard la petite lueur d'espièglerie qui lui va si bien.
Les anges existent....