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Marina

Mathilde,
un texte de :

Trente secondes ont suffit.
Le temps qu’une porte s’ouvre et se referme.
Pas de chblang à lézarder les murs. Aucune vibration à faire tomber les aquarelles de leur crochet x.
Juste un clac sec, bref, à peine bruyant.
Trente diaboliques secondes.
Foudroyantes.
La porte a claqué.
Ma vie a éclaté.
Un soir de Mai. Lourd et orageux.
Un signe.
C'était un signe.
Non.
La météo n’y était pour rien.
Ca devait arriver, ça couvait, ça faisait des gros bouillons sous le couvercle, bloup,bloup,bloup.
Ce qui devait arriver est donc arrivé, point. Un soir de Mai, lourd et orageux, le couvert a sauté et moi avec.
Mon petit nid a volé en éclat. Désintégré en trente secondes top chrono. Un temps record.

.....................................................................................................................

Ecrasée contre la surface lisse et froide des dalles de mon entrée, les yeux accrochés à la porte d'entrée, je ne peux plus bouger un cil.
Trente secondes.
Je fixe la porte, paralysée, incrédule. Un assaut de panique me cloue au sol, une vague d'épouvante dévaste ma raison, je me fais peur. J'ai peur de comprendre, de réaliser, de devenir dingue. Alors, je ne bouge pas, je reste par terre à regarder la porte, les noeuds du bois, la vitre en verre trempé même pas fêlée, la petite grille en fer patiné derrière, la poignée en porcelaine blanc crasseux, le ciel noir entre les arabesques du fer forgé. Je suis trop calme. Pas un son, pas un sursaut, pas le moindre frémissement de vie en moi, je crois que je suis en train de devenir folle. Immobile et muette, je suis complétement hystérique.

.....................................................................................................................
J’ai pris la raclée de ma vie.
Je l’avais bien cherché. Quand j’y repense. 
Si.
Si, je l’avais cherché. Sans m’en rendre compte, sans mesurer le risque.
Les signes, les crises, l'avalanche de crises, je n’avais jamais voulu les voir, y croire, me dire, ça y est, cette fois ci, c’est la fin.
Me dire, ralentis. Freine. Arrêêêêêête et regarde les choses en face. Tu crois que ça va pouvoir durer comme ça cent sept ans? Tu crois vraiment ça? Non. Ce qui va se passer, je vais te le dire moi. Tu vas finir par te ramasser un jour, et en beauté si tu veux savoir, tu vas en prendre plein la figure et ce jour là, je n’aimerais pas être à ta place.
Non, je n’ai jamais pu me dire ça, alors y croire, tu penses.
Mais à cette époque, je ne me parlais pas encore, je n’écoutais personne, et surtout pas moi, j’en étais bien incapable. J’avançais dans la vie, impétueuse et déraisonnable, n’écoutais que mes envies, ne suivais que mon instinct et n’obéissais qu’à mes pulsions.
Mauvaise pioche.
Puis ce soir de mai est arrivé et j'ai arrêté de voir du monde. Du jour au lendemain. Et je me suis mise à parler toute seule.
Des fois tout haut.
A parler avec moi, à m’écouter, me répondre. C’est devenu une habitude. Je me parle, tout le temps et j’essaie de prêter l'oreille à la voix qui me répond.
J’ai développé et adopté un mode d’auto communication, je suis émetteur et récepteur à la fois, je joue tous les rôles. Douce/brutale, intolérante/souple, morale/amorale, inconsciente/responsable, impatiente/impassible… Je pèse le pour, le contre, je laisse le démon se battre avec l’ange et je ne fonce plus sans réfléchir, comme avant. Je me félicite, m’apostrophe, m’encourage, me défie, me rassure, mais non... t’es pas cinglée.

J’ai mis du temps à réaliser, à admettre, ça a duré des semaines. A dégringoler la pente un peu plus chaque jour, à me dire ça va s’arrêter quand?
Je n’ai pas fait semblant d’en baver, j’en ai vu de toutes les couleurs.
J’ai pris mon temps. Tout mon temps. Des mois. A ouvrir les yeux, boire la tasse, ouvrir les yeux, boire la tasse... Je n'ai pas coulé à pic, non, je suis passée par tous les stades de la noyade et je me suis noyée, voilà.
Au milieu du mois de novembre. Le 17 exactement. Le jour de mon anniversaire.
Un verre de margarita à la main, j'ai posé mes fesses sur le carrelage de l'entrée, appuyé mon dos contre le mur et regardé la putain de porte, ça faisait six mois. Je l'ai fixée en oubliant le temps et quand je me suis remise debout, chancelante, j'avais sifflé ma margarita et j'étais gelée. Curieusement. Même la téquilla ne me réchauffait pas. Je me suis demandée depuis combien de temps j'étais là et s'il était possible d'être plus minable, s'il était possible de descendre plus bas. Je n'ai pas réussi à imaginer.
J'ai trinqué dans le vide en me disant bienvenue au fond du gouffre et je suis allée me refaire une margarita. Citron, glace...J'ai levé mon verre plein à mon double dans le miroir et je me suis dit tout haut : “Bon anniversaire ma belle...” et puis j'ai rectifié: “Bon anniversaire ma vieille...”
J’ai attendu des mois, le déclic du fameux matin où on se réveille en se disant qu’on a moins mal, tiens. Mais ça ne s’est pas passé comme ça, ce matin n’est  jamais arrivé. Je croyais bêtement ce qu’on me racontait « Tu verras, un matin…Blabla… » Ils disent tous ça. Ce sont des histoires pour remonter le moral. Mais moi, j’y ai cru. A mort. Je me suis accrochée à n’importe quoi, j’étais prête à croire tout ce qu’on me disait pour ne pas sombrer complètement. J’ai attendu, attendu…crevé au fond de mon trou pendant des mois à attendre que la douleur passe. Et puis, j’ai arrêté d’attendre. Arrêté de croire que le temps venait à bout de tout. Les épines resteraient plantées partout dans ma peau, les pieux dans ma gorge continueraient à m'empêcher de respirer, il fallait que je me fasse une raison.
Je me suis fait une raison.
Je me suis mise à vivre, si on peut appeler ça vivre, sans autre horizon que mon cartable et mon lit.
Et mon chien.
Je suis restée comme ça, longtemps, sans rien voir, même pas le ciel. J’allais travailler, prenais des douches, grignotais, dormais, corrigeais des copies, évitais le monde. Ma vie se résumait à ce triste enchaînement. Ce n’est pas que je tenais à cette existence stérile, mais je n’arrivais pas à faire autrement, j’étais en mille morceaux tout simplement. Incapable de reprendre le dessus.
Je ne faisais aucun effort pour sortir de ma souffrance, je pensais qu’elle ne partirait plus, quoi que je fasse. Alors, je vivais avec, je faisais le minimum pour ne pas mourir. Bien sûr, j’aurais voulu mourir.
Bien sûr, j’y ai pensé. J’ai passé des heures au fond de mon lit à me dire que j’aimerais mourir. La douleur ne tue pas. C’est sûr. Elle m’a juste donné envie de mourir, c’est pire.

Ca m’a pris des mois.
Des mois pour cesser de me cramponner à la pire des places. Mais c’est arrivé. Ca ne s’est pas fait du jour au lendemain, comme on m’avait dit, pas du tout, je ne me suis pas réveillée comme une fleur, un beau matin. Je ne sais pas comment, quand, exactement, mais c’est arrivé.
J’ai cessé de croupir dans ma détresse et je me suis mise à être juste malheureuse. Je savais qu’il me faudrait du temps pour être, peut-être un jour, simplement apaisée. Le chemin allait être encore long et difficile, je n’étais pas au bout de mes peines mais j’avais amorcé un départ, c’est ça qui comptait. Je me disais tout bas : C’est ça qui compte, hein? C’est ça qui compte…Tu as fait le plus dur, maintenant, ça va être du billard. Ca va aller. Oui, maintenant, ça va aller.
Et puis, j’ai rencontré Thomas et je me suis mise à aller presque bien. Mais ça n’a pas duré parce qu' il a tout gâché avec ses gestes tendres et son amour à la gomme. Tout est parti de travers très vite et je me suis remise à aller mal et à me conduire comme une teigne par dessus le marché.
Je n’étais pas prête. La paix, ce n’était pas pour tout de suite, même pas pour bientôt. J'en étais loin.A des kilomètres, des années lumières.Il allait à nouveau falloir attendre, franchir d’autres étapes, j’allais encore peaufiner ma culture post traumatique, je pourrais bientôt écrire un guide. Je commençais à en avoir ma claque d’apprendre ce genre de choses, je serais bien passée à autre chose. Mais mon cerveau refusait de passer à autre chose, refusait d’obéir à mes prières et mes injonctions. Bloquait. Bloquait. Bloquait.'
  

© Conselia 2009

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