Pendant que Napoléon vivait "dangereusement" sa première journée de vacances, trois jeunes, logeant dans le même hôtel que lui, allaient se souvenir longtemps de la leur…
Des coups de klaxon répétés réveillèrent Laurent et Anne-Marie. Laurent était venu le premier aux Antilles pour effectuer son service militaire. Puis, devenu amoureux de ces îles, il était retourné en métropole pour régler ses affaires avec la ferme intention de revenir le plus rapidement possible. Dans son enthousiasme il avait entraîné Anne-Marie, une amie d’enfance. Au début ils louaient une chambre, mais, sous les tropiques, leurs économies avaient fondu comme neige au soleil. Heureusement, le patron de l’établissement, avec qui ils avaient sympathisé, leur avait offert de planter leur tente à la gauche du bâtiment.
– Debout là-dedans ! cria Didier, un métropolitain qui, comme eux, était venu chercher aventure sous les cocotiers. Bande de fainéants, vous n’avez pas honte d'être encore au lit par une journée pareille !
– Mais quelle heure est-il ? demanda Laurent d’une voix endormie.
– Huit heures, et il y a déjà des vagues énormes à la plage du Moule, ce qui laisse présager une magnifique journée de surf. On va s’éclater !
– T'es fou ! Nous réveiller à huit heures, c’est samedi aujourd’hui.
– Debout ! Insista Didier en secouant le lit de camp d’Anne-Marie.
– Fait chier ce mec ! Ronchonna-t-elle. Au lieu de jacasser, vous feriez mieux de préparer le café. Vous m’appellerez quand tout sera prêt, et n’oubliez pas le lait, surtout. Elle s’étira langoureusement tout en ramenant le drap sur son visage.
Laurent se leva, enfila son jean, son tee-shirt et sortit de la tente. La lumière vive du soleil, déjà haut à cette heure, le fit cligner des yeux. Il écarta les bras et respira une grande bouffée d’air chargé d’iode. Situé sur un morne planté de cocotiers et de flamboyants centenaires, l’hôtel surplombait la mer. À quelques encablures, on pouvait observer un joli petit îlot verdoyant d’où émergeait un phare.
Didier toujours aussi pressé était déjà en train de servir le café.
– Au jus... ! cria-t-il à Laurent, pendant que ce dernier donnait à manger à Chopin, son perroquet qui nichait dans les branches d’un énorme caoutchouc. Et n’oublie pas de secouer Anne- Marie, sinon dans deux heures on est encore là.
– La ferme ! lança la jeune fille en sortant de la tente.
Elle eut juste le temps de tremper les lèvres dans son café brûlant que Didier avait déjà mis le moteur de la Renault en route et jouait avec l’accélérateur pour manifester son impatience.
Trente-cinq minutes plus tard, ils arrivèrent à la plage du Moule, un des rares sites en Guadeloupe, où l’on peut trouver des vagues assez fortes pour surfer. Deux minutes après avoir garé la voiture sur le petit parking, les deux garçons étaient déjà en maillot et, leur planche sous le bras, fonçaient en courant vers la mer. Didier était aussi petit et trapu que Laurent était grand et mince ; deux bons copains. Anne-Marie jeta un œil sur sa montre, 9h45… personne aux alentours. Elle allait pouvoir choisir le meilleur emplacement. Elle prit sa serviette, ses lunettes de soleil et une huile de protection, car aux Antilles on a vite fait de prendre la couleur d’une langouste cuite. Elle hésita à emporter le dernier San Antonio amené pour la circonstance. Et puis non ! Je verrai plus tard. Pour l’instant bronzage relax pendant que le soleil ne tape pas trop fort. Elle se dirigea vers un rocher plat proche d’un trou d’eau. Les garçons étaient déjà loin du bord attendant la super vague qui ne se briserait pas trop vite et leur permettrait de tenir debout sur leur planche, dix ou quinze secondes comme des conquérants sur leur destrier.
Arrivée sur le caillou de son choix, la ravissante brunette étala sa serviette, ôta son tee-shirt qui dévoila sa généreuse poitrine et s'allongea. Bon ! Par quel côté vais-je commencer ?
L'air, chargé d’embruns, tempérait l’ardeur des rayons du soleil qui tentaient de pénétrer sa chair tendre. Une vague, plus forte que les autres, frappa les rochers. De fines gouttelettes se posèrent sur son corps comme la rosée sur une fleur au lever du jour. Un doux frisson l’enveloppa et fit se dresser fièrement ses tétons, lui procurant un plaisir divin, digne des plus savantes caresses. Il faisait bon, une chaleur supportable grâce à l’alizé, ce petit vent régulier venu du large et transportant avec lui mille histoires de navigateurs solitaires à la recherche de sirènes capables d’assouvir leurs fantasmes. Rêveuse, elle se laissa emporter pour une aventure qui allait certainement l’entraîner vers les paradis des mers du Sud dont elle rêvait en secret.
Au large, Didier et Laurent, assis sur leur planche, surveillaient l'horizon. Parfois, ils devaient patienter cinq, dix minutes. Alors, ils discutaient de choses et d'autres. Didier rêvait de vacances à Hawaii, paradis des surfeurs, et Laurent, de plongée sous-marine en Nouvelle-Calédonie. Au loin, une vague énorme était en formation. Ils se couchèrent sur leur planche et se mirent à pagayer avec leurs mains pour la rejoindre. Elle était à souhait bien ronde. Ils se sentirent soulevés. Arrivés au sommet, ils firent demi-tour et pagayèrent à nouveau afin de prendre la vitesse nécessaire pour bien se placer, et hop ! Ils furent debout presque en même temps. Virage à gauche, virage à droite, à gauche, à droite… et quinze longues secondes plus tard, plongeons volontaires et hurlements de satisfaction et de joie.
Les cris des garçons firent sursauter Anne-Marie et l’arrachèrent des bras d’un bouillant corsaire qui avait entièrement recouvert son corps de pierres précieuses retirées, pour elle, de l’épave d’un galion espagnol. Les idiots ! pensa-t-elle, déçue d’avoir été privée, à la fois, de la fin de son rêve, de son trésor, et du brûlant regard de son héros aux orbites enchâssées de deux énormes rubis. Tout ce bruit pour quelques secondes de victoire !
Toute la journée ils allaient être confrontés aux éléments, et à chaque fois, pousseraient les mêmes cris de joie ou les mêmes injures lorsqu’ils tomberaient trop tôt.
Elle se retourna afin de faire bronzer le dos et plus important, les fesses. Deux demi-lunes fermes et rebondies, à la peau d’un velouté de pêche, séparées par un minuscule bout de tissu qu’elle avait pris soin de rétrécir au maximum.
Placée comme elle l’était, elle se trouvait juste au bord du trou. Elle laissa pendre ses bras le long du caillou et trempa ses mains dans l’eau cristalline qui avait à peu près la même température que celle qui remplissait chaque soir sa baignoire. De nombreux petits poissons curieux s’approchèrent de ses doigts. Il y en avait des jaunes avec une tâche sur la queue, on aurait dit des papillons ; d’autres avec des raies blanches et noires placées comme des galons, d’où leur surnom de "sergent-major". Aïe ! Une "demoiselle" d’environ cinq centimètres, toute bleue, un peu plus téméraire que les autres venait de lui mordiller l’index. Morsure sans gravité compte tenu de la taille du poisson. Anne-Marie avait juste été surprise. Elle décida de faire trempette. Assise au bord du trou, elle se laissa glisser dans l’eau tiède. Seuls émergeaient ses seins semblables à deux îles tentatrices sur lesquels
les n’importe quel Robinson aurait souhaité faire naufrage. Les quelques mouvements qu’elle effectua la firent dériver vers le bord du bassin. Elle se redressa et posa un pied sur quelque chose qui lui fit une sensation bizarre. Elle eut un mouvement de recul, mais la curiosité étant la plus forte, se risqua de tâter à nouveau le fond. Il lui sembla qu'il s'agissait d'un tas de chiffons. Elle approcha la tête de la surface et crut apercevoir, par transparence, un long paquet entouré d'un linge aux couleurs vives. Intriguée, elle plongea la main, attrapa un bout de "la chose" pour l’amener vers la surface. Il y eut une résistance, le paquet était lourd. Peut-être un trésor, pensa-t-elle en souriant. Bien décidée à voir de quoi il s'agissait, elle l’empoigna à deux mains et tira aussi fort qu'elle le put. Un tissu rouge imprimé de fleurs blanches enveloppait le mystérieux colis. Mains
crispées, bouche béante, Anne-Marie resta pétrifiée. Au bout d’un certain temps elle réussit à lâcher prise, bascula en arrière, laissa échapper un cri de frayeur, bondit hors du trou et, affolée, tenta d’alerter les garçons. Elle eut beau gesticuler, ils ne la virent pas, trop occupés qu’ils étaient à scruter le large.
– Laurent ! Didier ! Didier ! Laurent !
Le bruit des vagues qui se brisaient sur les cailloux et la distance qui les séparait, empêchaient ses amis d’entendre ses hurlements. Anne-Marie était au bord de la crise de nerfs.
Elle avança le pied pour les rejoindre à la nage mais le contact du liquide lui rappela le trou. Non, il ne faut pas ! Dans l’état où je suis, je vais couler avant de les avoir rejoints…
Elle regarda en direction du parking, espérant de l’aide, mais il n’y avait personne. La voiture… Mais oui bien sûr ! Elle courut en direction du véhicule, s’assit au volant, actionna le klaxon avec insistance… mais sans succès, les garçons étaient dans leur monde. Elle pensa aller au village, mais se ravisa. Jamais elle n’arriverait à conduire dans un tel état d’affolement. Tout son corps tremblait. Des frissons la parcouraient, des gouttes de sueur coulaient le long de son échine, elle avait envie de hurler, de vomir, elle s’affala sur le volant et se mit à pleurer.
Au large, Laurent et Didier attendaient une vague énorme, encore plus grosse que la précédente.
– La voilà ! hurla Didier. Prépare-toi, elle est ronde à souhait, il ne faut surtout pas la rater.
Assis sur leur planche, ils gesticulaient comme le font les toréadors pour exciter le taureau et le forcer à charger. Olé ! Ils s’élevèrent et prirent de la vitesse, slalomant à qui mieux-mieux en direction du bord. Avant de repartir à la conquête de la suivante, Laurent jeta un œil en direction d’Anne-Marie pour lui faire un signe amical. C’est alors qu’il vit les phares de la voiture allumés et perçut le son ininterrompu de l'avertisseur. Intrigué, il se retourna vers Didier qui était déjà à une vingtaine de mètres de lui en direction du large.
– Didier ! Didier !
Ce dernier se retourna et vit que son ami lui faisait signe de revenir.
– T’es pas fou ! Regarde celle qui arrive.
Laurent nagea vers la plage, jeta sa planche sur le sable et courut vers la voiture. Le klaxon bloqué, la portière ouverte. Que se passait-il ?
Sur sa planche, Didier pensait surtout aux vagues qui grossissaient de minute en minute. Il ne comprenait pas pourquoi Laurent paraissait affolé. Qu’avait-il vu pour courir ainsi ? La réaction de son ami l’intrigua. À contrecœur il se dirigea, à son tour, vers la rive.
Arrivé à la voiture, Laurent eut un soupir de soulagement en découvrant son amie.
– Tu m’as fait peur, idiote !
Anne-Marie ne broncha pas.
– Arrête d'en rajouter ! dit-il en lui prenant l’épaule.
Elle se redressa si promptement qu’il fit un bond en arrière. La surprise passée, il pensa qu’elle leur faisait une farce parce qu’elle en avait marre d’être seule ou qu’elle avait faim.
– C'est pas malin ! lança-t-il, fâché.
– C’est pas fini vos conneries ! hurla Didier qui à son tour avait rejoint la plage. Et puis éteignez les phares, vous allez foutre la batterie à plat ! Encore une histoire de nana… Et pendant ce temps j’ai dû louper au moins trois vagues.
– Alors ! Qu’est-ce que tu veux ? demanda Laurent d’un ton sec.
C’est alors qu’il remarqua les grands yeux bleus écarquillés et larmoyants de son amie. Il la prit par les épaules.
– Anne-Marie… Parle-moi ! Qu’y a-t-il ? Je croyais que tu plaisantais… Réponds-moi ! Où as- tu mal ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Parle, parle ! Cria-t-il en la secouant.
Deux larmes coulèrent sur les joues de la jeune fille.
– Didier ! Vite ! hurla-t-il.
Ce dernier, ignorant ce qui se passait, s’était assis sur la serviette d’Anne-Marie restée près du trou. Il eut envie de faire une réflexion désagréable mais le ton autoritaire de Laurent l’inquiéta. Il se leva et les rejoignit rapidement.
– Merde ! Échappa-t-il en voyant la tête de son amie. Puis regardant Laurent… Elle est malade ? Elle s’est fait mal ?
– J’en sais foutre rien ! Je l’ai trouvée comme ça, couchée sur le volant et pas moyen de la faire parler. À première vue elle n’a pas l’air de s’être blessée.
– Elle est certainement malade, reprit Didier. Allez monte, on va l’emmener chez le toubib.
Entendant cela, la jeune fille s’accrocha au volant et balança la tête de droite à gauche.
– Alors quoi ? Continua Didier. Pas blessée… pas malade… T’as fait un cauchemar ?
Anne-Marie se redressa. Elle ne pleurait plus, mais de gros sanglots soulevaient sa poitrine. Les deux garçons se regardèrent d’un air interrogateur, par-dessus le toit de la voiture, et se firent un signe d’impuissance.
Didier se pencha à nouveau à l'intérieur, prit sa serviette posée sur la banquette arrière, sortit une bouteille d’eau de la glacière, arrosa copieusement le tissu et le posa délicatement sur le visage de sa copine. Après plusieurs opérations de ce genre elle reprit quelques couleurs et ne sanglotait plus. Seul un petit tremblement agitait encore ses lèvres.
– Tu peux parler ? demanda Laurent.
Un "ouiii" timide s’échappa de sa bouche.
– Alors, pas blessée, pas malade, pas violée, pas battue, pas... pas... Alors quoi ? Questionna Didier d’un ton impatient.
– Là-bas… Là-bas ! Elle montra sa serviette du doigt. Là- bas, dans le trou. En y repensant, sa gorge se noua à nouveau et les larmes lui revinrent aux yeux.
– Qu’est-ce qu’il y a ? Viens nous faire voir !
Non... non ! fit-elle de la tête.
Qu’est-ce qui a bien pu l’effrayer ainsi ? pensa Didier en se dirigeant vers le trou, suivi de Laurent. Une fois sur place, ils regardèrent un peu partout, mais rien n’attira leur regard. Laurent se retourna en direction de la voiture et écarta les
bras en signe d’incompréhension.
– Dans l’eau ! Au fond ! Réussit-elle à crier.
– C’est dangereux ? reprit Didier d’un air inquiet.
– Non, c’est affreux !
– Le monstre du Loch Ness… plaisanta-t-il pour se donner du courage. Ce serait quand même plus rassurant si elle nous disait ce que nous sommes censés trouver, rajouta Didier en se mettant timidement à l'eau.
– Attends ! Je vais lui demander, fit Laurent en s’éloignant.
– Hé là, oh ! cria Didier en sautant hors du trou. Je vais pas rester seul là-dedans.
Anne-Marie, un peu remise de ses émotions s’avança à leur rencontre.
– Alors, ça va mieux ? demanda Laurent en la prenant par la taille. Tu peux nous en dire plus ?
Elle s’assit et raconta...
– Çà, alors ! Je comprends que tu aies paniqué. Maintenant il faut prévenir les gendarmes.
– Tu crois pas, Didier, qu’on devrait vérifier ? J'ai peut-être mal vu.
– Moi, ta parole me suffit !
– Moi, je crois qu’on devrait regarder, insista Laurent. On aurait vraiment l’air idiot si Anne- Marie s'était trompée et qu’on fasse venir les gendarmes pour rien.
– Dis plutôt, Laurent, que comme moi c’est la curiosité qui te pousse.
Les deux garçons se mirent à l'eau tandis que leur amie restait un peu à l’écart. Ils avançaient prudemment, tâtant le fond du bout du pied.
– On a l’air fin ! Pouffa Didier. Ah ! Je crois que j'ai marché sur quelque chose.
– Moi aussi... Regarde ! le tissu décrit par Anne-Marie. Bon ! Qu’est-ce qu’on fait ?
– On prend chacun un bout, et à trois, on tire ! Et tire fort, il paraît que c’est lourd. Maintenant qu’on y est, on va pas se dégonfler, c’est quand même pas mission impossible. Un… deux... t’es prêt ? Trois ! Elle s’était pas trompée, fit Didier qui avait aussitôt tout relâché. Tu as vu ?
– Il aurait fallu que tu m’en laisses le temps !
– Tu avais bien vu, Anne-Marie, il ne nous reste plus qu’à prévenir les gendarmes !
Dix minutes plus tard, ils étaient devant le brigadier et faisaient leur déposition.
– Vous n’avez touché à rien, j’espère ?
– Oh ! Non, brigadier. Nous avons tellement eu la frousse.
– Bon ! Allons-y. On vous suit avec notre véhicule.
De retour sur les lieux...
– C’est là-bas ! S’écrièrent en chœur les trois jeunes en pointant du doigt le trou à côté de la serviette.
– Bien, suivez-moi !
– Oh ! Non.
Le gendarme eut un petit sourire et tapota la joue d’Anne-Marie.
– O.K. ! Mais restez là. On aura certainement besoin de vous.
– Et bien, quelle fin de semaine, fit Didier. Et en plus, pour me narguer, les vagues n’ont jamais été aussi belles. Quelle poisse, tu pouvais pas aller bronzer ailleurs !
Anne-Marie le regarda en souriant. Elle ne lui en voulait pas, comprenant qu’il disait cela pour plaisanter et détendre l’atmosphère.
Deux gendarmes se mirent à l’eau…
De grands cheveux blonds ornaient un visage aux lignes parfaites. La morte n’avait certainement pas plus d’une vingtaine d’années.
– Si c’est pas malheureux ! Si jeune et si jolie ! Laissa échapper le plus gradé des trois gendarmes tout en examinant le visage de la noyée. Cela a dû arriver en fin de nuit. À mon avis, il n’y a pas plus de sept à huit heures qu’elle est dans l’eau.
Elle était vêtue d’une longue robe rouge à fleurs, genre robe de soirée en tissu paréo comme on en porte dans les îles du Pacifique.
– En tout cas, elle n’était pas habillée pour venir à la plage, fit remarquer un de ses collègues. Regardez, elle a encore ses chaussures à talons. Tout en disant cela, il souleva légèrement la robe.
– Chef, les chevilles !
– Oh ! Merde.
Une chaîne entourait les chevilles de la morte. Il releva la robe jusqu’aux genoux ; la chaîne continuait à monter. Il découvrit les cuisses, même chose. Par pudeur il abaissa l’étoffe, et par-dessus, d’une main hésitante, palpa les hanches, le ventre, la poitrine... La jeune fille était saucissonnée des pieds à la tête.
– Voilà pourquoi elle était si lourde ! On est au moins certain qu'il ne s'agit ni d'un accident, ni d'un suicide. Restez ici ! ordonna le chef tout en se dirigeant vers le véhicule de gendarmerie.
– Alors ? Questionna Anne-Marie quand le brigadier passa à côté d’elle.
– C’est un meurtre, un sale meurtre !
Comme s’il pouvait en être autrement d’un meurtre, pensa-t-il.
– Allô ! Allô ! Pointe-à-Pitre… ici le brigadier Antoine de la gendarmerie du Moule. Nous avons une curieuse affaire sur les bras. Il expliqua la situation à Mario, un ami de longue date.
– Ne quitte pas ! fit Mario. J’essaie d’avoir le "colon".
– Ouais… ouais ! J’attends.
Il tourna la tête. Les trois jeunes l’avaient rejoint. Il dévisagea Anne-Marie : elle devait avoir une vingtaine d’années, jolie et aussi brune que la morte était blonde. Ses yeux s’embuèrent… vingt ans, c’était l’âge de sa fille.
– Allô ! Ici Mario, tu me reçois Antoine ?
– Cinq sur cinq ! Alors qu’est-ce qu’on fait ?
– Je ne sais pas, mais ça bouge en haut lieu. Il paraît que, tôt ce matin, le commissariat central de police de Pointe-à-Pitre aurait prévenu toutes les brigades suite à un coup de téléphone anonyme qui signalait la disparition d’une jeune fille correspondant à ton cadavre, enfin… à la morte !
– Toutes les brigades, sauf la nôtre ! répliqua le brigadier en colère. Parfois on a l’impression que le Moule c’est de l’autre côté de la terre.
– Calme-toi ! Ça n’aurait rien changé. Je te rappelle dès que j'ai du nouveau.
– O.K. ! O.K. ! Mais ne traîne pas trop, il commence à y avoir pas mal de curieux. Montez les jeunes !
– Oui, brigadier.
– Alors ! Noms ? Prénoms ? Adresses ? Vous me jurez que tout s’est bien passé comme vous me l’avez dit.
– Oui, brigadier.
– Bon, rentrez chez vous. Si j’ai besoin de plus d’informations, je sais où vous trouver.
Quelques minutes plus tard, Anne-Marie, Laurent et Didier quittèrent le lieu du drame avec un soupir de soulagement. Ce fut le seul bruit qu’on entendit dans la voiture durant leur retour à l’hôtel. À peine arrivée, la jeune fille se précipita sous la tente, se jeta sur le lit et se mit à pleurer pendant que les deux garçons s’affalaient sur le gazon sans dire un mot, face contre terre.
*
– Allô ! Allô ! Brigade de Pointe-à-Pitre à brigade du Moule...
– Alors, vous foutez quoi là-haut ? Le brigadier Antoine.
Il n’était pas dans son habitude de se mettre en colère, mais voilà deux heures qu’il attendait un ordre. Il y avait maintenant une centaine de curieux, dont de nombreux enfants, amassés sur les cailloux, posant des questions et réclamant de voir le corps afin de savoir s’il ne s’agissait pas d’un membre de leur famille ou d'une connaissance. Les gendarmes n’étaient que quatre et dans peu de temps ils ne pourraient plus les contenir. Peut-être y avait-il des indices. Que retrouverait- on lorsque cette marée humaine serait passée ? Et c’est encore lui, Antoine, qui se ferait engueuler.
– Allô ! Allô ! Ici Mario. Tu me reçois ?
– Oui... fit Antoine d’une voix lasse.
– Un hélico ne devrait pas tarder à arriver avec, à son bord, le commissaire principal de la police de Pointe-à-Pitre. Je te laisse et…
– Un flic ! s'exclama Antoine. Ça n'est pas leur juridiction. C'est quoi ce merdier, pourquoi ça reste pas chez nous ?
Sa question resta sans réponse, car Mario avait déjà coupé la liaison. Un bruit stoppa net ses pensées : c’était l’hélico qui venait de se poser. Les quelques hommes qui en descendirent firent reculer la foule toujours plus nombreuse.
*
L’homme se présenta.
– Commissaire Prévost. C’est moi qui suis chargé de cette affaire. Vous avez retrouvé son sac avec ses papiers d’identité ?
– Moi, je suis le brigadier Antoine, répliqua le gendarme visiblement vexé par l’air supérieur que semblait se donner le commissaire – Il se mordit la langue pour ne pas demander les pourquoi et comment qui faisaient que l’enquête lui était retirée, ne voulant pas raviver l’éternelle rivalité police/gendarmerie. Et puis, il avait comme un pressentiment que ce cadavre était malsain – Nous avons effectivement retrouvé un sac près du corps, mais comment le saviez-vous ? Il est quand même pas courant que l'assassin laisse son sac à la victime, surtout quand il est bourré de pognon.
– Assassin… Si c'est la personne que je crois, vous n'y êtes pas du tout brigadier, mais nous discuterons de cela plus tard. Donnez-moi ce foutu sac ! ordonna Prévost d'un ton sec qui traduisait son impatience.
Les mains tremblantes, il en examina le contenu. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage. Il resta un long moment perplexe avant de refermer le sac et de laisser échapper…
– Alors... c’était bien vrai !
– Ça va pas commissaire ? questionna le brigadier inquiet de sa réaction.
Il y eut un long silence avant que le commissaire réponde.
– Je la connaissais. Ses parents sont des amis intimes. Je ne comprends pas... je ne comprends pas. Je voudrais la voir.
– Suivez-moi, nous l’avons déposée dans la camionnette, à l’abri des curieux.
Le brigadier pénétra dans le véhicule, suivi du commissaire. À la vue du corps, Prévost s’assit. Son visage était de la même couleur que celui de la morte. Antoine insista…
– Vous êtes certain que tout va bien ?
Le commissaire saisit le bras du cadavre et l’examina longuement.
– Vous voyez ces piqûres, brigadier… ça veut dire : mort par overdose. Ça correspond à l’appel anonyme, c’est donc bien... un suicide.
– Un suicide ! S’esclaffa Antoine. Vous n’êtes pas sérieux ?
– Vous avez bien entendu, c’est un suicide. Mais cela ne vous regarde plus, c’est mon affaire, dit il en appuyant sur "mon". Une affaire triste mais banale, rajouta-t-il en tapant sur l’épaule du brigadier qui était complètement paralysé par ce qu’il venait d’entendre. Embarquez le corps dans l’hélico ! ordonna-t-il à ses collègues. Quant à vous, brigadier, vous pouvez rentrer chez vous, affaire classée. Juste deux ou trois petits détails à régler et ce sera terminé.
Le brigadier dévisagea le commissaire, cher- chant à comprendre, pensant qu’à tout moment il allait rajouter quelque chose, dire qu’il plaisantait, que c’était le choc, qu’il n’était pas dans son état normal, que l’enquête ne faisait que commencer.
– Remettez-vous brigadier, fit Prévost en se dirigeant vers l’hélico. Affaire réglée, je vous dis.
– Attendez ! J’ai le nom et l’adresse des trois jeunes qui ont découvert le corps. Je vous les donne afin que vous puissiez les interroger.
Le commissaire ne se retourna pas. Il se contenta de balancer son bras par-dessus son épaule en criant : "Inutile ! Et si vous les voyez, dites-leur qu’ils peuvent dormir tranquilles".
Il se baissa pour éviter les pales qui commençaient à tourner, pénétra dans l’engin puis, pendant que l’hélico décollait, cria au brigadier qui ne s'était toujours pas remis de sa réponse…
– Bon week-end et merci pour votre aide !