[creation site internet] [logiciel creation site] [creation site web] []
[Auteurs]
[Lecteurs]
[editeurs]
[annonceurs]
[0 0 1 1 1 1 1 0 640 480]
[0 0 1 1 1 1 1 0 640 480]
[0 0 1 1 1 1 1 0 640 480]
[0 0 1 1 1 1 1 0 640 480]
[0 0 1 1 1 1 1 0 640 480]
[0 0 1 1 1 1 1 0 640 480]
[0 0 1 1 1 1 1 0 640 480]
[0 0 1 1 1 1 1 0 640 480]
[]
[Les Auteurs du Site 1]
[]

Marion

Prologue
un texte de :

Je fis craquer mon poignet, endolorit à force de taper au clavier. Il était tard, l’aube allait bientôt se lever, pourtant j’avais encore tant de choses à écrire… Mes yeux étaient secs et rouges. Je voulais qu’il sache, qu’il comprenne ce qu’il avait fait et tout ce que ça avait signifié. Pour cela il fallait que je raconte l’histoire dès le début et que je n’oublie aucune étape de mon existence. Tant de choses avaient changées. J’étais devenue si différente, à cause ou grâce à lui. Je ne pouvais l’expliquer en quelques mots. Il fallait tout dire, ou se taire.
Je voulais en finir, de tirer un trait sur lui pour toujours. Qu’il sorte de ma vie et que je puisse enfin guérir, onze années après.
Je posais les yeux sur mon fils, qui dormait non loin de moi sur le canapé.
- C’est pour toi que je fais ça, murmurais-je. Que mes erreurs puissent te servir un jour.
Ma voix fut engloutie par la nuit. Beaucoup de choses devaient encore êtres dites, et il me restait si peu de temps ! Je soupirais et me remis à la tâche, laissant mes doigts courir sur les touches.



CHAPITRE 1

« L'injustice est une évidence si familière, elle est d'une constitution si robuste,
 qu'elle paraît facilement naturelle à ceux mêmes qui en sont victimes. »
Marcel Aymé


L’aube n’était pas encore levée sur cette journée d’octobre qu’une voix se mit à crier dans mes oreilles, perçant mes tympans endormit :
« Bonjour à tous, il est sept heure et il est temps de se lever ! Tout de suite les infos, présentés par Dolorès Mouchard, mais avant cela, votre horoscope matinal ! »
En grognant, j’appuyais sur un bouton de mon radioréveil afin de reporter la sonnerie cinq minutes en avant, et tentais de profiter de ce sursis pour me prélasser dans mon lit. Je n’avais pas envie d’aller en cours… Encore une journée de galère au collège en perspective. Ah, misère ! Pourquoi fallait-il que la nuit s’achève chaque matin ? Quelle plaie ! En plus ce matin-là le professeur d’histoire-géo nous avait placé un contrôle en première heure. Comme si j’avais besoin de ça pour aller en cours à reculons.
Impossible d’échapper à mon destin. Le réveil s’enclencha à nouveau ; déjà cinq minutes de répit envolées et plus possible de revenir en arrière. Avec un mouvement las, je jetais ma couette au fond du lit et descendis l’échelle de ma mezzanine, foulant la fine moquette d’un bleu délavé qui couvrait le sol de ma chambre en trainant des pieds. Je m’attardais un moment devant l’immense miroir accusateur fixé sur ma penderie. Quelle tête affreuse, ce matin ! Je réajustais mon pyjama trop court et énumérais mentalement les dégâts : cernes démesurées, peau encore plus blanche que d’habitude... Comme si mon visage rond et bouffi ne suffisait pas. J’abdiquais et attachais mes cheveux épais, châtains et trop bouclés en une grossière queue de cheval basse. À l’étage du dessous, ma mère était levée depuis une bonne demi-heure et s’affairait à la cuisine. On pouvait sentir d’ici le pain grillé de ses tartines et l’odeur de son ricor
 é chaud.
J’attrapais des vêtements au hasard et me dirigeais vers la douche.
« Prem’s… me fit mon grand frère d’une voix endormie en passant devant moi et en claquant la porte.
Ah galère… Je laissais mes habits devant la salle de bain et parti prendre mon petit déjeuner.
« Salut ma Leïla ! Bien dormit ?
C’était Maman. Et venait juste après l’immanquable et éprouvant questionnaire rituel d’une mère aimante en quête d’informations sur la future journée déprimante de sa fille :
- T’as des contrôles aujourd’hui ? T’as bien fini tous tes devoirs ? Est-ce que tu manges à la cantine ce midi ? Tu rentres tard, ce soir ?
Oui, non, oui, oui… Autant de faits que j’aurais aimé ne pas me rappeler durant les quelques minutes de paix que j’avais à être encore dans la tranquillité insouciante de ma maison. L’effet n’aurait pas été moins intéressant si on m’avait remué un scalpel dans une plaie nécrosée.
J’engloutis un bol de céréales noyés de lait, écrémé s’il vous plait, pour déculpabiliser de tout ces kilos en trop, et filais retrouver le confort éphémère de la salle de bain.
Sous l’eau ruisselante, agréablement engourdie par son contact brûlant, je m’assis dans le bac de douche et serrais mes genoux contre moi. Fermer les yeux. Juste une seconde. Laisser la chaleur du liquide m’envahir et tenter de réchauffer un peu mon âme… Arrêtes tes conneries, oh ! Ne te laisse pas aller à des espoirs illusoires et sors de là-dessous ! Maugréa ma petite voie dans ma tête. Sors, dans le froid de la salle de bain, puis dans celui plus pénétrant encore de la rue faiblement éclairée de cette triste journée d’automne.

Chaque jour ressemblait un peu plus au précédent. Ma vie me faisait penser au mythe de Sisyphe qu’on avait vu cette année en cours de français : c’était comme si j’essayais chaque jour de grimper en haut d’une montagne boueuse avec des boulets attachés aux pieds et que je dégringolais régulièrement jusqu’au bas de la pente, me forçant à reprendre l’ascension de zéro… et m’enlisant un peu plus à chaque fois.

*

« Hé, Terrier, t’as un problème ?
C’était Stacy Fanmeur. Je me rendis compte que j’avais ralenti devant la porte de ma classe en rêvassant, et j’avançais de quelques pas sur le côté afin de céder le passage aux autres.
« Pauv’ meuf, marmonna-t-elle.
Ses cheveux bruns étaient noués en un chignon dont quelques mèches tombaient sur sa nuque. Son habillage était étudié et son regard hautain. La fille me poussa brutalement en avant et me dépassa sans plus m’accorder d’attention. Je rejoignis ma place en soupirant. Ca faisait un moment que j’avais renoncé à comprendre ce que j’avais bien pu faire pour les froisser, elle et sa bande de fidèles soupirants. Ce devait être l’une des dures lois de la nature : les forts écrasent les faibles. Et il n’y avait rien à dire face à cette inflexible réalité : faible, je l’étais.
Dans les couloirs, je me faisais toute petite pour ne pas être remarquée. En classe, même installée à ma table, je me sentais mal à l’aise. Etais-je assise convenablement ? Ma position ne semblait-elle pas trop bizarre ? Quelle expression mon visage devait-il adopter ? Est-ce que je ne respirais pas trop bruyamment ? Des dizaines de questions absurdes venaient soudain me hanter, aussi pathétiques les unes que les autres. Le genre de questions que les gens normaux ne se posent sans doute jamais. Si seulement je pouvais devenir invisible, me fondre avec le décor et passer inaperçue… Mais non, bien que je me sois planquée au fond de la classe, il me semblait y avoir un gyrophare placé au dessus de ma tête.
Dans la rangée d’à côté, une des amies de Stacy se pencha vers moi et tira la manche de mon tee-shirt.
« C’est quoi ces fringues trop moches ? Franchement, t’es chelou. »
Je levais la tête droit devant moi sans répondre et fis mine de ne pas être touchée par ses réflexions. Je l’entendis chuchoter à sa voisine que j’avais dû les trouver dans une poubelle, puis pouffer de rire. La prof prit la parole ; elle distribuait les copies de contrôle, et les deux filles m’oublièrent momentanément.
Allons bon ! Aujourd’hui, c’était mes habits qui n’allaient pas. Et la journée ne faisait que commencer… Je soupirais à nouveau.
Putain d’existence pourrie.
En général, elles savaient frapper où ça faisait mal. Je me sentais toujours inconfortable dans mes habits ; je me donnais l’impression d’être une patate dans son sac. Les autres filles avaient l’air à l’aise dans leurs vêtements, ceux-ci leur allaient toujours impeccablement, moulant et bien ajustés. Les mêmes qui sur elles faisaient classe me rendaient ridicule à pleurer. Pourquoi avais-je l’air stupide et pas elles ? Qu’est ce qui nous différenciait ?
Mais si encore il n’y avait que ça… !

Dès le jour de la rentrée, elles avaient décidé que ce serait moi. L’une d’elles était aussitôt venue me le signaler, très clairement :
« Salut ! Dis moi, tu ne serais pas un peu conne, toi ?
Comme je n’avais pas répondu et que je m’étais contentée de la fixer, interloquée, elle s’était mise à pouffer de rire en rejoignant ses copines qui nous observaient, hilares, guettant ma réaction face à l’offense. Sans doute aurais-je dû dire quelque chose. Par la suite, j’avais trouvé cent réponses convenables, que j’avais répétées sur tous les tons devant mon miroir. Mais à ce moment là, rien n’était sorti. Ce n’était peut-être pas plus mal. Les faibles ont mieux fait de se taire. S’ils parlent, ils ne font qu’empirer la situation. Ils se font toujours écraser, mais avec plus d’acharnement.

Dans la soirée, Sandrine m’appela pour me proposer de venir dormir chez elle le week-end suivant.
« J’ai invité Magali aussi, mais franchement j’espère qu’elle ne viendra pas, elle me saoule ces temps-ci. En plus faut que j’te parle, j’ai plein de choses à te raconter !
Sandrine et Magali. Mes deux meilleures amies depuis la sixième ; deux filles pour qui j’avais une admiration et une affection sans bornes. Malheureusement en cette année de troisième, elles s’étaient retrouvées ensemble dans une autre classe que la mienne.
- Est-ce que tu as trouvé une manière discrète, efficace et sans douleur de quitter ce monde ? Sinon ça ne m’intéresse pas.
- Arrête ton char ; c’est à propos d’un mec !
Allons bon.
- Ok, su tu insiste, je vais demander à ma mère. Je te laisse.
Les mecs. Pas trop de bons souvenirs de ce côté-là non plus. Mon premier amour, à douze ans, m’avait plaqué au bout d’une semaine parce qu’il me fallait trop de temps avant de lui céder mon premier baiser.
Au suivant j’offris mes lèvres, il les prit, ainsi que celles d’une autre fille, juste sous mon nez deux jours plus tard.
Mais qu’est ce qu’ils attendaient de moi, au juste ? Quels étaient les ingrédients indispensables à une relation amoureuse ? Ne fallait-il pas un peu plus de temps, pour apprendre à se connaître, avant de décider si ça pouvait continuer ou non ?
Je n’en savais rien. Après tout, je n’y connaissais rien, moi. Ils n’avaient pas l’air de penser ainsi, et ils s’y connaissaient mieux en la matière vu qu’ils sortaient avec plus de monde. Alors j’avais sans doute tord.

*

Le soir, une fois mes devoirs bâclés, je descendis aider ma mère à mettre le couvert. Au passage je secouais ma petite sœur, Djamila, qui rêvassait devant des dessins animés à la télé.
« J’ai faim…
- Viens on va manger.
Mon frère, Aissa, sortit de sa chambre en s’étirant.
- Papa rentre ce soir, non ? S’informa-t-il.
A cause de son métier d’hydrogéologue, mon père travaillait dans une autre ville et ne pouvait rentrer que deux fois par semaine à la maison. Le mercredi, et le week-end. On était mercredi. Il ne se fit pas désirer longtemps : à peine nous étions-nous mis à table qu’il entra. Du haut de ses onze ans, Djamila lui sauta au cou.
- Coucou-coucou ! Fit-il en la soulevant dans ses bras.
Les discussions allèrent bon train, ma mère s’informant de sa santé, mon frère lui demandant son aide pour un problème de maths, ma sœur lui donnant les restes de son assiette qu’elle n’avait pu terminer… jusqu’à ce que l’on commence à me poser des questions, m’obligeant à ouvrir la bouche et à me mêler à la conversation.
- Alors, Leïla, c’est bientôt ton anniversaire ? Quatorze ans déjà !
Comme si je pouvais l’oublier.
- Qu’est ce que tu veux comme cadeau ?
Je fis la moue :
- Je ne sais pas trop…
Puis, prenant mon courage à deux mains, redoutant la réponse… :
- J’aimerais bien faire une petite fête. Juste après les vacances.
- Ce serait bien, tu inviterais qui ? S’informa ma mère avec un peu d’appréhension dans la voix.
- Quelques copains et copines de classe.
- Pourquoi pas. On va y réfléchir.
Super ! Il y avait dorénavant un programme assez cool à l’horizon.

Il allait falloir tout planifier. Trois jours plus tard, assise sur le lit double place moelleux de Sandrine et armée d’une feuille et d’un stylo, je tentais de faire la liste des préparatifs.
- Faisons déjà le compte des invités ! Proposa-t-elle tout en jouant avec une mèche de ses cheveux bruns aux belles boucles anglaises. Elle avait été aussi enjouée que moi par la nouvelle et nous trépignions déjà d’impatience.
- D’accord. Alors y’aura toi, moi, Mag’, quelques filles de ma classe, les garçons qui sont avec nous au club BD, et aussi Julie, Maxime, Christopher…
- Christopher !
Je relevais la tête.
- Quoi, qu’est ce qu’il y’a ? Il faut bien que je l’invite, c’est un bon ami, quand même.
- Non ce n’est pas ça ! Je viens de me rappeler de ce dont je voulais te parler. Devine quoi ?
Un grand sourire trônait sur sa figure.
- Je parie que j’sais pas.
Elle ignora ma remarque sarcastique et se pencha vers moi, ses yeux bleus pétillants, comme pour me dire un secret :
- Il veut sortir avec toi ! Fit-elle en se délectant de la stupéfaction qui se peignait sur mon visage.
- Christopher ? Répétais-je ébahie. Comment tu sais ça?
- Je l’ai entendu discuter avec Stéphane à la cantine. Ils étaient juste devant moi dans la queue du self, mais je ne crois pas qu’ils m’aient vu. Ou alors… ils ont pu faire semblant de pas me voir et ils ont dit ça exprès pour que je l’entende et que je vienne te le répéter !
Elle était surexcitée à l’idée du complot organisé.
- Non attends mais ils ne parlaient pas forcément de moi !
- Tu connais combien de Leïla dans le collège ? En plus il a précisé que ses yeux verts le faisaient trop craquer ! Ca peut être que toi !!
- Wow… Ben ça alors !
Je restais pensive. Christopher. Moyennement grand, les cheveux noir et mi-longs, les yeux clairs. Il avait été dans ma classe plusieurs années, mais cette année là il était avec Sandrine et Magali en 3emeB. Il était sympa, on rigolait bien ensemble. On se faisait parfois des parties de jeux de console en tête à tête chez l’un ou chez l’autre. De là à sortir avec lui… je n’y avais jamais réfléchi. D’ailleurs je me demandais bien ce qu’il pouvait trouver d’attirant en moi. Mais pourquoi pas ? On pourrait bien s’entendre ! Mes joues s’empourprèrent à l’idée d’une quelconque intimité avec lui.
- Qu’est ce que je dois faire, à ton avis ?
- Rien du tout ! Surtout tu lui parles comme si t’étais au courant de rien ! Lundi on a cours d’allemand tous ensembles, t’as qu’à t’arranger pour être assise pas trop loin de lui.
Comme peu d’élèves avaient pris allemand en première langue, ceux-ci étaient tous réunis en une seule classe pour ces cours. Nous en faisions partis.

*

Mes mains étaient moites. J’étais arrivée en classe plus tôt que lui, cependant dès qu’il m’avait vue, il s’était assis juste derrière moi. Je me sentais paralysée. Ca faisait un moment que nous étions en classe et je ne parvenais pas à écouter un mot de ce que la prof disait. Je pouvais deviner le regard insistant de Christopher sur ma nuque. A côté de moi, Sandrine me poussa du coude et inclina sa tête vers la mienne pour me chuchoter de lui emprunter son effaceur.
- Ca va, bougonnais-je, me pousse pas !
Il nous interrompit presque aussitôt :
- Leïla ! Tu me prêtes ta gomme ?
Je sursautais.
- Heu, tiens, fis-je en la lui tendant.
Idiote ! Dis quelque chose ! J’eu beau me creuser la tête, rien de brillant ne voulut sortir :
- Il est ennuyant, ce cours, hein ?
Pathétique. Pourquoi ne pouvais-je pas être naturelle, comme d’habitude ? Il rit :
- Ouais, ça c’est pas un scoop, avec cette prof. Elle est soporifique !
Sa remarque m’amusa, mais je n’osais rien ajouter.
- Au fait, tu fais quoi ce soir après les cours ?
- Rien… Rien du tout, bafouillais-je.
- On peut rentrer ensemble ?
- Heu oui, bien sûr ! Je t’attendrais devant le collège si tu veux.
Ma peau avait savamment pris la couleur d’une pivoine. A côté de moi, le visage dans les mains, Sandrine pouffait de rire. C’était dingue à quel point la façon dont on décidait tout à coup de voir une personne pouvait changer notre attitude envers elle.
A la fin du cours, elle et Magali me donnèrent des bourrades amicales et me taquinèrent, tentant de me gaver de conseils espiègles.
Ce soir là nos deux classes finissaient à seize heures trente. Dès que la sonnerie retenti, je filais au rendez vous. Lui en revanche, il prit son temps pour sortir. A sa vue, je m’avançais timidement. Dans un faux pas, je trébuchais ; j’eu juste le temps de lâcher mon sac et de me rattraper avec mes mains. Trop tard, mon genou était écorché à travers le fin tissus de mon pantalon. Doublement trop tard : j’avais l’air ridicule ! Un groupe de fille s’esclaffa à deux pas de moi. Christopher se pencha pour m’aider à me relever avec un sourire enjôleur.
- Ca va ?
- On ne peut mieux… fis-je avec ironie. Je crois que mon genou saigne un peu.
Il sortit un paquet de mouchoir et m’en prêta un pour essuyer ma blessure et stopper l’écoulement de sang qui émanait de la plaie.
- Merci.
Je m’assis sur le rebord du trottoir.
- En fait… Ce n’est peut-être pas le bon moment mais… je voulais savoir si tu voudrais ne pas sortir avec moi ?
Rassemblant tout mon courage, je me tournais vers lui et le regardait en face. Je lui souris.
- Ca me plairait bien, admis-je.
Il rayonna. Qu’est ce que je devais faire, maintenant ?
- Ma plaie ne saigne plus, annonçais-je, à tout hasard.
- On a qu’à rentrer, dans ce cas là. Tu attends mon bus avec moi ?
Je le suivi. Ca y était ! En deux phrases échangées, j’étais devenue sa petite amie ! C’était aussi simple que ça… En chemin, il prit ma main dans la sienne. J’osais à peine respirer.
- Alors il parait que tu fais une fête, à la rentrée ?
- Oui on est en train d’organiser ça. Ca va être sympa.
- Je suis sûr qu’on va bien s’éclater. J’ai hâte d’y être !
Le bus arriva trop vite à mon goût, et je le regardais partir à regret. A peine rentrée chez moi, je me jetais sur le téléphone pour tout raconter à mes amies dans les moindres détails.
- Vous ne vous êtes pas embrassés ?!
- Ah non moi je fais jamais ça le premier soir, plaisantais-je sur un ton hautain.
Nous nous mîmes à rire de bon cœur.
Peut-être que la vie allait être un petit peu plus belle, à présent. Peut-être.

*

La rumeur de ma fête s’était répandue comme une traînée de poudre. Un bon nombre de personnes s’étaient apparemment invitées toutes seules, mais ça ne me posait pas de problème. Le groupe de garces de ma classe et leurs copains ne daigneraient pas venir à une fête organisée par des minables ; c’était l’essentiel.
Je n’avais pas revu Christopher depuis ce jour là. Selon Magali, il était malade ces jours ci et ne venait pas en cours. Je me pris à penser qu’il s’était rendu compte de l’erreur qu’il avait faite en sortant avec moi et qu’il n’osait pas revenir en classe à cause de ça.
Je m’assis sur un banc de la cours, abattue. Devant mon air triste, Romuald, un des garçons les plus populaires du collège, vint vers moi. Il s’accroupi devant moi et me regarda en face.
- Qu’est ce que tu as, ça ne va pas ? Me demanda-t-il.
J’hallucinais ! Il était là, devant moi, il m’avait adressé la parole, et en plus il s’informait de ma santé ! Je le regardais avec de grands yeux.
- T’as pas annulé ta boume, au moins ? Continua-t-il.
- Non-non, niais-je timidement.
- Ok c’est cool alors.
Et il s’éloigna. J’en restais bouche bée. C’était tout ? Quelle imbécile ! Comment avais-je pu imaginer qu’il s’était intéressé à moi ? Les gens de son statut ne deviennent pas amis avec les gens comme moi. Cependant je ne pouvais pas m’empêcher d’être flattée qu’il prenne la peine de venir à ma fête. De plus, ça voulait dire qu’il savait qui j’étais ! Peut-être que s’il s’amusait à ma fête il dirait des trucs sympas sur moi autour de lui et que je serais plus en vue au collège… Je me mis à rêvasser.
Deux filles se plantèrent devant moi et me toisèrent de toute la hauteur de leurs semelles compensées, me ramenant à la douloureuse réalité :
- Excuse moi, mais voilà on se disait que t’avais vraiment l’air con avec cette coiffure, alors on est venues te le dire, parce que tu fais trop pitié !
Ce devait être le nouveau fan club de Stacy. Ou alors d’autres filles, qui sait. Après tout me persécuter était devenu un phénomène normal. J’avais l’honneur d’être le centre de cette nouvelle mode.
Je restais là à les regarder fixement droit dans les yeux, à la limite de la provocation. Elles n’obtiendraient pas de moi ce qu’elles voulaient : que je m’énerve et que je m’enfonce encore plus en faisant cela. Ca leur aurait permis de m’humilier avec plus d’intensité et de me mettre toute la cours de récré à dos. Elles en auraient été comblées.
 Les fixer en silence, c’était la seule façon que j’avais trouvé pour ne pas leur laisser toute supériorité sur moi et pour garder un peu de dignité. Le silence est parfois la meilleur des armes… Pfff, Arrête de penser des conneries, tu te tais surtout parce que tu flippes ! Ricana la petite voie dans ma tête.
N’obtenant aucune réaction de ma part, l’une d’elle soupira avec dédain et elles s’en furent en gloussant comme des dindes. Deux grosses dindes pleines de vide.
Un jour j’en choperais une, je la plumerais, puis je la ferais rôtir vivante sur un barbecue.

J’appelais Christopher tard dans la soirée pour prendre de ses nouvelles. En fait il était bien cloué au lit avec la grippe et, selon ses dires, mourrait d’envie de me revoir. De quoi rehausser un peu ma journée...
Ma mère frappa à la porte de ma chambre pour me prier de raccrocher et de me mettre sur mes devoirs. Je prétendis le faire, mais au lieu de cela, j’attrapais mon livre de chevet et me plongeais dedans. « La tombe maudite », collection Froussard. Pas mal, mais presque fini. Sandrine allait m’en donner un autre du même genre. De quoi compléter ma collection de livres d’épouvante déjà assez conséquente. J’avais un faible pour les histoires morbides. En tout cas, la vie dans les romans était largement plus passionnante que la mienne. Si seulement ma petite sœur était secrètement un vampire, ou ma maison construite sur un ancien cimetière indien regorgeant de secrets maléfiques !
J’éteignis ma lampe, m’accoudais à la fenêtre et scrutais l’obscurité. Dissimulée dans l’intimité qu’offrait la nuit, j’osais m’avouer mes véritables désirs. Si seulement les rêves pouvaient devenir réalité… Alors, je ne serais plus timide, ringarde et grosse ; je serais belle, forte, je saurais remettre les gens à leur place lorsqu’ils me vanneraient, je saurais me faire respecter et on m’admirerait. Morphée me rattrapa dans mes réflexions et je m’assoupi un moment, mélancolique, sur le rebord de ma fenêtre.

*

Sortir avec Christopher se révéla être une aventure moins agréable qu’elle ne le paraissait au départ. Nous eûmes notre première fois tous les deux ensembles, naïve et maladroite. Mais après cela, je remarquais rapidement chez lui une tendance à vouloir aiguiser ma jalousie de toutes les manières possibles. Ca commençait à devenir douloureux pour moi. Mais pour lui, ça n’était qu’un amusement destiné à me taquiner et à rehausser sa vanité. Il ne comprenait pas à quel point le sentiment de jalousie pouvait être déchirant. C’était une incompréhension totale entre nous ; comme une rupture dans notre couple ; et un manque de respect de sa part.
Que l’on soit au collège, au cinéma ou dans la rue, il ne manquait pas de faire des remarques désobligeantes sur les autres filles. Lorsque je tentais de m’ouvrir à lui de la peine que je ressentais, il rit, m’embrassa sur le front et me promis de ne pas recommencer. Promesse qu’il oublia quelques jours plus tard, lors des vacances de la toussaint, où il m’envoya une carte postale décrivant l’effet que les filles de sa colonie avaient sur lui et avec lesquelles il serait bien sorti si on n’était pas ensemble.
Sa plaisanterie de mauvais goût me brisa le cœur et me refroidit. En agissant ainsi après que je lui ai confié le mal que ça me faisait, il franchit une limite. A mon sens c’était une forme de cruauté ! Je me sentis trahie, humiliée, je ne le comprenais pas. J’avais pensé l’aimer, à présent je ne savais plus. Je ne pouvais me résoudre à rompre car je manquais de courage pour lui avouer ma déception... Et j’avais peur de me retrouver seule, de ne plus me sentir désirable par personne après ne plus l’être aux yeux d’un des rares garçons qui m’avait témoigné de l’intérêt.

*

La fin des vacances arriva et avec elle vint ma fête d’anniversaire.
Mes parents nous avaient laissé la maison et étaient partis passer la nuit chez mes grands parents, plus loin dans la même rue. Mon frère et ma sœur dormaient chez des amis à eux. En gros, on était libres et la soirée allait être supère ! Magali et moi avions passé la journée à rigoler, préparant les amuse-gueules et déplaçant les meubles du salon afin qu’il y ai assez de place pour y danser. Une fois vide, la pièce était grande et permettrais d’accueillir tout les invités ; nous avions positionné le canapé de façon à ce qu’il y ai un endroit pour s’asseoir et la table placée non loin de lui offrirait de quoi rassasier les estomacs vides.  Nous avions préparé des pizzas et mis des boissons au frais. Ma mère avait fait deux gâteaux et j’y avais disposé des bougies.
- Les autres ne devraient plus tarder, fit Magali en s’essuyant le front et réajustant ses lunettes lorsque nous eûmes terminé. « Ha je suis contente que ma mère m’ai laissée passer la soirée ici ! Elle me fait chier en ce moment, elle est vraiment relou !
J’ignorais comment elle arrivait à parler ainsi de sa propre mère. Je décidais d’éluder le sujet.
- On a bien bossé, non ? Ca me donne déjà envie de danser !
- C’est clair ! Dommage que Sandrine n’ait pas pu venir plus tôt pour participer à cette transformation !
Nous nous regardâmes, satisfaites. Ses cheveux blonds et ondulés étaient emmêlés et la chemise que j’avais enfilée ne ressemblait plus à rien. J’acquiesçais :
- On va se préparer maintenant ? Je ne refuserais pas une bonne douche !
- Tu me prêteras des chaussures ?
- Seulement si tu me maquilles !
Elle topa dans ma main et nous partîmes nous habiller, bras dessus, bras dessous.
J’avais trouvé une jupe seyante dans le placard de ma mère. Sensée arriver au genou, je l’avais légèrement raccourcie avec des épingles à nourrices. Magali m’assura qu’elle m’allait à merveille et me choisit un top bleu à paillettes pour aller avec. Elle se vêtit d’une petite robe à fines bretelles et de chaussures compensées, puis on se maquilla et se coiffa.
Nous étions à peines prêtes lorsque les premiers invités arrivèrent. Nous accueillîmes tout le monde et la soirée commença tranquillement. Il me fallut de nombreuses fois emmener les manteaux et les sacs à main dans ma chambre pour qu’ils ne prennent pas trop de place et qu’ils y soient en sécurité.
Sandrine nous avait rejoints, suivie de Christopher qui s’était empressé de m’enlacer. Ma tenue avait l’air de lui plaire et je me réjouissais à cette idée. J’avais apparemment encore un peu d’impact sur lui.
Trop vite parlé. Il recommença rapidement son manège en se mettant à faire les yeux doux à une fille du collège.
- T’occupes pas de lui et éclates toi, il fait juste ça pour t’embêter ! m’assura Sandrine.
Gênée, je ne répondis pas, mais j’essayais de suivre son conseil. La fête commença à gagner sur moi, et je dansais pendant plusieurs heures avec enthousiasme en compagnie de mes meilleures amies, jusqu’à ce que je le surprenne, assis sur un des canapés, à effleurer la cuisse de cette fille de sa main en lui souriant. Me rendre jalouse ? Mais il ne regardait même pas ma réaction ! Mon cœur se brisa. S’en fut trop. Je laissais mes copines danser, espérant qu’elles n’avaient pas vu son geste si humiliant envers moi, et je sortis prendre l’air.
Je regrettais vite mon impulsivité : dehors, l’air était glacial, et mon manteau était en haut dans la chambre. Je n’osais pas rentrer de peur de le voir à nouveau.
Quelqu’un me couvrit d’une veste. Je me retournais sur un visage familier, celui d’un garçon de mon âge. Où l’avais-je déjà rencontré ? Pas au collège en tout cas. Il devait venir d’un autre établissement. Je me demandais qui l’avait invité.
- Ton mec n’est pas très sympa.
Je souris amèrement. Il était un peu plus grand que moi ; ses cheveux bruns étaient coupés courts sous sa casquette. Il portait un tee-shirt large sur un jogging beige, et une chaine autour du coup.
- Je ne pensais pas que tout le monde le remarquerait. Je me sens encore plus mal à l’aise, du coup.
- Il ne faut pas. Tu n’as rien à te reprocher. Si je sortais avec une fille comme toi j’en prendrais soin, prétendit-il, l’ovale de son visage à moitié caché par l’obscurité.
J’haussais les sourcils.
- Toi au moins tu sais parler aux filles. Ce n’est pas comme certains.
Je me rappelais à présent. Il s’appelait Thierry. On avait été dans la même école en primaire. Il avait probablement gardé contact avec certains anciens amis d’école, ces derniers l’ayant invité à ma fête.
- Je peux te donner un conseil ? Tu devrais le laisser tomber, il ne te mérite pas, m’assura-t-il d’un faux air de dégoût.
Sa façon de parler semblait un peu trop clichée pour être tout à fait sincère. Ca sentait la drague à plein nez. Mais ce n’était pas pour me déplaire. Je me sentais tout à coup intéressante et y puisais une sorte de réconfort vengeur.
- Comment tu peux dire ça, tu ne me connais même pas.
- Je t’ai vu danser et ça m’a suffit. Tu danses comme une déesse. Sincèrement, il a de la chance de sortir avec toi, mais toi tu n’en as pas de sortir avec lui.
Je souris et mes joues s’empourprèrent.
- Merci.
- Ca te dirait qu’on marche un peu ?
- Oui. J’ai besoin de me changer les idées.
On marcha un bon moment, tout en parlant. Plongée dans notre discussion, je ne me rendis compte de la distance que nous avions parcourue que lorsqu’on arriva à la lisière de la forêt. Ma ville était située en bordure d’un petit bois. Ce n’était cependant pas trop loin de la maison, et je décidais qu’il nous fallait repartir dès à présent afin que mes amis ne s’inquiètent pas.
- On devrait faire demi-tour, on s’est absenté longtemps…
Il me retint fermement par le poignet.
- Encore juste un moment… implora-t-il.
Il me tira à lui, m’accula contre un arbre et m’embrassa. Séduite, je me laissais faire et lui rendit son baiser. Il bloqua son corps avec le mien, rendant impossible toute retraite de ma part.
- Tu m’excites… me murmura-t-il à l’oreille.
Ses paroles me semblèrent un peu crues. Ses mains commençaient à se balader sur mon corps avec insistance. Lorsqu’elles passèrent sous mes vêtements, je les repoussais doucement :
- C’est un peu rapide, me justifiais-je, troublée.
Il ne ralentit pas son rythme, et les passa dans mon dos pour dégrafer mon soutien-gorge. Qu’est ce qui lui arrivait ?  C’était moi qui lui faisais cet effet ?
- Non… le prévins-je.
- Qu’est ce qu’il y a ? Tu n’aimes pas ça ? Fit-il en empoignant ma poitrine.
- Arrête ! Qu’est ce que tu…
- Laisse-toi aller…
Sans un mouvement d’hésitation, il y porta la bouche. Sa carrure était imposante et ses bras puissants, si bien qu’il fallu que je me débatte pour le repousser. Il me bloqua avec force contre l’arbre.
- Tu danses en allumant les mecs et tu vas me faire croire que tu n’aimes pas ça, petite salope ?
Sa main glissa sur ma cuisse, relevant ma jupe. De son genou, il écarta mes jambes et introduisit ses doigts en moi avec force. La douleur fut déchirante, il étouffa mes gémissements de terreur avec son autre main, qui enserrait mon cou. Il défit son pantalon afin de se masturber sur moi. La brusquerie avec laquelle il agissait était presque autant douloureuse moralement que physiquement. Des larmes ruisselèrent sur mes joues.
- Si tu te tais je te ferais pas de mal, susurra-t-il à mon oreille. Allonge-toi par terre.
Affolée, je niais de la tête et tentais de me débattre.
- ALLONGES TOI PAR TERRE, PETASSE ! Rugit-il, et il me bouscula avec violence contre l’arbre.
J’étouffais un cri et, déséquilibrée, je me laissais tomber sur le sol humide de la forêt, tremblante. Ma gorge enflait sous l’émotion et je suffoquais. Cela sembla contrecarrer ses plans. Peut-être eut-il peur de m’avoir trop abîmé car il hésita, puis m’arracha sa veste et me lança un coup de pied avant de partir hâtivement, des insultes aux lèvres. Je m’immobilisais. Ou du moins, j’essayais. Je n’arrivais pas à contrôler les tremblements de mon corps. Je me recroquevillais sur moi-même et fermais les yeux du plus fort que je le pouvais. Il ne s’est rien passé. Il ne s’est rien passé. Il ne s’est rien passé…

Lorsque je décidais enfin de bouger, d’interminables minutes plus tard, ma respiration était redevenue normale. Mon corps était engourdi de froid et parcouru de fortes secousses. Comment cela avait-il pu se produire ? Et combien de temps étais-je restée immobile ? Mes jambes me portaient à peine et il me fallut m’y reprendre à plusieurs fois pour me lever. Je rentrais chez moi avec difficulté. Mes yeux me brûlaient. J’étais profondément choquée et horrifiée, mais une grande honte se mélangeait à ces sentiments. Lorsque j’arrivais à la maison, mon haut déchiré, mes amis en sortaient. Apparemment la soirée était finie et il n’y avait plus qu’eux. Ils semblaient m’avoir attendue. Quel soulagement ! Je me précipitais vers eux, mais Sandrine me lança un regard noir et me prit de court :
- Comment est ce que tu as pu faire ça ? Me demanda-t-elle avec dédain.
- De quoi tu parles ? Hoquetais-je.
- Ne fais pas l’innocente, on t’a vu sortir de la maison, avec ce garçon, et quand il est revenu, il se vantait qu’il t’avait « baisé » ! Et c’est quoi ce chemisier défait ! T’as même des feuilles mortes dans les cheveux !
Elle secoua la tête en me regardant d’un air dégoûté avant de continuer :
- Comment t’as pu tromper Christopher ? Un autre garçon, je pourrais comprendre, mais lui c’était notre ami ! Tu veux juste foutre la merde entre nous tous ?
- Le tromper ? Faillis-je m’étouffer, complètement désabusée. Mais, c’est lui, qui flirtait avec plein de filles !
- Ho ça va, fais pas ta jalouse, il t’a pas trahi, lui !
- Non, mais attends, c’est injuste, ce garçon vient d’abuser de moi et…
- Ben voyons ! Coupa-t-elle avec ironie. Comme c’est pratique !
J’hallucinais : elle ne me croyait pas ! Je me tournais vers Magali, le regard implorant, mais elle me dépassa la tête haute, sans m’adresser un mot, et rejoignit les garçons qui les attendaient plus loin. Christopher s’avança vers moi. Il m’écouterait, lui, au moins ! Je le forcerais à me croire ! Je lui attrapais le bras, mais il se dégagea avec force :
- Et il t’a payé combien, pour te sauter ? Me lança-t-il d’un ton sarcastique et plein de mépris, avant de me tourner définitivement le dos.
Il avait l’air à la fois furieux et consterné, mais rien de ce qu’il pouvait ressentir n’aurait pu égaler le désespoir qui venait de s’abattre sur mon cœur, comme une avalanche glacée réduisant tout sur son passage.
Joyeux anniversaire, Leïla, ironisa ma petite voix intérieure.

*

« Les illusions tombent l’une après l’autre, comme les écorces d’un fruit, et le fruit, c’est l’expérience. Sa saveur est amère. »
Nerval

*

Les jours qui suivirent furent très sombres. Si j’avais eu mes amis de mon côté, peut être serais-je parvenue à encaisser ce qui s’était produit, voir qui sait, à accepter. Mais seule et isolée, je ne faisais que ressasser l’évènement sans le comprendre tant il me paraissait irréel. Alors ça n’arrive pas qu’aux autres. Alors c’est ça, ressentir de la douleur. Finalement, tant qu’on ne l’a pas vécu, on ne peut pas comprendre.
Mon regard était vide et ma tête continuellement martelée par une migraine abominable à force de lutter chaque soir pour parvenir à m’endormir. Je finissais par y arriver, transpirante, au milieu de la nuit, terrassée par le sommeil.
Quelque part je m’étais crue protégée, je croyais que mes amis seraient là pour moi s’il m’arrivait un problème un jour. Et là, je me sentais plus seule que je ne l’avais jamais été, et malgré ce qui c’était passé je me sentais fautive.
Si mes amis m’avaient abandonnée, c’est que j’avais agis aussi salement qu’ils le prétendaient. Après tout j’avais suivit ce garçon délibérément dans la forêt. Je n’avais pas dis non, lorsqu’il m’avait embrassée. Alors oui, j’avais trompé Christopher, oui, j’avais agit comme une traînée et j’avais mérité d’être traitée ainsi.
Je ressentais une honte écrasante, mêlée à un sentiment d’injustice dont je n’arrivais pas bien à définir la provenance ni la raison d’être. Peut-être était-il là pour répondre à la sensation que j’avais d’avoir été tâché d’une encre indélébile et dépouillée de tout ce que j’étais.
Mais c’était ma faute !
Face à toutes ces réflexions contradictoires, je me sentie perdue.

Serais-je capable de redonner ma confiance et mon corps à un garçon un jour ? J’avais envie de vomir. Un hoquet de pleurs s’étouffa dans ma gorge. Non ! Ils étaient à moi, à moi seule, personne n’y toucherait plus !
Oh et puis, quelle importance… Ce garçon avait détruit le rapport le plus précieux que j’avais avec moi-même : mon intimité, mon respect vis-à-vis de mon corps, le peu d’estime que j’avais encore pour moi-même. Il était allé au cœur de ma personne, et parce qu’il l’avait simplement décidé, il l’avait anéanti. Je n’avais plus le droit à rien, ni même à rêver, encore moins à espérer une situation meilleure. Cela c’était pour les gens qui le méritaient. Les gens biens, les gens forts. Moi ?... De toute façon il n’y a plus rien à aimer pour personne chez moi, puisque tout à été détruit. Il me serait tellement plus simple de disparaître. De ne plus être, et ainsi d’effacer tout ce qui s’était produit.

Assise sur le rebord de ma fenêtre, je tentais d’imaginer ce qui se produirait si je sautais. J’essayais de ressentir mes os qui se briseraient au contact du sol, mon sang qui se déverserait à l’extérieur de moi, et la délivrance. Mais t’es trop lâche pour le faire.

Mon mal de tête était constant, et si fort que je dû rester à la maison deux semaines durant ; à mon grand soulagement. Je n’avais la force d’affronter personne. Inquiets car au courant de rien, mes parents décidèrent de me faire passer un IRM, sans résultat. Ces maux de tête, purement psychosomatiques, me suivirent pendant des années par la suite.

Il me fallut reprendre les cours.
Mes amies acceptèrent de me pardonner, mais refusèrent de reparler de cette histoire ni d’entendre mes explications. De toute façon qu’avais-je à leur dire ? C’était trop humiliant, trop douloureux à raconter, et puis j’étais en tors.
Christopher quant à lui, ne voulut plus rien savoir de moi. C’était peut-être mieux comme ça. J’avais mal agis, mais lui aussi. Quelque part, avec sa façon de me malmener, c’était lui qui m’avait poussé dans cette situation.
Et je n’avais pas besoin de quelqu’un capable de me traiter comme ça.

Comme si tout ça n’était pas suffisant, des rumeurs commencèrent à circuler sur mon compte. Moi qui pensais que ma fête aurait pu me faire remonter dans l’estime des personnes les plus en vues… Et bien non. Au collège, plus qu’à l’habitude, y’avait des groupes de jeunes qui se retournaient en pouffant sur mon passage, ou qui me regardaient avec dégoût. Une fois ou deux, on me balança même des pièces de centimes. Sur le coup je ne compris pas très bien, puis l’image de la prostituée s’imposa bientôt très clairement.
Quelques jours après ma rentrée en classe, une fille du groupe de Stacy m’interpella dans la cours :
- Hé, toi !
Elle m’appelait de loin, et pas mal de personnes se retournèrent sur son passage lorsqu’elle se dirigea vers moi, un sourire mesquin aux lèvres. Elle se planta devant moi et, d’une voie claire et forte afin que tout le monde puisse l’entendre, elle dit :
- C’est toi la fille qui s’est fait sauter par un mec à sa fête ?
Comme je ne répondis pas, paralysée, elle haussa le ton :
- Oh !! Tu me réponds quand je te parle !
En peu de temps, un grand cercle d’élèves attentifs et moqueurs se forma autour de nous. La tension était palpable. Je la regardais droit dans les yeux mais ne bronchais pas.
- Sale pute, va. Il paraît que tu te fais payer. A mon avis tu ne vaux pas grand-chose, fit-elle en tournant des talons, et elle alla rejoindre ses amis qui étaient hilares.
Je séchais les cours et rentrais immédiatement chez moi, me blottis dans un coin de ma chambre et me mis à pleurer. Ca m’arrivait rarement, de me replier sur moi-même et de m’abaisser à pleurer. Mais là, c’était plus que je pouvais en supporter.
Je dû prendre plusieurs comprimés pour calmer la douleur qui comprimait ma tête, ayant de toute façon que faire d’un éventuel surdosage et de ses conséquences.

J’ignore si les nouvelles se propageaient jusqu’à ses oreilles ou si mon mal être était si évident, quoi qu’il en soit le proviseur prit le temps de me convoquer afin d’essayer de comprendre ce qui se passait. Incapable de lui dire quoi que ce soit, je fus tout de même touchée. C’était la première personne qui me témoignait un peu d’intérêt et qui cherchais à savoir la vérité au lieu de me tourner le dos. Peut-être aurais-je du en parler, me dis-je quelques temps. Mais j’y renonçais, n’y voyant pas d’intérêt.
Quelques élèves parmi ceux qui m’insultaient furent renvoyés du collège pendant trois jours pour mauvaise tenue. Je ne savais qu’en penser, ça ne me faisait pas plaisir lorsque je me disais que c’était envers moi que viendraient les représailles.

Un soir peu de temps après, je me rendis à une fête organisée par des jeunes du collège avec Sandrine. J’avais soigné mon apparence, voulant être appréciée des personnes que je rencontrerais. Après que le père de mon amie nous ais déposées, nous pénétrâmes dans un appartement au cinquième étage d’un immeuble. La fête battait son plein, le salon était plongé dans la pénombre et des spots colorés éclairaient la piste de danse en rythme avec la musique. Il y avait du monde qui dansait, d’autres discutaient, des sièges avaient été installés sur le balcon et étaient occupés par une bande de jeunes. Je scrutais la scène pour voir si je reconnaissais des amis.
C’est alors que je le vis. Il était au balcon et rigolait avec trois copains à lui. Mon sang ne fit qu’un tour dans mes veines. J’agrippais la manche de Sandrine, qui n’avait rien vu et semblait grisée par la soirée.
- Qu’est ce qu’il y a ? Viens, on va déposer nos manteaux et nos sacs.
- Sandrine je ne veux pas rester ici. Il est là… balbutiais-je.
Je la suivais à la suite d’une jeune fille blonde que je ne connaissais pas jusqu’à une chambre, encombrée de manteaux.
- Qu’est ce que tu racontes, on vient d’arriver ! Qui ça, « il » ?
- Mais tu sais bien…
Je surpris la fille blonde qui me regardait de travers. Un couple surgit dans la chambre, nous bouscula en riant, puis une fille appela Sandrine de l’autre bout du couloir pour la saluer. Je la suivis, essayant de ne pas rester seule et de passer inaperçue. Au balcon, je vis la blonde se pencher vers ce garçon qui me faisait tant horreur et lui parler à l’oreille. Il tourna brusquement la tête dans notre direction et je sentis une sueur glacée me couvrir la nuque. Il parla un moment avec ses amis, ils me regardèrent, la blonde et un garçon rigolèrent. Il se leva, entra dans la pièce et s’avança vers moi. Sandrine ne remarquait rien, elle discutait gaiement avec son amie. J’avais l’impression d’être dans un de ces cauchemars où tout va au ralenti. Mon cœur battais à tout rompre, je me sentais au bord de l’évanouissement. Il était face à moi. Il m’attrapa le bras :
- Hé ! Pourquoi t’as peur ? J’vais pas te faire de mal, c’est bon ! » Dit-il avec un mélange d’amusement cruel et de mépris.
Je ressentais de la terreur, du dégoût et de l’injustice. Je ne pu répondre ; ma voix se brisa dans ma gorge. Je secouais la tête et reculais, cherchant à me dégager de son étreinte. Brusquement je tournais des talons. Ne sachant où aller, je pris le couloir et me retrouvais à nouveau dans la chambre. Je m’adossais à la porte pour reprendre mon souffle et restais ainsi quelques minutes afin de retrouver mon calme.
J’entendais des bruits à la fenêtre. Je m’approchais pour voir si j’avais involontairement fait du remue-ménage dans la fête. Je tirais discrètement le rideau. Il donnait sur le balcon et j’eu immédiatement un mouvement de recul en voyant le groupe de jeunes discutant et riant ensembles.
- …Non, tu as vu sa tête comme moi. Elle me craint. Je peux en faire ce que je veux.
- Sérieusement, tu vas finir par avoir des emmerdes ! Dit quelqu’un.
- Laisse-le faire, c’est plutôt marrant ! En répondit un autre.
- Ok les gars je vais aller la voir et l’inviter à sortir avec moi mercredi soir pour qu’on s’explique !
- Tu comptes lui faire quoi ? Fais gaffe, quand même…
- Ne t’en fais pas ! Gloussa-t-il. Je compte juste lui poser un lapin.
J’entendis des rires, un bruit de canette qu’on froisse, et des chaises en plastique racler sur le sol.
Je pris mon manteau, mon sac, et sorti en trombe de l’appartement. Etrangement, je ne me souviens pas de ce qui se passa ensuite. Je n’ai aucun souvenir de la nuit, du vent froid sur mon visage, de mes pas, ni de la façon dont je rentrais chez moi et me couchais. Je me rappelle simplement le questionnement vain de Sandrine le lendemain au téléphone.


Quelques semaines plus tard, une lettre arriva pour moi, venant de l’étranger.
- Je l’ai posée sur ton bureau, me fit ma mère.
Je me ruais dans ma chambre. Il m’avait enfin écrit ! Je déchirais l’enveloppe tamponnée en provenance du Mali et saisis l’épaisse lettre qu’elle contenait. Noah… Il ne m’avait pas oubliée.
C’était mon meilleur ami depuis la quatrième. Cette année là, on était tous partis vivre au Mali suite au boulot de mon père. Ca avait été une année de paix, cool et tranquille sous le soleil africain. J’avais même eu un petit ami gentil cette année là, bien qu’il m’ait plaquée pour une autre après mon départ du pays.
Noah, c’était un métis malien. Très grand et imposant, il était bagarreur et savait se faire respecter. Il avait un style américanisé avec ses larges débardeurs de basket, ses grosses chaussures au bout de ses baggys et sa chaîne autour du cou.
On s’entendait super bien et on avait essayé de garder le contact, mais la correspondance entre l’Afrique et la France était lente et difficile. Je dépliais avec soin sa lettre de trois pages et la lue avec bonheur. Il allait bien, il faisait toujours trop chaud au Mali et je lui manquais. Il me proposait de venir passer l’été prochain chez lui dans son pied à terre à la campagne près de La Rochelle. Je bondis de joie et demandais immédiatement à mes parents leur accord.
- On verra !
Néanmoins mon moral avait nettement remonté.

Ce qui ne dura pas plus de deux jours lorsque je me fis envoyer des coups de pieds dans le dos par Stacy en descendant les escaliers, à la sortie des cours. D’ailleurs je n’en avais même pas compris la raison. Peut-être les fameuses représailles ? Toujours est-il qu’elle était là, quatre marches plus haut, à m’insulter en me donnant des coups avec le plat tout crade de sa chaussure, encouragée par ses copines. Qu’est ce qu’il fallait que je fasse ? Que je me retourne, que je tire sur sa jambe levée pour qu’elle se pète la figure dans les escaliers et que je me marre ? Puis je me serais faite tabasser par ses copines, virer du lycée par le provo et priver de sorties à vie par mes parents dans l’estime desquels j’aurais descendu. Non. Espèce de lâche et de bonne à rien. Tu la regardes en silence, comme d’hab. Puis tu continues ta route la tête haute et le regard fier.

Par chance, ma vie à la maison avec ma famille était heureuse. Je me demande bien ce que je serais devenue dans le cas contraire. Je serais peut-être passée dans le journal à la page des décès par suicide d’adolescent complexés. Au lieu de cela je jouais sur nos consoles vidéo avec Djamila et me défoulais sur les jeux de combats. Mes parents m’en avaient offert deux nouveaux à noël, que nous avions inauguré avec une joie partagée. Nous regardions également Aissa jouer au jeu d’horreur et de zombies qu’il avait reçu en frissonnant autant de peur que de plaisir.
Si seulement j’avais un fusil à pompe comme le héros du jeu, juste un tout petit ! J’irais faire des gros trous dans la cervelle de Stacy Fanmer.
Lorsqu’un de ses copains m’avait, en tirant violement sur mon sac à dos, projetée à l’autre bout du couloir, me faisant traverser les portes de la cage d’escalier et m’étaler de tout mon long au milieu des autres élèves, j’aurais alors pu me relever, tirer mon arme de mon sac et BAM ! Je lui aurais créé un deuxième nombril juste au dessus de l’ancien. Et dans la presse, on aurait pû lire : « encore une victime du ravage des jeux vidéos ».

Non en réalité ce que j’aurais vraiment aimé c’est savoir me battre avec mes poings. Comme Buffy lorsqu’elle lattait les vampires. Je pratiquais les arts martiaux avec mon frère, mais jusque là ça ne m’avait pas servit. Parce que déjà pour se battre il fallait avoir du courage.

Du courage, j’avais essayé d’en avoir, lorsqu’une copine de Stacy était venue me voir en prétendant qu’un de ses amis voulait sortir avec moi, mais qu’il était trop timide pour me le demander lui-même et qu’il fallait que je fasse le premier pas. Quelle chance, m’étais-je dis naïvement. Si je sortais avec quelqu’un comme lui, peut-être que ça allait rétablir ma réputation ! Je m’étais alors lancée, j’étais venue jusqu’à lui. Il semblait m’attendre, entouré de ses copains.
- Salut. Est-ce que je peux te parler ?
- Bien sûr ! Vas-y !
- En privé, si c’est possible…
- Bah, je n’ai rien à cacher à mes potes, hein les gars ?
Acquiescement et ricanement. Tout le monde se tut et attendit. Oserais-je aller jusqu’au bout ?
- Et bien… En fait j’aurais aimé savoir si ça te dirait d’aller au cinéma avec moi demain soir ?
- Avec toi ? Tu veux dire, en tête à tête ?
Un de ses amis éclata de rire.
- Heu… Oui.
- Tu plaisantes j’espère ? Qu’est ce qui pourrait bien me donner envie de sortir avec toi ?
Hilarité générale.
- C’est pas grave, marmonnais-je, avant de m’éloigner rapidement à grand pas, blanche comme un linge, mon courage s’étant subitement volatilisé.

En fait ça devait être inné : y’avait des gens qui naissaient supérieurs et écrasaient tout le monde, et d’autres qui naissaient inférieurs et qui se faisaient écraser. Ce n’était pas possible autrement.

Que me restait-il, en définitive ? De prétendues amies jamais là quand j’avais besoin d’elles, autant hypocrites entre elles qu’avec moi. Je les avais aimées, oui, aussi fort que possible ! Et pourtant à quoi cela avait-il rimé ? Est-ce que ça signifiait encore quelque chose à leurs yeux aujourd’hui ? Elles étaient toujours là à se critiquer et à se rabaisser mutuellement. Faisant de même pour moi derrière mon dos, j’imagine. Et Magali piquant nos affaires. Et Sandrine nous mentant tout le temps.
De toute façon ma fierté m’interdisait de me plaindre à qui que ce soit. On ne parlait jamais de nos problèmes. C’étaient des sujets tabous. Comme si prétendre qu’ils n’existaient pas allait les alléger.
Intéressante, cette vie, décidemment.
Des rapports profonds et sincères pouvaient-ils exister entre les gens, dans ce monde ? Serait-il possible de se parler sans obstacle, de s’ouvrir entièrement et sans conséquences ? Il semblerait que non.
Finalement, il ne fallait rien attendre du monde, rien attendre de personne. Ainsi on n’était jamais déçu. Les espoirs qui nous venaient parfois n’étaient que des épreuves visant à nous endurcir lorsque l’on se rendait compte qu’ils étaient illusoires.
Le but de la vie était peut-être de réussir à passer au dessus des émotions et à ne plus rien ressentir, afin de se préparer à la mort.
Si c’était le cas, j’étais sur la bonne voie.
S’en suivirent une sorte de vide émotionnel et un dégoût de l’humanité qui me fit perdre huit kilos et redoubler ma classe de troisième.

© Conselia 2009

Comment
Faire Editer
Mon Livre