Lentement porté par l’escalier mécanique, l’homme débouche de la station de métro, et se retrouve comme pratiquement transvasé aux pieds du porche de la majestueuse église saint Christophe.
Tandis que le vent hardi fouette les drapeaux européens qui gémissent en alternant de froissements raides en crissements secs, autour de lui, sans se soucier les uns des autres, en masse compacte, les grappes de piétons accélèrent le pas vers la gare routière afin de ne pas rater la correspondance avec le tramway ou le bus qu’ils convoitent.
Sur le côté de l’édifice catholique un petit attroupement se forme, comme tout bon curieux qui se respecte, l’homme s’approche :
Un chauffeur de taxi vocifère sur un automobiliste belge malencontreusement garé sur un des emplacements réservés aux prestataires conducteurs. Confortablement claustré au cœur de cette meute de voyeurs passifs, qui se délectent béatement du spectacle, évidemment, il imite tous les autres spectateurs en se gardant bien d’intervenir.
Comme pour s’absoudre de sa veule complicité envers cette inertie collective, intérieurement, l’homme se réjouit quand-même que l’altercation ne dégénère pas en réel pugilat. Sous ses yeux, le conducteur fautif, dénué de toute agressivité, se laisse piteusement engueuler par son irascible opposant, qui profite allègrement de son statut d’autochtone pour en rajouter plusieurs couches. L'orage de venin du chauffeur de taxi enfin atténué, tandis que la troupe se disperse, silencieux et front baissé, l’infortuné sujet du roi Albert II reprend promptement sa route sans solliciter le moindre reste :
L’Europe communautaire s’élargit, ses ex-frontières trépassent au fur et à mesure devant ses millions de citoyens, et pourtant !
En France, les « taximan », comme ils disent au « Plat Pays », veillent scrupuleusement sur leurs dérisoires privilèges en s’armant, bien trop souvent, d’une goujaterie qui demeure des plus outrageante.
- Désolé mon cher voisin, l’intolérance et la hargne relèvent de l’obscure culture et de l’état d’esprit pratiquement pathologique des automobilistes gaulois, au même titre que les queues de poisson et les bras d’honneur. Tu viens de le découvrir à tes dépens, aucune constitution européenne, ni aucune commission bruxelloise n’y réformeront jamais rien, notre vieux continent s’y accoutumera, et toi aussi. C’est ainsi, nos tares s’avèrent congénitales, et, hélas chez nous, ceux qui s’enorgueillissent se compteront éternellement par dizaines de millions.
Une semaine de labeur s’achève donc, et notre homme atterrit, une fois encore, dans le centre ville de Tourcoing qui bouillonne d’effervescence.
L'eau gicle des fontaines de la Grand’Place, les vitrines des magasins scintillent, et leurs enseignes de vives couleurs adressent des clins d'œil aguichants aux rares badauds qui se préservent encore l’insouciance d’une paisible balade.
Alors que l’homme emprunte la fluette rue du Maréchal Leclerc pour se diriger vers l'hôtel de ville. Sur la chaussée des flots contigus de voitures déambulent dans un bruit accablant, et déversent la puanteur âcre et répulsive de leurs gaz d'échappement.
En cette heure d’affluence, aux changements des feux de signalisation, la moindre hésitation d’un automobiliste au démarrage porte généralement les autres conducteurs à s'exciter comme des damnés sur leurs avertisseurs sonores. Dans sa spirale infernale, la civilisation qualifiée de « moderne » les incite à courir toujours de plus en plus vite :
- L’homme ne sait pas réellement pourquoi, d’ailleurs qui le sait vraiment ?
En ce vendredi soir, toute cette foule se hâte donc pour savourer ce week-end qui s’annonce sûrement jovial et relativement relaxant pour tout le monde.
- Pour tout le monde, à l’exception de ce bougre là !
Enfin parvenu au terme de ses trente-cinq heures hebdomadaires de travail, ce type ne se dupe pas de ce qui l’attend. Il se découvre déjà presque creux et partiellement démuni, il ne relève presque plus les yeux, il flaire précocement la peur qui renaît progressivement en lui car il appréhende fortement la future nuit qui se profile. Miné d’anxiété à la perspective de ces minutes et de ces heures qui progressivement se dévoilent, il redoute la froideur implacable du samedi et du dimanche qu’elles enfanteront fatalement.
Pourtant à l’aube de ce matin, comme tous les jours, il s’est une nouvelle fois enchanté d’espérance. Toutes les aurores des jours ouvrés le gonflent d’espoir, mais hélas, comme d’habitude, ses heures, au défilement tellement monotone, s’avérèrent très funestement médiocres.
Finalement cette journée ne lui offrit qu’un futile matin et qu’une insignifiante après-midi de plus.
- Encore une impécunieuse journée qui s’ajoute irrémédiablement au débit de sa mélancolie. Encore une journée triviale et pareillement morne à toutes ses devancières. Encore une journée prématurément gâchée, mais encore une journée dont la fabuleuse aurore ne lui manque déjà que trop !
Soudainement pris d'un soupçon de mal de tête, l’homme se résigne à ranger la cigarette qu’il venait de sortir instinctivement de son paquet de Marlboro et il marche pour ne plus penser.
Engagé dans une déambulation idiote, sans réelle destination précise, il enchaîne des pas tristement vulgaires qui se découvrent l’outre cuisante ambition de vouloir lui assainir le crâne. Activées dans une allure assez vive, ses jambes effectuent ces simplets mouvements mécaniques pour l’aider à émerger, pour le soutenir dans son épreuve, et dans l’espérance d’enfin combler ce gouffre qui prospère inexorablement en lui.
Sans raison particulière, l’homme s’arrête machinalement devant une banale devanture, alors, inévitablement, il ne peut empêcher son esprit de le replonger au cœur de sa matinée à l’étude.
Très vite, il se revoit, installé autour de la vaste table ovale, tandis qu’il accompagne ce couple de néo-divorcés qui paraphe les pages de l’acte de vente de leur maison, et qu’il assiste son patron.
- Ah ! Son patron !
Un opulent notaire, égoïste et imbu de sa personne, d’une nature pas particulièrement très attentionnée, mais qui en rajoute toujours beaucoup trop de fades plaisanteries pour égayer l’atmosphère dans les moments qu’il juge délicats.
Hélas comme il le craignait, l’assistant du notaire occulte trop vite les bouffonneries de son employeur pour revoir la silhouette androgyne de cette grande femme brune, exagérément hautaine et si précieusement maquillée, qui, en cette séance de signatures, en accélère ostensiblement la cadence.
Persuadée que cette cession lui restitue sa pleine liberté, la ménagère semble croire que tous les plaisirs du monde n’attendent plus qu’elle.
Elle ressemble à une perruche qui pousserait, de ses faméliques pattes, la porte de sa cage afin de s’envoler encore plus rapidement vers les voluptés qu’elle imagine promises à son indépendance reconquise.
Et puis, bien entendu l’image de cet indigent type, au sourire monotone, l’accapare.
L’air dévoyé, le pitoyable bougre vient seulement de saisir qu’il scelle définitivement sa propre déchéance à l’encre noire, alors il cherche encore à s’en justifier.
Comme toujours en pareils cas, tandis que l’individu se lamente sur ses trois ans de chômage à tapiner devant l’ANPE, qu’il relate ses centaines d’heures inutilement englouties à gonfler son CV de quadragénaire, et qu’il détaille son calvaire des entretiens d’embauche infructueux, son ex épouse s’en contrefout royalement, la mine désabusée, elle continue de signer mécaniquement, tandis que le notaire regarde de plus en plus nerveusement sa montre en songeant au proche déjeuner qui lui tend les bras.
Ce besogneux paumé vendange, dans l’instant et malgré lui, les vénéneux fruits d’un sordide engrenage, et pourtant, sûrement dans la perspective d’émouvoir le monde encore une ultime fois, il expose sa situation en se dénudant des quelques débris de dignité que le destin avait pourtant consenti à lui laisser.
- Pourquoi s’épuise-t-il encore puisque, autour de la table, plus personne n’ignore rien de la rengaine qu’il rabâche ?
- Pourquoi égraine-t-il, aux yeux de tous, une fois de plus, les quelques jours heureux de sa vie, qu’il croyait bien construite et peinarde à jamais ?
- Pourquoi sa lamente-t-il encore, maintenant, alors qu’il maudit de nouveau cet implacable instant où un plan social l’a répudié de son gagne-pain ?
Ce genre de supercherie reste banal, ces longs émargements cimentent le fiasco de l’aventure commune de ces deux quidams là, et alors ?
Ils les vivent épaulés chacun par l'accentuation de leurs émotions, elle si cruelle parce que presque trop jouisseuse, lui si funeste parce que bien trop mortifié.
Bien calé dans son siège, l’assistant du notaire fixe l’homme avec, soudain, l’envie furieuse de lui crier qu’il compatit à son supplice.
Il aimerait tant lui gueuler qu’il lui faut définitivement oublier toutes les vexations infligées par sa « Pénélope » qui, loin de se résigner au tissage devant leur subite austérité, lui a découvert toutes les tares du monde avant d’émigrer auprès de ce charognard qu’elle encense déjà, aux yeux de tous, comme son nouvel « Ulysse »
- Mais avec quels mots sommer un homme de se ressaisir lorsque le lugubre de ses yeux ne dévoile déjà que trop les trahisons de ses plus proches amis, aux heures des déchirements publics, et l’âpreté devenue exclusivement vénale de celle en qui il espérait trop fondamentalement ?
- Mais par quelles phrases raisonner un homme, qui, après le travail du deuil de sa compagne, devra bientôt supporter l’amertume du bradage de sa demeure et endurera très vite l’aigreur de ne profiter de ses enfants qu’à temps partagés ?
Et pourtant ce « pauvre vieux », devra forcément s’y habituer ! Malgré ses naturels regains d'acrimonie, son sort demeure très commun.
Il rejoint cette nuée de crédules qui préjugeaient de l’éternité de leurs idylles sans en pressentir arriver les noirs crépuscules.
La romance de ces deux-là ne relate qu’une machinale chronique de couple moderne, une de plus. Une comédie rudimentaire, une minable parodie de passion qui se parachève tout logiquement sur cette déconfiture.
Toutes les bonnes consciences, très au fait de ce style de mésaventures vous affirmeront :
- « Que ce qu’ils prenaient pour leur « grand amour », ne vient stupidement que de se laisser asphyxier sous le joug des seuls caprices de la conjoncture économique, que c’était écrit, et que nul n’y pouvait rien ! »
Ces bien trop accommodants fatalistes n’imagineront même pas d’autres explications, tandis que l’assistant notarial souffre de penser que la vérité se trouve forcément ailleurs, puisque finalement comme le chantait trop justement l’autre :
« … Bien trop souvent dans la vie, le drame lorsque l’on aime vraiment, c’est que l’on n’est jamais aimé aussi fort, ni en même temps… »
Pourtant l’assistant du notaire se doit d’admettre que même s’il avait possédé le talent et la flamme d’un Brel pour essayer de convaincre :
«…Ce pauvre Jef qu’il allait le retrouver un jour sur un banc pour parler de l’Amérique, et qu’il l’emmènerait manger des moules et des frites en buvant du vin de Moselle…»
Cela ne lui aurait évidemment pas suffit, et rien que parce que le vide, si cruellement, brutal d’une vie ne se comblera jamais avec des couplets de chansons.
Voilà pourquoi, durant quelques minutes, un petit employé notarial peut encore souffrir pour un inconnu, comme par procuration. Un peu par solidarité masculine, mais tellement parce qu’au fil de ses jours, il ne se réconforte plus qu’en s’apitoyant sur les calamités qui ravagent ses semblables.
Voilà surtout comment un laconique retour en arrière peut dynamiter intégralement le restant de moral d’un homme, alors évidemment, maintenant ce dernier désire un verre, pas par soif, par envie, exclusivement par envie :
- Un verre, un vrai, un bock rempli d’un alcool fort pour sentir le liquide lui brûler l’intérieur. Un verre pour qu’il puisse s’y réfugier, un godet à qui il essaiera encore de tout raconter. Un verre qui, assurément, hâtera sa destruction, un canon qui le punira clairement d’entretenir tant d’illusions, mais surtout un verre qui lui procurera le sentiment d’encore un peu exister.
Ses pieds relancent sa machine à trotter, qui le propulse rapidement dans la rue Nationale. Il entre dans le premier troquet qui se présente à lui.
Le bistrot s’affiche plein, bien trop plein pour un homme vide. L’homme s’attable, il commande un double whisky sans glace, et il s’en enfile, de suite, une grosse gorgée afin de noyer le plus rapidement possible ses sordides défaillances.
Le tord-boyaux lui carbonise l’œsophage, la douleur, qui en découle, devient si intense qu’il en pleurerait comme un môme, mais un homme ça ne pleure pas, un homme ça souffre mais ça ne pleure pas !
En dehors des proverbes, voilà brièvement résumé la totalité de l’héritage de sa mère :
« Un homme ça souffre, mais un homme ça ne pleure pas ! »
Afin d’atténuer un peu sa torture il cherche à se distraire l’esprit, alors il lève franchement les yeux.
Devant la grande vitrine quelques jeunes lycéens pétillent de jeunesse, les livres et les cahiers étalés sur deux tables, ils reconstruisent leur monde, en s'invectivant les uns les autres. Il vole au passage quelques bribes de leurs conversations, rien de très original :
« …Bush est un criminel, Chirac devrait croupir en taule, José Bové mérite le prix Nobel, et l’abbé Pierre encourt la béatification… »
Il se souvient qu’à leur âge, il débattait des mêmes thèmes avec la même belle véhémence.
Aujourd’hui seuls les belligérants changent, à son époque ils se nommaient Carter, Giscard, et Coluche. Il remarque que seul l’abbé Pierre traverse les générations. Toutes réflexions faites à son propos, il ne pense pas comme ces ados : Le fondateur d’Emmaüs demeure bien trop parfait pour une quelconque distinction terrestre.
- Ton accessit, mon vaillant abbé, tu le toucheras au Paradis !
Pense t-il
Passablement égaré à la table voisine, un couple de retraités se lamente ostensiblement auprès du garçon de café, de ne plus s'entendre discuter. En signe d'apaisement, le serveur, sur un ton doux mais ferme, demande aux adolescents de tempérer un peu leurs ardeurs.
Très vite la troupe de gamins se calme, pourtant un jeune garçon brun, aux yeux très malicieux, toise les deux personnes âgées et, en leur souriant avec arrogance, il sifflote une mélodie que la petite troupe commence aussitôt à chantonner en chœur :
« ... Le temps ne fait rien à l'affaire
Quand on est con !
On est con !
Qu'on ait vingt-ans !
Qu'on soit grand-père !
Quand on est con !
On est con ! ... »
Maintenant, les jeunes pouffent tous de rire et adressent d’extraordinaires grimaces à l'encontre des anciens qui restent médusés devant tant de manque d’éducation.
La stupeur passée, furieux, « mamy et papy » disjonctent, ils décident de quitter immédiatement les lieux, ils se lèvent en bougonnant, et jettent dédaigneux quelques pièces dans la petite assiette verte préposée aux encaissements des consommations.
Bien qu’il déplore un peu leur manque de respect, l’homme envie soudain la douce déraison de ces cadets. Après-tout, quelle importance ? Il les absout sans aucune hésitation, car à ses yeux, ils sauvegardent l’essentiel :
- Ces jeunes se moquent bien de Carter, de Giscard, et de Coluche, mais que Dieu les préserve longtemps, dans leur naissant patrimoine culturel, ils gardent un espace pour ce bon Brassens !
Aussitôt les vieux rabat-joie sortis, l'employé s’active, il pose les tasses à café vides sur son plateau argenté et compte l'argent de l'assiette. Le règlement ne s’avère que bien trop exact, pas de pourboire cette fois encore !
Un peu dépité, il n’en essuie que plus énergiquement la table, et, compréhensif, il sourit aux jeunes, il hausse les épaules, et, dans un signe de tête, les gratifie d'un beau clin d'œil, bouffi de complaisance.
- N'en déplaise à tous les trouble-fête de cette terre, il faut que la saine énergie de la jeunesse se consomme fiévreusement. L’adolescence abrite un âge magique, des périodes authentiques durant lesquelles l’intense besoin d’affirmation de la liberté ne s’exhale que dans l’impertinence des espérances entrevues.
Maintenant revenu de ses rêveries, l’homme se sent incommodé par le bruyant ventilateur de l'établissement qui s'évertue, avec lenteur, à dissiper le mélange des odeurs qui planent.
Ce pot-pourri disparate, de relents de croque-monsieur, de café, et de fumées qui flottent et forment le même nuage pesant, lui paraît vraiment indestructible.
Il remarque alors que, comme pour mieux flairer son malaise, un pilier de comptoir, fagoté dans de vieilles frusques, le dévisage de ses yeux vitreux depuis quelques minutes. Sa trogne enluminée s’habille d’un rouge aussi carminé que le verre de vin qu’il soutient péniblement dans la main droite. Son regard fixe, incessant, et poisseux, l’agace. Il crève d'envie d'aller rabrouer vertement ce mal rasé, mais, bien entendu, il détourne la tête.
- Surtout éviter d’attirer l'attention sur lui ! Une fois de plus il privilégie la faiblesse.
La troupe de jeunes lurons quitte maintenant l’établissement, en passant devant notre homme une ravissante petite rouquine lui sourit généreusement, comme cela, à titre gratuit.
A seize ans, l’on se montre moins avare de ses impulsions naturelles, on offre ses émotions sans rien en attendre en retour, l’homme lève le pouce pour la remercier, tandis que le serveur lui apporte déjà son deuxième verre.
Ce second double whisky se montre plus moelleux à son tube digestif, le cap le plus ardu se trouve donc déjà derrière lui.
L’homme clôt vite les paupières et les images l’inondent, elles chassent enfin toutes les banalités de ce bar. Il attendait ces premiers clichés avec une furieuse impatience et il les dévore aussitôt dans une folle gourmandise :
- Là voilà ! C’est « Elle », rien qu’« Elle », encore « Elle », toujours « Elle », « Elle » qui ne sait pourtant rien de lui, « Elle » qui ne se soupçonne même pas de sa si maussade existence.
Sans plus attendre, sa raison le titille sur-le-champ :
- Quelle « fumisterie » !
Allez ! L’homme s’efforce de reprendre le dessus, il décide de siffler encore un dernier canon, pour la route, et de se tirer, loin, très loin, le plus loin possible de cette sordide « connerie »
Déjà passablement groggy d’alcool, l’homme se retrouve, presque étonné, dans le parking de la rue de Bienfaisance :
- Tiens ma voiture m’attend !
Aussitôt sa conscience prend un malin plaisir à l'humilier :
- Comment pourrait-il en être autrement, les clefs dorment au fond de sa poche sombre idiot ?
L’homme s’installe au volant, en complaisant citoyen, avant toute chose, il accroche sa ceinture de sécurité :
- Prudence oblige, depuis l’avènement de l’ère ultra sécuritaire de Sarkozy les flics chassent avec beaucoup de zèle le petit gibier bien solvable.
Il démarre, il ignore où il va, ni vers qui ? Personne ne l'espère, mais il roule. Après tout Dieu le guidera !
Cela paraît tellement idiot. Pourtant, depuis peu, il repense souvent au Créateur. Par la grâce de cette inopinée renaissance de dévotion, son esprit lui a, en effet, ré attribué une place très particulière. Heureusement d’ailleurs, cela l’occupe quand il ne se voit pas totalement accaparé par « Elle »
Arrivé devant son appartement, il se console niaisement :
- Mon GPS interne fonctionne bien, voilà au moins quelque chose de préservé !
Notre homme loue un loft, aménagé dans une ancienne usine textile, rue de Paris. Rien d’extraordinaire, à part le calme. Son repaire obère sérieusement son budget mensuel, toutefois il s’y trouve très tranquille, l’insonorisation mérite bien cinq étoiles, et l’extrême méfiance financière de son propriétaire le dispense de tout proche voisin.
Il grimpe promptement l’escalier. Une fois sur place, il balance sa veste sur une chaise, et il allume la télévision en sourdine, par habitude, juste pour entendre des chuchotements, et surtout pour se nier une fois de plus cette solitude qui le séquestre.
- Eh oui Monsieur Bécaud ! Désolé de vous contredire, « la solitude cela existe ! » Lui, il la côtoie tous les jours, et « Putain » il pourrait vous jurer qu’elle le cloître outrageusement !
La journée consume sa vingtième heure et voilà notre homme, vautré dans son salon, devant une pleine bouteille de « Johnny Walker » comme unique témoin de sa déchéance.
- Ah ! Ses bouteilles ! Ah ! Ses si fidèles objets de verre !
Il dit souvent « fidèles » au pluriel, lorsqu’il en parle, rien que parce qu’il sait que dès que la première sera vide, l’une de ses petites sœurs assumera logiquement le relais.
L’homme carbure à plein régime au « JW », il en achète maintenant par carton de six bouteilles ; solidaires et totalement bénévoles, elles se dévouent au soulagement de sa détresse.
Ce rite immuable se perpétue depuis maintenant un mois, depuis qu’il appréhende toutes ses soirées, et encore plus ses week-ends.
- Depuis qu’il dérouille, uniquement parce qu’il respire loin d’« Elle »
Les si fainéantes aiguilles de la pendule ne tournent que trop graduellement, encore trop réveillé, l’homme déguste à plein régime parce qu’il ne s’enfonce que bien trop lentement.
L’estomac lui brûle, ses intestins se calcinent, cependant il ne leurs donnera rien d’autre que du « JW » :
- Puisque son cœur et son esprit souffrent, il ne trouvent aucune raison à ce que ses entrailles soient épargnées ?
L’homme n’attend impatiemment que la suffocation de son subconscient, pourtant il sait que lorsque sa tête s’alourdira et que ses paupières se fermeront, son cancer se régalera encore de le ronger.
Nous naissons tous avec le cancer. A chacun le sien, le sien se montre sournois. Invincible, il brave toute médecine traditionnelle et évolue sereinement.
En vérité, notre homme n’éprouve nul besoin de docteur ou de quelconque médicament, le diagnostic de son affliction se fige depuis bien longtemps. Il pâtit d’une terrifiante tumeur maligne, il endure d’un cancer d’amour.
- Un authentique carcinome qui lui ronge les os, qui lui suce la moelle, et qui lui boit le sang.
Pourtant il porte, naturellement, en lui la thérapie requise, mais malgré cela il s’en moque allègrement. Aussi son satané crabe en profite gaiement, sûr qu’il n’utilisera pas le moindre antidote contre lui, chaque jour, il festoie abondamment à ses dépens.
Le moment tellement attendu survient enfin, l’homme décide de laisser sans regret ce vautour à sa table, car par la volonté de ses flacons de soixante-quinze centilitres, maintenant les lumières se fondent.
Il pressent l’éminence du décollage. Complètement embué d’alcool, il s’envole joyeux, il part pour de grandes retrouvailles.
Dans un voyage sans aucune escale, notre homme s’offre une folle virée en direction de ses aubes extraordinairement molletonnées.
Chapitre II
« Elle »
« Elle » ouvre doucement la porte, sort sur le trottoir, attache les volets, et, en levant la tête, jauge nonchalamment la teneur du temps.
« Elle » se fige là ! Comme érigée devant lui qui la regarde, qui la scrute, bien pire qui l’espionne. Attentif à ses moindres gestes, l’homme la contemple, il s’abreuve de sa silhouette.
En spectateur très avisé, il décortique les plus infimes détails de sa plastique, en fin gourmet il déguste son angélique sculpture.
« Elle » ! Voilà son fantasmagorique pèlerinage matinal.
Pareillement à tous les jours, pleinement escamoté derrière son pare-brise teinté, quasiment tapi dans sa voiture, le visage blême et le souffle léger, l’homme savoure son instant :
Voilée dans sa légère robe jaune-clair, l’ombre compacte de l’harmonieux corps se précise progressivement à ses yeux. Buste dressé, droite et fière, « Elle » lui arbore sa poitrine délicatement arrogante en rapport de ses fluettes épaules. Enserrées par la fine ceinture de cuir blanc, ses hanches, galbées, bien que sans rondeur excessive, se déploient sereinement sur ses cuisses qu’il devine fermes, et solidement stabilisées par ses musculeux mollets. L’imaginaire de l’homme s’embrase subitement au furtif songe de l’image de sa nudité, mais « Elle », splendeur bien puritaine, ne lui dévoile franchement de son anatomie, que ses chevilles et ses pieds, qui, encerclés dans des sandales blanches, reposent paisiblement sur le sol.
Aujourd’hui encore, le ciel désaltère l’exorde de cette matinée d’automne, il gratifie le monde de son plus rutilant azur.
« Elle » considère maintenant avec une pincée de voracité les proches alentours, et soudain, divine aumône, « Elle » s’allume d’un ébouriffant sourire.
L’homme s’enchante :
- Oh ! Merci mirifique aurore ! Merci de m’accorder une telle offrande !
Pendant qu’« Elle » inhale naïvement l’allégresse du prélude de cette journée, « Elle » n'envisage même pas qu’il puisse ainsi la surveiller.
« Elle » ne présage de rien, tandis que, suspendu à ses gestes, le voyeur attend la suite des réjouissances, bigrement harcelé par son insensée impatience.
Alors qu’« Elle » pivote, « Elle » remarque la vieille voisine sortie au seuil de sa porte : Comme tous les matins, les deux femmes entament une superficielle conversation.
Tandis qu’« Elle » bavarde allègrement, l’homme se saisit de son appareil photo, il la mitraille d’abord sous tous les angles, et puis il actionne ensuite le zoom, afin, une fois encore, de mieux effeuiller son visage :
Telle une mer, à peine tourmentée, qui consentirait timidement ses premiers rouleaux à quelques surfeurs impatients, cerclée dans un diadème noir, sa longue chevelure dorée de blé étale et sacrifie ses boucles au vent frivole. Son ellipse faciale s’amorce sur un front distingué, il surplombe sobrement ses deux pommettes, légèrement rosées de fard, pour mieux ruisseler le filiforme tracé de son florissant museau. Au-dessus d’un frêle menton, ses deux graciles lèvres carminées s’esquissent à la douce harmonie de sa bouche qui abrite ses dents démesurément blanches. A la moindre ouverture de la délectable embouchure, ces crocs, solidement charpentés, semblent prédisposés à mordre dans tout ce qui s’y risquerait de trop près. De ses fluettes oreilles à son délié cou, son visage explose scandaleusement de nitescence, alors que son teint transpire diaboliquement de limpidité.
Subjugué par cette exhibition, l’homme ferme les paupières, il se transpose, et il s’imagine la serrant contre lui. Les pores de sa peau hument déjà son souffle chaud qui se distille progressivement sur sa poitrine, tandis que ses mains se noient dans la flavescence de ses cheveux.
Alors, devenu bien impérieux, il lui relève précieusement la tête, et, cependant qu’il distingue le reflet de son image dans la clarté de ses yeux, l’extase absolue s’abandonne à lui :
Sous d’effilés sourcils, protégées aux abords par de longs cils recourbés en direction des étoiles, ses deux amandes s’allument franchement, après chaque clignotement de paupières. Ses deux prunelles s’affirment si vivantes, si intensément embrasées par ce feu de ferveur que l’on détient avant trente ans, qu’elles lui en deviennent presque outrancières. Ses deux sœurs jumelles étalent sans vergogne un splendide vert clair, crâne d’orgueil à en faire pâlir les plus délicates émeraudes de ce monde. Et que vous dire de leur chorégraphie ? Que vous dire de cette succession de mouvements précis, curieux, alertes, qui coordonnent cette acuité visuelle, tellement trop active, tellement trop gourmande, qu’elle en parvient quelquefois à flirter avec l’irrévérence ?
- Que vous en raconter d’autre ?
Sauf que notre homme en est devenu l’otage, que le voilà captif de la perfection idéale, surnaturelle, et implacable, d’un regard, qui, inexorablement, le charme, l’inonde, puis irrémédiablement le pétrifie.
Comme chaque fois, pour se libérer de sa soumission, son cerveau se veut soudain follement misogyne pour contraindre ses yeux à s’ouvrir, alors dans un sursaut rageur, l’homme propulse l’appareil photo sur le siège arrière de la voiture.
Anéanti, paralysé, le voyeur se maudit, la tête inclinée vers les genoux, il s’exténue de jalousie et il s’étouffe de reproches :
- Cela paraît tellement commode à tous les autres d’entrer en contact avec « Elle », pourtant je ne parviens toujours pas à accomplir cette primitive démarche.
Tenaillé d’angoisses, l’homme se confond honteusement. Frustré dans son morbide fantasme, il se mine à la perspective de son inaccessible désir.
Aussi, forcément, il opte pour le plus immature des dénouements, le plus puéril, et forcément le plus vil :
- Continuer à ne rien lui dire pour ne pas tout gâcher, se meurtrir et se taire pour ne pas désagréger son utopie.
Le calme partiellement revenu dans son esprit, instantanément le voyeur relève le front : « Elle » a disparu, « Elle » s’est évaporée.
Comme d’habitude il ne l’a pas vu s’éloigner, le scepticisme le gagne :
- Est-il concevable qu’une simple créature humaine puisse générer une si dantesque dévotion ?
Allez ! Plus le temps de méditer, l’homme reporte sa leçon de métaphysique à plus tard, la réalité le rattrape, l’heure presse, il lui faut partir bosser.
Mais demain notre voyeur reviendra, bardé de vaillance il l'accostera, et il lui confessera ces émois qui le supplicient.
Comme chaque jour il se l’annonce, comme chaque jour il se le crie, comme chaque jour il se le promet, comme chaque jour il se le hurle.
Par la force d'un spasme nerveux il s'ébroue, ses fortes résolutions amenuisées, l’homme se ranime lentement, et il se découvre, hélas, totalement fourbu sur son divan.
Il ressent la soif d’un autre grand verre de whisky, ses tripes déjà gravement embrasées redoutent sa sanguinaire nouvelle envie, toutefois elles honoreront de force cet effrayant prix afin qu’il puisse la rejoindre très vite.
Il avale le liquide goulûment pourtant ses visions s’attardent, elles se font désirer, il y trouve une certaine logique puisque l’ivresse ne l’a pas encore totalement envahit.
« Elle » se doit de lui réapparaître plus rapidement, il le clame :
- Pardonnez-moi, je n’y tiens vraiment plus !
L’homme prend la bouteille à l’étiquette rouge et il la siffle au goulot, son pouls s’accélère, il referme les yeux et gracieusement, « Elle » le rallie enfin.
Il l'écoute, « Elle » lui parle langoureusement, « Elle » lui chuchote toute sa fougue à l’oreille.
L’homme flotte, tandis qu’« Elle » le convie à confondre leurs sillages, brusquement son harcelante raison provoque ce clash qui le surprend traîtreusement :
- Merde ! Regarde ta bouteille est déjà vide !
Furieux, il se lève laborieusement en bougonnant :
- Bordel où se cachent donc ses petites sœurs ?
Il les cherche en grognant, il ouvre une armoire, puis deux, et il découvre enfin une bouteille pleine. Il l’attrape et il repart en chancelant pour mieux s’avachir, yeux clos, dans son fauteuil.
Hélas, plus rien n’y fait, le charme semble définitivement rompu « Elle » ne consent pas à lui revenir, il s’épanche alors sur sa condition.
- Aucun coup de fil, personne à qui me confier, même pas un parent ou un vieux copain à qui me raconter !
Sa raison lui précise quand-même qu’il ne branche même plus son téléphone portable, il l’a rabroue :
- De toute manière personne ne m’appelait, et il y a belle lurette que je n’ai plus de copains.
D’ailleurs, pour tout vous raconter, cet homme a rarement réellement éprouvé de solides besoins de compagnie. Depuis l’enfance il vit en autarcie, et surtout il mystifie tous ses semblables en se montrant fort :
- Fort ! Très fort ! Bien, bien trop fort !
En savant expert, il refoule toutes ses émotions, en public rien ne l’ébranle vraiment, il s’est blindé en se façonnant une vigoureuse carapace :
- Un bunker, un indestructible mélange de granit et d’acier.
Voilà son état, son unique vocation : Une pauvre apparence destinée à épater les autres.
- Lui ce héros mythique aux épaules si larges ?
Il ne le confessera en aucun cas, mais il n’est qu’un piètre usurpateur, solidement barricadé derrière ses mensonges.
Il se trouve minable et faible, et pourtant il désirerait tant, comme « Atlas » pouvoir soutenir ce globe sur son dos, mais il se doit de constater sa stricte incapacité à déplacer le moindre meuble.
Il hisse péniblement les paupières, il frissonne, la sueur lui perle le front, il ressent maintenant si franchement le froid qu’il en tremblote en gémissant :
- J’ai soif du soleil de son sourire et de la chaleur de son visage, « Elle » me manque tragiquement trop !
Par la grâce des sons qui le perturbent, l’homme émerge enfin quelque peu, on badine beaucoup à la télévision. Il prend, bizarrement, les sarcasmes pour lui mais il ne possède plus la force de zapper :
- Amusez-vous de mon égarement braves gens, je suis perdu, fini, damné. J’ai le cœur tétanisé, et complètement cramoisi par mon icône.
Maintenant notre homme se la raconte, les mots déboulent, ils ne trouvent pas de suite le bon itinéraire, enfin ils débarquent et il se les livre en vrac, sans pudeur, sans limitation :
- De toute manière, à quoi bon continuer à subir cette morbide existence sans « Elle » ?
« Elle » ! Voilà comment notre homme l’a baptisée. Rien de très original, il en convient, néanmoins pour lui ce pseudonyme résume tout :
- C’est « Elle », ce sera « Elle » et uniquement « Elle » !
« Elle » quatre lettres aériennes qui s’associent pour composer un si léger pronom, mais dont l’ambiguïté recèle tant de facettes :
« Elle » sujet versatile comme aucun autre : « Elle » l’insensée qui génère ses pires démences, « Elle » la capricieuse qui chamboule sa destinée, « Elle » la scélérate qui enfante son drame, mais « Elle » sa « Muse » qui le sublime de poésie.
Sans ne jamais avoir ouï le timbre de sa voix, il devine le rythme doucereux de ses mots et la mélodie suave de ses phrases. Quant à son histoire, notre homme n’éprouve nul besoin qu’on ne la lui relate, instinctivement il connaît déjà tout d’« Elle »
Lui, l'adulateur de Chateaubriand, a déniché sa propre « Sylphide » Aussi, guindé d’orgueil, il existe des soirs où il brave outrageusement le Maître de la plus haute des manières :
- « Ton Aphrodite sans voile, ta Diane vêtue d’azur et de rosée, ta Thalie au masque riant, et ton Hébé à la coupe de la jeunesse ne valent rien, elles ne voyageaient qu’au travers de ton imagination tandis que ma Sylphide à moi existe ! « Elle » est réelle, faîte de chair et de sang. Nos âmes se cherchent, il me suffira juste de les aider à trouver le chemin qui les réunira. D’ailleurs, dans l’attente de cette prochaine fusion, j’ai déjà longuement fomenté notre roman. Nous goûterons une belle et grande histoire d’amour, une véritable légende à l’ancienne, gavée de romantisme et noyée d’enthousiasme et de passion. Une narration florissante de brillantes déclarations, et débordante de fougueuses étreintes. Je spécule chaque nuit sur notre avenir conjoint, au gré de mes humeurs, et moi j’en jouirai selon mes uniques désirs »
Qui pourrait comprendre tout cela ? Qui offrirait ne serait ce qu’un soupçon d’entendement à l’aliéné qui s’accapare de son esprit et qui s’installe progressivement en lui ?
Lui, si pitoyable dans son absurde tragédie, lui, l’indigent martyr, qui se gangrène en silence parce qu’« Elle » l’a entièrement plombé, et lui a totalement délavé le cerveau.
Lui, le vampirisé, qui n’endure ses interminables journées que pour ces quelques minutes durant lesquelles « Elle » l’émerveille chaque matin.
Lui, qui s’entoure chaque jour un peu plus d’abominables terreurs.
Lui, le funeste drogué qui en crève à petit feu, et qui en a aujourd’hui plus que marre d’en crever.
Il y a un mois, sa dose quotidienne de voyeurisme le contentait, mais aujourd’hui il ne maîtrise pratiquement plus rien.
Son âme entière en exige plus vis à vis d’ « Elle », son corps refuse de se cacher à ses yeux, sa bouche prétend répondre à la sienne, et ses mains aspirent au velours de sa peau.
Bien qu’« Elle » n’augure de rien, au fil de ces récents jours, notre homme est devenu son « ange gardien », il veut la délivrer, contre son gré, et sans aucune restriction. Il la perçoit si frêle, si craintive derrière son apparente sûreté quotidienne.
« Elle » lui semble tellement aveuglée, et totalement engluée dans cette toile tissée par tous les autres, alors le pauvre vieux s’encourage :
- « Elle » m’attend, je m’en suis persuadé, mieux je le sais, pire je le sens !
Pourtant une bien sérieuse irritation le démange obstinément puisque « Elle » ne vit pas seule.
Un « aventurier » comme il le dit, partage ses nuits, un navrant mercenaire, un mâle vénal, qu’il juge abusivement « trop » :
- Epaules trop larges, corps trop bien fait, sourire trop ravageur, paroles trop faciles.
Un bourricot sans cervelle qui se présume étalon. Un parasite avec pour seuls lauriers le privilège de l’approcher, l’honneur de lui parler, la gloire de la regarder dormir, et l’esclandre de partager sa couche.
« Un premier prix de concours » qui s’estime tout permis, un macho qui la trimbale, un goujat qui l’exhibe à son bras, et surtout un brigand inexcusable qui les brime en neutralisant leur amour.
C’est par la faute de cet « Apollon », qu’« Elle » ne le considère pas encore, c’est normal il la cloître. Il se l’est outrageusement approprié, il se la réserve, et lui a indubitablement proscrit tout contact avec les autres hommes.
Ce vil mortel, trop grand, trop beau, trop tout, l’obsède, il ne soupçonne pas du péril qui pèse sur lui, serein le type ne le redoute même pas, ni lui, ni personne d’ailleurs :
- Misérable « Apollon » stupide aveugle, prend garde ! Mars affûte ses armes ! L’incommensurable haine que tu m’inspires te condamne un peu plus chaque jour qui avance.
Mentalement, l’homme a déjà tout vécu de la médisance d’« Apollon », il l’a imaginé, se vautrant, des soirées entières, devant une rencontre de football à la télévision, sourd de détachement tandis qu’« Elle » s’endormait esseulée :
- Rassure-toi ma douce, moi j’ai une sainte horreur du football !
Durant ses songes, il l’a pisté en virée avec ses copains, photographié en train de draguer toutes les femelles qui bougeaient, pendant qu’« Elle », recluse dans leur foyer, se désespérait.
- Tranquillise-toi ma princesse, moi je ne sortirai en aucun cas sans toi !
Grâce au ciel, cet infâme couard, il le soupçonne aussi de lui refuser l’enfant, qu’« Elle » lui réclame sûrement :
- Patiente encore un peu mon élue, notre heure approche, tu deviendras mère parce que moi j’aspire à être père !
Voilà notre homme enfin presque bourré, il ricane niaisement, et il chante pour « Elle », un vieux machin de Claude Nougaro :
«… Je suis soûl ! Soûl ! Soûl !
Sous ton balcon ! Con ! Con !
Marie-Christiiiine… »
Alors, comme le chanteur toulousain :
« …Sur l’écran noir de ses nuits blanches, notre homme se refait son cinéma… »
En plein délire, il se rejoue la fin du scénario habituel de sa sordide série B.
Il se voit, dressé devant chez « Elle », le poing levé, le voilà justicier et enclin à faire payer au monstre « Apollon » toutes ses ignominies.
Il s’avance devant lui, il le somme d’avouer ses forfaitures et d’implorer sa clémence pour solder son passif d’indifférence.
Ce pitre reste muet, il lui clame :
- Ouvre les yeux ! Regarde-la ! C’est « Elle » « Elle » est née pour moi, et tu t’en es emparé. Plus grave encore, tu la déshonores, tu m’offenses, et surtout tu bafoues l’amour qui nous est prédestiné !
L’éphèbe le regarde effaré un court instant, il hausse les épaules, puis en se moquant il lui lance :
- Eh mon petit calme-toi ! « Elle » ne possède rien de plus que les autres nanas ! Ce n’est qu’une pauvre gonzesse, pas meilleure au lit que toutes les autres, « Elle » croit que je l’aime et j’en profite. C’est la règle du jeu fixée entre les sexes non ?
Bien entendu, le justicier s’enrage, et il ne contrôle plus rien.
Brusquement, le paisible volcan, qui somnolait en lui depuis bien trop longtemps, se réveille. L’éruption se déclenche et il explose.
Il plonge la main dans sa poche, il en sort un revolver, il vise le cœur, puis la tête, et il tire dans un fracas sourd, une fois, dix fois, vingt fois.
- Qu’importe !
Il vide tout le chargeur sur « Apollon », pitoyable créature ensanglantée, qui s’effondre aussitôt comme une larve.
Enfin apaisé, le vengeur rit aux éclats devant le bon devoir légitimement accompli, et soudain, en se tournant, il l’aperçoit, « Elle » vole à sa rencontre, se propulse dans ses bras, et lui annonce pleine d’émotion :
- Merci mon petit ange gardien, tu viens définitivement de me libérer.
Alors lui l’ancien spolié, l‘ancien voyeur anonyme, lui confesse enfin tout ce qui le persécutait. Lui l’ex bafoué, trouve finalement la bravoure de lui débiter toutes ces phrases qui bouleversaient son raisonnement.
- Oh ! Comme il lui déverse ces vagues de jolis mots qui déferlent inlassablement dans sa bouche !
Le vacarme sourd du radio réveil lui explose la tête, l’homme se retrouve transi et entièrement courbaturé. La nuit vient d’accoucher d’un nouveau samedi qui s’annonce déjà comme bien trop accablant.
Il est sept heures du matin, il quitte son divan et il cherche ses cigarettes :
- Ah oui c’est vrai ! Je me suis juré d’arrêter de fumer ce jour même.
Il balance directement le paquet dans la poubelle, et il traverse le souffle presque hivernal de cette aurore pour rejoindre son lit avec l’immense, bien qu’assurément inaccessible, dessein de ne se réveiller que lundi matin.