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Michael Penn

Vacances en Eaux Troubles
un texte de :

Pendant que Napoléon vivait "dangereusement" sa première journée de vacances, trois jeunes, logeant dans le même hôtel que lui, allaient se souvenir longtemps de la leur…

Des coups de klaxon répétés réveillèrent Laurent et Anne-Marie. Laurent était venu le       premier aux Antilles pour effectuer son service militaire. Puis, devenu amoureux de ces îles, il  était retourné en métropole pour régler ses affaires avec la ferme intention de revenir le plus rapidement possible. Dans son enthousiasme il avait entraîné Anne-Marie, une amie d’enfance. Au début ils louaient une chambre, mais, sous les tropiques, leurs économies avaient fondu comme    neige au soleil. Heureusement, le patron de    l’établissement, avec qui ils avaient sympathisé, leur avait offert de planter leur tente à la gauche du bâtiment.
– Debout là-dedans ! cria Didier, un métropolitain qui, comme eux, était venu chercher aventure sous les cocotiers. Bande de fainéants, vous n’avez pas honte d'être encore au lit par une       journée  pareille !
– Mais quelle heure est-il ? demanda Laurent    d’une voix endormie.
– Huit heures, et il y a déjà des vagues énormes   à la plage du Moule, ce qui laisse présager une   magnifique journée de surf. On va s’éclater ! 
– T'es fou ! Nous réveiller à huit heures, c’est   samedi aujourd’hui.
     – Debout ! Insista Didier en secouant le lit de   camp d’Anne-Marie.
– Fait chier ce mec ! Ronchonna-t-elle. Au lieu   de jacasser, vous feriez mieux de préparer le café.   Vous m’appellerez quand tout sera prêt, et   n’oubliez pas le lait, surtout. Elle s’étira langoureusement tout en ramenant le drap sur son visage.
Laurent se leva, enfila son jean, son tee-shirt et sortit de la tente. La lumière vive du soleil, déjà   haut à cette heure, le fit cligner des yeux. Il écarta   les bras et respira une grande bouffée d’air chargé   d’iode. Situé sur un morne planté de cocotiers et   de flamboyants centenaires, l’hôtel surplombait la mer. À quelques encablures, on pouvait observer  un joli petit îlot verdoyant d’où émergeait un   phare.
Didier toujours aussi pressé était déjà en train   de servir le café.
– Au jus... ! cria-t-il à Laurent, pendant que ce   dernier donnait à manger à Chopin, son  perroquet  qui nichait dans les branches d’un énorme  caoutchouc. Et n’oublie pas de secouer Anne- Marie, sinon dans deux heures on est encore là.
– La ferme ! lança la jeune fille en sortant de la   tente.
Elle eut juste le temps de tremper les lèvres dans son café brûlant que Didier avait déjà mis le   moteur de la Renault en route et jouait avec l’accélérateur pour manifester son impatience.
     Trente-cinq minutes plus tard, ils arrivèrent à la plage du Moule, un des rares sites en Guadeloupe,    où l’on peut trouver des vagues assez fortes pour   surfer. Deux minutes après avoir garé la voiture   sur le petit parking, les deux garçons étaient déjà   en maillot et, leur planche sous le bras, fonçaient   en courant vers la mer. Didier était aussi petit et   trapu que Laurent était grand et mince ; deux bons   copains. Anne-Marie jeta un œil sur sa montre,  9h45… personne aux alentours. Elle allait pouvoir choisir le meilleur emplacement. Elle prit sa  serviette, ses lunettes de soleil et une huile de  protection, car aux Antilles on a vite fait de   prendre la couleur d’une langouste cuite. Elle hésita à emporter le dernier San Antonio amené   pour la circonstance. Et puis non !  Je verrai plus   tard. Pour l’instant bronzage relax pendant que le soleil ne tape pas trop fort. Elle se dirigea vers un   rocher plat proche d’un trou d’eau. Les garçons   étaient déjà loin du bord attendant la super vague   qui ne se briserait pas trop vite et leur permettrait  de tenir debout sur leur planche, dix ou quinze    secondes comme des conquérants sur leur destrier.
Arrivée sur le caillou de son choix, la ravissante brunette étala sa serviette, ôta son tee-shirt   qui dévoila sa généreuse poitrine et s'allongea. Bon ! Par quel côté vais-je commencer ? 
     L'air, chargé d’embruns, tempérait l’ardeur des rayons du soleil qui tentaient de pénétrer sa chair   tendre. Une vague, plus forte que les autres, frappa les rochers. De fines gouttelettes se posèrent sur   son corps comme la rosée sur une fleur au lever du   jour. Un doux frisson l’enveloppa et fit se dresser   fièrement ses tétons, lui procurant un plaisir divin,   digne des plus savantes caresses. Il faisait bon, une   chaleur supportable grâce à l’alizé, ce petit vent   régulier venu du large et transportant avec lui   mille histoires de navigateurs solitaires à la  recherche de sirènes capables d’assouvir leurs fantasmes. Rêveuse, elle se laissa emporter pour   une aventure qui allait certainement l’entraîner vers les paradis des mers du Sud dont elle rêvait  en  secret.
Au large, Didier et Laurent, assis sur leur  planche, surveillaient l'horizon. Parfois, ils          devaient patienter cinq, dix minutes. Alors, ils discutaient de choses et d'autres.  Didier rêvait de vacances à Hawaii, paradis des   surfeurs, et Laurent, de plongée sous-marine en   Nouvelle-Calédonie. Au loin, une vague énorme   était en formation. Ils se couchèrent sur leur planche et se mirent à pagayer avec leurs mains  pour  la rejoindre. Elle était à souhait bien ronde.  Ils se sentirent soulevés. Arrivés au sommet, ils  firent demi-tour et pagayèrent à nouveau afin de prendre  la vitesse nécessaire pour bien se placer,  et hop ! Ils furent debout presque en même temps.  Virage à gauche, virage à droite, à gauche, à  droite… et  quinze longues secondes plus tard,  plongeons volontaires et hurlements de  satisfaction et de joie.
Les cris des garçons firent sursauter Anne-Marie et l’arrachèrent des bras d’un bouillant     corsaire qui avait entièrement recouvert son corps   de pierres précieuses retirées, pour elle, de l’épave   d’un galion espagnol.  Les idiots !  pensa-t-elle,   déçue d’avoir été privée, à la fois, de la fin de son   rêve, de son trésor, et du brûlant regard de son   héros aux orbites enchâssées de deux énormes   rubis. Tout ce bruit pour quelques secondes de  victoire !
     Toute la journée ils allaient être confrontés aux   éléments, et à chaque fois, pousseraient les mêmes   cris de joie ou les mêmes injures lorsqu’ils tomberaient trop tôt.
     Elle se retourna afin de faire bronzer le dos et plus important, les fesses. Deux demi-lunes fermes et rebondies, à la peau d’un velouté de pêche, séparées par un minuscule bout de tissu qu’elle avait pris soin de rétrécir au maximum.
Placée comme elle l’était, elle se trouvait juste au bord du trou. Elle laissa pendre ses bras le long   du caillou et trempa ses mains dans l’eau cristalline qui avait à peu près la même température que  celle qui remplissait chaque soir sa baignoire. De   nombreux petits poissons curieux s’approchèrent  de ses doigts. Il y en avait des jaunes avec une  tâche sur la queue, on aurait dit des papillons ;  d’autres avec des raies blanches et noires placées   comme des galons, d’où leur surnom de "sergent-major". Aïe ! Une "demoiselle" d’environ cinq     centimètres, toute bleue, un peu plus téméraire que   les autres venait de lui mordiller l’index. Morsure   sans gravité compte tenu de la taille du poisson. Anne-Marie avait juste été surprise. Elle décida de    faire trempette. Assise au bord du trou, elle se    laissa glisser dans l’eau tiède. Seuls émergeaient    ses seins semblables à deux îles tentatrices sur lesquels
 les n’importe quel Robinson aurait souhaité    faire naufrage. Les quelques mouvements qu’elle    effectua la firent dériver vers le bord du bassin. Elle se redressa et posa un pied sur quelque chose    qui lui fit une sensation bizarre. Elle eut un mouvement de recul, mais la curiosité étant la plus    forte, se risqua de tâter à nouveau le fond. Il lui   sembla qu'il s'agissait d'un tas de chiffons. Elle   approcha la tête de la surface et crut apercevoir,   par transparence, un long paquet entouré d'un    linge aux couleurs vives. Intriguée, elle plongea la    main, attrapa un bout de "la chose" pour l’amener vers la surface. Il y eut une résistance, le paquet était lourd. Peut-être un trésor, pensa-t-elle en    souriant. Bien décidée à voir de quoi il s'agissait,  elle l’empoigna à deux mains et tira aussi fort  qu'elle le put. Un tissu rouge imprimé de fleurs blanches enveloppait le mystérieux colis. Mains    
 crispées, bouche béante, Anne-Marie resta pétrifiée. Au bout d’un certain temps elle réussit à   lâcher prise, bascula en arrière,  laissa échapper un cri de frayeur, bondit hors du trou et, affolée, tenta     d’alerter les garçons. Elle eut beau gesticuler, ils ne la virent pas, trop occupés qu’ils étaient à scruter le large.
– Laurent ! Didier !  Didier ! Laurent !
Le bruit des vagues qui se brisaient sur les cailloux et la distance qui les séparait,   empêchaient ses amis d’entendre ses hurlements. Anne-Marie était au bord de la crise de nerfs.
Elle avança le pied pour les rejoindre à la nage   mais le contact du liquide lui rappela le trou.  Non, il ne faut pas ! Dans l’état où je suis, je vais couler avant de les avoir rejoints…
Elle regarda en direction du parking, espérant  de l’aide, mais il n’y avait personne. La voiture…   Mais oui bien sûr !  Elle courut en direction du   véhicule, s’assit au volant, actionna le klaxon avec insistance… mais sans succès, les garçons étaient   dans leur monde.  Elle pensa aller au village, mais   se ravisa. Jamais elle n’arriverait à conduire dans   un tel état d’affolement. Tout son corps tremblait.   Des frissons la parcouraient, des gouttes de sueur   coulaient le long de son échine, elle avait envie de   hurler, de vomir, elle s’affala sur le volant et se mit à pleurer. 
Au large, Laurent et Didier attendaient une  vague énorme, encore plus grosse que la               précédente.
– La voilà ! hurla Didier. Prépare-toi, elle est   ronde à souhait, il ne faut surtout pas la rater.
Assis sur leur planche, ils gesticulaient comme   le font les toréadors pour exciter le taureau et le   forcer à charger. Olé ! Ils s’élevèrent et prirent de    la vitesse, slalomant à qui mieux-mieux en direction du bord. Avant de repartir à la conquête de la suivante, Laurent jeta un œil en direction d’Anne-Marie pour lui faire un signe amical. C’est alors   qu’il vit les phares de la voiture allumés et perçut le son ininterrompu de l'avertisseur. Intrigué, il se retourna vers Didier qui était déjà à une vingtaine de mètres de lui en direction du   large.
– Didier ! Didier !
Ce dernier se retourna et vit que son ami lui   faisait signe de revenir.
– T’es pas fou ! Regarde celle qui arrive.
Laurent nagea vers la plage, jeta sa planche sur le sable et courut vers la voiture. Le klaxon bloqué, la portière ouverte. Que se passait-il ? 
Sur sa planche, Didier pensait surtout aux vagues qui grossissaient de minute en minute. Il    ne comprenait pas pourquoi Laurent paraissait   affolé. Qu’avait-il vu pour courir ainsi ? La  réaction de son ami l’intrigua. À contrecœur il se dirigea, à son tour, vers la rive.

Arrivé à la voiture, Laurent eut un soupir de    soulagement en découvrant son amie.
– Tu m’as fait peur, idiote !
Anne-Marie ne broncha pas.
– Arrête d'en rajouter ! dit-il en lui prenant   l’épaule.
Elle se redressa si promptement qu’il fit un bond en arrière. La surprise passée, il pensa   qu’elle leur faisait une farce parce qu’elle en avait   marre d’être seule ou qu’elle avait faim.
– C'est pas malin ! lança-t-il, fâché.
– C’est pas fini vos conneries ! hurla Didier qui à son tour avait rejoint la plage. Et puis éteignez les phares, vous allez foutre la batterie à plat ! Encore une histoire de nana… Et pendant ce temps j’ai dû louper au moins trois vagues.
– Alors ! Qu’est-ce que tu veux ? demanda Laurent d’un ton sec.
C’est alors qu’il remarqua les grands yeux   bleus écarquillés et larmoyants de son amie. Il la   prit par les épaules.
– Anne-Marie… Parle-moi ! Qu’y a-t-il ? Je   croyais que tu plaisantais… Réponds-moi ! Où as-  tu mal ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Parle, parle ! Cria-t-il en la secouant.
Deux larmes coulèrent sur les joues de la jeune   fille.
– Didier ! Vite ! hurla-t-il.
Ce dernier, ignorant ce qui se passait, s’était    assis sur la serviette d’Anne-Marie restée près du   trou. Il eut envie de faire une réflexion désagréable mais le ton autoritaire de Laurent l’inquiéta. Il   se leva et les rejoignit rapidement.
– Merde ! Échappa-t-il en voyant la tête de son  amie. Puis regardant Laurent… Elle est  malade ?  Elle s’est fait mal ?
– J’en sais foutre rien ! Je l’ai trouvée comme   ça, couchée sur le volant et pas moyen de la faire   parler. À première vue elle n’a pas l’air de s’être   blessée.
– Elle est certainement malade, reprit Didier. Allez monte, on va l’emmener chez le toubib.
Entendant cela, la jeune fille s’accrocha au     volant et balança la tête de droite à gauche.
– Alors quoi ? Continua Didier. Pas blessée…   pas malade…  T’as fait un cauchemar ?
Anne-Marie se redressa. Elle ne pleurait plus, mais de gros sanglots soulevaient sa poitrine. Les   deux garçons se regardèrent d’un air interrogateur, par-dessus le toit de la voiture, et se firent un signe   d’impuissance.
Didier se pencha à nouveau à l'intérieur, prit sa   serviette posée sur la banquette arrière, sortit une   bouteille d’eau de la glacière, arrosa copieusement le tissu et le posa délicatement sur le visage de sa   copine. Après plusieurs opérations de ce genre elle reprit quelques couleurs et ne sanglotait plus. Seul un petit tremblement agitait encore ses lèvres.
– Tu peux parler ? demanda Laurent.
Un  "ouiii"  timide s’échappa de sa bouche.
– Alors, pas blessée, pas malade, pas violée,  pas battue, pas... pas... Alors quoi ? Questionna  Didier d’un ton impatient.
– Là-bas… Là-bas ! Elle montra sa serviette du doigt. Là- bas, dans le trou. En y repensant, sa  gorge se noua  à nouveau et les larmes lui revinrent  aux yeux.
– Qu’est-ce qu’il y a ? Viens nous faire voir !
Non... non ! fit-elle de la tête.
Qu’est-ce qui a bien pu l’effrayer ainsi ? pensa Didier en se dirigeant vers le trou, suivi de  Laurent. Une fois sur place, ils regardèrent un peu   partout, mais rien n’attira leur regard. Laurent se    retourna  en  direction  de  la  voiture  et  écarta les
bras en signe d’incompréhension.
– Dans l’eau ! Au fond ! Réussit-elle à crier.
– C’est dangereux ? reprit Didier d’un air inquiet.
– Non, c’est affreux !
– Le monstre du Loch Ness… plaisanta-t-il pour se donner du courage. Ce serait quand même  plus rassurant si elle nous disait ce que nous sommes censés trouver, rajouta Didier en se mettant timidement à l'eau.
– Attends ! Je vais lui demander, fit Laurent en   s’éloignant.
– Hé là, oh ! cria Didier en sautant hors du trou. Je vais pas rester seul là-dedans.
Anne-Marie, un peu remise de ses émotions   s’avança à leur rencontre.
     – Alors, ça va mieux ? demanda Laurent en la   prenant par la taille. Tu peux nous en dire plus ?
Elle s’assit et raconta...

     – Çà, alors ! Je comprends que tu aies paniqué. Maintenant il faut prévenir les gendarmes.
– Tu crois pas, Didier, qu’on devrait vérifier ?  J'ai peut-être mal vu.
– Moi, ta parole me suffit !
– Moi, je crois qu’on devrait regarder, insista Laurent. On aurait vraiment l’air idiot si Anne-  Marie s'était trompée et qu’on fasse venir les gendarmes pour rien.
– Dis plutôt, Laurent, que comme moi c’est la  curiosité qui te pousse.                                                
Les  deux  garçons  se  mirent à l'eau tandis que leur amie restait un peu à l’écart. Ils avançaient    prudemment, tâtant le fond du bout du pied.
– On a l’air fin ! Pouffa Didier. Ah ! Je crois   que j'ai marché sur quelque chose.
– Moi aussi... Regarde ! le tissu décrit par   Anne-Marie. Bon ! Qu’est-ce qu’on fait ?   
– On prend chacun un bout, et à trois, on tire !   Et tire fort, il paraît que c’est lourd. Maintenant   qu’on y est, on va pas se dégonfler, c’est quand   même pas mission impossible. Un… deux... t’es   prêt ? Trois ! Elle s’était pas trompée, fit Didier qui   avait aussitôt tout relâché. Tu as vu ?
–  Il aurait fallu que tu m’en laisses le temps !
– Tu avais bien vu, Anne-Marie, il ne nous  reste  plus qu’à prévenir les gendarmes !

Dix minutes plus tard, ils étaient devant le brigadier et faisaient leur déposition.
– Vous n’avez touché à rien, j’espère ?
– Oh !  Non, brigadier. Nous avons tellement eu la frousse.
– Bon ! Allons-y. On vous suit avec notre véhicule.

De retour sur les lieux...
– C’est là-bas ! S’écrièrent en chœur les trois    jeunes en pointant du doigt le trou à côté de la   serviette.
– Bien, suivez-moi !
– Oh ! Non.
Le  gendarme  eut  un  petit  sourire et  tapota la joue d’Anne-Marie.
– O.K. ! Mais restez là. On aura certainement besoin de vous.
– Et bien, quelle fin de semaine, fit Didier. Et en plus, pour me narguer, les vagues n’ont jamais   été aussi belles. Quelle poisse, tu pouvais pas aller bronzer ailleurs !
Anne-Marie le regarda en souriant. Elle ne lui   en voulait pas, comprenant qu’il disait cela pour   plaisanter et détendre l’atmosphère.
Deux gendarmes se mirent à l’eau…

De grands cheveux blonds ornaient un visage   aux lignes parfaites. La morte n’avait certainement   pas plus d’une vingtaine d’années.
– Si c’est pas malheureux ! Si jeune et si jolie !   Laissa échapper le plus gradé des trois gendarmes   tout en examinant le visage de la noyée. Cela a dû   arriver en fin de nuit. À mon avis, il n’y a pas plus   de sept à huit heures qu’elle est dans l’eau.
Elle était vêtue d’une longue robe rouge à   fleurs, genre robe de soirée en tissu paréo comme   on en porte dans les îles du Pacifique.
– En tout cas, elle n’était pas habillée pour venir   à la plage, fit remarquer un de ses collègues.      Regardez, elle a encore ses chaussures à talons.   Tout en disant cela, il souleva légèrement la robe.
– Chef, les chevilles !
– Oh ! Merde.
Une chaîne entourait les chevilles de la morte.   Il releva la robe jusqu’aux genoux ; la chaîne   continuait à monter. Il découvrit les cuisses, même   chose. Par pudeur il abaissa l’étoffe, et par-dessus,  d’une main hésitante, palpa les hanches, le ventre,   la poitrine... La jeune fille était  saucissonnée des  pieds à la tête.
– Voilà pourquoi elle était si lourde ! On est au  moins certain qu'il ne s'agit ni d'un accident, ni  d'un suicide. Restez ici ! ordonna le chef tout en se  dirigeant vers le véhicule de gendarmerie.
– Alors ? Questionna Anne-Marie quand le brigadier passa à côté d’elle.
– C’est un meurtre, un sale meurtre !
Comme s’il pouvait en être autrement d’un   meurtre, pensa-t-il.
– Allô ! Allô ! Pointe-à-Pitre… ici le brigadier   Antoine de la gendarmerie du Moule. Nous avons   une curieuse affaire sur les bras. Il expliqua la   situation à Mario, un ami de longue date.
– Ne quitte pas ! fit Mario. J’essaie d’avoir le   "colon".
– Ouais… ouais ! J’attends. 
Il tourna la tête. Les trois jeunes l’avaient rejoint. Il dévisagea Anne-Marie : elle devait avoir   une vingtaine d’années, jolie et aussi brune que la   morte était blonde. Ses yeux s’embuèrent… vingt    ans, c’était l’âge de sa fille.
– Allô ! Ici Mario, tu me reçois Antoine ? 
– Cinq sur cinq ! Alors qu’est-ce qu’on fait ?
– Je ne sais pas, mais ça bouge en haut lieu. Il   paraît que, tôt ce matin, le commissariat central de   police de Pointe-à-Pitre aurait prévenu toutes les   brigades suite à un coup de téléphone anonyme    qui   signalait    la   disparition    d’une  jeune  fille    correspondant  à  ton cadavre, enfin… à  la morte !
– Toutes les brigades, sauf la nôtre !  répliqua  le brigadier en colère. Parfois on a l’impression   que le Moule c’est de l’autre côté de la terre.
– Calme-toi ! Ça n’aurait rien changé. Je te rappelle dès que j'ai du nouveau.
–  O.K. ! O.K. ! Mais ne traîne pas trop, il  commence à y avoir pas mal de curieux. Montez  les jeunes !
– Oui, brigadier.
– Alors ! Noms ? Prénoms ? Adresses ? Vous   me jurez que tout s’est bien passé comme vous me  l’avez dit.
– Oui, brigadier.
– Bon, rentrez chez vous. Si  j’ai besoin de plus  d’informations, je sais où vous  trouver.

              
Quelques minutes plus tard, Anne-Marie,  Laurent et Didier quittèrent le lieu du drame avec   un soupir de soulagement. Ce fut le seul bruit   qu’on entendit dans la voiture durant leur retour à   l’hôtel. À peine arrivée, la jeune fille se précipita   sous la tente, se jeta sur le lit et se mit à pleurer   pendant que les deux garçons s’affalaient sur le  gazon sans dire un mot, face contre terre.

*

– Allô ! Allô ! Brigade de Pointe-à-Pitre à  brigade du Moule... 
– Alors,  vous  foutez   quoi  là-haut ? Le brigadier Antoine.
Il n’était pas dans son habitude de se mettre en colère, mais voilà deux heures qu’il attendait un   ordre. Il y avait maintenant une centaine de  curieux, dont de nombreux enfants, amassés sur  les cailloux, posant des questions et réclamant de  voir le corps afin de savoir s’il ne s’agissait pas    d’un membre de leur famille ou d'une connaissance. Les gendarmes n’étaient que quatre et dans  peu de temps ils ne pourraient plus les contenir.   Peut-être y avait-il des indices. Que retrouverait- on lorsque cette marée humaine serait passée ? Et  c’est encore lui, Antoine, qui se ferait engueuler.
– Allô ! Allô ! Ici Mario. Tu me reçois ?  
– Oui... fit Antoine d’une voix lasse.
– Un hélico ne devrait pas tarder à arriver avec,  à son bord, le commissaire principal de la police de Pointe-à-Pitre. Je te laisse et…
– Un flic ! s'exclama Antoine. Ça n'est pas leur  juridiction. C'est quoi ce merdier, pourquoi ça  reste pas chez nous ?
Sa question resta sans réponse, car Mario avait déjà coupé la liaison. Un bruit stoppa net ses pensées : c’était l’hélico qui venait de se poser. Les quelques hommes qui en descendirent firent   reculer la foule toujours plus nombreuse.

*
 
   L’homme se présenta.
– Commissaire Prévost. C’est moi qui suis chargé de cette affaire. Vous avez retrouvé son sac    avec ses papiers d’identité ?
– Moi, je suis le brigadier Antoine, répliqua le gendarme visiblement vexé par l’air supérieur que  semblait se donner le commissaire – Il se mordit la langue pour ne pas demander les pourquoi et  comment qui faisaient que l’enquête lui était  retirée, ne voulant pas raviver l’éternelle rivalité      police/gendarmerie. Et puis, il avait comme un    pressentiment que ce cadavre était malsain – Nous   avons effectivement retrouvé un sac près du corps,    mais comment le saviez-vous ?  Il est quand même pas courant que l'assassin laisse son sac à la   victime, surtout quand il est bourré de pognon.
– Assassin… Si c'est la personne que je crois,    vous n'y êtes pas du tout brigadier, mais nous  discuterons de cela plus tard. Donnez-moi ce foutu sac ! ordonna Prévost d'un ton sec qui  traduisait son impatience.
Les mains tremblantes, il en examina le  contenu. De grosses gouttes de sueur perlaient sur    son visage. Il resta un long moment perplexe avant    de  refermer le sac et de laisser échapper…
– Alors... c’était bien vrai !
– Ça va pas commissaire ? questionna le brigadier inquiet de sa réaction.

Il y eut un long silence avant que le commissaire  réponde.
– Je la connaissais. Ses parents sont des amis  intimes. Je ne comprends pas... je ne comprends  pas. Je voudrais la voir.
– Suivez-moi, nous  l’avons  déposée  dans  la  camionnette, à l’abri des  curieux.
Le brigadier pénétra dans le véhicule, suivi du  commissaire. À la vue du corps, Prévost s’assit.   Son visage était de la même couleur que celui de   la morte. Antoine insista…
– Vous êtes certain que tout va bien ?
Le commissaire saisit le bras du cadavre et   l’examina longuement.
– Vous voyez ces piqûres, brigadier… ça veut   dire : mort par overdose. Ça correspond à l’appel   anonyme, c’est donc bien... un suicide.
– Un suicide ! S’esclaffa Antoine. Vous n’êtes   pas sérieux ?
– Vous avez bien entendu, c’est un suicide.   Mais cela ne vous regarde plus, c’est mon affaire, dit il en appuyant sur "mon". Une affaire triste   mais banale, rajouta-t-il en tapant sur l’épaule du   brigadier qui était complètement paralysé par ce   qu’il venait d’entendre. Embarquez le corps dans   l’hélico ! ordonna-t-il à ses collègues. Quant à  vous, brigadier, vous pouvez rentrer chez vous,  affaire  classée. Juste deux ou trois petits détails à  régler et  ce sera terminé.
Le brigadier dévisagea le commissaire, cher-   chant à comprendre, pensant qu’à tout moment il   allait rajouter quelque chose, dire qu’il plaisantait,   que c’était le choc, qu’il n’était pas dans son état   normal, que l’enquête ne faisait que commencer.
– Remettez-vous brigadier, fit Prévost en se  dirigeant vers l’hélico.  Affaire réglée, je vous dis.    
– Attendez ! J’ai le nom et l’adresse  des trois jeunes  qui  ont  découvert  le  corps. Je  vous   les donne afin que vous puissiez les interroger.
     Le commissaire ne se retourna pas. Il se    contenta de balancer son bras par-dessus son   épaule en  criant : "Inutile ! Et si vous les voyez,    dites-leur  qu’ils peuvent dormir tranquilles".
Il se baissa pour éviter les pales qui commençaient à tourner, pénétra dans l’engin puis,         pendant que l’hélico décollait, cria au brigadier   qui ne s'était toujours pas remis de sa réponse…
– Bon week-end et merci pour votre aide !
  

© Conselia 2009

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