1. Une promenade d’agrément.
Mars 1138.
Allez Zou Michelo ! Fainéant ! Il est déjà bien tard et le soleil va se lever. Nous avons une longue route à faire aujourd’hui. Vè ! regarde Patricio il a déjà allumé le feu et il te prépare de quoi manger. Vas-tu le laisser aussi avaler ta cervoise ?
Allongé sous sa couverture, Michelo profitait de ces moments si agréables qui suivent le réveil et qui précèdent le lever. Depuis de longues minutes, bien au chaud et les yeux clos, savourant ce délicieux moment, il entendait ses deux sauveurs s’affairer près de lui, ranger les couvertures et se préparer au départ.
A quelques pas de lui, quelques buches de bois sec crépitaient déjà, répandant alentour son agréable odeur de feu de bois.
- Zou ! Un peu de courage, incita à nouveau Guilhem.
Michelo se leva doucement et étira ses membres endoloris. Ce matin, il se sentait mieux. La bonne nourriture, savamment équilibrée des chevaliers, lui avait doucement redonné des forces. Les bonnes et longues nuits passées bien au chaud au coin du feu, dans d'épaisses couvertures, avaient achevé de le remettre en forme et de lui rendre figure humaine. Pourtant, la lassitude qu'il ressentait au plus profond de lui, avait beaucoup de mal à disparaître. Déjà, après l'agression de l'année passée, il lui avait semblé que cette fatigue générale n’était due qu’à un simple refroidissement, et il n'avait retrouvé toute sa tonicité qu'après de longs soins attentifs.
Désormais, sa jambe le gênait beaucoup moins. Les attelles, posées par le frère Guilhem, l'importunaient encore dans son sommeil, mais la douleur qui l’avait tant meurtri ne le tourmentait presque plus. Comme chaque matin depuis une semaine, il considérait sa cuisse d'un air un peu moins dubitatif. Celle-ci dégonflait de jour en jour.
- A cette vitesse, dans trois jours il n'y paraîtra plus et dans moins de trois semaines tu marcheras de nouveau. Au début, ce sera avec une béquille bien sûr, mais assez vite tu pourras t'en passer.
La grosse voix de frère Patricio se voulait rassurante. Michelo savait bien que l'énorme tache bleue qui était apparue sur sa cuisse allait devenir verte, puis jaune pour enfin disparaître dans quelque temps. Ses maladresses, lorsqu'il était encore un jeune garçon, l'avaient suffisamment fait tomber à terre pour qu'il sache reconnaître un gros bleu. En revanche, ce qui l’inquiétait beaucoup plus, c’était les proportions que prenaient les taches blanches qui recouvraient le bas de ses jambes. Elles avaient pris une ampleur démesurée depuis qu'il avait quitté la chaumière picarde de sa petite enfance.
Comme s'il lisait ses pensées, Guilhem le rassura.
- Ne te tracasse pas pour cela, tu es presque arrivé à l'issue de ta longue route. Ce soir, tu dormiras chez les frères de saint Ladre. Ils savent ce qu'il faut faire pour soigner ton mal et par la grâce de l'éternel, ils te rendront bientôt la santé.
En écoutant le frère, Michelo sentit tout son corps vibrer de bonheur. Il était parti depuis si longtemps. Les indications du père abbé de sa paroisse étaient bien insuffisantes pour lui permettre de trouver sa route. Elles le menaient par monts et par vaux depuis tant de mois, qu'il ne croyait plus en l'existence de la maladrerie royale.
Un gargouillis aussi sonore qu'inattendu le tira instantanément hors de ses pensées. Le rire des deux chevaliers sembla repris en chœur par les piétinements d'impatience de saint Jean d'Acre et Jérusalem, les deux magnifiques montures de ses sauveurs.
- Tiens, avale cela, une bonne cervoise bien chaude, il n'y a rien de tel pour caler un estomac affamé.
Comme chaque matin depuis une semaine, les chevaliers se levaient avec le soleil, nourrissaient et étrillaient les chevaux, chargeaient la vieille mule. Puis, le feu rallumé, ils réchauffaient les restes du repas de la veille au soir. Lorsque tout était prêt, ils réveillaient leur compagnon d'infortune.
De toute sa vie, Michelo n'avait jamais rien bu dès le réveil d'aussi nourrissant. Il avait tellement faim qu'il se pressait d'avaler le contenu de son hanap, cette magnifique coupe de bois, prêtée par Guilhem. Certains morceaux étaient si gros qu'il était bien obligé de prendre le temps de mastiquer s'il ne voulait pas mourir étouffé.
Repu mais intrigué, il interrogea alors :
- Nobles chevaliers, vous avez bien dit que je dormirai ce soir à la maladrerie de Saint Ladre ? Est-ce bien vrai ? Ne vous moquez-vous pas de moi.
- Non, nous ne plaisantons pas. Nous voulions te faire la surprise, mais nous ne voulons plus te le cacher. Nous avons évité de passer par Saint Denis afin de ne pas apeurer les pèlerins par ta maladie et dès ce midi, nous prendrons notre repas près de l'abbaye de Montmartre. L'endroit est d'un calme reposant, propice à la méditation, et, de là, nous pourrons voir Paris, de loin.
Michelo n'en croyait pas ses oreilles. Longuement, le regard oblique, il observa les deux chevaliers, enchantés de l'effet de surprise qu'ils lui avaient réservé.
Rien dans les couleurs de leur aura ne semblait l'avertir d'une quelconque supercherie. Non, ses deux compagnons de route lui disaient bien dit la vérité.
Pouffant de rire à le voir faire, tous deux s'écartèrent du campement, et comme chaque matin, se tournant vers le soleil levant, ils mirent un genou à terre et prièrent.
Une petite brume apparut entre les vieux chênes sur laquelle scintillaient déjà les premiers rayons du soleil.
- La journée sera belle, pensa-t-il en se redressant, se frictionnant les jointures endolories.
Péniblement, Michelo replia sa couverture, nettoya la coupe d'un geste de la manche et se leva avec difficulté en prenant appui sur un arbre. Soucieux de montrer que lui aussi avait de la religion, il esquissa un signe de croix. Puis les yeux clos, il récita à voix basse un Notre-Père en latin. Les derniers mots prononcés, il pensa à sa famille, aux événements de ces derniers mois, à ses sauveurs, il ne put s’empêcher d'adresser au Dieu de son cœur une courte prière :
- Mon Dieu, je vous remercie de m’offrir cette nouvelle journée. Mes meilleures pensées vont vers ma famille que je vous confie, vers Manon ma promise, vers mes agresseurs à qui je vous demande de pardonner leurs actions, et vers vos deux soldats qui me mènent sur ce long chemin.
- Amen, reprirent en chœur les deux chevaliers.
Il ne les avait pas entendus s'approcher tant sa prière l’avait concentré.
- Amen. Bredouilla-t-il.
- Qui t'a donc appris à prier de la sorte, d'ordinaire les bons chrétiens prient pour eux-mêmes, pour leur récolte ou leur santé. Mais très rarement pour les autres.
- Je ne sais pas, je pense que c'est normal. Si Dieu doit venir s'occuper de chacun de nous pour donner tout ce que nous désirons, il n'en finirait plus.
- En plus, prier pour soi, alors que l'on a le nécessaire, je pense que c'est de l’égoïsme. Poursuivit-il. Mon guide m'a demandé ce que j'avais fait pour les autres lorsque j'étais sur terre et comme je ne savais pas quoi lui répondre, il m'a conseillé d'y penser beaucoup quand je reviendrais ici-bas.
- Alors, si dans mon mauvais état physique je ne peux rien faire de concret pour les autres, je veux au moins que mes meilleures pensées aillent vers tous ceux que je connais et que j'aime. C'est la seule aide que je peux leur apporter pour le moment, et je suis sûr qu’elle sera efficace.
Les deux chevaliers se regardèrent en silence, se demandant où il pouvait aller chercher tout cela. Ils lui confirmèrent qu'il était bien dans la vraie voie et le remercièrent d'avoir pensé à eux.
Depuis sa mésaventure avec les pilleurs de grands chemins, il regardait les choses autrement. Il avait même de la compassion pour Jérusalem, le magnifique cheval de Guilhem, qui avait pour charge de le transporter toute la Sainte journée.
Ce magnifique demi-sang arabe, qui selon son maître était un digne compagnon d'armes, avait pris Michelo d'amitié. Il agissait exactement comme s'il savait que le moindre choc pouvait lui être douloureux. Il évitait les trous des chemins, et semblait très prévenant pour son jeune cavalier.
- Allez en route ! Si nous voulons être arrivés pour les vêpres.
Lorsqu'il enfourcha la monture, Michelo dut serrer les dents et contenir un cri de douleur. La forme de la large selle ne lui permettait pas de s'installer confortablement avec sa jambe droite cassée pendante à la verticale.
Guilhem, fit rapidement le tour du cheval, puis doucement releva la jambe de Michelo et fixa l'attelle côté cheville à l'avant du harnachement. Ainsi, le pied gauche dans un étrier, et la jambe droite à l'horizontale, il pouvait aisément voyager sans ressentir la moindre souffrance.
- Qu'à cela ne tienne, dans quelques semaines, je pourrai de nouveau plier le genou et marcher. Tout cela ne sera plus qu'un mauvais souvenir.
Après avoir achevé le chargement de la mule, les deux chevaliers fixèrent leur épée au côté, et se couvrirent de leurs longs manteaux blancs. Le burious ( ) blanc qu’ils portaient au-dessous rendait plus officielle leur fonction religieuse. La cotte de maille, casquant la tête, entérinait leur fonction militaire.
Patricio enfourcha Saint Jean d'Acre tandis que Guilhem tenant Jérusalem par la bride emmena Michelo, bientôt suivi de la mule.
Michelo se sentait fier avec ses deux compagnons.
- Plus tard, je serai Chevalier de l'Ordre du Temple ! leur lança-t-il.
Le rire amusé des deux condisciples, lui rappela qu'il avait déjà atteint l'âge de quinze ans, et que sa condition ne lui permettait pas d'espérer entrer dans un Ordre aussi prestigieux que celui du Temple.
- Tu changes souvent d'avis mon pitchoun. Lorsque nous t'avons trouvé la semaine passée, et que nous avons soulagé tes plaies, tu voulais déjà être médecin.
- C'est vrai, frère Guilhem, mais ne peut-on être chevalier de l'Ordre et médecin à la fois ?
- Té, il y en a, mais les études sont longues et coûteuses, tu sais.
Michelo réfléchissait. Sa modeste naissance ne lui permettait pas d'envisager un avenir très brillant. Depuis qu'il avait quitté la maison, il avait découvert tant de choses nouvelles qu'il en avait encore le tournis.
Déjà, petit, il voulait suivre l'exemple de son père et cultiver la terre. Puis il avait ambitionné devenir prêtre, afin de dialoguer avec le Bon Dieu. Quand il vit Manon, il avait pensé devenir père de famille.
Plus tard sur la route, il souhaita devenir un riche marchand saxon, comme celui qu'il y rencontrât.
Michelo avait toujours eu envie de dévorer la vie à pleines dents, mais sa condition physique lui rappela qu'il devait d'abord aller se faire soigner.
- La lèpre est une maladie ignoble. Elle détruit les ambitions des jeunes gens, murmura-t-il.
- Et pas seulement des jeunes gens, reprit Guilhem. Pense à tous tes anciens compagnons d'infortune. L'un d’eux était de noble naissance. As-tu vu ce que la vie lui a réservé ? Mais toi, tu as de la chance. Dieu est clément. Il a bien voulu que tu ne sois pas contagieux. Et ne t'a-t-il pas doté de fabuleuses facultés que bien des chercheurs au sein de l'Ordre aimeraient posséder ?
Michelo ne dit plus un mot. Il resta songeur.
Jérusalem s'arrêta brusquement. Devant eux, à une centaine de pas, Patricio qui ouvrait la marche venait de s'arrêter et déjà sortait l'épée du fourreau. Il prit le temps d'observer l'intérieur du sous-bois dans lequel s'engouffrait la route. Il avait vu bouger quelque chose.
On n’entendait aucun bruit aux alentours. Les oiseaux ne chantaient plus. Le vent qui caressait les feuillages, semblait s'être immobilisé comme pour inciter le temps à marquer une pause. Ils attendaient et écoutaient, leurs sens en éveil.
Quelque chose allait se passer.
Guilhem tourna autour du cheval, tentant d'observer les buissons au bord du chemin, guettant les alentours. Dans un léger frôlement métallique, il tira lentement l'épée du fourreau, et se tint prêt à l'affrontement.
Patricio fit un signe et s'enfonça doucement dans le sous-bois, baissant la tête pour éviter les branches basses.
- Observe les fourrés derrière nous, chuchota Guilhem, et préviens-moi si tu vois bouger.
Michelo sentit son cœur battre très fort. Sa gorge se noua. Il observa attentivement les alentours, mais ne vit rien bouger.
- Et si c'était les voleurs de grands chemins qui nous tendaient une embuscade ? Ceux de la semaine passée étaient particulièrement cruels pensa Michelo. Et tous mes amis sont morts, dépouillés de leurs maigres biens, abandonnés aux loups. Peut-être nous ont-ils suivis.
La seule idée d'avoir à affronter les crocs de ces bêtes féroces lui fit frissonner le bas du dos.
Mais il n'eut pas le temps de laisser ses idées vagabonder. Du fond du sous-bois, il entendit le hennissement de saint Jean d'Acre rapidement suivi d'un énorme cri. Couvrant difficilement les bruits secs des branches cassées et des grognements hargneux, on devinait les coups de sabots d'un cheval qui martelait le sol.
Le bruit se rapprocha, Jérusalem était inquiet mais restait immobile veillant précieusement sur son fragile cavalier.
Le son du bois brisé se faisait plus proche, Guilhem avait déjà ôté son blanc manteau, avait mis un genou à terre et il tenait son épée à deux mains prêt pour le choc. Le bruit semblait s'accentuer dans le sous-bois. A un point tel que Michelo restait persuadé que Patricio combattait une armée de plus de mille hommes ou de cent mille démons. Par instants les hurlements s'estompaient, renforçant son inquiétude.
Les grognements qu'il percevait, étayaient sa certitude d'une lutte à mort. Dans quel état s'en sortirait-il ?
Hurlements et cris se rapprochaient. Michelo sentait les poils de ses bras se dresser sous sa tunique.
- Courage Chevalier, pensa-t-il alors, que Dieu te vienne en aide.
Déjà le bruit des combats résonnait moins, signifiant qu'ils s'avançaient. Le son des sabots faisait vibrer le sol si fortement que Jérusalem commença à frémir.
Guilhem était prêt à pourfendre le premier qui se présenterait. Mais dans un grognement affolé, à moins de dix mètres devant eux, ils virent passer, furieux et pris de panique un groupe de trois énormes sangliers fuyant ventre à terre, aplatissant tout ce qui se trouvait sur leur passage. Ils traversèrent le chemin et s'engouffrèrent dans l'autre partie du sous-bois, toujours poursuivis par les hurlements de Patricio.
Quelques mètres derrière eux, il apparut juché sur Saint Jean d'Acre, debout dans les étriers, l'épée tournoyant à la main.
Dans un nuage de poussière et après moult difficultés Patricio arrêta son cheval et mit pied-à-terre.
En les voyant arriver ainsi, Guilhem fut pris d'un fou rire que seule une tension nerveuse poussée à son paroxysme pouvait excuser.
- Alors collègue, tu n'avais pas fait ta gymnastique matinale, et cela te manquait ? lui lança Guilhem en se relevant et en replaçant l'épée dans son fourreau.
- Saleté de bestioles, renchérit Patricio, j'ai bien cru que c'était ces croquants de bandits. Quel dommage que la chasse nous soit interdite, sinon je leur aurais volontiers taillé des croupières !
Michelo était resté sans bouger. Après avoir compris qu'il ne s'agissait là de rien de bien sérieux, il reprit sa respiration normale et pâle comme un suaire s'adressa à ses deux amis :
- Réflexion faite, je crois que plus tard, je ne serai pas Chevalier de l'Ordre du Temple...
Il n'en fallut pas moins pour que le fou rire devint général et qu'il dura de longues minutes avant de s'estomper,... sous l’œil très intrigué des deux chevaux et de la mule, qui pourtant en avaient vu d'autres.
*
2. Le Mont Martre.
Mars 1138.
Le doux soleil de mars caressait le visage de Michelo. En s'évaporant, la rosée embaumait de cet agréable parfum qu'il connaissait si bien. Il se rappela la maison de torchis et de paille, la porte de branchages que sa mère ouvrait tous les matins pour laisser entrer le soleil. Là-bas aussi, les arbres s’étaient couverts de fleurs. Bientôt, après la Pâque, il ferait bon travailler la terre les pieds nus. Il faudrait installer les pièges dans les arbres pour attraper les grives avant qu'elles ne viennent chaparder les cerises ou piller les semis.
Figé dans ses pensées, Michelo observait le lopin de terre de son père.
- Dans quel état lamentable a-t-il été laissé ! On jurerait une friche. Personne ne l'entretient donc plus ? Mais qui est cette femme ?
Michelo marqua un temps d'arrêt, et observa la vieille, pliée en deux, binant un petit carré d'où elle tentait de chasser de vieilles poules aux plumes rabougries.
Péniblement, elle se releva en se tenant les reins. L'effort à fournir était immense. Fébrilement elle se rajusta, remit en place son vieux foulard sur la tête et se tourna doucement.
Michelo n'en crut pas ses yeux. Il venait seulement de la reconnaître. Des larmes coulaient sur son visage d'adolescent.
- Maman ! Mon Dieu, que tu as vieilli, comme tes traits sont tirés. Que t'est-il arrivé ?
…..
- Eh bien mon pitchoun, tu n'entends pas ce que l'on te dit ! Tu étais encore parti faire un petit voyage ?
La douce voix chaude de Guilhem, ramena Michelo à la réalité.
- Tu as l'air bien triste, pourquoi pleures-tu ?
- Je pensais à ma maison et à ma famille, et à l'instant même où j'y pensais, j'y étais. J'ai vu maman, elle est vieille maintenant. Il n'y a plus personne pour s'occuper d'elle, et elle doit travailler la terre elle-même...
De lourdes larmes perlèrent de ses yeux et coulèrent sur ses joues.
- Dans le vent, messeigneurs, dans le vent !
La voix grave et implorante d’un vieux acheva de le ramener à la réalité.
- Il est lépreux, chevaliers, il DOIT se mettre dans le vent.
Michelo regarda autour de lui, leur petit groupe venait de faire une halte. Ils s’étaient arrêtés au cœur d'un village, sur la grand place, au pied d'une grande fontaine. La porte d’une vieille église se ferma bruyamment et les volets claquèrent derrière les bigotes, atterrées par la présence d'un pestiféré au milieu de leurs maisons.
Déjà, les quelques rares hommes qui ne s’étaient pas enfuis formaient un mur entre la petite troupe et la fontaine.
- Nous sommes arrivés à Clichy. As-tu soif Michelo ? Demanda Patricio.
Encore à ses tristes pensées, Michelo n'eut pas le temps de répondre. Une voix lourde de promesses brutales se fit entendre.
- Il ne doit pas boire ici. Il peut tous nous contaminer. Il est marqué dans sa chair. Il porte la marque de la punition. La main de Dieu est sur lui. C'est un lépreux. Il n'avait qu'à pas fauter. Qu'il s'en aille, ou bien...
Déjà le plus téméraire des va-nu-pieds, une espèce de grande armoire normande aux cheveux rouges, haut de près de six pieds, aux épaules saillantes et à l'air abruti se penchait pour saisir une pierre. Bientôt, ses acolytes, de petits freluquets aussi sales que teigneux l'accompagnaient dans son geste. Epais comme des haricots verts, ils semblaient pourtant moins courageux que lui.
Les taches de graisse noire qui maculaient leurs visages et leurs mains renforçaient la haine qui brillait dans leurs yeux. Leurs vêtements d'une saleté répugnante empestaient l'air ambiant. Michelo connaissait bien cette odeur, celle des coureurs de bois, toujours à l'affût d'un mauvais coup.
Malgré son jeune âge il avait l'expérience de ce genre de situation. Il savait que si leur geste n'était pas arrêté par quelques mots bien pesés, il allait se ramasser une nouvelle pluie de cailloux. Et Dieu seul savait comment cela allait finir.
Mais, sans qu'aucun mot ne fût prononcé, ils allaient instantanément suspendre leur ramassage.
Pour la seconde fois de la journée Michelo venait d'entendre le bruit bien caractéristique d'une lame d'acier qui sortait doucement de son fourreau.
D'instinct, saint Jean d'Acre et Jérusalem firent quelques pas en arrière, mettant ainsi Michelo à l'abri. La mule suivit leur exemple sans rien comprendre. Ils attendaient calmement le début du combat.
Comprenant le danger auquel les exposait leur témérité, les plus peureux lâchaient déjà leurs pierres. Guilhem continuait pourtant de sortir doucement son épée de l'étui, de telle sorte qu'il accentuait et intensifiait le son qui s'en échappait. Quant à Patricio, après avoir rengainé la sienne il se dirigeait vers la mule et détachait de la selle une outre de peau.
La tenant de ses deux mains, la lame, bien droite à la verticale, luisait au soleil et Guilhem en fit refléter les rayons sur les visages des assaillants afin qu'ils comprennent ce qui les attendait s'ils venaient à bouger. Les visages des coquins se crispèrent et l'atmosphère devint tendue. Pendant ce temps, Patricio d'un pas ferme et décidé se dirigea de nouveau vers la fontaine dont l'accès était toujours défendu par le jeune inconscient. Au pas décidé du chevalier, inquiets, les teigneux s'écartèrent doucement laissant l'armoire normande indécise, seule devant la fontaine.
D'un revers rapide du bras, Patricio jeta son long manteau blanc en arrière. Celui-ci flotta dans l'air quelques instants pour se poser sur son épaule. Profitant du mouvement, la main droite gantée de Patricio dégagée du vêtement gênant se resserra pour ne plus former qu'un poing. Emportée par l'élan et sans l'ombre d'une hésitation, elle s'abattit brutalement sur la mâchoire du mécréant qui ne l'avait pas vue arriver.
Le claquement des dents du colosse résonna tristement entre les vieux murs de pierre des maisons du village, à peine couvert par le clapotis de l'eau. Les yeux révulsés, pliant doucement des genoux, il s'effondra poussé sur le côté par Patricio qui, déjà, plongeait l'outre dans la fontaine et faisait sa réserve d'eau en l'ignorant. Les teigneux avaient fait un autre pas sur le côté et regardaient horrifiés leur chef gisant à terre. Un petit filet de sang perlait au coin de ses lèvres.
Les deux chevaliers avaient gardé leur sang-froid. Michelo était fier d'eux. Il avait eu vraiment de la chance de les trouver.
Dans un bruit sourd que personne n'attendait, la porte de la vieille église venait de claquer en laissant passer une grosse boule noire.
D'instinct les deux chevaliers avaient modifié leur garde. Patricio laissa échapper son outre à terre et déjà, l'épée à la main s'apprêtait à occire l'agresseur.
La grosse boule noire acheva sa course, bénitier dans la main gauche et goupillon dans celle de droite, et commençait à bénir en tous sens ces diables d'agresseurs qui avaient osé s'en prendre à ses ouailles.
- In Nomine Patris... et Filii... et Spiritus Sanctus... Amen...
Après quelques signes de croix ravageurs et humides, persuadée d'avoir saintement travaillé pour l’œuvre de Dieu, la grosse boule noire, un rougeaud bedonnant également curé du village, observa mieux la petite troupe.
Stupéfait en apercevant les deux chevaliers, il s'immobilisa soudain, tétanisé par leur posture défensive. Il en lâcha bénitier et goupillon qui tombèrent au sol en faisant un bruit de casserole.
Après quelques instants de silence, reprenant ses esprits, il s'adressa à eux en bafouillant :
- Nobles seigneurs, je... je... je ne savais pas qui vous étiez, pardonnez-moi, mais avec tous ces maudits mécréants, que le diable les emporte, qui traînent dans les bois en détroussant les voyageurs... enfin vous comprenez... je veux dire...
- Ce n'est rien qu'une péripétie sans conséquence, interrompit Guilhem en remettant l'épée au fourreau, mais vous devriez mater un peu certaines de vos brebis. Ce grand échalas n’a pas plus de cervelle qu’une cougourde, mais il pourrait bien donner des idées subversives à ces jeunes gens. Enfin, je veux dire, s'il s'en remet facilement. De toutes les manières, cet incident va leur remettre les idées en place. De plus, ils ne risquaient rien, la règle de notre Ordre nous interdit d’occire un autre Chrétien à moins qu’il ne nous ait agressés au moins trois fois.
Le curé ne répondit pas. Les yeux écarquillés, il venait juste d'apercevoir Michelo. Après l'avoir longuement dévisagé, puis observé son attelle, les marques blanches de ses jambes et son vêtement caractéristique, il fit un pas en arrière.
Pour éviter tout affolement, Patricio qui l'avait vu faire le rassurait déjà :
- Soyez tranquille, il n'est pas contagieux. Nous l'escortons à l'hospital de la fraternité de saint Ladre. Les frères sauront le soigner et lui rendre la santé.
- Une escorte ? Mais si j'avais su, si l'on m'avait prévenu, j'aurais... j'aurais...
Et se jetant aux genoux de Michelo.
- Si l'on m'avait prévenu, j'aurais organisé votre passage... mis ma sacristie à votre service. Pardonnez-moi Monseigneur. Pardonnez mes brebis. La peur de l'inconnu, vous savez ce que c'est...
Interloqué, Michelo observa longuement cet homme de Dieu à ses genoux, plus habitué de le savoir ainsi faire dans les églises que devant les jeunes lépreux de passage.
- Sans doute me prend-il pour quelque fils de haute noblesse dont le père aura chargés deux chevaliers de faire une solide escorte, se dit-il.
- Ce n'est rien, mon père, ce n'est rien. Personne ne m'a agressé. Et si ces preux chevaliers considèrent l'incident comme clos, sachez qu'il en est de même pour moi. Relevez-vous maintenant.
Le timbre de sa voix n'avait pas tremblé une seule seconde. Le regard surpris des deux chevaliers se croisèrent rapidement, mais aucun d’entre eux, n'intervint heureux de l'issue de l’événement.
Michelo observa alors le regard du pauvre curé qui s'apaisa enfin. S'il n'avait eu la lèpre, il lui aurait bien baisé les pieds. Pourtant se tournant vers les teigneux, le curé ne put s’empêcher de les rabrouer fermement :
- Alors, vous autres, avez-vous vu ce que vous avez fait ? Pensez-vous qu'il est digne de bons chrétiens comme vous de se conduire de la sorte ? Que va penser le noble père de ce pauvre jeune homme ? Y avez-vous songé ? Vous pouvez baisser les yeux, ce que vous avez fait n'a pas de nom. Je veux tous vous voir cet après-midi en confession et demain matin à l'église. Je dirai une messe pour prier Dieu de lui apporter la guérison et de vous pardonner votre lâcheté...
Et Michelo, habitué à saisir toutes les bonnes occasions :
- Je vous en sais gré, mon père, et je ne manquerai pas dès ce soir de prier Notre Seigneur pour qu'il vous donne la force de poursuivre son œuvre dans ce charmant village. Mais mon escorte et moi-même sommes à court de victuailles, n'auriez-vous pas quelques restes de bon pâté ou quelques œufs frais à nous offrir pour poursuivre notre route...
- Ce ne sera pas utile, coupa sèchement Patricio, en regardant sévèrement Michelo. Nous ferons avec ce que nous avons dit. Merci mon père pour votre sollicitude, mais nous devons partir car une longue route nous attend avant la nuit.
Après avoir ramassé l'outre et l'avoir remise en place, Guilhem prit la bride de Jérusalem et celle de la mule, Patricio enfourcha St Jean d'Acre et la petite troupe repartit.
Michelo jeta un dernier coup d’œil en arrière, et aperçut le curé vider le contenu de son bénitier sur l'armoire normande afin de la réveiller. Surpris, celui-ci s'éveilla en grommelant. Quelques coups de pieds bien placés et le voilà à nouveau debout. La leçon lui serait peut-être profitable.
-Allé ! Vaï ! Le Verbe. Il n'y a rien de plus fort que le Verbe mon petit Michelo. Quelques mots bien placés, une allusion, et tous ces villageois se seraient dépouillés rien que pour toi. N'est-ce pas là magnifique ?
- Magnifique d’imbécillité, reprit Patricio, nous ne devons pas utiliser ce genre d'arme contre des esprits simples. Que dirions-nous si l'on nous faisait la même chose ?
Michelo ne répondit rien, mais n'en pensait pas moins. Après ce qu'il avait subi ces derniers mois, il pensait qu'un bon pâté lui aurait fait le plus grand bien. Quelques minutes plus tard, il observa Patricio parlant tout seul, le sourire au coin des lèvres :
- Ce n'est rien, mon père,... ce n'est rien... Personne ne m'a agressé. .... gnagnagna... nous sommes à court de victuailles... n'auriez-vous pas un bon pâté... ou un tonneau de vin d’Anjou... gnagnagna... Quel culot il a ce petit. Enfin, au moins avec lui on ne s’ennuie pas.
Les rires de Patricio et de Michelo, se mêlèrent à ceux de Guilhem. Voilà un bon souvenir qu'ils n’oublieraient pas de sitôt.
*
Comme prévu, vers midi, la petite troupe commença l'ascension du mont Martre. Les forêts et sous-bois apparurent de plus en plus clairsemés. Le chemin, souvent bordé de ruisseaux aux eaux limpides et poissonneuses traversait des vignes aux cépages prometteurs.
- Que cet endroit est agréable, se dit Michelo. Qu'il doit faire bon y vivre !
- Sur ce versant, ce n'est rien. Tu verras tout à l'heure. Les moniales se sont installées juste au sommet, là où les énergies sont les plus fortes. Elles ont orienté leurs jardins en espaliers au sud. C'est un vrai paradis. Et de là, on a une vue magnifique sur plus de quarante lieues.
Les jeunes bourgeons d'un vert tendre ponctuaient les buissons et les arbrisseaux de taches d'un délicat pastel. Dans quelques semaines, ces jeunes bourgeons se transformeraient en un épais rempart de verdure.
Depuis qu'ils avaient quitté le chemin principal, des plaques de pierre éparses et des racines entrecoupaient les sentiers qui montaient à l'assaut de la colline.
C’était autant de pièges pour les sabots des chevaux qui peinaient à escalader le mont. Les chevaliers marchaient devant leurs montures afin de ne pas les fatiguer. Seul Michelo restait juché sur Jérusalem, écartant de la main les branches qui fouettaient son visage.
De temps à autre, il apercevait des moniales, dissimulées par les sous-bois et s'escrimant à découper en bûches les arbres abattus depuis l'automne. C'est qu'il faudrait bien penser à se chauffer l'hiver prochain.
Brusquement, au détour d'un chemin, Michelo ne peut s’empêcher de s'écrier :
- Mon Dieu que c'est beau !
Là devant eux, une rangée de cerisiers en fleurs éclairée par un superbe soleil printanier se détachait sur le fond bleu du ciel.
A quelques centaines de mètres de là, plantée au beau milieu d'un gigantesque espace dégagé, venait d'apparaître l'abbaye de mont Martre, entourée de hautes murailles de pierres massives, et où Michelo devinait les toitures des différents corps de bâtiments et le clocher de l'église.
Pourtant, les chevaliers évitèrent de prendre la direction de la lourde porte d'entrée en chêne de l'abbaye, placée une centaine de mètres plus haut. Ils dirigèrent leur petite troupe à l'écart vers un petit monticule fraîchement défriché, dont le contour se détachait sur l'éclatant ciel bleu.
Comme s'ils avaient compris, les chevaux et la mule s'immobilisèrent, soulagés par cet endroit providentiel.
De là, à plusieurs centaines de mètres au-dessous d'eux dans un décor aux nuances de couleurs impressionnantes, se dévoilait à leurs yeux toute la contrée environnante. La colline plongeait vers une forêt épaisse, se laissant découvrir aux regards éberlués de Michelo qui ne connaissait la forme des arbres que vue par le dessous.
Dans sa Picardie natale, il n'y avait pas de hautes collines dégagées par des moines. Les paysans cherchaient plutôt à s'installer dans les vallées, et défrichaient les bords des ruisseaux qui leur apportaient l'eau pour les femmes et l'arrosage des cultures.
Au pied du mont vers le sud-est, à environ une lieue, se détachait un long et imposant mur d'enceinte entourant jardins et vergers disposés sur un talus. Au sud de ce mur, également fortifié, se profilait de grosses constructions, deux clochers, des toitures.
Patricio s'était mis plus à l'aise. Il avait ôté son blanc manteau, ses gants et sa cotte de maille. Après avoir lui aussi admiré le paysage durant quelques minutes, il s'approcha de Michelo et lui détacha le pied du harnais. Doucement, il fit glisser sa jambe à la verticale, et l'interrogea du regard.
- J'ai la jambe tout engourdie, mais je n'ai pas mal.
- Alors profitons-en. Je vais te descendre de là pour le temps du repas. Jérusalem a bien le droit de se reposer lui aussi, tu ne crois pas ?
Aidé de Guilhem, Michelo avait l'impression de s'envoler tant leur puissance dans le geste était impressionnante. Bientôt, installé près d'une souche, il reprit son observation du paysage. Pendant que Guilhem se chargeait du feu, Patricio reprit ses explications :
- La construction que tu viens de voir est la maladrerie royale de Saint-Ladre. Juste derrière, on voit la basilique Saint-Laurent, et juste à côté, ce sont les ruines de l'ancien monastère abandonné. Vois-tu, il y a près de deux cents ans, cette campagne a été l'objet de pillages incessants par les envahisseurs normands. Nous n'étions pas là pour faire régner l'ordre, et le monastère a été abandonné et détruit.
Il y a quelques décennies, poursuivit-il, les lépreux ont été chassés de Paris. Ils se sont réfugiés dans les ruines et s’y sont organisés en communauté. Dans sa grande bonté, notre bon Roi Louis le gros a décidé d'organiser cette confrérie et de pourvoir financièrement aux besoins des malades.
Tous les membres de la communauté doivent participer à la vie collective. Tu vas devenir l'un de leurs frères. De plus, dans sa grande générosité, le Roi a doté la Fraternité de saint Ladre de droits de basse et moyenne justice, et même d'une prison. C'est une seigneurie sans noblesse et non ecclésiastique. Tu ne devrais manquer de rien ici, du moins à condition que ton accès se fasse sans problème.
Michelo sentit son dos frissonner.
- Sans problème ? Pourquoi devrait-il y avoir des problèmes ? C'est le curé de la paroisse qui m'a envoyé ici. Je sais bien que sa lettre de recommandation a été détruite, mais je suis lépreux et ils ne peuvent pas me laisser...
Michelo eut brusquement la gorge nouée, et sa voix chevrota. Son extrême sensibilité le rendait très vulnérable. Il n'arrivait même plus à poursuivre ses plaintes tant ses sanglots le secouaient de spasmes nerveux. De grosses larmes coulaient sur ses joues pâles. Depuis qu'il avait rencontré ses nouveaux amis, jamais il n'avait supposé que les portes de saint Ladre puissent ne pas s'ouvrir pour lui.
- Calme-toi mon garçon, ne prends pas les choses trop à cœur. Rappelles-toi ce qui est arrivé à Moïse pour avoir douté de la volonté de l'éternel. Il a dû errer dans le désert durant quarante années pour finalement se voir interdire l'accès à la terre promise et mourir dans les montagnes. Tu ne voudrais pas que cette chose puisse t'arriver n'est-ce-pas ? Tu es le seul que je connaisse qui a la chance de connaitre son avenir. Ton guide a été très clair à ce sujet. Alors reste optimiste.
Tu VAS entrer à saint Ladre et si nous avons été choisis pour t'y mener en toute sécurité, ce n'est pas pour rien. Nous avons plus d'un tour dans notre sac. Ne penses plus à cela et laisse-nous faire.
Mais sache que si les moines se montrent réticents, c'est seulement parce que l'or du Roi attire les fainéants. Un grand nombre essaie d'entrer dans ces institutions afin de se laisser vivre en faisant bonne chair, bon lit et belle vie.
Viens plutôt te mettre près du feu et réchauffe tes os.
Michelo, rassuré, sécha ses larmes d'un large geste de la manche, renifla bruyamment et s'appuyant sur le bras de Patricio, clopina jusqu'au feu qui ronronnait agréablement, dispensant sa généreuse chaleur.
- Tiens, prends cette écuelle et manges. Ce n'est pas du pâté ou une bonne omelette, mais cela te fera le plus grand bien.
Le clin d’œil de Guilhem rappelant l'incident du matin eut pour effet de dérider nos compères. Tout en déjeunant, les chevaliers observèrent Michelo longuement. Quant à lui, il se rendait compte que de telles émotions avaient tendance à l'affaiblir facilement.
- Tiens regardes, poursuivit Patricio, vois-tu les hautes murailles de ce côté ? Ce sont des fortifications. Elles longent la Seine autour de Parisis, ce qui en fait une gigantesque forteresse imprenable. Là bas, à droite, c'est la tour de l’horloge et derrière on aperçoit le clocher de l’église Notre-Dame, et là au centre, on devine la porte du Grand Châtelet. Plus à gauche, distingues-tu les échafaudages ? C'est le grand chantier de la maison du Temple, près de la Seine. Ce sont les compagnons qui s'en chargent.
- Les compagnons ? s’écria Michelo. Mais c’est là que travaille Jean, mon frère, il est tailleur de pierres.
Surpris, Patricio et Guilhem se jetèrent un regard complice et continuèrent leurs activités sans dire un mot.
Michelo n'avait jamais vu autant de constructions de toute sa vie. La présence du Roi à si peu de distance le galvanisa un peu. Puis tout en mastiquant son repas, son regard se porta de nouveau vers saint Ladre. Il observa dans les détails son nouveau domicile. Intrigué par un vol de corbeaux un peu plus loin, il aperçut une haute construction de bois autour de laquelle les volatiles semblaient tournoyer en se chamaillant.
- Ah, ça, c'est quelque chose de très différent vois-tu ! C'est le garde-manger des corbeaux royaux.
Michelo parut intrigué.
- Des corbeaux royaux ? Notre bon Roi ferait-il un élevage ?
Nos deux chevaliers manquèrent de s'étrangler en voyant la mine déconfite de leur jeune ami.
- Vè ! On peut appeler cela comme ça, dans une certaine mesure, continua Guilhem. Il s'agit du gibet de Montfaucon où sont exposés pour l'exemple tous les voleurs, violeurs et tricheurs du royaume. Après exécution de la sentence, ils sont exposés au public plusieurs jours. C'est pour cela qu'il a été placé sur une hauteur. Ainsi chacun peut les voir en passant au voisinage ; ce qui fait réfléchir ceux qui se laisseraient tenter par le diable.
- Je me suis même laissé dire que s'y agitait encore l'un de ces sales imposteurs qui se font passer pour des fils de bonne noblesse, rajouta Patricio moqueur, en observant du coin de l’œil la réaction de son protégé.
Intrigué, Michelo s'appliqua à mieux voir et il lui sembla bien distinguer de loin quelque corps qui pendait encore.
- Il l'a eu, s’esclaffa Patricio
- Quoi donc ?
- Mais son œil droit, bien sûr, regarde, ils se battent pour savoir lequel va le gober.
Michelo eut un instant de doute. Ces amis se moquaient bien de lui.
- Ah oui ! Je le vois, c'est un bel œil tout noir. Pour sûr, ce doit être celui de Lucifer en personne. Renchérit-il.
Loin de les amuser, les chevaliers choqués rectifièrent :
- Tu as voulu dire l’œil noir du diable, pas celui de Lucifer ?
- Le diable, Satan, Lucifer... c'est la même équipe... Non ?
- Oh que non, jeune damoiseau ! Le diable, c'est le mal, les ténèbres, tandis que Lucifer c'est le porteur de Lumière. Le frère aîné du Christ en quelque sorte.
Puis réfléchissant quelques instants :
- Mais tu auras l'occasion d'apprendre tout cela bientôt. Tu verras c'est passionnant. Mais tu devras rester discret, car si l'Ordre du Temple est un Ordre possédant une grande partie de la vérité, sache que tous les hommes qui se prétendent de Dieu ne sont pas aussi ouverts que nous. La Sainte Eglise apostolique et Romaine s'est dotée du droit de Haute Justice. Il leur arrive de torturer leurs ouailles et de faire brûler quelques hérétiques. Alors mieux vaut se taire sur ces sujets quand il y a du monde. As-tu bien compris jeune homme ?
-Oui ! Oui ! Noble seigneur.
La seule idée de rôtir sur un bûcher le fit de nouveau frémir.
Il n'avait pas bien compris l'allusion concernant les enseignements passionnants. Mais épuisé par le grand air vivifiant du mont Martre, après avoir achevé de manger le contenu de son écuelle, il s'endormit paisiblement harassé par cette longue matinée riche en émotions.
Son rêve ne fut qu'un imbroglio de diables rouges aux yeux noirs, combattant une armée de Chevaliers du Temple, de corbeaux noirs affamés, cherchant à lui picorer le visage et de vieux lépreux pendus tirant la langue aux passants.
*
3. Une arrivée remarquée.
Mars 1138.
Que d’efforts il fallait déployer pour suivre le porteur de Lumière, éclairant les ténèbres du monde d'en bas. Michelo épuisé n'arrivait plus à ramper le long de la voie étroite qui menait en Malkhut . Il était coincé et ne pouvait plus ni avancer ni reculer.
Il était à bout de souffle, exténué et effrayé de savoir tous les démons du monde lancés à ses trousses. Le souffle court, il se débattait, et ne voulait pour rien au monde être découpé en menus morceaux pour nourrir les corbeaux royaux virevoltant dans les ténèbres. Hurlant dans son délire, il s'accrocha à une longue robe de bure qui passait à portée de sa main.
- Par pitié, saint homme, ne m'abandonnez pas. Je suis un bon chrétien. J'ai renoncé à Satan et à ses pompes. Aidez-moi, je vous en supplie.
Lentement la robe de bure se retourna. Michelo leva la tête, et aperçut la capuche baissée, masquant le visage. D'un geste lent, l'apparition se redressa, laissant enfin apparaître le visage du sauveur.
Michelo fut saisi d'épouvante. Sous la capuche, une effroyable tête de mort se dégageait, laissant apparaître un terrifiant rictus.
D'un mouvement brusque, sous les hurlements désespérés des âmes perdues qui résonnaient à ses oreilles, l'horrible vision recula, prit son élan et s'apprêta à faucher d'un geste vif le cordon d'argent qui le retenait à la vie.
Michelo hurla :
- Non, non, je ne veux pas, laisse-moi.
Désespéré, il tentait de se raccrocher à tout ce qui se trouvait à portée de main. Au passage, il avait saisi un vieux vêtement usé dont l’occupant essayait vainement de reculer, persuadé qu'un démon tentait obstinément de le posséder.
- Vous voyez bien qu'il n'est pas mort frère gardien, confirma la forte voix de Patricio.
Les yeux lourds de fatigue, grelottant et trempé de fièvre, Michelo ouvrit péniblement les yeux. Il devina le visage horrifié du frère gardien, la torche à la main, persuadé que celui qui était attaché sur le dos du cheval n’en avait plus que pour quelques instants à vivre. Le moine tenta frénétiquement de détacher la main avec laquelle le cavalier l’avait fermement saisi, persuadé que ce dernier allait l’entraîner avec lui aux enfers. Tout en se débattant, il agita frénétiquement sa torche dont les mouvements effrayèrent Jérusalem qui trépigna d’inquiétude.
Le bruit de ses sabots martelant le pavé de la cour résonna entre les hauts murs de pierre.
S’habituant à la pénombre, Michelo devinait, courant en tous sens la torche à la main, des frères affolés. L'arrivée de ces deux chevaliers du Temple et de leur drôle de colis, ficelé sur un cheval et qui poussait des hurlements de terreur les avait arrachés à leur quiétude monacale.
- Oui ? Semblait interroger une voix se voulant autoritaire, mais cachant mal son inquiétude, De quoi s’agit-il frère gardien ? Qui sont ces nobles visiteurs ? Pourquoi avez-vous ouvert le portail à une heure aussi tardive ?
- Ce sont... euh ! ... ils ont frappé au portail, et lorsque je les ai vus... euh ! ... je les ai fait entrer, Monsieur le Prieur.
- Et bien, dites ! Soyez clair, ils ont frappé, vous avez ouvert, mais pourquoi tous ces cris, que signifie ce remue-ménage ?
Déjà d’autres ombres rejoignaient en haut du grand perron celui dont l’autorité semblait évidente en ces lieux. Un sergent, la lance à la main, s’approcha prudemment de la petite troupe, inquiet à l’idée d’avoir à en découdre avec nos Chevaliers.
Patricio avait déjà coupé les entraves qui fixaient solidement Michelo sur le dos de sa monture. Il était maintenant bien éveillé, et il observait, inquiet, les réactions des membres de la communauté. Puis, voulant déjà faire connaissance avec les lieux, il scruta les hauts murs qui entouraient la grande cour.
- Nous qui voulions une entrée discrète pour t’amener ici, c’est raté, grommela-t-il.
Sans attendre que les saints hommes se ressaisissent et les expulsent séance tenante, Guilhem gravit les marches le séparant du Prieur. Michelo ne pouvait s’empêcher de lui trouver une très fière allure. Après avoir salué l’homme d’un petit signe respectueux de la tête, celui-ci s’adressa au dignitaire, encadré de ses deux condisciples.
- Bien le bonsoir, mes frères. Je suis le Chevalier Guilhem, fils cadet de Pietro, Sieur de Brignoles, Comte de Provence, et mon compagnon d’armes n’est autre que frère Patricio, fils du Chevalier d’Estrée. Nous sommes tous deux chevaliers du saint Ordre du Temple, et nous avons la charge d’escorter en ces lieux l’un de vos futurs frères, Michelo, un jeune lépreux...
-Ah ! Très bien, très bien, balbutia le Prieur, et sans doute s’agit-il du fils d’un noble seigneur ? Monsieur le Chevalier ?
Comme s’il s’attendait à une réaction de sa part, Patricio tapota la cuisse de Michelo du revers de son gant afin de l’empêcher de réitérer la mésaventure du matin.
- Non, il s’agit du fils d’une bonne famille de paysans de Picardie. Il a été envoyé ici pour y être soigné, sur les recommandations du père abbé, curé de sa paroisse. Il se dirigeait ici lorsque nous l’avons trouvé à demi-mort, abandonné par des brigands, voleurs de grands chemins.
Le Prieur, faisant un léger pas de recul, et continuant d’observer Michelo sans oser croiser des yeux le regard décidé du Chevalier, prit le temps de formuler sa réponse.
- Mais c’est impossible, le règlement que nous imposent les bourgeois de Parisis et notre bon Roi, réserve l’accès de cette maladrerie royale aux seuls habitants de Parisis, fils ou filles légitimes de famille et dont la maladie a été reconnue... vous comprendrez que dans ces conditions...
Guilhem ne laissa pas le Prieur achever sa phrase. Déjà, il modifiait le son de sa voix, et moins mielleux devenait plus ferme.
- Nous savons cela, frère Prieur, mais nous savons aussi que dans certains cas, vous pouvez accepter en qualité de frère résident certains malades dont les proches n’hésitent pas à assumer les frais de vos soins bienveillants.
Comme pour accompagner du geste l’étrange affirmation qu’il venait de rappeler, Guilhem, gardant la main gauche bien ferme sur le pommeau de son épée, glissa la main droite dans un pli de son manteau et en fit ressortir une grosse bourse de cuir aux formes bien arrondies, laissant présager de l’importance de son contenu.
Loin d’être surpris, et sans perdre des yeux son interlocuteur, le prieur tendit une oreille attentive à la suggestion que semblait lui faire un frère placé juste derrière lui à sa gauche. Hochant de la tête en signe d’approbation, il écouta ensuite ce que l’autre frère lui chuchotait. Ayant ainsi pris discrètement conseil auprès des siens, un sourire entendu au coin des lèvres, le Prieur montra d’un geste la grosse porte de chêne fermant l’entrée du bâtiment.
- Ces bonnes soirées de printemps sont encore un peu fraîches, Chevalier, aussi je préconise de poursuivre cette très intéressante conversation à l’intérieur. Veuillez nous suivre, je vous prie.
Dans la grande cour d’accueil, l’atmosphère crispée des autres frères se détendit brusquement. Ils n’avaient rien perdu de la brève discussion initiale et savaient déjà qu’un bon accord pour leur communauté se discutait âprement dans la grande salle des réunions du Chapitre.
Sur un geste du frère gardien, les oblats assistants fermèrent le lourd portail d’accès à la maladrerie. Chacun savait maintenant que la communauté compterait désormais un nouveau membre et tous retournèrent vaquer à leurs occupations.
Patricio, après avoir contourné son cheval, s’employa à délier la jambe de Michelo. Immédiatement, les quelques frères qui avaient tout observé depuis le début s’avancèrent et aidèrent le Chevalier à débarrasser la monture de sa charge.
Maintenu bien droit, ils lui placèrent sa béquille sous l’aisselle afin qu’il puisse se déplacer seul et se dégourdir les jambes. Jérusalem, soulagé de son encombrant fardeau l’observa se déplacer sur trois pieds. Il semblait heureux d’avoir pu aider son jeune ami à arriver à bon port.
L’un des frères sortit précipitamment du magasin situé au fond de la cour et déplia une épaisse couverture de laine qu’il déposa sur les épaules du malade afin qu’il n’attrape pas froid. Surpris par son poids, Michelo s’assit sur les marches de l’escalier et s’enroula bien au chaud, estompant ainsi les frissons qui lui parcouraient l’échine.
Alors, le frère complaisant, une lavette à la main, une écuelle d’eau fraîche dans l’autre entreprit de rincer Michelo des poussières de la route collées sur son visage par la sueur.
A l’intérieur, Guilhem laissa l’initiative de la discussion au frère Prieur, lequel assisté de son Sous-Prieur et de son Procureur, justifiait ses réticences.
- Les largesses de notre bon roi ne sont pas démesurées... les panetiers de Parisis sont prioritaires... les Bourgeois de Parisis se font déjà tirer l’oreille pour subvenir aux besoins de leur charge... le coût prohibitif des produits et potions à acquérir pour soulager et tenter de guérir les malades...
En parfait diplomate Guilhem écoutait, acquiesçant par de petits hochements de tête afin de montrer qu’il se rendait parfaitement compte de la situation.
La discussion ne serait pas très longue. Le marchandage auquel il se livrait avec le prieur s’achevait sur des petits points de détail qui semblaient justifiés. On évoqua la difficulté à trouver certains produits importants et l’élévation du prix des fournitures, compte tenu des longues distances à parcourir pour aller les chercher.
- L’Ordre ne transigera pas pour de petites questions comptables. Si j’ai bien compris, la pension complète de notre jeune ami se fera avec hébergement dans le dortoir réservé aux frères non contagieux. Les soins attentifs et constants de l’un de vos frères, une bonne nourriture riche et variée, le chauffage et le blanchissage représentent une somme d’un peu plus de quarante-sept sols parisis par an... Disons quarante-huit et le compte sera fait.
- Bien entendu, poursuivit-il, dès que notre malade sera blanchi, et qu’il pourra rejoindre notre Ordre, vous nous le ferez savoir afin que nos Maîtres enseignants puissent entreprendre de poursuivre son apprentissage. Mais d’ici là, compte tenu de la situation et du fait qu’il ne peut se déplacer pour recevoir ses enseignements, Michelo recevra deux fois par mois... disons le jeudi... la visite d’autres frères du Temple qui débuteront son instruction personnelle.
Se sentant piégés, le Prieur et ses éminents assistants froncèrent les sourcils et tentèrent une objection qu’ils estimaient légitime.
- C’est que, nous avons nos propres enseignements et je ne sais si...
- Rassurez-vous, il ne s’agira que d’études préliminaires concernant les Saintes Ecritures, les Evangiles, la règle de saint Benoît et les conseils de Bernard, l’abbé de Cîteaux, afin de jauger des possibilités intellectuelles de notre jeune ami.
- Ainsi que les directives de notre cher patron saint Augustin ? questionna le Prieur, inquiet.
- Naturellement mon frère, rassura Guilhem. Rien de bien secret. Et naturellement, tous ces entretiens préliminaires pourront se faire en la présence du frère que vous chargerez de veiller sur notre malade. Il pourra vous tenir informé du cours normal de ses visites s’il le jugeait utile. Cette précaution légitime vous semble-t-elle suffisante ?
- Absolument Chevalier, nous ne doutons pas un seul instant de la plus digne et la plus spirituelle élévation de vos enseignements. Nous ne voulions pas vous froisser...
- Alors, je crois que nous pouvons faire aboutir notre accord dès à présent, conclut Guilhem en vidant sa bourse pleine devant le Prieur. Voici cinquante sols parisis... à titre d’acompte. Régulièrement, au cours de leurs visites, les moines enseignants de notre Ordre vous remettront de nouveaux acomptes. Ainsi notre accord sera tenu le plus sérieusement du monde et sans que le confort de Michelo puisse être remis en cause.
- Cinquante sols, bredouilla le Prieur. Quand je pense que nous avons arrêté nos comptes à quarante-huit sols ! J’aurais dû demander plus. Enfin, ce qui est fait est fait et c’est toujours cela de pris.
- Nobles chevaliers, l’heure du dîner va bientôt sonner, naturellement, vous êtes invités à vous joindre à nous pour partager notre modeste repas et à passer la nuit ici.
Puis s’adressant à son condisciple :
- Monsieur le Sous-Prieur, je vous charge d’attribuer les soins particulièrement attentionnés de l’un de nos frères, de préférence un «donné», à notre nouvel ami. Soyez assez aimable pour donner les instructions nécessaires afin que les cellules de nos hôtes soient préparées, et que leur équipage soit conduit aux écuries et bien nourri. Pendant ce temps, je vais me charger moi-même de l’installation de Michelo avec nos sœurs converses.
Satisfait de la rapide tournure que prenaient les événements, Guilhem emboîta le pas au Sous-Prieur et sortit dans la cour. D’un geste du regard il fit comprendre à Patricio qu’il avait obtenu ce qu’il souhaitait obtenir.
- Ah ! Frère Claudio, lança alors le Sous-Prieur, je vois avec plaisir que vous avez déjà pris soin de notre nouvel ami. C’est donc vous qui aurez la lourde tâche d’assister frère Michelo dans les soins qui devront l’amener dès que possible à une guérison totale. Vous lui communiquerez les consignes de notre Royale institution afin qu’il ne puisse y avoir de trouble. Tant que notre nouveau frère aura la fièvre, il est excusé d’avance pour tous les offices religieux. Et surtout, dites-lui bien de ne pas se mêler aux autres catégories de mazeaux ( ), il serait dommage pour tout le monde qu’il devienne contagieux.
Les deux chevaliers, sans dire un mot entraînèrent leurs montures vers les écuries, lorsque Michelo regarda enfin frère Claudio.
C’était le moine qui d’emblée était allé lui chercher une couverture et lui avait lavé la figure dès son arrivée. Son visage resplendissait de douceur et respirait la bonté. Du fond de ses grands yeux bleus, émanait une sérénité qui laissa Michelo pantois. Claudio, après l’avoir aidé à se relever, le laissa s’appuyer sur son épaule afin qu’il puisse circuler tranquillement et monter l’escalier. Les mains et le côté du moine semblaient rayonner d’une chaleur indescriptible.
Doucement, au rythme de la béquille improvisée, qu’il maîtrisait toujours aussi mal, Michelo commençait à visiter les lieux. Dans le couloir, il fut surpris de marcher sur de petits carrelages de terre cuite rouge, savamment ajustés. Pour lui qui ne connaissait que la terre battue de la petite chaumière de son enfance, c’était là une grandiose découverte. Les boiseries qui partaient du sol au plafond semblaient en soutenir les lourdes solives. Ce qui l’impressionnait le plus, c’était les portes. Les seules portes qu’il avait vues de toute sa vie donnaient toujours vers l’extérieur. Ici, une huisserie munie d’un loquet métallique isolait chaque pièce du couloir.
L’âpre odeur des torches qui grésillaient gênaient sa respiration. Après des décennies d’existence, les plafonds semblaient recouverts de cette fumée noire qui s’était déposée avec le temps, passage après passage.
Après être sorti du premier ensemble de bâtiment, Michelo retrouva une autre cour qu’il traversa en clopinant, toujours appuyé sur le frère Claudio.
- Quand je pense que c’est moi qui m’appelle Claudio et que c’est toi Michelo qui boîte, n’est-ce pas là une chose curieuse ?
Michelo n’avait pas compris. Devant sa mine stupéfaite, Claudio ne put s’empêcher de rire.
- Ah ! Oui. Tu ne connais pas encore le latin. En Latin, boiteux se traduit par Claudius ou Claudio. C’était le nom d’un empereur romain. Je ne sais pas s’il était boiteux, c’est possible. Toujours est-il que je m’appelle Claudio et que c’est toi qui boîte.
Michelo n’avait vraiment pas l’esprit à jouer avec les mots et à s’en amuser. De plus, ils venaient d’arriver au pied d’un long escalier de bois.
Hormis les échelles de son enfance ou l’échelle de meunier de l’église du village, il n’en avait jamais vu non plus. Avec sa jambe brisée, il se demandait bien comment il allait pouvoir arriver jusqu’en haut.
Comme s’il avait lu dans ses pensées, Claudio se pencha en avant :
- Grimpe sur mon dos et cramponne-toi bien, on va essayer comme ça.
- Et, si tu glisses ? Interrogea Michelo.
- Alors on ira rejoindre le frère Albert, répondit Claudio amusé.
- Qui est frère Albert et où est-il s’inquiéta Michelo ?
- Il a eu la bonne idée d’être somnambule et une nuit, le mois dernier, il a dévalé l’escalier tout seul en dormant. Il est arrivé en bas la tête en avant. A cette heure, il est sûrement au Paradis, répondit Claudio.
Avec beaucoup de mal, Michelo arriva à escalader le dos de Claudio et se cramponna fermement. La capuche du moine avait glissé et laissait apparaître une large tonsure, marquée par endroits par de petites cicatrices. Lentement, ce dernier parvint à monter, marche par marche le long escalier. A mi-chemin, il s’arrêta pour souffler un peu et repartit. C’est en tremblotant des genoux qu’il franchit la dernière marche le séparant de l’étage. Là, il déchargea son encombrant colis, et reprit son souffle.
- J’ai oublié ma béquille en bas, lui dit Michelo.
Après un petit sourire crispé, Claudio redescendit l’escalier, ramassa la béquille rudimentaire de Michelo et remonta en soufflant fortement.
Profitant de ce répit, Michelo avait eu le temps de jeter un coup d’œil à l’étage.
De chaque côté d’un large couloir couvert d’un parquet de châtaignier, plusieurs portes s’ouvraient sur de larges chambrées. Dans chacune d’elle, six lits étaient répartis de part et d’autre de murs blanchis à la chaux. Au pied de chaque lit trônait un beau coffre bien ciré. En y regardant mieux, à sa grande surprise, il s’aperçut que des coussières, sorte de matelas grossiers, remplaçaient les habituelles paillasses de foin. Des draps de toile bordaient le matelas ainsi que des couvertures. Sous un dessus de lit bleu, on devinait la présence d’un oreiller.
Près de l’entrée, l’un des lits était recouvert d’un dessus de lit blanc. Une large fenêtre entrebâillée, couverte de papier épais et huilé laissait deviner deux volets de chêne bien épais, tenus par de solides crochets.
Au milieu de la pièce, une large table de bois bordée de deux longs bancs trônait majestueusement. Le local était net et propre. Rien ne traînait. Il n'y avait pas de fiente, ni de poule.
- Quel luxe pensa Michelo, il doit s’agir là des chambres de quelques nobles seigneurs ou des vénérables moines qui régissent ce monastère.
Plus loin, vers le milieu du couloir, il perçut des gémissements à peine masqués par de courtes paroles de réconfort. Appuyé sur Claudio, il avança doucement en claudiquant. Dans l’une des chambres, des malades occupaient quatre des six lits. Ils dévisagèrent Michelo en le voyant passer.
L’un d’eux, le visage boursouflé de tumeurs avait détourné son visage vers la porte. Un de ses yeux semblait absent, remplacé par une cavité malodorante d’où s’échappait une humeur purulente. Deux moines, entourés de bassines et de lavettes, finissaient de pratiquer la percée d’un ulcère à l’aine. Le malade, livide et tremblotant détourna la tête et visiblement écœuré par l’odeur, se retenait de vomir.
En voyant passer Michelo, il distingua ses jambes marquées de larges plaques blanches.
- En voilà un autre. A voir ton état, je suis prêt à parier que tu passeras avant moi, lui lança-t-il d’un air hargneux, d’une voix rauque et bitonale.
En l’apercevant, l’un des frères fit signe à Michelo de passer son chemin sans s’arrêter.
- Calme-toi mon frère, lui chuchota le moine, calme-toi, dans ton état tu ne peux te faire que du mal.
Michelo, poussé par Claudio, continua son chemin tout en entendant les râles. Les bruits caractéristiques qu’il continuait de percevoir lui firent penser que le malade venait de vomir et qu’il n’arrivait pas à respirer normalement.
- Va jusqu’au dortoir du fond à ta main droite, je dois m’occuper de ce malade, lui dit Claudio.
Tout en boitillant sur trois pattes, Michelo bouleversé par ce qu’il avait vu, poursuivit son chemin et se dirigea vers le fond du couloir, tremblant à l’idée qu’il allait lui aussi avoir un destin aussi tragique.
Au bout du couloir, la porte de la chambre était fermée. Avant d’ouvrir, Michelo jeta un coup d’œil par le judas à tirette. Ce qu’il aperçut était à l’opposé de ce qu’il venait de voir.
Dans la chambrée, habillés comme des moines, trois jeunes garçons d’une douzaine d’année jouaient entre-eux, se moquant visiblement d’un quatrième, allongé sur son lit.
L’un des deux, après avoir glissé son traversin sous sa robe, et prenant une voix des plus graves, mimait un adulte qui s’adressait à un jeune garçon.
- Viens donc par ici mon garçon, viens donc. Ne m’oblige pas à aller te chercher. Allez sois gentil mon mignon.
... sous les rires des deux autres, simulant des gamins apeurés.
- J’aurais bien voulu vous y voir, vous autres. C’est pas rigolo.
Frère Claudio venait de rejoindre Michelo :
- Il ne passera sûrement pas la nuit. Pauvre diable. Et ici que se passe-t-il encore ?
- Des gamins qui jouent à se moquer de la mésaventure de l’un des leurs, lui répondit Michelo.
- Ils ne se montrent pas très charitables entre eux.
Dans la pièce, le son de leur conversation derrière la porte avait arrêté net les jeux des jeunes garçons qui s’étaient rapidement assis autour de la table.
Seul, le léger balancement de la lampe à huile accrochée au plafond semblait vouloir témoigner du manque de tranquillité de la conscience des jeunes garçons.
En voyant Claudio ouvrir la porte et entrer, ils s’attendaient déjà à recevoir une volée de bois vert.
- Alors, jeunes damoiseaux, encore en train de caqueter, attendez un peu que le sergent vous entende... Je vous présente Michelo, notre nouveau compagnon de dortoir. Il va partager notre vie désormais.
Tiens Michelo, tu prendras ce lit près de la fenêtre. Tu es habitué à la vie au grand air, et là tu ne souffriras pas trop de la chaleur tout en respirant correctement.
Michelo traversa la chambrée, sous les regards interrogatifs des gamins qui le dévisageaient de la tête aux pieds.
- Mais c’est un lépreux, découvrit l’un d’eux, pourquoi le met-on avec nous ?
- Parce que nous sommes dans une léproserie, répondit Claudio, et que vous êtes censés être des lépreux, comme lui. Ce n’est pas parce que le médecin s’est trompé de diagnostic et que vous avez accepté de venir ici vous laisser vivre tranquillement que c’est un paradis pour autant.
- Vois-tu Michelo, poursuivit-il, ces jeunes mitrons appartiennent à la corporation des Talemeliers, et parmi les divers métiers de la boulangerie, ce sont eux qui durant des heures sont exposés aux foyers les plus ardents. Généralement ils travaillent entièrement nus, ce qui donne des idées malsaines à leurs mauvais patrons. Et cette nudité expose les parties les plus sensibles de leur corps à l’ardeur de la flamme. Au bout de quelques années, il arrive que certains d’entre eux présentent des marques identiques aux tiennes et à tort, les médecins diagnostiquent la lèpre.
- Et comme cette corporation est riche et à l’origine de la création de cette maladrerie, continua-t-il, on leur propose de venir se faire soigner ici. Ce qu’ils acceptent souvent. Leur rêve est de devenir de bon gros moines bien gras. N’est-ce pas scandaleux ?
Michelo traversa doucement la pièce, et salua d’un petit sourire ses nouveaux compagnons. Il se rendit jusqu’au lit que frère Claudio venait de lui attribuer.
Là, il regarda sa couche, puis lentement, son regard parcourut la chambrée. Cette chambre était identique à celle, vide, qu’il avait entr’aperçu en arrivant, au fond du couloir. Les mêmes coffres trônaient au pied de chaque couchette, contenant un drap de change et une épaisse couverture de laine. Au fond de la pièce, du côté de la couchette recouverte d’un dessus de lit blanc, dans une petite cheminée à foyer ouvert, quelques braises crépitaient agréablement. Une vague odeur de fumée de bois de chêne parfumait agréablement l’atmosphère douce et chaleureuse.
Même dans ses rêves les plus fous, Michelo n’avait jamais imaginé pouvoir habiter dans un tel palais. Il craignait de quitter sa famille et ne plus la revoir pour vivre dans l’une de ces sinistres et froides bordes allouées aux lépreux. Il y avait deux semaines, il était agressé sur la route, laissé pour mort, et le voilà hébergé dans une chambre d’un gigantesque Palais, avec une cheminée dans chaque chambre, des fenêtres et des volets, un lit.
- Je vois que tu admires nos cheminées interrogea Claudio. C’est notre bonne reine Aliénor qui vient de lancer la mode au Palais Royal. Il est vrai que les anciens braseros qui fumaient au milieu des pièces n’étaient pas très sains pour les malades. On dit même que notre jeune reine, la Duchesse d’Aquitaine, en arrivant à Paris a fait agrandir les fenêtres et fait poser des tissus aux murs. Te rends-tu compte ? Des tissus aux murs, les gens du sud ont tout de même de drôles d’idées.
Mais Michelo n’entendait plus ce que lui expliquait Claudio. Il sentit son corps trembler, une grosse boule se noua dans le fond de sa gorge et de grosses et lourdes larmes coulèrent doucement sur ses joues.
Les jeunes enfants le regardaient en silence, ils percevaient l’émotion de l’instant. Frère Claudio, les mains engoncées dans les manches de sa robe leur fit signe de ne rien dire et de laisser faire.
Le temps semblait s’être arrêté. Michelo pleura en silence durant de très longues, d’interminables secondes. Il aurait sûrement continué de pleurer longtemps, si quelques petits coups frappés à la porte de la chambre n’avaient eu pour effet de relancer le lourd balancier de l’horloge du temps.
- Frère Claudio, c’est sœur Frocia. Etes-vous là ? Puis-je entrer ?
Une douce voix féminine résonna dans le couloir de l’étage.
- Entrez ma sœur, entrez, nous vous attendions.
Claudio s’était retourné vers la porte et souriait à la nouvelle arrivante.
Frocia était une sœur converse, sa douce voix contrastait avec sa haute taille et sa belle corpulence. Son habit noir et son voile blanc s’opposaient à l’austère robe de bure grise des moines de la maison. La quarantaine, un âge avancé pour l’époque, la mettait à l’abri de tous les soupçons des mauvaises langues. En compagnie de sœur Lucie, elle avait pour charge de servir les frères malades, d’avoir soin des habits, de la nourriture et de toutes autres choses qui concernaient habituellement les femmes.
- Monsieur le Sous-Prieur m’a avisée que nous avions un nouveau frère, je lui ai apporté le nécessaire.
Sœur Frocia, venait de traverser la chambre et observa longuement Michelo. Il n’avait pas ressenti ce genre de regard de la part d’une femme depuis bien longtemps. On y trouvait une grande noblesse ainsi que la douceur et la détermination d’une mère, cette mère qu’il n’avait pas revue depuis de si longs mois.
- Voilà, une belle robe toute neuve et un beau cordon brun. C’est un petit cadeau des religieux de Sainte Geneviève à tous les frères de saint Lazare...
Michelo regarda le vêtement plié qu’elle avait déposé sur le lit. Lui qui n’avait eu le droit d’emporter de la maison familiale qu’une seule tunique de drap râpé, il avait maintenant droit à un vêtement neuf, rien que pour lui, et une robe de moine en plus.
- ... Et une belle paire de sandales. Il faudra y faire très attention, car tu ne pourras en changer avant deux années. Evite de les garder aux pieds et de marcher dans l’eau lorsqu’il pleut, ça fait durcir le cuir et il devient cassant, lui glissa-t-elle doucement à l’oreille. Si tu veux les graisser, tu n’auras qu’à demander un peu de suif au frère despensier. Elles seront plus souples et ne prendront pas l’eau.
Michelo avait laissé glisser à terre la couverture dont Claudio l’avait entouré à son arrivée dans la cour principale. A la lueur de la lampe à huile, il se saisit des deux sandales et les serra contre lui.
Dans la chambrée, plus personne n’osait prononcer un mot, en retenant sa respiration. Le spectacle n’était pas très beau à voir. Chacun pouvait constater de quelle misérable façon il était vêtu. Sa courte tunique montrait à tous les larges plaques blanches qui maculaient ses jambes. La jambe droite était entourée de fines branches de noisetier, solidement fixées par de petites cordelettes. L’ensemble maintenait fermement la jambe, mais laissait deviner de profondes meurtrissures sanguinolentes.
La boue qui couvrait ses pieds sales parvenait difficilement à masquer une peau bleuie par le froid. Balayée par le vent et la pluie, une tignasse ignoble et sale avait transformé ses beaux et longs cheveux blonds.
- Enfile ta robe avant d’attraper la mort, suggéra sœur Frocia, la voix pincée de compassion.
Tiré de ses rêveries, Michelo lâcha à contrecœur ses sandales et laissa glisser son répugnant vêtement pour saisir la bure.
Le spectacle qu’il offrait ainsi à la chambrée n’avait pas de nom. Sans même penser à une quelconque pudeur, quasi inexistante à l’époque, il se retrouvait nu aux yeux de tous. Chacun put ainsi voir les traces des profondes cicatrices laissées dans son corps meurtri, les marques bleues du froid et celles, blanches, de la lèpre qui maintenant gagnait du terrain.
- Frère Claudio, Sœur Frocia, menez donc notre jeune frère aux bains. Il y a encore de l’eau chaude. Cela lui fera le plus grand bien. Je vais faire mander le frère barbier immédiatement pour qu’il nous le remette à neuf. Et je vais faire retarder l’heure du dîner afin que nous ayons le temps.
La grosse voix avait fait sursauter tout le monde. Loin de s’indigner de la nudité du nouvel arrivant, le Sous-Prieur, venu aux nouvelles sans se faire entendre, avait assisté à la scène. Malgré l’apparente raideur de son comportement, due probablement à sa fonction, il était pris d’une soudaine pitié et venait de décider de remédier à la situation.
- C’est qu’il est au cachot, mon frère, dit Claudio.
- Encore ? Mais, ce mécréant y était déjà il y a deux semaines.
- C’est qu’il y est encore. Peut-être le frère geôlier l’y aura-t-il oublié ?
- A quelques jours de la Pâque ? Il veut probablement bénéficier de la grâce annuelle pour recommencer à courir le guilledou. On va voir ce qu’on va voir. Commencez sans moi, je vous le ramène.
Les consignes du Sous-Prieur et son départ précipité eurent pour conséquence de réveiller la chambrée. Instantanément, chacun se précipita et courut en tous sens. Sœur Frocia sortit de la pièce, et les jeunes garçons emportèrent les vêtements, sales et neufs. Claudio couvrit les épaules de Michelo, le prit dans les bras et l’emporta dans le couloir.
Déjà dans la petite pièce du fond, des chandelles étaient allumées, la porte grande ouverte.
En faisant bien attention de ne pas lui faire mal en passant la porte, Claudio déposa précautionneusement son colis sur le sol et le regarda d’un air perplexe.
- Voyons depuis combien de temps as-tu cette attelle ?
- C’est la troisième semaine frère Claudio, répondit Michelo.
- Alors nous allons te l’ôter, te faire prendre ton bain, soigner tes plaies et en poser une autre plus petite que tu garderas jusqu’à ta complète guérison. Cela refera circuler le sang et lui redonnera un peu de vigueur.
Michelo semblait enchanté de ce dynamisme. Pourtant quelque chose l’inquiétait.
- Frère, je ne voudrais par paraître indiscret, mais dis-moi, qu’est-ce donc que prendre un bain ?
Après un temps de silence, l’étrange question de Michelo fut accueillie par les rires de tout le groupe.
Pour toute réponse, il aperçut les garçons faire le va et vient entre un lourd chaudron de fonte noircie par les fumées, pendu dans la cheminée et une sorte de grosse barrique de bois, moins haute que large. A grands renforts de seaux, ils versaient dans la barrique l’eau bouillante prélevée dans le chaudron.
Michelo s’était assis sur un tabouret de bois à trois pieds. Claudio, délicatement, dénoua les liens qui reliaient les baguettes de noisetier. Les craquements sinistres du bois faisaient craindre le pire à Michelo qui se crispa sur son siège.
Lentement, brindille après ramille, le si précieux carcan abandonna sa douloureuse étreinte, laissant dans la chair l’empreinte rougeoyante de sa fonction originelle.
Inquiet, Michelo observa sa cuisse. Il n’osa pas bouger. Il n’éprouvait aucune douleur. Après quelques secondes de réflexion, il tenta de bouger un peu le genou, craignant à chaque instant de voir la cuisse se plier à l’endroit de la cassure.
Tout doucement, il ramena la jambe, laissant le pied bien à plat sur le sol. Non ! Cela avait l’air de tenir.
Soulagé, Michelo tenta de déplier le genou, mais Claudio l’arrêta dans son mouvement.
- Attends. On va te mettre dans l’eau, on va te laver, et ensuite tu pourras te frictionner un peu la cuisse. Après, on verra bien si tu ressens encore une quelconque douleur.
Aidé par deux des jeunes garçons qui lui soutenaient les jambes, le frère avait déjà saisi Michelo par le dessous des bras.
En un instant, il se retrouva propulsé dans le baquet d’eau chaude.
Lui qui s’était toujours lavé dans le ruisseau de son enfance, sous la canicule ou aux gelées, le contact de l’eau chaude le surprit agréablement. Il fut tellement saisi qu’il fit un bond et se retrouva d’un seul coup sur ses pieds, au beau milieu du baquet, dans l’hilarité générale.
- Au moins, on voit que ta jambe va mieux, constata la grosse voix du Sous-Prieur.
Stupéfait, Michelo constata qu’il s’appuyait sur ses deux jambes. A peine ressentait-il un tiraillement à l’endroit de la cassure et un blocage douloureux au genou et au bassin.
Doucement, se tenant bien au bord, il plia les genoux et s’assit au fond du baquet.
Prestement, Sœur Frocia et Frère Claudio se saisirent de lavettes qu’ils frottèrent sur de gros morceaux de savon d’une couleur brun ocre et ils s’employèrent à astiquer notre ami de la tête aux pieds. En quelques minutes, il s’habitua à la douce caresse de l’eau qui le réchauffait et le délassait rapidement.
- Vous m’avez fait mander, mon père ? demanda une petite voix timide.
Le Sous-Prieur se retourna et toisa du regard le nouvel arrivant.
- Ah ! Frère barbier, je vous ai fait sortir de vos appartements préférés pour que vous puissiez exercer votre talent sur notre jeune ami. Coupez-lui les cheveux, comme pour un novice, avec une tonsure et profitez-en pour lui ôter ce duvet naissant.
Michelo fut surpris. Un duvet naissant ? D’un revers de la main, il scruta sa mâchoire, mais ne semblait rien sentir de piquant comme une barbe.
Il pensa alors à une autre partie de son anatomie, dont il avait découvert récemment qu’elle s’était dotée d’un système pileux abondamment fourni.
- Ils ne vont tout de même pas me... pensa-t-il alors.
- C’est que tu es devenu un jeune homme mon garçon, et cette moustache n’est pas digne d’un jeune moine, rassura le Sous-Prieur.
Michelo eut un soupir de soulagement.
- Et quant à toi, fainéant, si je vois plus de coupures que de normale, je te fais bastonner au poteau de justice devant toute la maisonnée, aboya-t-il soudain au frère barbier.
Tremblant de peur, ce dernier, sortit ses instruments, savon et rasoir, et s’employa à en affûter la lame sur une sangle de cuir. Doucement, le frère passa et repassa la lame sur la lanière, ce qui sembla la faire chanter sous la pression délicate du poignet.
Après quelques allers et retours, il releva sa manche et s’évertua à se couper un poil du dessus de la main. L’essai étant infructueux, il recommença son affûtage laborieux jusqu’à ce qu’enfin le poil cédât à la lame.
- A nous deux mon jeune ami, lança le barbier.
De sa besace, il sortit une sorte de poche de cuir d’où émergea une touffe de poils bicolores, probablement du sanglier. Michelo reconnut un blaireau, comme celui de son père. Par des mouvements circulaires autour d’un morceau de savon, le barbier parvint à faire monter une mousse de savon, ressemblant à du blanc d’œuf que l’on monte en neige. Puis, relevant le front de Michelo, il s’employa à en badigeonner le menton, les joues et le dessous du nez de l’adolescent.
En quelques coups de lames, rapidement passés, le « duvet » avait disparu, sous le regard inquisiteur du Sous-Prieur, cherchant à surprendre la moindre éraflure.
Pendant ce temps, frère Claudio avait extrait de la trousse de notre artiste une paire de lames de métal, assemblées au milieu par un rivet et il s’efforçait de couper les longs cheveux blonds.
Michelo pensa à sa mère. Elle était si fière de ses cheveux, d’une belle couleur d’épi de blé au moment des moissons. Elle passait des soirées à les lui caresser. Quelle tête elle ferait si elle voyait cela !
L’eau du baquet se couvrit rapidement de ses longs cheveux bouclés.
Notre barbier reprit sa lame et acheva d’égaliser la coupe, de telle sorte qu’il ne restait plus qu’un pouce de poils sur le dessus de la tête. Ensuite, il reprit son blaireau et lui badigeonna le crâne de l’onctueuse mousse de savon.
Le Sous-Prieur s’était approché. Personne ne bougeait dans la pièce, chacun retenait son souffle. La lame, maniée par une main de maître, semblait faire chanter les derniers poils du dessus du crâne, avant qu’ils ne cèdent délicatement. Après quelques minutes, une tonsure de trois pouces de diamètre, brillante comme une pomme, luisait sous les reflets de la lampe à huile.
- Voilà qui est fait mon garçon. Allez, lève-toi. On va te sécher, te remettre une attelle neuve, ensuite tu enfileras ta robe, et nos frères t’emmèneront à l’office où tout le monde nous attend.
Pendant ce temps, le barbier, fier de n’avoir même pas gratifié notre ami d’une estafilade, rangeait son nécessaire.
- Et toi, tu retournes au cachot, bougre de fainéant. Cela t’apprendra à tirer au flan. Et ne gémis pas, sinon tu y restes sans manger jusqu’au prochain carême. Je vais te montrer, moi, d’aller au cachot pendant la diète afin d’éviter de jeûner avec les autres.
La sortie du baquet fut une nouvelle fois l’occasion d’un fou rire général. Michelo couvert de cheveux dut se faire aider afin ne pas glisser.
Après quelques rapides coups de lavette sèche, débarrassé des poils superflus, fièrement, il déplia sa robe et l’enfila. Puis, il noua le cordon autour de sa taille et chaussa ses sandales neuves. Alors, fier comme un paon, il attendit les remarques de ses amis.
- Et voilà ! Un moine tout neuf, s’écria Claudio.
En un tour de main, le frère fixa une nouvelle attelle à la cuisse, moins gênante et plus appropriée à une vie monastique qu’à de longues chevauchées équestres.
La descente au rez-de-chaussée fut une nouvelle fois très laborieuse, et bien appuyé sur sa béquille, Michelo suivit ses frères vers la grande salle de l’office.
La fièvre était tombée, il était fatigué, mais son cœur battait très fort. Il était heureux. Il était dans son nouveau «chez lui», et les frères l’avaient accueilli avec amour. Il se sentait bien.
Lorsqu’il entra dans la longue salle de l’office, tous les murmures cessèrent. Une quarantaine de frères était là et se tournait vers le nouvel arrivant. Parmi eux, reconnaissables à leur vêtement blanc, il reconnut Patricio et Guilhem. Sans leur cotte de maille et leur armement, lavés de frais, ils étaient méconnaissables. Dans la précipitation de son arrivée, il les avait oubliés !
- Viens ! Lança le Prieur. Exceptionnellement, je t’autorise à venir dîner à notre table avec nos invités, tes amis les Chevaliers du Temple. Ainsi tu pourras passer ces derniers moments avec eux. Mais dès demain, tu iras rejoindre la table des frères malades avec qui tu prendras tes repas désormais.
C’était les derniers instants à passer en leur compagnie. Depuis qu’il les avait rencontrés et qu’ils l’avaient pris en charge, Michelo n’avait jamais supposé qu’ils auraient à se séparer un jour.
Sur un signe de Patricio, Michelo s’assit entre eux, sous le regard étonné des autres moines. Progressivement, chacun se tut jusqu’à ce que le silence emplisse la salle. Le Prieur se leva, joignit les mains, baissa la tête, se signa et à voix basse, il prononça quelques mots en latin, puis un bénédicité.
Les autres frères, mains jointes, accompagnèrent leur Prieur dans sa prière et après avoir prononcé le dernier mot : « Amen », se rassirent.
Ce qui surprit ensuite Michelo, ce fut le silence. Durant le dîner, seul le frère lecteur, psalmodiant des versets des écritures saintes avait le droit de parler, debout devant un énorme pupitre. Chacun devait écouter.
De temps à autre, il était relayé par un autre lecteur qui avait eu le temps de manger un peu. Passant au milieu des tables, le frère sergent, une badine à la main, circulait en surveillant si chacun écoutait bien le lecteur tout en mangeant.
Quelques jours plus tard, ce devait être la Pâque. Exceptionnellement, compte tenu de son état, Michelo avait droit à un menu normal, riche en viandes blanches, légumes cuits et fromage, et même un hanap de vin rouge. En revanche, ses deux amis étaient contraints au jeûne et devaient se contenter d’un peu de bouillon, de légumes cuits et de pain.
De temps à autre, Patricio jetait un coup d’œil à l’écuelle de Michelo. S’il l’avait pu, il lui aurait bien pris un petit morceau de volaille !
A la fin du repas, Michelo sembla songeur, alors que tous les frères se levaient. Guilhem inquiet lui demanda :
- Tu sembles bien pensif, Michelo, qu’est-ce qui ne va pas ?
- Oh ! Ce n’est rien chevalier, je pensais simplement à Moïse. Il a douté de la destinée que Dieu lui réservait. Alors, pour le punir, il a été condamné avec son peuple à errer durant quarante ans et à ne pas entrer en terre promise. Il est parti mourir dans le désert, sans que nul ne sache exactement où.
J’ai bien failli douter ce matin, et Notre Seigneur, dans sa grande bonté, m’a conduit ici. Et je lui en suis reconnaissant.
Le Prieur, après avoir écouté la comparaison de Michelo, se sentit plus fort et très heureux. Car si l’Eternel avait permis qu’une place soit offerte dans Sa maladrerie Royale à un fils de paysan, c’est que par l’Esprit de Dieu et dans les largesses dont Il faisait preuve, Il avait pu inspirer au gamin une comparaison avec la terre promise. Quelle fierté c’était pour lui, simple Prieur ! Etre le Prieur d’une réplique terrestre de l’au-delà, pour lui c’était le Paradis assuré !
Après le repas, Michelo appris qu’il était exempté de tous les offices de nuit et du soir jusqu’à ce qu’il se sente mieux, que la fièvre soit définitivement tombée, et que la maladie ait commencé à régresser.
Dans la cour, où il accompagna ses deux amis, Michelo se confondit en remerciements, et dit au revoir à Jérusalem et saint Jean d’Acre. Il savait que le lendemain, ils partiraient de très bonne heure pour la maison du Temple, à Parisis, avec leur précieux chargement.
Ce ne fut qu’avant de se quitter pour aller dormir que Michelo appris que le Prieur avait donné son accord pour qu’il soit enseigné par eux. Il reverrait donc ses deux amis, et rien ne pouvait lui faire plus plaisir.
Plus tard, allongé sur sa large et moelleuse coussière, bien au chaud sous son épaisse couverture de laine, Michelo pleura. Il était épuisé, mais quel que soit le sort que la vie lui réserve, il ne voulait pas oublier. Il voulait se souvenir, encore et toujours.
Et, alors qu’il s’enfonçait doucement dans le sommeil, il se rappela. Il n’était qu’un petit enfant. C’était le printemps. Le petit matin sentait bon la rosée. Dans la maisonnée, personne ne bougeait, et blotti contre Jean, son grand frère, il essayait de se rendormir, attendant qu’une bonne odeur de lait frais emplisse la pièce. A cette époque, il n’avait pas encore deux ans. Il avait l’impression que c’était il y a un siècle.
*
Douze ans auparavant, à quelques centaines de kilomètres de là, en cette bonne ville de Poitiers, toute la maison de Guillaume IX Duc d’Aquitaine était en effervescence. Depuis le matin, Aénor de Châtellerault, sa belle-fille ressentait les premières douleurs.
Apprenant la nouvelle, il avait laissé à regret les deux charmantes jeunes femmes avec qui il passait le plus clair de ses nuits depuis une semaine.
*