Pris dans La Toile
De feu et de sang. La toile bouleversait l’œil de Ferdinand ; les rouges le disputaient aux noirs et aux jaunes vifs pour suggérer les flammes et les fumées de l’enfer. Les contrastes suggéraient mille tourments subis par les formes fluettes, mais si évocatrices dans leurs subtils mouvements, qui parsemaient le fond d’ondes obscures et rougeoyantes ! La toile le regardait et il s’en était senti pénétré dès qu’il avait franchi la porte de l’atelier de Szabo. Ferdinand avait vendu plusieurs des toiles récentes de l’artiste dans sa galerie du faubourg, mais celle-ci tranchait si violement avec le style et le thème de tout ce qu’avait produit le peintre jusqu’alors qu’il la crût tout d’abord l’œuvre d’un autre. Mais la signature était bien là où Szabo la peignait d’ordinaire, s’inscrivant délicatement dans un détail du coin supérieur gauche de la toile.
Stupéfait par la force de l’évocation et perdu en conjectures quant aux motivations du peintre, il n’entendit pas ce dernier s’approcher de lui et sursauta lorsqu’arrivé dans son dos il agrippa ses deux épaules d’une poigne ferme et s’exclama : « pas celle-là, Ferdinand ! »
Se retournant d’un bond, tant pour se dégager de l’étreinte que pour faire face à Szabo, il fit de son mieux pour toiser le peintre qui le dépassait d’une tête au moins.
- Et quoi ! Tu disparais pendant deux semaines, tu t’enfermes pour peindre cette merveille et tu ne veux pas que je la vende ?
- Je te le dis, Ferdinand, pas celle-là. Tu ne vendras pas celle-là !
- Et pourquoi, je te prie ? Outre que c’est ce que tu as fait de mieux depuis bien longtemps, je te rappelle que le coût de tes lubies et tes frasques ne te permettent pas de faire le difficile… Attends, ne me dis pas que tu ne veux pas que moi, je la vende. Tu as trouvé un nouvel agent, c’est ça ?
(...)