Chapitre 3
Ghanima
Alilou avait entendu parler du coup d’éclat des commandos du commandant Mourad. Il en avait même fait un long article où il était question d’un système de renseignement militaire qui fonctionnait à merveille, du courage et de l’audace des jeunes militaires qui avaient maintenant acquis une expérience et des compétences dignes des meilleurs commandos au monde. Il avait insisté sur le fait qu’il n’y avait eu aucune victime – ni morts, ni blessés – dans les rangs de l’armée qui avait pourtant pris d’assaut une grotte très facile à défendre. Il avait ajouté à la fin de son article que la katiba d’Abou Moundhar, l’une des plus barbares des GIA, avait été totalement décimée, sans préciser si tous ses membres avaient été tués ou seulement « neutralisés ».
En fait, l’article n’avait fait que reprendre les termes de la conférence de presse animée par le général Fodhil et qui avait fait distribuer un compte-rendu repris presque tel quel par tous les quotidiens nationaux. Alilou n’avait pas voulu broder autour de la version officielle des évènements, telle qu’elle avait été présentée par le général. Il supputait que le commando avait fait quelques prisonniers, en dehors de Abou Moundhar, mais personne ne savait ce qu’ils étaient devenus. L’émir lui-même avait été présenté comme mort, abattu au moment de l’assaut, sans plus de précision.
Par ses informateurs, le journaliste avait appris, sans surprise et sans s’en offusquer, que toute « la bande à Abou Moundhar », présente dans la grotte au moment de l’assaut avait été exterminée, soit pendant l’opération - la majorité des cas - soit, pour ceux qui ont eu la malchance de survivre à l’opération, exécutés dans la caserne de la sécurité militaire, après avoir été torturés pour leur arracher le maximum d’informations. Il savait que les opérationnels de l’ANP ainsi que les Services, voyaient d’un très mauvais œil la manière dont les terroristes islamistes arrêtés et remis à la justice, étaient traités. Ils refusaient d’accepter, ce qui était devenu une pratique courante : un simulacre de jugement dirigé par des magistrats, la plupart du temps gagné à la cause islamiste (ou au moins ne voyant pas d’un mauvais œil la prise du pouvoir par les islamistes) qui condamnaient à des peines symboliques de véritables monstres, auteurs de massacres individuels ou collectifs d’une sauvagerie jamais vue nulle part ailleurs.
Même les peines capitales - quand elles n’étaient pas prononcées par contumace (la quasi-totalité des cas) - n’étaient jamais exécutées pour cause de moratoire décidé par les autorités sur les exécutions des condamnés à mort. Il n’était donc plus question pour l’armée de faire officiellement des prisonniers, au cours d’opérations comme celles de la grotte « des moudjahidine », et de les remettre à la justice.
Abou Moudhar, quant à lui, aurait subi un traitement particulier en tant qu’émir de la Katiba : il avait été remis à des tortionnaires réputés des Services, qui avaient des comptes particuliers à régler avec lui. Il aurait en effet organisé et réalisé, deux années auparavant, l’assassinat de plusieurs membres des Services, en postes dans toute la wilaya de Blida. Les hommes assassinés étaient inconnus de tous, y compris des gendarmes, des policiers et des militaires « normaux » (non membres des Services). Or ils avaient été abattus, les uns après les autres, le plus souvent devant leurs lieux d’habitation.
Les responsables des Services soupçonnaient l’existence d’une taupe qui informait les « tangos ». Il leur fallut longtemps pour mettre la main sur le traître, qu’ils ne découvrirent qu’après avoir fait surveiller, par un service parallèle, toute l’équipe de la première région militaire. Le délateur, qui trahissait par conviction religieuse, avait été arrêté et remis aux membres de son service, qui se sont occupés de son exécution.
Alilou avait entendu parler de cet épisode par le capitaine Tahar (un officier maigrichon et antipathique qui passait son temps à se vanter d’actions héroïques, qui ne devaient exister que dans son imagination) qui lui avait affirmé avoir découpé vivant, en petits morceaux et la scie électrique, un traître qui avait été à l’origine de l’assassinat de plusieurs de ses camarades. Il aurait commencé par couper les doigts un à un, puis les paumes des mains, puis les avant bras, puis les bras, puis les orteils, …Il serait mort en s’étant vidé de tout son sang, avant d’arriver au premier genou. Abou Moundhar aurait subi un sort analogue, peut être un peu plus expéditif : la torture pour lui extirper le maximum d’informations, suivi d’une balle dans la nuque, comme étaient morts tous les agents du Service qu’il avait exécutés.