S’il y a quelqu’un qui a marqué ma seconde vie, celle passée aux Etats-Unis, c’est Roberto Delapeña. Je n’invente pas ce nom, je n’invente pas l’homme, et s’il vit toujours dans son appartement du West Village, il s’étonnera de cet hommage tardif.
Il doit être vieux, vu que je suis en train de le devenir moi-même.
C’est un hommage mitigé car en fait j’ai vite haï ce petit caniche qui jouait les génies intellectuels et les génies du lit. Plus je lui devais mon amélioration sociale et économique, et plus il en a profité—et plus je me suis mis à le haïr. Je ne l’ai pas vu en action (je parle du lit) ; mais je l’ai vu essayer de penser et cela fut à la fois amusant et pitoyable.
J’avais fait un peu n’importe quoi aux Etats-Unis, donnant quelques heures la semaine de conversation en français à des gens d’un standing suffisant pour être friands de n’importe quoi qui leur arriva d’outre atlantique, et en particulier qui provienne de ce petit pays où on a l’air de si bien boire et manger, et parler de l’art d’autrefois lors d’interminables repas—petit pays qui, jadis, fut un empire, et qui maintenant reste très fier de son passé, et à juste titre, car c’est un grand passé. Mais il y a beaucoup d’élèves de langue qui ne se rendent simplement pas compte de quel voyage il s’agit quand on plante sa tente dans une seconde langue, non pas pour y passer le weekend, mais pour y vivre. On ne dit pas quelques mots choisis pour leur exotisme dans une langue étrangère. On la parle toute entière ou on ne la parle pas. Combien de balbutiements, de retours en enfance, et ce sentiment d’insuffisance et de honte devant chaque phrase qu’il faut traverser à la nage, c'est-à-dire, par ses propres moyens. Vous êtes vraiment seul dans une langue étrangère.
Donc, pour payer mon loyer, je me suis trouvé des temp jobs et j’ai traduit et interprété des négociations de business avec l’Afrique ou la Belgique sans envergure et sans intérêt. Et c’est seulement après des années d’immigration à remonter le courant, que j’ai mis pour ainsi dire la tête hors de l’eau et me suis rappelé qu’il fut un temps où je lisais de gros livres, que j’avais dans un tiroir la copie d’une Maîtrise de Philosophie (qui n’avait pas servi à grand-chose), que j’avais même enseigné dans ma première vie en France des choses plus ou moins en rapport avec ladite Maîtrise (avant qu’on ne se décide à ne plus m’embaucher), et je me suis dégoté un job équivalent à votre professeur auxiliaire d’université.
Sauf qu’ici il ne s’agissait pas du tout de philosophie. Il fallait enseigner ESL (English as a Second Language), l’anglais comme seconde langue dans un community college situé dans le South Bronx. Moi, un Parisien qui avait vécu rue Mouffetard, dans le pire quartier du Bronx, à enseigner l’anglais à d’autres immigrés moins avancés et à des noirs made in USA ! Le Bronx, un nom qui rappelle tous les dangers. Une mauvaise renommée, qui d’ailleurs n’était pas alors, au début des années 90, usurpée.
C’est là que je rencontre Roberto Delapeña, au Sierra Community College, un campus de petite taille et à la réputation médiocre, mais appartenant au puissant réseau de CUNY. Il était le Chair, c'est-à-dire le patron du English Department. C’est lui qui, un jour de désespoir, trois semaines après le début des classes, a dû sortir mon curriculum vitae du tas, faire la moue, hausser les épaules, puis jurer quelque chose d’affreux en espagnol— et me téléphoner. Cet appel m’est comme tombé du ciel. South Bronx ou pas, un boulot à la City University of New York !
Un de mes premiers emplois en Amérique avait été comme consultant pour le Board of Education, l’institution qui contrôle toutes les écoles primaires et secondaires publiques, soit près d’un million d’enfants alors. J’avais travaillé dans la Special Education, visitant les écoles partout dans la ville, prenant des séries de chiffres dans les dossiers des handicapés pour les copier dans des colonnes qui ensuite étaient utilisées afin de justifier un renouvellement, sinon une augmentation, des sommes attitrées à ces mêmes programmes éducatifs spécialisés (quoiqu’il fût bien clair pour tout le monde concerné, et la population de New York en général, qu’une fois entré dans cette Special Ed., nul n’en sort indemne). Il fallait écrire des rapports pleins de courbes ascendantes et de graphes prometteurs (sinon n’espère pas qu’on te rappelle le lendemain). On m’envoyait dans Queens, le long de parcs fleuris, d’aquariums peuplés de baleines et de zoo remplis de serpents à sonnettes ; ou bien à deux heures de métro dans Brooklyn, visiter des lycées que bordaient les dunes de Far Rockaway et les vagues de l’Atlantique.
Dans certains immeubles construits de ces briques rouges noircies par la négligence et cerclées de hauts grillages, les enseignants, la plupart des étudiants et l’administration paraissaient comme terrorisés, tenus en otage. Par qui ? Par la minorité de trouble-fêtes, les démunis, les plus noirs que les autres, les anxieux et les enfants violents que j’avais du mal à faire tenir gentiment dans mes colonnes. Ces écoles-là étaient comme engoncées dans des quartiers chauds (au sens figuré, aussi bien), humides, populeux et sales.
Eh ! bien j’y étais allé dans le South Bronx, et c’était rude. Autour de Jackson Ave, à partir du métro couvert de graffitis (ceux-ci les vrais originaux de tous ceux qui couvrent vos banlieues en Europe) ce n’était qu’un champ de débris, Beyrouth après un bombardement, et de loin en loin, des liquor stores blindés et des bodega (votre épicerie du coin) aux vitres épaisses comme des hublots. Pas un chat mais des souris, des rats et des chiens ; et aux intersections, de gros noirs encapuchonnés. Alors que j’arrivais au seul building debout et les briques cimentées l’une sur l’autre, j’étais bien habillé, chaussures en cuir, veste de coton achetée avant de partir sur le Boulevard Saint Michel, chemise repassée blanche… On me regardait en relevant le bord du capuchon et en me transperçant d’un regard noir (tant pis pour le jeu de mot), et me trouvait sans doute tellement hors de mon élément et facile à cueillir qu’on se gaussait et me laissait passer. Je n’étais pas un drogué (pas leur genre de drogué, en tout cas) ni un flic, puisque je ne faisais pas le moindre effort pour cacher ma profession de petit consultant.
Problème avec ce genre de boulot, on vous rappelle quand on veut, et comme je n’étais pas anglo-saxon quand il s’agissait de donner une importance démesurée au travail salarié, les chiffres dans mes colonnes n’étaient pas des plus fiables. On me fit bientôt comprendre que passer le clair de mon temps sur un banc fouetté par les vents de l’Atlantique (après avoir bâclé le recopiage de chiffres proprement dit), était peut-être bien vu outre Atlantique (sous-entendu, vu le proverbial laisser faire des Français) mais pas en Amérique, où on gagnait son argent.
C’est ainsi que je me retrouvai un beau matin de septembre à essayer de gagner mon pain dans le South Bronx.
2
Huit heures moins cinq du matin. Il faisait encore (ou déjà) une chaleur torride alors que je m’approchais du haut building de ciment où l’adresse indiquait que l’interview aurait lieu. Alentour un ciel brutal tapait sur les toits de métal des trailers (sorte de caravanes mais sans essieu et sans roue) disposés n’importe comment autour du building. Le tout était entouré des hauts grillages habituels et de quelques postes de garde.
C’était donc ça, le Sierra College ? Devant les roulottes les étudiantes faisaient crisser le gravier sous leurs chaussures à hauts talons, les fines bottines et les souliers de soldat. Elles s’interpellaient, se houspillaient, ou bien roucoulaient, épaule contre épaule et bras dessus bras dessous. Je dis « elles » car la majorité était des femmes, et de tous les âges. On courait sans gêne vers les trailers, on montait les quelques marches de métal en faisant le plus de bruit possible, et quand on était (ou se sentait encore) jeune, en dodelinant outrageusement des fesses et en soulevant la jupe.
Ce n’était pas la même population à l’extérieur du grillage. Autour de moi des familles noires extra larges déambulaient, oui, flânaient en clignant des yeux sur un trottoir plus vaste que celui du Boulevard Magenta. Baskets délacées, pantalons qui pendent entre les jambes et laissent voir la raie des fesses chez les garçons ; les filles habillées de couleurs vives, ou bien à la militaire, en uniforme kaki, avec des rubans multicolores dans les nattes... Les hommes devant être encore au lit (ou pas encore couchés), je remarquai surtout des grand-mères et leurs petits-enfants adolescents. Or tout ce beau monde ne marchait pas mais sautillait au rythme des écouteurs enfoncés profond dans les oreilles. Où va-t-on de si bon pied ? Pas à la plage, quand même…
Les odeurs sortant des poubelles débordantes au coin de la 179th Street et le Grand Concourse ne faisaient qu’ajouter à la fièvre du jour naissant. Il y avait aussi des jeunes, de très jeunes (et de moins jeunes ; de beaucoup moins jeunes) Latina habillées comme pour une sortie (ou un retour) de fête, avec des décolletés extravagants et des shorts mini et fendus aux bons endroits. Et puis, comme surplombant la populace, ici et là la tête d’un jeune Africain élégant, filiforme et hautain, sortait de la foule et, je crois bien, me regardait. Pourquoi moi ? Est-ce que je lui rappelais quelqu’un ?
A moi, il m’en rappelait plus d’un : tous les copains noirs que j’avais laissés sur la route lors des passages difficiles à l’école primaire, puis secondaire. Peut-être parlait-il créole. Et, en plus, un français presqu’aussi châtié que le mien. Sans compter un anglais non moins efficace. Sauf que lui n’avait pas les diplômes, ou pas les papiers, ou ni les uns ni les autres, et que c’est moi qui serais bientôt payé pour lui enseigner l’anglais correct. Celui qui vous passe aux tests.
Il baissa ostensiblement son crâne rasé pour me dévisager de près. Son corps maigre se planta ferme et me barra directement accès à la porte de métal et de plastic branlante du building. Qui, qu’est-ce qui lui donnait cette autorité, à ce mec? Je regardai cette porte grattée, raturée par mille écorchures d’ongles anxieux, mécontents d’avoir à passer par là et pressés d’en finir. Comme on n’arrêtait pas de l’ouvrir et de la fermer à toutes volées, exactement comme les portes de saloon dans les films de cowboys, elle jetait des reflets qui m’aveuglaient.
Disons-le franchement, j’avais plutôt l’air d’un con, d’être ainsi dévisagé, jaugé, mesuré par ce rien du tout, ce passant—peut-être un futur élève. Mais le moment, sur lequel je m’appesantis un peu trop, ne dura pas plus de quelques secondes. Et aussitôt la flanelle de ses pantalons repassés flotta comme un drapeau défait et bâtit la retraite ; et dans son regard piteux je vis ce que ce noir avait compris : je n’entrais pas dans sa juridiction, il n’avait aucune autorité sur moi. Je ne venais pas du neighborhood, je venais de downtown. Je venais de Manhattan, le centre de toute dispensation.
Que je vienne, en fait, de Brooklyn, ne changeait rien au fait que je venais de downtown, par rapport à lui. Je n’étais pas dans le South Bronx pour y vivre, comme lui ; mais pour y tirer mon épingle du jeu. Donc, j’entrai aussi (et déjà rendu moi-même nerveux, pressé et hargneux) par la porte à deux battants, montrai ma lettre au garde, passai le tourniquet et me présentai devant les ascenseurs, lents et remplis comme des wagons de métro à l’heure de pointe.
J’allais au quinzième étage. Il y en avait vingt trois. Serré comme un hareng saur dans ma veste inadaptée, mon front se couvrit immédiatement de grosses gouttes de transpiration que j’épongeai avec le dos de mes manches… Se confirmait ma première impression de cette public university, décidément le parent pauvre ici de l’éducation dite supérieure. Le néon pendouillait à l’intérieur de l’ascenseur ; on avait forcé les boutons et tordu les manettes ; la moindre surface de nickel, de formica et de faux bois avait depuis longtemps été abandonnée à la colère collective.
Les jeunes et les moins jeunes qui m’entouraient étaient à peu près les mêmes que ceux à qui j’avais tenté d’enseigner le b a ba de l’écriture deux heures la semaine au compte d’un grand syndicat du textile dans Jamaïca, Queens. Les mêmes mères seules avec enfant(s) que j’avais forcées à courber la nuque sur la page aride après une journée de plus de dix heures passée comme vendeuse, colporteuse, caissière de supermarché ou mécanicienne à la machine. Le même noir qui te tire une gueule de trois kilomètres quand tu lui demandes de sortir un stylo qui marche et du papier qui ne fasse pas partie de l’emballage des hamburgers chez McDonald ‘s. La même Mexicaine, Colombienne ou Panaméenne qui te sourit béate une fois assise en classe, laisse la dentelle lui découvrir la jambe, et semble attendre tout de toi. Mais avec en plus ici une population à peine sortie des lycées de New York (si elle y était jamais entrée), bruyante, éhontée, bref, le cauchemar ambulant qu’on évite quand on a du métier et refile aux temporaires. Comment, pourquoi sont-ils acceptés à l’université, ceux-là ? Ils se procurent peu ou prou l’équivalent d’un diplôme de fin d’études secondaires et poussent la porte, voilà tout. Cela s’appelle « open door policy », la politique de la porte ouverte, et cela s’applique à tout l’Etat de New York.
S’il vous plait, n’allez donc plus jamais colporter l’idée que l’Amérique n’est pas sociale, qu’elle manque de générosité envers les familles nombreuses de pauvres et d’immigrants qui y pullulent!
Quoiqu’il en soit, si l’interview qui m’attend au quinzième étage risque de m’ouvrir l’avenir, ce ne sera pas celui des promotions irrésistibles. Rien à voir avec votre version coutumière du rêve américain. J’aurai encore du chemin à parcourir.
Mais voici le English Department. C’est un cube profond sans la moindre fenêtre. L’énorme secrétaire à la peau acajou et aux yeux saillants me dévisage d’un air de me demander ce que je fous là, c’est pas ma place, je ne vois donc pas la foule de gens qui travaillent, eux, et qui se coudoient et se bousculent devant les boîtes à lettres parce qu’ils manquent de place. Je gêne.
Elle se ravise quand elle se rend compte que j’ai rendez-vous avec le patron. En bougonnant elle me dit de m’asseoir et d’attendre. Qu’il y a une chaise à côté d’elle de son côté de l’espèce de comptoir couvert de mémos, de classeurs et de brochures qui nous sépare. Sous-entendu, comme ça, elle m’aura à l’œil. Une fois assis, je remarque que sous mes chaussures de cuir de marque italienne (la seule paire qui me reste de ma vie d’autrefois), c’est le même sol de linoléum lavable noir avec des traînées rouges et blanches que dans les hôpitaux publics et les postes de police de la ville. Pas que j’aie fréquenté plus que ça les postes de police de New York, où j’ai eu plutôt tendance à me tenir à carreaux, mais vous comprenez ce que je veux dire.
J’interprète librement ce que je vois. A un bout de la salle, le groupe enjoué et clairsemé devant les quelques boîtes à lettres qui portent leur nom, ce sont les full-timers, les Ph.D’s (docteurs es lettres) aux publications copieuses, variées, autant que spécialisées. Au contraire, la multitude qui se presse devant une centaine d’autres boîtes, ce sont les interchangeables, les adjuncts sans titre, sans raison d’être et sans bureau attitré. Différence marquée des comportements : les uns échangent propos flatteurs et plaisanteries ; les autres ne se connaissent pas.
Moi qui pensais qu’on m’attendait d’urgence, voilà que je poirote une demi-heure à côté des bourrelets de la secrétaire, qui ronchonne au-dessus de son carnet de chiffres, se chuchote des ordres à elle-même en espagnol (« Esta bien… ¡Hazlo !… ¿Como no ? ») et me lance des clins d’œil réprobateurs.
La façon qu’elle me scan de côté, ce n’est pas le moment de me plaindre du temps perdu. Le patron est occupé puisqu’on l’entend vociférer au téléphone d’une voix de stentor derrière sa porte fermée. Sur le foyer donnent, en effet, plusieurs portes hermétiquement closes, toutes avec Ph.D. ceci et Ph.D. cela écrits dessus en lettres dorées. Etouffées et incompréhensibles, les gueulades de Prof. Roberto Delapeña, Ph.D., Chair, font comme un écho triste dans le foyer du Department maintenant vide.
Elle a raison, la secrétaire. Qu’est-ce que je fous là ? Je pourrais repartir, il en est encore temps. Elle ne me tient pas entre ses boudins de doigts, que je sache. Je n’ai pas besoin de promotion. Certes, travailler pour CUNY veut dire assurance maladie, journée-maladie, dentiste, accès aux gym des divers campus et quelques heures de prep payées. Plus la quasi certitude (vu le nombre exponentiel d’élèves qui poussent la porte ouverte) d’être réembauché le semestre suivant si je ne commets pas de bévue grosse comme moi. Mais si c’est pour qu’on me traite comme de la…
Il me reste un vieux fond de fierté, après tout.
3
Mais je n’ai pas le temps de finir cette pensée… Delapeña est sorti en coup de vent et il est là, de tout son haut debout devant moi, grand sourire professionnel, penché en avant et la main tendue. En me levant je m’aperçois qu’il ne m’arrive qu’aux aisselles (alors qu’on ne peut pas dire que je sois grand, je suis moyen). Ses jambes, la taille de ses épaules sont celles d’un préadolescent arrêté dans la croissance. Mais ceci est directement contredit par le cheveu blanc qui pousse sur son crâne rasé de près, et par le frisé touffu du poil sel et poivre qui sort de l’échancrure de son T-shirt, et correspond bien à un homme dans la cinquantaine. Tandis que je passe à côté de lui et qu’il me laisse le précéder vers l’intérieur, son attitude change :
« So, it’s you ? » dit-il à mi-voix, presque en chuchotant.
« Well, yes… it’s me. »
Je ne suis pas sûr de ce qu’il veut dire. Mais c’est comme s’il m’attendait, moi, et personne d’autre. Comme si on se connaissait avant de se connaître. Il arbore dès lors un sourire de profonde connivence, me montre une de ces chaises dures où m’asseoir dans son bureau obscure et encombré et, sans varier d’une nuance le sourire qui fend son visage d’une oreille à l’autre, me fait remarquer que mon diplôme ne vaut pas tripette, n’a jamais valu tripette, ni de ce côté de l’Atlantique ni de l’autre, et qu’en plus je manque affreusement d’expérience et de spécialisation adéquates. Puis, sans me laisser prendre mon souffle pour répondre, il affirme très fort que, par contre, son résumé à lui contient un taux, une dose de spécialisation inégalée, vu qu’en fait, malgré les apparences (c'est-à-dire sa présence dans ce campus de bas de gamme) son domaine de prédilection à lui, ses titres universitaires et ses publications à lui le destinent, l’ont toujours destiné au haut de gamme en matière de critical skills (disons, habileté critique).
« Moi aussi, je peux penser », dit-il en mettant une main à plat sur sa poitrine.
Je me demande qui sont les autres. Suis-je inclus ? Est-ce la nature philosophique de mon diplôme qui le gratte ainsi ? Il ajoute que si besoin en était encore après tous les articles qu’il a publiés dans des revues de réputation internationale, à elle seule sa thèse sur la littérature décadente paneuropéenne soutenue à Binghampton, NY, avec la mention cum laude, en serait la preuve.
Je ne pose aucune question sur l’envergure de son étude. Ni non plus ne questionne le lien de cause à effet qu’il affirme exister entre penser et être passé par Binghampton, NY. Engoncé dans ma chaise, la veste Daniel Hechter faisant des plis et me tenant terriblement chaud dans cet air pauvrement conditionné, je me vois dire « yes… yes », ou bien « ok, of course » durant le reste de l’interview, qui dure bien plus longtemps que prévu.
Qu’il dirige pourtant tambour battant, harcelant Preciosa, la secrétaire, à propos de tel ou tel adjunct qui sera foutu à la porte s’il continue, lui rappelant de ne pas oublier un seul des papiers me concernant, sinon c’est le bordel. Et sans s’excuser le moins du monde, pour un oui pour un non il interrompt notre conciliabule et beugle dans le téléphone des ordres incohérents ou, au contraire, s’adresse complaisamment au full-timer qui s’aventure dans le foyer et cogne timidement à sa porte.
Entre deux il m’indique l’épaisseur de papiers à signer que la secrétaire maintenant diligente pose devant moi. Après qu’il m’ait suggérer de sauter la lecture des notes légales écrites en minuscule en bas de pages, et de me contenter de signer de mes initiales « everything ! », nous nous mettons à feuilleter rageusement la liasse l’un en face de l’autre. Cela détend l’atmosphère. J’ai à peine le temps de connaître mon sort (combien d’heures de prep et si j’aurais droit au dentiste ; et est-ce que mon diplôme philosophique est vraiment accepté et reconnu comme valable une bonne fois pour toutes).
Juste le temps de m’apercevoir que Delapeña vient de me refiler neuf heures de classe, soit le maximum autorisé pour un auxiliaire. D’habitude, on confie autant d’heures aux temporaires qui ont fait leurs preuves. Cela n’est peut-être pas une promotion sociale notable, mais ça représente déjà une amélioration substantielle de mes revenus.
Or je sens que Delapeña n’est pas sans enregistrer ma surprise, ni sans attendre, oui, implicitement, ma reconnaissance.
Entre Preciosa et Delapeña, on échange quelques remarques par-dessus ma tête en espagnol (que je ne me cache pas de comprendre quand il est simple et direct, un bon point pour moi) à propos de mes aspects européens. « Ce sont les traits du visage qui ne trompent pas. Avec algo del futbalista… un je-ne-sais-quoi du footballeur de Marseille », dit Delapeña en me reluquant les jambes. Comme quoi, j’ai encore l’air jeune (vu mon âge)…
Il ajoute, « Jean Gabin après la guerre, néanmoins…» de l’air de celui qui sait faire mouche.
Non seulement l’attitude de Preciosa a changé, mais elle m’entoure de toute la sympathie et compassion possible. Elle me souhaite bonne chance dans ma nouvelle carrière, sinon ma nouvelle manière d’être.
Comment savaient-ils mon âge ? L’idiot, j’avais pensé qu’il était nécessaire de l’indiquer sur le résumé.
Mais attention, Delapeña brandissait une page d’un papier de très pauvre qualité, et qui paraissait fine et inconsistante contre la lumière blafarde parvenant à traverser le carreau bleu sale de sa petite fenêtre opaque dans un coin. L’université publique ne pourrait-elle pas faire un effort, pensai-je, et au moins nettoyer la lucarne d’un Chair de Department!
J’eus honte de lui avoir envoyé la pâle copie de mes hauts faits universitaires de jadis sur un tel papier bon marché, alors que d’autres envoyaient du glossy plein de fioritures. Delapeña se contenta de lire dans un français tout à fait compréhensible les mots « Maîtrise es lettres, de Philosophie, mention assez bien, université de Rouen… Pourquoi pas à la Sorbonne ? »
« Regardez un peu plus bas, en bas de page… »
Il regarda la page toujours maintenue à distance comme s’il s’agissait d’un chiffon puant.
« Sorbonne, you’re right. Deux années de recyclage à Paris IV… »
« Recycling ? »
« Well, you know… »
« They recycled you at the Sorbonne? » Il étouffa un pouffement de rire.
On recycle les ordures, ici. Et donc, Delapeña avait beau avoir très bien prononcé, il ne comprenait pas. Je n’essayai pas de clarifier les choses, à quoi bon puisque le recyclage n’avait servi à rien.
« Pas tripette, je vous ai dit ! Nada, nothing ! Je devrais vous faire jeter à la porte par les gardes en bas. Cette copie d’une copie est une honte, un affront. Il faut que demain l’administration française attitrée nous fasse parvenir l’original de votre diplôme sur papier timbré authentique, enveloppe scellée et cachetée. Demain, vous entendez, Eric ? Pas après demain, demain ! Et, en attendant, s’ils attaquent, là-haut, nous vous défendrons. Nous dirons que nous avons jugé adjunct Eric Chimski totally qualified étant donnés nos besoins départementaux.»
Je compris que l’étage au-dessus administrait les choses ici-bas, et que par « nous » Delapeña entendait surtout lui-même. L’emploi de mon prénom me clouait sur place. Et j’avais au creux de l’estomac ce vieux sentiment de vide et de fatigue à devoir encore dépendre d’une administration française. On a raison de dire que la naissance est un destin. Vous pouvez bien partir et mettre trois milles kilomètres entre eux et vous, ils vous rattraperont à l’autre bout du monde. Ils vous colleront aux baskets comme du chewing-gum.
Ils mettront trois mois pour répondre et le semestre sera terminé. Alors, même Delapeña ne pourra plus me sauver. Entre nous, d’ordinaire les programmes d’enseignement de l’anglais comme seconde langue se contentaient d’accepter la copie de copie sans y regarder puisque de toute façon mon diplôme n’avait rien à voir avec enseigner l’anglais. Mais ici, c’était l’Université de New York. Fallait que les papiers aient l’air de quelque chose.
Ses yeux marron clair derrière des lunettes en écailles qui lui dévoraient le reste du visage restaient dirigés vers le ciel comme dans une supplique, et une sorte de contorsion tordait son petit corps. Il était, non pas assis dans la chaise en faux cuir, celle-ci grande et souple et montée sur des roulettes, mais couché, allongé comme chez le médecin dans un mécanisme à leviers et manettes qui tournait et faisait des révolutions. De temps en temps il arrêtait le mouvement, me regardait, d’un air de dire, Bon, alors, maintenant tu comprends, Eric, je suis la bonne nouvelle que tu attendais. C’est moi le bon Samaritain.
Puis il repassait à l’attaque, et avec une agressivité qui, réellement, me surprit. C’est ainsi que j’appris le sort du traducteur de Baudrille.
« Il était là, dans votre siège, Philippe Azkhenazy ! A me demander du boulot à moi, le Chair Latino d’un petit département d’anglais situé dans le sud moisi du Bronx ! »
Et comme il voyait que, si Baudrille m’était connu, le nom du traducteur me laissait pantois : « L’homme qui traduit Baudrille en Amérique, merde !… Vous connaissez rien, en plus ! Look here, j’ai sa traduction de Seduction, son plus fameux bouquin… celui qui a créé downtown toute une école de suiveurs…» Et il sortit un mince volume qu’il se mit à agiter avec une rancœur extraordinaire. En me rapprochant je vis que des paragraphes entiers y étaient soulignés, raturés, couverts d’un jaune de feutre épais. Il lui aurait arraché les pages à ce pauvre livre, s’il avait pu le faire sans paraitre tout à fait ridicule.
« Ils venaient de le foutre à la porte du Graduate Center. Parce qu’on se fait foutre aussi à la porte de la Gruaduate School (école de niveau du doctorat), ne vous imaginez pas le contraire, Eric ! »
Je ne m’imaginais rien. Il n’était pas question de laisser Delapeña entendre que si j’avais étudié Baudrille, d’ailleurs sérieusement, comme tout ce que j’avais étudié autrefois, je n’étais pas au courant de son dernier livre et n’en éprouvais aucun manque.
« C’est vite fait une gaffe », dit-il en se rapprochant sur ses roulettes et en me fixant durement comme s’il s’agissait de moi, d’une erreur commise par moi. « Comme downtown la moindre élève est une diva qui croit pouvoir interpréter Sophocle en termes féministes sans connaître un traître mot de grec, lui, le Philippe Azkhenazy, il a dû vouloir la remettre à sa place avec cette arrogance française bien connue—et je ne parle pas d’un juif français de parents russes, une catégorie à part ! Il a dû marcher sur les platebandes d’une bien branchée, et patatras. Alors forcément, le mec, il se dit, le Sierra College, c’est du tout cuit, j’irai m’y reposer et soigner mes blessures. Nous nous mettrons à plat ventre devant lui et lui lècherons les pieds pour ses exploits dans la traduction du charabia de Baudrille. »
Puis soudain : « Vous, Eric, vous croyez que c’est ce qu’on fait, au Sierra College, de nous mettre à plat ventre devant le premier venu qui nous arrive courbaturé, ou transi, ou meurtri de downtown ? »
« Hein ? » Je balbutiai que non, forcément, et malgré moi me sentis rougir.
« Y a rien là-dedans, c’est nul, c’est vide, une merde ! » Il continuait à me regarder comme si j’étais responsable du livre. « Sauf, bien sûr, pour ce nombrilisme français qui consiste à affirmer des choses paradoxales sans rien prouver, sans nommer ses sources, comme si tout cela venait de soi, alors que c’est du pur plagiat. Si nos élèves faisaient comme Philippe Azkhenazy et son maître Baudrille, et se contentaient de bailler aux corneilles, ils se feraient non seulement refoutre aux tests, mais en plus citer devant nos comités disciplinaires… D’ailleurs ils s’y étalent à peu près tous, aux tests, mais ça, c’est une autre affaire, nous en reparlerons plus tard. »
Peut-être était-il temps de me lever et de repartir, l’objectif de l’interview ayant été atteint. Mais je n’en fis rien, n’y ayant pas été convié et le regard de Delapeña en face de moi redoublant d’intensité :
« Et vous savez, vous, pourquoi Baudrille ils en font tout un plat downtown, des gorges chaudes, à croire qu’il n’y a que Baudrille et ses suiveurs qui pensent encore sur cette planète ? Je parle de ceux qui font des choux gras à le répéter, l’annoter, le plagier, le décortiquer, vous le dé-cons-trui-re à toutes les sauces. Des carrières de trois kilomètres, des salaires de six chiffres… Vous savez pourquoi ? »
« No, dis-je simplement. I don’t know. »
« Parce qu’ils ont jamais dépassé leur complexe de penseurs médiocres anglo-saxon envers les intellectuels français—ça vient de loin, ça. Ils croient encore avoir affaire avec la France du Grand Siècle, avec Versailles et les Frères Lebrun et le Roi Soleil. Avec Laplace, Lavoisier et Condorcet. Ça leur vient de leur sentiment d’infériorité—justifié, entre nous—envers la pensée française des grandes époques. Ils oublient seulement que c’est fini, ces grandes époques, et c’est pas Baudrille qui va les ressusciter ! »
Ma foi, il en connaissait un rayon, ce Chair. Il y avait du vrai dans ce qu’il disait. Ok, ouais, sure, d’accord, j’acquiesçai du menton. Donc, désormais, il était entendu que le fait d’avoir eu affaire avec ce qui proviendrait de la France dans l’ordre de la pensée qui pensa autrefois avait son bon côté.
« Nous, au contraire, nous ne devons rien aux concepts étriqués des Français d’aujourd’hui parce que nous sommes New Yorkais, my good sir, et qui plus est, homosexuels, Latino, et fier de l’être ! »
« Sure. Of course.» Pas le moment de contredire.
Il me regarda froidement : « Pourquoi dites vous ‘oui… oui’ comme un benêt ? Vous n’avez pas la moindre notion de ce dont je parle. Faut être né portoricain, s’être battu à sang pour son île, pour comprendre ça—alors pourquoi dites-vous ‘sure’ ? Me refilez pas de pommade ! » Et il insista, comme si je n’avais pas compris la première fois : « Tu sais pas qu’est ce que ça veut dire d’être un Portoricain, no sabes la fierté que ça représente, le point d’honneur, la douleur ¡en el corazon, hombre ! Je dois rien aux Yankees, pas ça (il se passa l’ongle sur le devant des dents bruyamment) ! C’est pas maintenant que je vais devoir quelque chose à un Français ! »
Je me tus, attendant que l’orage passe. « Et quant à être homosexuel, Eric, tu peux sans doute pas comprendre ça non plus, que ça transcende de loin tout le reste. C’est quelque chose de nouveau, un raz de marée, une lame de fond, mieux qu’un mouvement politique, un lifestyle, Eric, quelque chose dont n’ont pas le moindre morceau de bout de début de trognon de notion ni Baudrille ni son traducteur de mes deux… »
Je souris ouvertement, et hasardai : « Et lui avez-vous donné le job, finalement ? »
« Je lui ai dit ce que j’aurais dû vous dire à vous dès le début, d’aller se faire foutre. »
Je fis un effort surhumain pour absorber toute l’étendue de sa vulgarité sans sourciller.
« Il était exagérément surqualifié, n’avait aucune expérience avec notre population de seconde langue. En parler en termes misérabilistes et la faire parler, Monsieur, cette population, sont deux choses très différentes. » Il était manifestement heureux de son bon mot. « Tu parles que je vais nous ajouter un jean-foutre pareil, peut pas tenir deux heures la semaine devant dix/douze élèves passé(e)s au peigne fin. Quatre-vingt dix, cent, cent dix mille dollars par an à leur injecter des idées qui viennent d’un qui a copié quelqu’un d’autre qui en a entendu un troisième pérorer dans un amphithéâtre de la Sorbonne ! Attendez-vous à des choses plus coriaces ici, Eric. Pas question de répéter des pleurnicheries compliquées. A la trique ! A la queue leu leu… Quarante cinq femelles par classe. Nos trailers, c’est pas le séminaire en haut d’un gratte-ciel de verre fumé… C’est quelque chose comme, tenez, l’éducation des masses à l’ère postindustrielle. Un joli titre, ma foi.»
Il ricana dans sa barbe proprette comme celle d’un maître d’école dans mon enfance.
Il n’avait certes pas tort quant à ce qu’il appelait les « suiveurs américains. » On se créait downtown des situations mirobolantes, on vivait entouré d’un public jeune et passionné grâce à la rediffusion d’analyses cinglantes, la plupart du temps empruntées à des Allemands et des Français montés droit au ciel pour avoir dénoncé le traitement intolérable des exploités de la terre au dix-neuvième siècle. Plus récemment, Baudrille n’avait-il pas basé son irrésistible ascension médiatique sur un examen sans fard des « futures injustices devant le digital » et des « prochaines disparités douces à l’ère du global », autrement dit, me semblait-il, sur un époussetage de concepts nés à l’époque des colonies pour soulager la mauvaise conscience de plus d’un ?
Mais l’universitaire est un croquemort, par vocation. Il/elle construit sa carrière sur le dos de quelqu’un/quelqu’une qui sut mieux vivre et penser. Lui-même, Delapeña, n’en faisait-il pas de même ? Qui allait-il répétant, dans ses publications internationales critiques?
J’avais rencontré cette modestie de l’intellectuel américain concernant les idées qui ont mis des siècles à mûrir dans l’ancien monde, et je la trouvais admirable. Quant à copier, autant reconnaître sa dette, en effet. La position de Delapeña me paraissait à la fois pleine de minuscules vérités et vide. Je ne comprenais pas son argument contre Baudrille, s’il en avait un. Et puis ce nouveau style, cet homme homo nouveau… Pourquoi le crier sur les toits, qu’il était homosexuel ? N’était-ce pas déjà assez clair dans le nombre de bagues qu’il portait à ses petits doigts ? Dans les pendentifs et les cristaux enfoncés entre les poils de son poitrail ? Dans les anneaux plantés dans chacune de ses oreilles ?...
Je restai perplexe, étonné, le détaillant mieux : son T-shirt orange vif, ses espadrilles d’étudiant en vacances, ses pantalons de grosse toile roulée aux chevilles comme font les éternels futurs artistes quand ils ne sont pas assez riches pour se payer la bonne taille… Le tout franchement contredit par le soigné de ses ongles et de sa barbe, la marque fameuse de ses lunettes en écailles, les pierres précieuses authentiques de ses pendentifs...
J’imagine qu’il se demanda si je connaissais quelque chose à quelque chose, y compris dans ma langue originelle, car il eut cette mimique de quelqu’un qui vient de trouver de quoi vous faire perdre une bonne fois le peu de confort que vous croyiez acquis. Sautant du coq et l’âne, il entonna soudain les fameux vers de Verlaine dans une intonation et un accent français presque parfaits :
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone
Il ajouta dans un sourire malicieux : « Comment traduisez-vous ceci, Eric Chimski ? »
Je devais donc bien satisfaire à certains critères, ceux définis par les intérêts personnels de Delapeña. La tâche me paraissait inutile, mais que voulez vous. Je ne pouvais pas avoir l’air d’un idiot complet.
Je pris mon temps pour répondre, néanmoins. Verlaine tombait comme un cheveu sur la soupe. Rien de commun entre l’atmosphère funèbre de l’automne de Verlaine, et ce jeune et vigoureux et même expansif mois de septembre qui s’échauffait de seconde en seconde quinze étages plus bas.
« The sobs », dit Delapeña en se grattant dubitativement la barbe, « the tears falling from the violins of autumn hurt my heart as I yearn… c’est vraiment bizarre en anglais. »
« Oui, dis-je. Ça ne marche pas. »
Il encaissa. Me considéra. J’avais très bien fait de lui laisser la primeur de traduire.
Si l’interview devait durer aussi longtemps, j’aurais au moins voulu qu’il m’explique ce qu’il attendait de moi dans le domaine de l’apprentissage de l’anglais à deux fois quarante cinq femmes quatre fois la semaine pendant une heure et dix-huit minutes ; mais de cela il ne fut pas question. Il ne fut pas non plus question des raisons pour lesquelles il n’avait pas encore trouvé de remplaçant pour le full-timer qui s’était désisté le matin de la rentrée des classes. Il devait pourtant y en avoir dans New York, de ces immigrants diplômés aux dents longues capables de remplacer quiconque au pied levé.
Quand j’amenai finalement Delapeña à parler du fait pédagogiquement scandaleux qu’environ quatre-vingt-dix étudiant(e)s couraient les champs de débris et y cueillaient des pâquerettes depuis trois semaines, il se contenta de répondre : « Un full-timer, vous savez… »
On aurait dit qu’il s’agissait d’un noble d’ancien régime.
« Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse si ça le démange de changer son emploi du temps le jour du début des classes ? Même moi, yes Sir, même moi je n’y peux rien. Si je disais ça, rien que ça (de nouveau il se passa l’ongle du pouce sur les dents de devant dans un bruit sec), le syndicat réveillerait le Dean et le Vice-President (et, de nouveau, il contempla le plafond), qui me feraient ravaler ma salive—et, en plus, me négligeraient, moi, quand vient le moment des faveurs. Dont, qui sait, vous pourriez bien avoir besoin…»
Il exhiba son sourire le plus réussi jusqu’ici dans le genre narquois.
Tandis que nous nous levions (lui le premier), du ton que prend le maître avec son élève favori il me fit savoir que je devrais désormais ne plus confondre les gens qui travaillent dans le ESL, et lui, Doctor Delapeña, Ph.D. en Littérature Comparée.
« Ils travaillent avec la partie gauche de leur cerveau, tandis que nous, nous travaillons avec la partie droite, la créative. C’est vrai de tous les gens du livre…»
Nous ? pensai-je. J’en fais donc partie…
« Pas la même race, pas le même sang qui nous traverse les veines. Je sais qu’en ce qui vous concerne, Eric, ESL n’est pas un choix, c’est une nécessité. On vous trouvera mieux d’ici peu… »
On ?
A sa montre énorme, parmi la multitude de cadrans je vis qu’une heure et quart, presque toute une session de classe, avait passé ainsi en palabres.
« L’original, hein, Eric, n’oubliez pas l’original, ils sont devenus strictes du jour où ils se sont rendus compte que des Professors Emeritus établis, archi-publiés, n’avaient pas obtenu leur Ph.D. à Santiago du Chili, pas du tout, ni à l’université coloniale de Mogadishu, alors ils descendent et nous tombent dessus, ils veulent l’original, punto final… »
Comme il vit une peur sourde monter en moi à l’évocation de ce ils, il ajouta : « Au cas où l’original ne serait pas produit à temps, alors là, naturellement, je ne garantis rien… »
4
Le lendemain, je marche sur le gravier qui crisse sous ma semelle de cuir à l’intérieur du périmètre où sont parqués les trailers. J’ai d’abord du mal à me retrouver dans le réseau de couloirs en plastic, les plafonds bas en polystyrène grisâtre, le sol de carpette industrielle défraîchie qui relie les classes dans le plus pur désordre.
J’ai beau dire « sorry… excuse-me, sorry ! » et pousser les unes et les autres du coude—doucement, s’entend, mais assez pour qu’on me toise, se rebiffe, me demande d’attendre mon tour comme tout le monde, qu’est-ce qu’il se croit, celui-là ? et finalement s’écarte devant mon allure de prof.—, il m’est difficile d’avancer dans la foule de femmes qui se pressent pour manger des hot dogs dégoulinant de moutarde et de ketchup, des cacahuètes salées ou des sucreries, et boire des sodas devant les distributeurs automatiques et les échangeurs de monnaie.
Je remarque que tout ce système ne bénéficie d’aucune lumière naturelle. Pas de fenêtre dans les classes, juste une espèce de vasistas fermé au plafond, à la vitre poussiéreuse et grillagée et, au-dessus des machines à air conditionné qui ronronnent par intermittence, des lucarnes au verre grumeleux. On se croirait dans une station spatiale de film science fiction série B.
Je n’aurai donc pas droit au repos visuel habituel, pas de vista, de perspective en point de fuite où poser mon regard au milieu des démonstrations. Et pour eux (ou plutôt, pour elles), mes élèves, pas question de lever la tête entre les paragraphes et de rêvasser comme on divague au gré des nuages. Ce n’est pas une affaire, je me dis, de manque de conception critique du côté des architectes responsables. Y a-t-il un responsable de quoi que ce soit au niveau zéro des trailers? C’est sans doute qu’on n’aura pas voulu, pas cru nécessaire qu’elles se délassent la cervelle quand elles pensent, si jamais (car penser, n’en déplaise à certains, c’est bien se délasser la cervelle).
Elles sont là quand finalement j’entre au bon numéro, assises en rangs serrées, leurs corps voluptueux coincés dans les chaises dures avec reposoir ou accoudoir ou écritoire étriqué—ou bien debout à me tourner le dos, par grappes qui continuent de s’empiffrer, ouvrir les cannettes en faisant un grand pfutt ! et de s’essuyer la moutarde, les petits oignons et le ketchup qui leur coulent des lèvres. On ne peut pas dire que mon apparition discrète (on aurait pu s’imaginer ici aussi, tant attendue), interrompe en rien les conversations, les cris, les gloussements et les rires. Il y en a bien quelques unes qui se retournent instinctivement, me détaillent en faisant la moue, contemplent mes chaussures et mes pantalons repassés ; mais c’est aussitôt pour reprendre leurs gesticulations avec plus de ferveur.
On n’en a rien à foutre, nous, de l’Université de New York, semblent me dire les épaules rondes et brunes ostensiblement tournées de côté. C’est de la foutaise, ton Sierra College, ajoutent les avant-bras café au lait, les dos métissés grassouillets et qui perlent de sueur (elle n’a pas l’air de marcher, en fait, la machine à air conditionnée qui fait pourtant un bruit de tracteur). On est venu et on reviendra plus, insiste le poil dru des cuisses cacao pressées l’une contre l’autre et exposées sans retenue hors de collants blancs aux proportions herculéennes. Tu nous la fais pas, avec ta petite gueule d’étranger qui tombe des nues, me dit le cuivré des cous graciles couverts de fausses perles d’albâtre. Si tu crois qu’on s’est réveillé à l’aube, qu’on a laissé les mômes brayer à la crèche payante et dit goodbye au boyfriend jaloux pour écouter un remplaçant de dernière minute, répètent les échancrures avenantes (encore hâlées, au goût salé, j’imagine, par les derniers bains qu’on prit dans les tropiques, et où pendent des diamants de conte de fées), tu te mets le doigt dans l’œil, et jusqu’au coude. C’est pour toucher l’aide fédérale aux étudiant(e)s, et l’appui de la ville aux mères de famille qui étudient, et l’assurance maladie minimum qui vient de l’Etat de NY quand on fait l’effort de s’intégrer, point à la ligne. Sans compter les jolies tailles cambrées dans le dépit et l’orgueil blessé des nouvelles immigrées au visage Aztèque ou Maya ou Inca, si tôt déçues par l’allure de débâcle postcoloniale, le pénible laisser-faire post-impérial que prend leur seconde vie; ni oublier les aisselles ambrées chaleureuses, odorantes (je suppose) et dépilées de près pour plaire à l’homme vraiment homme qui passerait par là, s’il en reste, et dés à présent récalcitrantes, coites et fermées comme des huîtres sur leur joyau solitaire, parce que maltraitées, sous-traitées (pas traitées du tout) par un maître lointain et indifférent. Tu peux aller te rhabiller, blanc-bec, semblent conclure une fois pour toutes le dos des nuques ébènes (celles-ci natives et bien locales) aussi rébarbatives que musclées.
On dirait un bocal rempli de trop de poissons, et où il n’y aurait pas de place pour un poisson de plus, même de taille infime—en tout cas, pas un petit requin comme moi. Je ferais mieux de repartir et de dire adieu à mes ambitions démesurées du côté de la sécurité d’emploi. Comme ça, je n’aurai pas à requérir quoi que ce soit des Français, leur faire savoir que j’existe. Je resterai tranquille dans Brooklyn, où je n’existerai pas, c’est tout.
La salive de l’angoisse me nettoie la bouche. Debout derrière la planche de formica branlante qui est sensée me servir de bureau, je reste pantois, les bras ballants, les jambes molles, un creux de déprime comme un abîme dans l’estomac. Qu’est-ce que je vais raconter à cette masse de matière réfractaire pendant plus de trois mois?
Je pourrais ne rien leur raconter du tout. On pourrait se regarder dans le blanc des yeux et se contempler de la tête aux pieds chaque matin quatre fois la semaine pendant une heure et dix-huit minutes en chien de faïence (allez me dire quel administrateur de rechange a été pondre ce genre de chiffre un soir mal inspiré). Ou bien, au contraire, ne pas se contempler du tout, s’éviter, se frôler en silence. Elles à leurs attroupements devant les distributeurs et ayant tout le temps de se donner du bochinche à cœur joie. Loin de moi, notez, l’idée de me moquer de ma classe. Le commérage est une passion dans plus d’un langage. En plus, elles ne perdraient pas la bourse en milieu et fin du semestre, ni moi mon nouveau salaire et la version bâclée d’assurance maladie minimum qui me correspondait. Et comme tout le monde serait content, personne là-haut, au quinzième étage de la tour, n’en saurait rien.
Un enseignant plus aguerri que moi aurait simplement commencé par une présentation générale, qui prend toujours un temps infini : comment je m’appelle, et quel est mon but quand je me réveille pour être à huit heures proprette, assise, crayon et gomme non pas sur l’écritoire étroit, mais à l’intérieur d’un sac qui est resté fermé pendant trois semaines (sauf pour sortir le rimmel, les pommades et les bonbons). Vu le nombre de ses interlocutrices, à ma place l’enseignant de profession aurait opté pour diviser et conquérir, les mettre en groupe, et lui virevolter, passer de groupe en groupe et se contenter de jeter son bois dans le feu nourri de la discussion.
Mais je sentais que mon groupe était trop divers, indompté et chaotique pour les grouper en vue d’un projet cérébral sédentaire ou académique quelconque. Les grouper ! Elles étaient à piétiner, s’attraper, se cajoler, roucouler, rire de tout, y compris de moi. A moins d’un coup de main, voilà. On veut bien faire. C’est plus fort que soi, on ne peut pas laisser les choses aller à vau-l’eau… Je me suis dis que j’allais attraper le taureau par les cornes, et qu’on aviserait.
« Pourquoi voulez-vous apprendre plus d’anglais ? I mean, je veux dire, mieux écrire l’anglais ? »
Je m’étais repris car le parler, la moitié le parlait sans doute mieux que moi. Le problème avait lieu devant le vide inquiétant de la page, cette sacré page qui filtre et tamise et nous sépare irréductiblement les uns des autres.
« Qu’est-ce qu’il a dit ? Que pasa ? He said something ? Le remplaçant aura dit quelque chose? » On se tournait, se questionnait, mais pas pour longtemps. Déjà le brouhaha emplissait la boîte de métal résonnante comme un tambour. La pièce était saturée de bruit. Or j’ai toujours trouvé que pour se faire entendre il faut une zone de silence, que les mots se détachent sur du silence. Sinon, on n’entend rien.
« Oui, je répète, criai-je après m’être raclé la gorge. Why more English ? Who cares for more written English? Pourquoi l’écrire mieux, après tout? Qui a besoin de l’anglais, uptown? »
On trouvait mes questions bizarres, gênantes et abruptes. A moi-même ma propre voix me venait lointaine et détachée. On se regardait en se disant que j’étais off. La moue de dédain d’un groupe de métisses très foncées, très en chair et hautaines—portant chacune le même chignon très haut perché—exprimait un franc mépris pour cet énergumène qui non seulement arrivait trois semaines en retard mais en plus ne savait pas de quoi il parlait.
« Est-ce que vous parlez l’anglais, je persistai, quand vous vous présentez à la bodega, uptown ? »
« No… » dirent une ou deux voix.
« Et quand vous montez dans une de ces limousines noires—qui entre nous est plus spacieuse et plus commode, et moins chère, que le taxi jaune downtown— est-ce qu’il est préférable de parler l’anglais et pas plutôt l’espagnol, ou tenez, un dialecte mélangé de français ? »
Cela en bouchait un coin à celles que j’appellerai les English-only, celles qui, je le devinais, ne parlaient qu’anglais. Et j’impressionnais les Latina, qui sont toujours, comme par nature et définition, intéressées par l’homme européen. Car si le grand rêve de l’Américaine est bien, selon le cliché, de faire une fois au moins l’amour avec un Français, celui d’une Latina consisterait plutôt dans celui de s’en faire aimer, et ceci qu’il soit jeune ou vieux, afin d’avoir des enfants qui soient plus blancs qu’elle. Oh ! Je sais, c’est affreux à dire et on préfère ne pas le dire ou se boucher les oreilles, mais c’est ainsi. C’est l’expérience sur le terrain qui me le dicte. Attention ! Je ne prétends pas que toutes les femmes de cette classe voulaient me sauter dessus pour m’engendrer sur le champ une descendance, mais je les titillais à l’endroit sensible.
« Quand vous remplissez les feuilles d’impôt c’est en espagnol, et quand vous avez besoin d’un avocat pour une dispute quelconque… »
« Je vois, profé, vous allez dire, uptown… » Celle qui m’interrompait était au deuxième rang, très jeune, pas plus de dix-sept ans, fausse blonde, des yeux éperdument bleus, la peau blanche. C’est seulement à ses traits qu’on pouvait dire qu’elle ne l’était pas.
« Comment vous appelez-vous, » lui demandais-je finalement.
« Corinne… C’est comment la France, profé ? »
« Vous me demandez, Corinne, c’est comment d’aspect ? »
« Les femmes sont très élégantes ? »
« Et les hommes aussi. » La noire sa voisine avait parlé. Elle se leva de tout son haut, et elle était grande et forte, celle-là… Une femme à vue d’œil dans les quarante cinq ans et qui avait dû être très belle, car un rayon de soleil traversant malgré tout la lucarne derrière elle laissait voir sous la transparence de sa blouse le galbe de ses formes généreuses…
« Votre nom, s’il vous plait ? »
« Jasmine. »
« Ok, Jasmine, comment êtes-vous au courant de ce que les hommes portent en France ? »
« Well, je vous vois… »
La plupart se mirent à rire. D’un rire qui ne m’était pas défavorable. Je n’ai rien contre jouer le pitre. Mais y a fool et fool.
« You see, teach’, reprit Jasmine, vous comprenez, teacher, dans mon cas, c’est nouveau l’université, alors quand je vois ce bordel ! »
« Nous sommes dans le même cas, Jasmine », dis-je. Mes yeux firent le tour du trailer et j’ajoutai une moue de dégoût presque aussi terrible que celui de la grappe au chignon. Le rire fut général. Mais je ne pouvais me permettre de le laisser dégénérer. J’ajoutai aussitôt : « Quand je ne travaillais pas dans une université aussi importante on ne laissait pas les choses aller nul part ainsi. »
On me regardait avec un certain aplomb. Une jeunette qui n’avait rien suivi au développement se leva, enfonça les doigts dans la poche de ses blue-jeans délavés hyper serrés et me demanda, en toute innocence : « Juste un coke teach’ ? Je reviens dans une seconde ! »
Les bras m’en retombèrent. Des habitudes de trois semaines sont difficiles à corriger. Une du premier rang, une de ces grosses mamma que je croyais déjà tenir sous le charme se leva et dans un coup de reins ironique qui fit tressaillir la gelée de ses mamelles plus qu’à moitié visibles hors de l’échancrure, me dit: « Vous m’excuserez, Sir, si j’ai pas amené le textbook, cette-fois-ci. Non seulement j’ai payé soixante dollars pour rien mais en plus je me le suis trimballé, votre textbook de m… sorry… et il pèse une tonne ! »
Elle s’assura de l’effet sur moi de son avant-scène, et de l’effet que cet effet avait sur les autres. Je ne pouvais pas ne pas regarder. A quoi bon jouer les modèles de professionnalisme et d’intégrité? Les modèles sont fatigués, ça ne marche plus de nos jours. Je n’avais d’ailleurs rien à répondre qui fasse le poids devant une telle quantité de vie. Les mots sont plus frêles et plus légers que l’écume, la moindre vague les emporte ; et puis, devant un parterre de femmes, il vous faudra bien un jour courber l’échine et avouer que vous aimez LA femme, non ?
« C’est plutôt donc nous qui doivent vous aider, then, profé… » dit Corinne avec un bon sourire sympathique qui me réveilla de ma torpeur.
« Peut-être… Peut-être pourriez-vous répondre à ma question. »
« Which one, sir ? » Je ne voyais pas le visage de celle-là, cachée parmi celles qu’il me faudrait du temps avant d’identifier.
« La question de votre anglais. En quoi requiert-il une intervention de choc ? Qu’est-ce qu’il a, votre anglais, qui ne va pas ? Vous me paraissez vous exprimer très bien.»
« Merci », répondit Corinne avec une courbette mimée depuis la place où elle se tenait, au deuxième rang. « Mais moi je suis venu ici pour devenir professionnelle, pas pour marner derrière une machine. »
« Une machine à quoi, si c’est okay de vous le demander ? »
« Machine à crocheter des draps… »
« Downtown ? »
« 36th street et 7th Avenue, Sir », répondit Corinne.
« Le Garment District ? »
« Yes, Sir, seamstress we are… blue collar », dit Norma, la voisine à droite de Corinne, une forte indienne qui me parut sortir tout droit d’un documentaire ethnologique : pommettes saillantes, visage plat, les nattes noires comme du charbon, les yeux en amande exprimant le calme obtus de la haute pampa andéenne. Dès qu’elle ouvrait la bouche, pourtant, cette Norma s’exprimait dans un anglais comparable à celui d’une Américaine. Faut extrêmement se méfier des apparences, dans ce pays.
« Blue collar, dites vous ? Vous voulez dire, par opposition à col blanc ? »
«Yes, Sir, we are blue… »
« Oui, nous sommes bleues », et à la fois, « Oui, nous avons le blues! » De la part de Norma un jeu de mot évident dont, sur le coup, elle ne se rendit pas compte. Le rire fut universel et je n’y échappais pas.
J’entendis des sacs à main s’ouvrir. Deux femmes modestes qui se tenaient presque sous moi vu que pour m’adresser à celles de derrière il me fallait les surplomber, ouvrirent leur sac dans un déclic multiple et des doigts, des mains disparurent dans les sacs. Justiniana et Gertrude, et une troisième voisine dont je ne me souviens plus du nom, parlèrent en même temps :
« Nous voulons un diplôme, Sir… »
« Juste un diplôme, comme vous avez vous-même en poche, Sir… »
« Pas de diplôme, pas d’argent. »
«Donc pas d’anglais, pas d’argent », dis-je en riant.
Conception platement matérialiste de l’acquisition du langage, eut-on commenté à la Sorbonne. Et pourquoi pas ?
Je pouvais voir du coin de l’œil que les English-only n’étaient pas à l’aise. Elles grimaçaient, sentant confusément qu’on prenait leur culture, comme qui dirait, par-dessus la jambe. C’est donc là que je me mis à questionner les Spanish-only presque méchamment, au risque de voir chavirer mon bateau alors qu’il entrait calmement au port.
« C’est pour ça qu’il faut que dans les prochaines semaines nous résolvions votre problème une par une… Avez-vous chacune un morceau de papier et un stylo… »
Elles se regardèrent comme si je leur demandais de sauter toutes nues du George Washington Bridge.
« Crayon rouge ou bleu is okay, Sir ? » demanda une English-only.
« Of course ! » Et je me ravisai : « Non, c’est pas okay, venez avec un stylo qui écrive en bleu nuit ou en noir… Ceci n’est pas une classe de dessin ! »
« Bleu nuit, Sir ? »
« Yes.»
Je m’adressai alors aux Spanish-only de devant. Il conviendrait d’ailleurs de nuancer ces distinctions, qui sont loin d’être étanches, chacune contrôlant l’anglais dont elle avait eu jusque là besoin. Ça, c’est anthropologique.
« Et cela fait combien de temps, Norma, que vous vivez ici, si c’est pas indiscret de vous le demander ? »
« Dix-huit ans, profé… et regardez, j’ai pas avancé d’un pouce… »
« Moi c’est dix-neuf… »
« Moi treize… »
« Mais je ne vois toujours pas où est votre problème de communication… »
« Je me suis présentée cinq fois au AWT, cinq fois recalée sans raison. »
« Non, dis-je, raison, il doit y en avoir une. C’est très logique, le AWT (Active Writing Test)… Ils veulent savoir si vous êtes intégrée, américanisée… si vous pensez comme eux…»
« Eux ? »
« Qui eux ? »
J’avais trouvé dans ma boîte aux lettres un mémo du coordinateur de ma section décrivant le test. On attendait des élèves « qu’ils sachent, dans un esprit de collégialité, discuter des problèmes actuels en utilisant des informations précises et vérifiables. »
« Vous êtes là pour nous montrer, teach’… »
« Bien d’accord, c’est pour ça que j’aimerais que vous vous présentiez la prochaine fois, je parle à toutes ici, avec un stylo… »
« All of us, dites-vous, teach’? »
« Crayon rouge is ok, teach’? »
« Je veux dire, dis-je en m’adressant exclusivement aux Latina, c’est une affaire personnelle, après tout, jusqu’à quel point vous voulez répondre à leur attente… »
« Leur ? Who are them, teach’? »
« Peut-être que vous ne voulez pas vous américaniser du tout, vous voulez continuer à vivre dans une bulle et penser Dia de la Madre et Salsa et Merengue… »
« How do you know that, profé ? » demanda Corinne avec un sourire de coin. Je tenais à regagner un peu du terrain perdu avec les English-only.
« Peut-être que vous êtes venue ici par nécessité ? » Des mentons dirent que oui. « Et l’idée même de commencer à apprendre leur anglais vous ennuie, pire, vous déprime… Vous n’allez pas dans les soirées où on ne dance pas, où on ne fait que boire des bières tièdes et se tenir debout pour discuter, discuter, discuter sans fin... »
Les jeunes Latina rirent sous cape. Où va-t-il comme ça ? Quand est-ce qu’il va s’arrêter ? se demandaient les locales. C’est alors que je me laissais entraîner par ma propre rhétorique.
« S’il ne tenait qu’à vous, vous retourneriez volontiers dans votre île, auprès de votre maman… »
« But, of course, Sir, dit un chorus— ¡Mamacita!... tengo una casa alla… bella, grande… Je l’ai faite construire pour elle…»
« Yo tambien, avec deux salles-de bains et un garage et mon chulo il dit qu’il va construire une piscine avec eau potable ! »
Devant, ce fut une explosion. Les English-only restaient consternées.
« Le problème, dis-je en pensant redresser la barre, c’est que vos enfants, ils ne veulent pour rien au monde revenir dans l’île. Ils préfèrent l’Amérique. Ils préfèrent l’anglais du Hip-hop, du Rap, du Heavy-metal ou bien du Grunge. Même la Country Music, tenez, plutôt que la Salsa compliquée et, reconnaissez-le, formelle et apprêtée de vos aïeux… »
« Man, you know some, teach’! » C’était Jasmine, au fond.
« How about Reggae, Sir ? »
Ce fut une nouvelle explosion, mais cette fois secouant exclusivement la masse du fond.
Je venais de lire dans le New York Times un article sur les Dominicains qui vont et viennent entre New York et l’île, en apparence le meilleur des mondes. Seule vexation, et elle était de taille, c’est que leurs enfants, ils ne voulaient pas entendre parler de l’espagnol, car apprendre en espagnol dans les écoles publiques de New York, cela voulait dire voie de garage, sinon voie sans issue. Cela sentait sa Special Ed..
Mentionner cette contradiction intime, et particulière aux Latina, et l’exposer aux yeux des locales comme un sous-vêtement, c’était méchant, je dois bien reconnaître. Devant, on me regardait renfrognée, hargneuse et le désir de se venger sur mes problèmes à moi aussitôt que l’occasion se présenterait.
Je fis retraite. « Ce que je veux dire, c’est que vous n’avez pas le choix, il faut bien vous acclimater et vous atteler à la tâche, puisque vous ne pouvez pas retourner… à part quelques jours en vacances, bien sûr. D’ailleurs, si vous me permettez cette remarque philosophique, il n’y a pas de retour, une fois qu’on est parti(e). On ne repasse jamais deux fois devant le même fleuve, comme disait Héraclite.»
« Hein ? »
« Elles ne peuvent pas retourner, teach’ ? » On relevait la tête, au fond. Une réparation était en cours, le tort à leur endroit en train de se voir redressé.
« Why would they want to go back, anyway? Qu’est-ce qu’elles ont là-bas qu’on n’a pas ici ? Tell us, man !»
« C’est le contraire, elles ont rien là-bas, teach’… Moi je viens de Porto Rico et je sais, celles qui viennent ici c’est parce qu’elles ont nada, mais vraiment nada chez elles… »
Un peu comme Ulysse manœuvrant non sans difficulté entre Charybde et Scylla, maintenant il me fallait redresser la barre côté opposé, et vite trouver l’équilibre. Je décidai de les confronter toutes à la fois :
« Vous êtes dans cette classe parce que vous n’avez pas passé le test qui donne accès à l’université proprement dite.»
« Coûte que coûte, yeah ! Je passerai avec votre aide, teach’»
« Yes, Sir, c’est important, Sir… »
« A moi il m’a manqué qu’un point, profé... un petit point, nada mas.»
On moins on me savait gré d’aller droit au fond des choses.
« On est des retardées, Sir, c’est pour ça qu’ils nous ont mises au rancart… »
« Vous n’êtes pas au rancart, ni… » On m’interrompit de toutes part et je ne forçai pas la voix, car dans mon fors intérieur je savais bien qu’elles avaient été mises sur une voie de garage, exactement l’équivalent de la Special Ed. pour leurs enfants. Pas une mauvaise manœuvre de la part de l’Etat de New York, qui leur ouvrait grandes les portes de son université magnanime, et les parquait dans le vestibule comme des réfugiés.
« On est où, alors, c’est quoi cette caravane qui n’avance pas ?… »
« En remedial, man… »
« En salle d’attente… »
« Et vous êtes le médecin, profé… » C’était Corinne qui me tendait la perche.
« Médecin des âmes, oui, Mademoiselle… »
Je me baissai très bas en mimant le geste de baiser la main à une femme ainsi que je me souvenais que les hommes d’une certaine classe faisaient jadis dans mon pays. On trouva cela charmant et pittoresque, vieux jeu peut-être, mais pas méchant. Au moins, au Sierra College, ce n’était pas comme downtown, où les étudiantes m’auraient conspué pour les avoir manipulées de façon si paternaliste, si condescendante.
Je regardai ma montre, dix minutes avant l’heure, et fis signe que c’était fini. On fut surprise de voir que le remplaçant était aussi cavalier avec les horaires qu’avec les élèves, et on s’écarta tandis que je sautai allègrement par-dessus les jambes entrouvertes, le nylon des jupons qui brillaient par en dessous et les décolletés qui m’avaient médusé au début.
Mes collègues s’étant allégés de leur fardeau encore plus en avance que moi, il y avait foule dans les corridors. Comme on dit, quand le chat n’est pas là, les souris dansent.
* * *
Delapeña m’avait prévenu qu’étant donné la faille administrative dans laquelle étaient tombées mes deux classes, le bureau du registrar prendrait des semaines pour établir qui appartenait bien à mes cours. Elles pouvaient entre temps venir avec une cousine ou une voisine, jouer les sérieuses durant les cinq premières semaines du semestre. Durant ces semaines, rien ne les empêchait de gribouiller quelque chose sur la feuille de présence que je créerais et leur tendrais.
« Mais pourquoi viennent-elles, surtout quand manque le prof. ? » m’étais-je permis de lui demander.
« Vous m’expliquerez ça vous-même, avait-il dit en accusant le coup. Peut-être qu’elles s’ennuient dans leur cinq pièces subventionnées sur le Grand Concourse…»
Subventionnées par qui ? Je ne le lui demandai pas.
« Vous verrez, dans une semaine ou deux ça va chuter fort, vous perdrez un tiers, sinon la moitié de vos effectifs. Ne prenez pas ça personnellement, Eric, ce ne sera pas de votre faute. (Je me souvenais qu’il avait alors posé sa main droite sur mon avant-bras gauche, un geste qui m’avait paru plutôt forcé pour une première entrevue). Il nous arrive à tous la même chose de semestre en semestre. »
Jouer les fanfarons et provoquer tous azimuts était donc parfaitement adapté à la situation puisqu’en fait on ne m’avait pas donné deux classes mais une sorte de public de curieux, un peu comme celui qui venait entendre les boniments de l’avaleur de feu dans une foire.
Ma deuxième classe avança à pas plus rapides que la première. Il y avait quelques hommes, dont le silence ne changea rien à la dynamique agressive de mes méthodes. En fait, et c’est bien ce qu’on pouvait me reprocher, je n’avais pas de méthode. J’allais au coup par coup, parant au plus pressé comme on calfeutre la cale d’un rafiot qui donne de partout.
Nous abordâmes le thème de leur anglais d’une façon encore plus radicale. Après avoir vanté les mérites financiers de leur intégration, indubitables, je jouai les diables et leur demandai de réfléchir aussi aux bas côtés, aux inconvénients, aux sacrifices qu’elles devraient faire quant à leur première vie en espagnol.
« Sacrifices, teach’? Je les vois plutôt sortir de leur ghetto et accomplir enfin quelque chose !»
La voix venait d’une très jolie Latina, Annette Consuelo, qui avait, elle, cet accent des English-only nées uptown. A ce titre, elle n’était pas étrangère au ghetto noir, mais sans l’intonation vulgaire ou criarde. Assise au quatrième rang son visage rond et lisse, son auréole de cheveux frisés noirs comme jet, son long cou gracile et félin, ses yeux de jeune panthère pointaient haut au-dessus des grosses Petunia et des maigres Victoria, leur ajoutant comme un oasis de beauté et de sophistication au milieu d’un désert de fadeur.
« Yes, lui dis-je… sacrifices, and big ones ! »
« Donnez-leur un exemple, Professor Eric, ne les laissez pas comme ça dans le vague… quel espagnol ? Elles ne vont pas le perdre, elles sont nées avec !»
Annette me parlait des autres comme s’il y avait elle et moi d’un côté, et de l’autre, mais alors loin derrière, les autres. Décidément, chacun et chacune depuis que j’étais entré dans le Sierra College tenait à se distinguer des autres, qui leur ressemblaient pourtant comme deux gouttes d’eau. La grande différence, c’est qu’elle, à mes yeux du moins, y parvenait sans effort.
Un peu comme Corinne dans la classe précédente, mais en bien plus agréable à voir et espiègle, et avec un dédain beaucoup plus marqué, le rôle qu’Annette assuma fut immédiatement de me venir en aide.
« Un exemple ? » Je me grattai la tête. « Well », dis-je en lui parlant exclusivement, et comme si le reste de la classe respirait, en effet, derrière une vitre : « Pensent-elles que leurs filles chanteront les mêmes berceuses à leurs filles qu’on leur chanta, à elles, dans leur île ? »
« Ne me demandez pas ça à moi, Professor Eric. Demandez-le leur ! Elles ont une langue, c’est pour parler, non ?» dit Annette dans un geste que j’avais vu faire aux femmes noires : à la fois balancement hautain du cou et tremblement dansant des épaules. Sauf que, chez elle, ce geste n’avait plus rien de rugueux ou de déplaisant.
Tout le monde se regarda.
« Est-ce que leurs filles ne se retrouveront pas un jour à boire elles aussi des bières tièdes, debout à tergiverser tout le temps que dureront d’interminables soirées passées à ne danser ni la Salsa ni le Merengue, ni le Bolero et ni la Bachata ? »
Pour être sorti avec une Dominicaine pendant quelques temps, je savais qu’elles allaient mordre à l’hameçon, la Bachata étant une danse intime et sensuelle, irrésistible comme sont toutes les choses jaillies des couches les plus pauvres d’une population.
« Vous dansez la Bachata, teach’ ? » C’était Esmeralda, une Portoricaine qui d’ailleurs ne parlait qu’anglais, et sans doute ne dansait pas la Bachata dominicaine, mais seulement le Hip hop.
« Un peu… » Je jouais les timides, mais tout en savourant le moment.
« You’re a real Renaissance Man ! Vous êtes vraiment un homme accompli », dit Annette avec un regard circulaire moqueur et une grimace dénigrante dont je n’étais plus, cette fois, exclu. Y avait-il aussi (et déjà) un rien de jalousie dans cette attitude ?
« Il a vécu, Monsieur Eric, voilà tout », dit Keshouma, une afro-américaine de petite taille qui parlait doucement, presque tendrement.
« Ça se voit, qu’il a vécu ! » répondit Annette d’une manière brusque et trop familière, qui me gêna de sa part. Voyant quoi, aussitôt elle changea de pose et de ton, se montra sérieuse, sortit de l’ombre portée par Esmeralda, croisa deux belles jambes brunes et fines, tendit son cou animal et dit :
« Mais précédemment, vous avez prétendu, Professor Eric, quelque chose qui ne passe pas… »
« Qu’est-ce que j’ai dit ? »
« Cette histoire qu’elles ne vont pas retourner chez elle, qu’on ne vit que deux fois, pas trois. C’est tiré par les cheveux… We here, we’re from here and we don’t understand that… Elles, elles rentreront chez elles aussitôt qu’elles auront de quoi.»
Malgré le ton moqueur, cela en rasséréna plus d’une. Il était clair que ma philosophie du retour impossible ne passait pas. Les premiers rangs campaient ferme sur leur position que bientôt elles rentreraient chez elles, leur chez elles, où les attendait intacte la version qui leur correspondait du Paradis sur terre. Qui est-ce que je me croyais pour plaisanter avec ça ?
« Prenez cela pour ma propre opinion, rien de plus, ajoutai-je. Personne ne rentre chez soi parce que chez soi, c’est ici, dans ce pays étranger qui n’est d’ailleurs pas si étranger puisque tout le monde y est étranger. »
Ces platitudes n’avaient pas l’air de convaincre. Annette me souriait avec sympathie, presque pitié, comme pour dire, Alors ? Comment allez-vous vous sortir de ce traquenard, cette fois ?
Qui plus est, je faisais l’impasse sur les noires made in USA, qui elles aussi campaient, attendant dans le vestibule du building le nez collé à la vitre panoramique, mais d’une manière fort différente des immigrantes. Drôle de penser que les afro-américaines étaient les autochtones par comparaison, celles qui étaient nées et mourraient dans le South Bronx, celles qui venaient de nulle part et iraient nulle part. Etrangères chez elles, et cependant, en face des immigrantes, de vraies Américaines, et plutôt fières de l’être.
« L’immigrant a deux vies, dis-je en reprenant ma démonstration depuis le début. Deux existences qu’il peut superposer, se donner l’impression de vivre en même temps. Mais c’est faux. Quand on retourne au pays, c’est en touriste. Le travail, la rémunération vous viennent d’ici…»
L’idée qu’il fallait bien que le pognon vous vienne, et qu’il vous vienne d’ici, fit son chemin dans les têtes. Annette baissa la sienne, en signe non pas de défaite, mais de connivence.
« Je suis retourné en France, et ce sont les mêmes politiciens à la télé, la même étiquette quand on se met à table, la même huitre fraîche qui arrive de Bretagne dans la nuit, le même champagne… »
« Mumm ! Champagne, man ! »
«…mais toutes sortes de choses, des petites choses, ont changé qui me rendent la vie impossible. »
« Des exemples, teach’ ! » dirent plusieurs. Justement, à l’exemple d’Annette.
« L’argent n’est plus le même. Je ne sais pas comment téléphoner… on me dit que je parle bien le français pour un étranger… »
« Elle est pas mal, celle-là ! »
« C’est comme moi, dit une du premier rang. Quand je suis là-bas, on me fait savoir que j’ai perdu les bonnes manières… »
« Que je manque de respect, que je ne crois plus en rien, dit sa voisine. Il me semble que les gens se disputent pour des bêtises, des vétilles… Qu’ils se laissent berner par le…»
« Ouais, tout est désuet… »
« Le mot est obsolète, ma fille ! »
« Mais il paraît que c’est très gentil, la France, dit Annette. Tout vert, avec des prés, des jeunes et des vieux moustachus, et des vaches, partout des vaches… Vous devriez porter un béret, Professor Eric, et fumer une de ces grosses cigarettes qu’ils se roulent entre leurs gros doigts…»
On rit dans le fond. Annette avait son chorus. Son image de la France venait tout droit des photos de mode dans Elle ou Vogue en anglais.
« Muchas viejas piedras, des vieilles pierres vermoulues…» dit-elle en se levant à moitié et en se tournant vers le devant. Et avec un accent américain très fort : « ¡Muchas, muchas viejas piedras ! »
Haute et élancée, Annette. Bien trop haute et élancée pour quelqu’un comme moi.
« Ni trop chaud ni trop froid, vous avez raison, Annette, dis-je. Pas de Rocky Mountains ni de Death Valley, en France, pas d’extrêmes… quoique les populations y soient de plus en plus variées. Pas de serpent à sonnettes, pas de chacal ni de coyote…» Et me rappelant ma leçon de cours moyen : « La France est un hexagone de climat tempéré. »
« Ça veut dire quoi, tempéré ? demanda Keshouma. Ils ne boivent pas ? » Le mot que j’avais utilisé en anglais, temperate, prêtait à équivoque.
« Oh ! Non, répondis-je. Ils boivent, et du meilleur. »
Toute la classe rit.
« Et vous, teacher, vous buvez ? » dit Lucilia, une femme de taille moyenne, au chignon tenu derrière comme une nonne, et qui ne se déprenait pas de l’air le plus sérieux.
« Ça m’arrive parfois, j’ai des occasions », avouai-je en baissant le menton.
« Comme quoi ? »
Sur le coup j’eus une accélération. Pour justifier ces occasions qui n’étaient pas exceptionnelles, je n’avais pas les fêtes collectives traditionnelles où allait ma questionneuse. Quand cela m’arrivait, je buvais pour boire, ce qui était embarrassant.
C’est Keshouma qui, dans un beau sourire, me vint en aide : « Et votre anniversaire, teacher, même vous, vous devez bien avoir un anniversaire ? »
Je rougis. Cette première classe se terminait en queue de poisson.
« Bon, eh ! bien demain le nécessaire pour écrire… »
« Et y a pas de textbook ? Faut pas de textbook ? »
Je décidai de faire sans le textbook, ce qui leur épargnait au moins soixante dollars.
« Pas de textbook, man, that’s great ! »
« Merci, Professor Eric! »
« Mais j’ai le mien, regardez, il est tout neuf. Pas sorti de son emballage.»
« Revends-le ! Les autres, dans les autres trailers, faut bien qu’ils l’achètent ! » lui lança la voisine de derrière en appuyant d’une tape retentissante dans le dos.
« We’ll talk about the other side of the deal tomorrow… Nous parlerons demain de ce que vous pouvez faire pour moi en retour… »
« Pour vous, teacher ? » Toutes s’arrêtèrent dans leur élan de sortir. « Mais vous avez qu’à demander, on f’rait n’importe quoi ! »
Je fis celui qui n’entendit pas l’équivoque: « Oui, comme par exemple, de venir avec un dictionnaire… »
Annette mouilla du bout de ses lèvres charnues le crayon encore inutilisé, et d’un air amusé se leva, déplia son grand corps, bailla, fit celle qui s’était engourdie d’ennuie dans la chaise inconfortable. Puis, non sans vérifier avec ce regard impudent qu’elle avait que je l’observais, elle laissa voir entre pantalon et chemisette son ventre douillet, son nombril de bébé et sa taille de guêpe.
5
Je n’étais pas sensé revoir le Chair du English Department, pas avant la fin du semestre, et sans doute pour qu’il me dise des choses désagréables, comme par exemple que mes méthodes avaient de quoi séduire certaines, peut-être, mais qu’elles manquaient pour le moins de rigueur. Or, pas du tout. Ce n’est pas ainsi que les choses se passèrent. On croit toujours que ceux qui décident savent ce qu’ils font, ou bien font ce qu’ils font pour de bonnes raisons. Un mois plus tard, et sans bonne raison (n’importe qui parmi ses collègues moins importants et moins occupés que lui aurait pu faire l’affaire), Delapeña vint en personne visiter ma classe et établir le premier document de mon dossier au Sierra College.
Le petit homme était déjà assis dans le fond quand j’entrai dans la classe. Heureusement que je n’étais pas en retard. Occupé qu’il était à préparer l’Observation, il fit celui qui ne me connaissait pas. Heureusement encore, j’avais reçu selon le protocole une Notice of Observation vingt-quatre heures à l’avance. Assez pour me préparer et corriger plus assidûment que d’ordinaire non seulement les fautes d’orthographe, les phrases tordues, les arrangements de mots incompréhensibles, mais le chaos des temps dans les verbes, mais le manque de paragraphes, et noter en rouge les barbarismes, les faux-amis, les facilités et les impropriétés de langage.
De fait, Delapeña ne manqua pas de demander à voir les pages rendues aux élèves qui l’entouraient. Il eut beaucoup à dire sur ce sujet, sembla-t-il, dans son formulaire, un bon point. Puis il ferma le formulaire et passa sans transition à un livre épais, qu’il ratura et souligna d’un coup fiévreux de feutre.
Le sujet de composition que je leur avais soumis était banal et sans originalité : « Décrivez votre état d’âme alors que vous faisiez un choix essentiel dans votre vie. » Les élèves avaient travaillé là-dessus et reçu des encouragements à en dire plus. J’insistai devant Delapeña (et Annette, qui me regardait de coin) sur la nécessité, quand on s’engage dans ce genre de paragraphe narratif, de justement suspendre le moment du choix, de ne pas choisir, de ne pas savoir comment choisir. Et comme je me souvenais de ce que les élèves m’avaient appris concernant les exemples, je m’engageais dans une voie glissante.
« Tenez, vous êtes déjà dans l’avion avec votre petite valise dans le fourre-tout au dessus, et donc, vous avez fait le choix, n’est-ce pas, c’est fait. Et pourtant vous débattez encore les pour et les contre, et il y a même dans votre oscillation des envies de retourner, de revenir, de prendre l’avion de retour, qu’il vous faut combattre si vous voulez vraiment être partie… »
« Mais si on n’est jamais partie, teacher ? »
« J’avais pas qu’une petite valise, moi ! »
« Quel avion ? »
Je m’attendais à celles-là, je les espérais. « Alors considérez un choix d’une autre nature. »
« Comme ? » c’était Keshouma.
« Comme de décider de mettre les pieds dans une université. »
Delapeña leva le nez, et me regarda par-dessus ses lunettes.
« Est-ce que vous ne le regrettez pas, et parfois amèrement ? »
« Regretter quoi, Professor Eric ? » c’était la voix d’Annette, de derrière Esmeralda.
« D’avoir mis les pieds dans une université ? » Delapeña étouffa un rire.
« Nous regrettons seulement que vous ne soyez pas venu plus tôt, teacher, dans cette université, » dit Lucilia, qui m’avait maintenant à la bonne, une de mes die-hard, une de celles sur qui je pouvais compter.
Tout le monde regarda Delapeña, qui se tortilla dans sa chaise et devint rouge sang, puis rouge écrevisse ; jusqu’au poil ras sur son crâne, celui, poivre et sel, à ses doigts, et celui, dru et long dans l’échancrure de son T-shirt vert pomme, qui en grésilla de plaisir. Dans la chaise étroite pour n’importe qui d’autre, lui nageait tantôt la brasse et tantôt le crawl. Ses pieds ne devaient pas toucher le sol.
Parmi ses bagues, il y en avait une avec un gros camé. Il était trop au fond du trailer pour me permettre de reconnaître la figure en relief, mais je crus voir le profil d’une femme d’importance. Je ne sais pas pourquoi mais j’imaginai que la figure devait être Lucrèce, celle dont le viol par le tyran Tarquin avait fondé rien moins que la République de Rome.
Deux minutes avant la fin, je parle cette fois de l’heure prescrite, le formulaire sous un bras et le livre sous l’autre, Delapeña se leva l’air renfrogné et sans mot dire se dirigea rapidement vers la sortie. Sur le coup, je me sentis cuit. Mais il hésita et revint, me tendit un paquet de papiers et s’adressa à moi dans un chuchotement : « Remplissez les pages qui vous correspondent et venez me voir a.s.a.p. (as soon as possible), Professor Eric Chimski. »
Une minute plus tard, j’essayai bien de rattraper l’écho de ses petits pas pressés dans le couloir, et ainsi connaître par ses manières le verdict, mais il avait disparu.
Cela aurait pu être pire. De retour sur Brooklyn par le downtown train je me dis que l’Observation ne s’était pas si mal passée. Par chance, Keshouma n’était pas dans le voisinage de Delapeña, car son paragraphe n’avait ni queue ni tête : une sœur aînée plus jolie qu’elle violentée et apparemment jetée du haut d’une tour quand elle était enfant. La demi-page difficile à déchiffrer, maussade, dans une calligraphie instable et une grammaire inexistante. Et il n’y était pas question de choix, donc la note était mauvaise et humiliante, ce qui ne faisait qu’aggraver son cas.
Les notes, quelle corvée ! C’est quand il met des notes qu’un professeur gagne son salaire. On le paye pour ça, trier, éliminer, séparer le grain de l’ivraie. Les notes, dans mon cas, servaient surtout à disqualifier et punir. N’étaient-elles pas assez disqualifiées comme ça ?
Par chance, le paragraphe d’Annette n’était pas non plus à portée des lunettes de Delapeña car elle (ou plutôt son narrateur) avait des choses salées à dire concernant un homme, un étranger, un Européen avec lequel elle nageait gaiement dans les eaux chaudes et bleues autour de Key West vers minuit, sous la pleine lune et en petite tenue.
Bien qu’instable aussi du point de vue grammaire et spelling, l’anglais d’Annette était potable, et donc elle méritait son B. Son histoire était légère et attrayante. C’est du côté de la présentation qu’elle flanchait, et du vocabulaire, plus qu’évocateur et trop direct. Le papier déchiré d’un carnet de poche était froissé, écorné, et les pattes d’éléphant de son écriture y faisaient tache.
Je me repassais tout cela en mémoire quand le train sortit de sous terre et commença son trajet en l’air, surplombant la baie de New York. Le métro passe au dessus des immeubles aux briques noires de East Broadway, puis il côtoie les tours de verre de Wall Street et s’élève solitaire pour traverser l’East River. On a le soleil ruisselant de lumière entre les deux tours du World Trade Center. Nous accompagne le vrombissement des hélicoptères qui surveillent, et loin en dessous, le travail silencieux des abeilles qui viennent accompagner les barges et les pousser jusqu’au Canada.
Mais très vite le train se tortille à nouveau sous terre, celle, moins tassée et moins chère que dans Manhattan, de Brooklyn. Il me fallait rester assis encore une demi-heure à me rappeler des erreurs du passé et à rêvasser sur mon avenir avant d’atteindre ma rue, Bergen Street. Le métro de New York, on y reste des heures. Tant et si bien que les gens y travaillent, y mangent, y dorment et s’y oublient. Finis la tenue, les obligations, les prérogatives et le quant à soi. L’un prie dans son livre en hébreux tout en se mettant un doigt dans le nez et l’autre dans l’oreille. L’autre regarde hébété le lacet défait d’un troisième…
Maintenant, cependant, je passais le trajet pensant à Annette, ses jambes, son cou, son intelligence exemplaire, son accoutrement de jeune qui sort la nuit downtown : fines bottines usées, chemisier rapiécé, collants noirs, ongles mauves et lèvres oranges. Mais quelque chose de très différent d’une jeune de bonne famille pourtant ; pas de famille autour d’elle, ou une drôle de famille, faite de pièces manquantes ou rapportées, j’en étais certain. Belle comme un modèle de magazine, la rangée impeccable de ses dents blanches comme perles ; mais pas de ciel bleu indigo derrière elle, pas de château importé de la Gascogne pour faire plus authentique. Son air ouverte, curieuse, pas du tout punk dégoûtée de tout avant l’âge comme il s’en rencontrait dans le West ou le East Village. Au contraire, rieuse, allègre, relançant la balle, prête à me venir en aide comme à me confronter. Mais surtout, oui surtout, demandant elle-même de l’aide, que je m’intéresse à elle, ses talents inemployés, les énergies de sa jeune personne disponibles comme une matière première.
A l’autre bout du trajet, au contraire, quand j’allais travailler un lundi matin la perspective de sentir bientôt la présence d’Annette au milieu de la multitude bigarrée changeait mon métabolisme alors que je traversais la laideur du South Bronx.
Je me dirigeais en sautillant vers les trailers, et la tour aveugle où se tenaient les responsables administratifs, les full-timers et les cours de niveau universitaires proprement dit. Les trailers c’étaient n’importe qui et n’importe quoi, mais c’était plus intéressant, et autrement plus vivant que les salles sans fenêtre où les mots pincés qui circulaient les concernant revenaient à des euphémismes comme « cours assistés », ou « cours renforcés.» En quoi les deux classes que je donnais qualifiaient-elles au titre de cours assistés ou renforcés ? Je laisse chacun en juger.
Pour revenir à Annette, il nous arrivait plus souvent qu’à notre tour de nous rencontrer dans les couloirs, devant un distributeur automatique, sur les marches du trailer ou à la sortie, devant la grille. Il y avait beaucoup de monde et donc nos œillades restaient discrètes et énigmatiques. Pourtant, une fois elle fut tout près de moi, derrière moi pour dire la vérité, et me respirant dans la nuque. Je me retournai pour m’apercevoir qu’elle avait beau baisser le visage et fléchir sur ses hanches, elle me dominait de la tête et des épaules, qu’elle avait rondes et lisses comme son front, et comme, je ne pus m’empêcher de faire le rapprochement en snob esthète que je suis, dans un buste par Jean Auguste Dominique Ingres. N’était cette riche couleur, qu’on ne trouve pas chez les femmes qui ont intéressé Ingres.
Je ne sus que dire, me comportai comme un enfant, me perdis dans des platitudes sur la classe, la banalité des trailers et le bruit. Elle me sourit d’un air déçu, méprisant et triste, puis se courba très bas pour prendre sa monnaie, se releva et en partant, d’un coup de reins me montra tout ce que je perdais. Le geste me parut outré, et j’osai espérer que personne ne le notât, mais j’aurais bien aimé qu’elle le répète.
6
Dans ma boîte à lettre numérotée au quinzième je trouvai le formulaire rempli méticuleusement par Delapeña. Il notait que mes étudiants étaient « tous, sans exception, à chaque instant engagés, actifs, curieux et intéressés. Chacun est à sa tâche, qui n’est pas facile car Professor Eric Chimski est exigeant, et à juste titre… L’atmosphère est conviviale, étant entendu qu’il favorise l’absence de formalités et préfère l’esprit à la lettre. En somme, c’est une classe intéressante. Bien évidemment nourrie par la carrière internationale de Prof. Chimski.»
Je me demandai si tous les Chairs de Community College des Etats-Unis remplissaient leur Observation avec des remarques aussi flatteuses pour le premier venu.
Ce fut alors le tour de la Post-Observation, qui se passa naturellement dans le bureau obscur et étroit du Chair.
« Fallait pas en faire autant », me dit Delapeña en m’invitant à m’asseoir dans la chaise dure. « J’ai beaucoup apprécié le choix qui n’en est pas un, choix existentiel évidemment, mais peut-être que j’ai mal compris… En tout cas, c’était perdu en ce qui les concerne, ça tombait dans l’oreille d’une sourde ! Ah ! ah !»
Sa fausse modestie était désarmante.
« Non, vous avez très bien compris », lui dis-je, à la fois pour me le mettre dans la poche et puis, oui, je n’y avais pas pensé, existentiel, pourquoi pas ? Je n’ai rien contre le mot sinon qu’il me fait penser à une paire de chaussons si usés qu’ils ne tiennent plus aux pieds.
« Et le coup du pourquoi elles poussent la porte, c’était pas mal… Vous le savez vous-même Eric, pourquoi elles poussent la porte, et s’installent ? »
« S’installent ? »
« Enfin, mouais, s’installent, y en a qui nous reste six, sept ans dans les échelons ESL, quatorze semestres, vous vous rendez compte ! Et en fin de parcours, toutes refoulées par le test, de sorte qu’elles s’amassent en fin de séquence comme les feuilles mortes en automne dans le poème de… »
Il roula des yeux dans ma direction : « C’est peut-être mieux ainsi, notez, comme ça, elles ne se regroupent pas sur les marches des buildings quand vient le printemps. En révolte ouverte durant les jours chauds de l’été. Vous devez savoir ce qui s’est passé dans les années 60… Les postes de police pris d’assaut ? Les immeubles brûlés… C’est même pour ça qu’ils ont créé Sierra. Ils ne veulent plus pour rien au monde que ça recommence, et ça se comprend. (« Ils » ? je réfléchis. Qui sont-ils, maintenant ? Il y aurait donc quelqu’un qui décide de quelque chose, par ici). Bon, vous ne savez pas. On n’en parle pas downtown, dans vos milieux de gauche ? (Pourquoi serais-je de gauche ? Et pourquoi appartiendrais-je à un milieu ?) Toujours est-il que moi et le Dean on passe nos vacances à reprendre les tests et voir s’il n’y aurait pas là-dedans une seule phrase correcte qui nous justifie à passer ladite étudiante. On en repêche ainsi tout l’été.»
Il affecta un air désabusé et feuilleta la pile de papiers me concernant en indiquant où j’avais oublié de contresigner.
« La paperasse, je sais que ça vous parait, comme qui dirait, en dessous du concept, Eric… »
Non, j’allais dire, pas du tout, la paperasse officielle est certainement plus réelle que les concepts, surtout de gauche. Mais je n’eus même pas besoin de le dire. Avec Delapeña, pas besoin de rien dire, il parlait pour deux.
« Y aura beaucoup de papiers si vous décidez de demeurer avec nous… »
« Demeurer ? »
« Qu’est-ce qui se passe avec l’original de votre diplôme ? »
« Il est dans mon dossier. » Et je levai fièrement la tête et marquai du menton la direction des étages au-dessus, où se nouait désormais ma destinée. De fait l’administration française s’était montrée incroyablement expéditive et, par retour du courrier, avait fait parvenir l’original à CUNY Central, le saint des saints, enveloppe scellée et cachetée. Mes deux pieds reposaient enfin sur le sol.
« C’est très bien, alors, vous aurez le choix. »
Je fis celui qui comprenait mais je n’étais pas sûr. Le choix de quoi ? De reprendre du grade le semestre prochain comme adjunct ? De devenir full-timer ? Est-ce le fruit d’un choix, full-timer ? N’est-ce pas plutôt un état, un attribut, une essence… comme l’infini appartient à la substance chez Spinoza ?
« Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que vous deveniez permanent, Eric. »
Le royal « nous », encore. Il rougissait de plaisir. Les points noirs sur son nez arqué ressortaient contre le jour éteint qui entrait toujours aussi péniblement par la petite fente bleue près du linoléum. Quelle laideur ! J’avais l’impression qu’il m’aurait posé un bras autour du cou s’il avait pu.
« Vous êtes in, mon vieux. Enfin, si vous en décidez ainsi…»
« In ? »
« Je parlerai au Dean cette semaine. Il nous a promis l’année dernière des positions full-time, et on attend encore. Je ferai en sorte que notre comité accepte qu’une de celles-ci puisse être remplie par quelqu’un sans Ph.D., comme vous. »
« Pourquoi faites vous ceci pour moi ? »
« Parce que vous leur plaisez, aux élèves, elles vous adorent, elles n’en auront jamais assez de vous ! Non, je veux dire,» il se reprit. « Ecoutez d’abord la condition que j’y attache avant de me remercier. »
Je me tins coi.
« Que vous vous matriculiez dans un programme de doctorat de bonne réputation. On se fout de où et de quoi, du moment que c’est de bon standing. Il n’est pas question de le terminer avant cinq ans, anyway. Prenez votre temps, vous avez encore le temps, vous n’êtes pas si vieux… » Et comme il me voyait dans le doute, il sortit sa carte majeure : « Un Ph.D. gratis, pas un sou à débourser, si vous le complétez à l’intérieur de CUNY, et pourquoi iriez vous ailleurs ?… Quoiqu’il y ait à boire et à manger, je le reconnais, on a tout ce qu’il faut et plus encore, dans CUNY. C’est un univers CUNY, une Voie Lactée, et qui vous reçoit en son sein, Eric, au cœur de son cœur… c'est-à-dire, par ma personne interposée…»
Nous rîmes. Mais l’atmosphère était séreuse à couper au couteau.
Je ne dis pas oui, mais je ne dis pas non. C’était difficile de refuser.
J’avais pourtant passé les dix dernières années à ne pas vouloir revenir dans l’université; dix années de ce côté de l’Atlantique à ne pas vouloir rouvrir les gros livres poussiéreux de façon à obtenir le diplôme qui m’ouvrirait une carrière. Dix années à en refuser le confort, la facilité, l’honorabilité et les avantages, ne pensant qu’aux inconvénients, au nombre de gens à qui plaire, à la masse de travail à accomplir, aux résultats oiseux à obtenir. Ecrire une dissertation, à supposer que je sache m’y prendre, ça servirait à quoi ? Pour qui ?
De retour dans le métro tout cela me paru précipité. Pourquoi Delapeña jetait-il son dévolu sur moi, lui qui vivait entouré d’adjuncts à l’anglais et à l’espagnol autrement convainquant, des gens pleins de ressources et d’ambitions et plus jeunes et, pensai-je par devers moi, plus homme que moi. N’avait-il pas qu’à choisir parmi des talents académiques autrement prometteurs ? Pourquoi une telle confiance ? Pourquoi moi ? Parce que j’avais été français ? On s’était vu deux fois en tout et pour tout et dans des conditions strictement professionnelles.
Vous avez de la chance quand quelqu’un s’intéresse à vous, cependant. Ça ne tombe pas sous le pied d’un cheval. Je n’avais pas le choix, en réalité. C’est lui qui m’avait choisi. Ce suffrage inattendu, cette attention de Delapeña, c’était ma chance, et ce, quels qu’en fussent les motifs, et le prix à payer, éventuellement.
7
A un bout de mon block à main gauche sur Bergen St., il y avait encore des maisons coquettes, du style de Flatbush Avenue et de la 8th Avenue, cossues, aux pierres de taille élaborées sur la façade. Le granite rouge brun jetait des reflets étincelants vu de près. D’ailleurs, plus on s’approchait de Prospect Park, et plus la pierre des maisons était bien taillée, la construction tirée au cordeau. Mais par contre, plus on s’éloignait du parc aéré, vaste, varié, élégant et tranquille, et moins c’était du solide, et pour finir, plus de la pierre du tout. Vers le milieu de mon block le porche des maisons, les apparences de pierre de taille, les quelques marches sur lesquelles il arrivait au gens de s’asseoir, tout cela était en plâtre ou en ciment. La qualité du reste de la construction, toiture, fioriture du stuc, plancher… s’ensuivait.
Loin du parc, ma rue était d’une surprenante tranquillité. Vous vous seriez cru dans une de ces campagnes qu’on imagine regagner du terrain après l’Apocalypse. En face de mes fenêtres au deuxième étage il y avait un immense terrain vague plein d’herbes folles, de ronces, de bosquets autrefois taillés avec soin, de fleurs géantes bizarres, de machines abandonnées et de rongeurs de tous ordres. Des cheminées d’usine désaffectées se profilaient entre mes fenêtres et les tours jumelles du World Trade Center se miroitant au loin dans un ciel plus haut et plus pur que le nôtre.
Ma maison était une des dernières qui soient habitées. Après, si je marchais à main droite sur Bergen St., il n’y avait plus que de hautes grues assises sur des rails finissant de se rouiller auprès de hangars vides, des poubelles éventrées et des chiens sans maîtres. Plusieurs kilomètres au-delà de Vanderbilt Avenue, il m’arrivait régulièrement de me retrouver sans raison dans un quartier noir populeux, pouilleux et assourdissant. Sans raison sérieuse, disons, car j’en avais une, qui paraîtra peut-être saugrenue, celle de me ravitailler dans une bodega en dimes, petits sachets de $10 de marijuana.
On n’y entrait pas sans être dûment introduit (sans montrer patte blanche, surtout si on était blanc, j’allais dire, mais je voudrais pouvoir me passer des mauvais jeux de mots). C’est Kirk Ahlum qui m’avait introduit.
Nous vivions dans une group-house qui n’était pas neuve ni bien maintenue, mais super équipée, fonctionnelle et répondant à mes moyens comme à mes besoins. Au premier étage, John, un type qui écoutait de la musique à peu près vingt quatre heures sur vingt quatre. Comme il écoutait du meilleur (il disait écrire pour Rolling Stones), qu’elle soit populaire, jazzy ou classique, ça ne me gênait pas. D’autant qu’il sortait à peine de sa chambre, mangeait du fast food à la sauvette, s’enfermait avec une de ses admiratrices pendant des semaines, n’utilisait ni l’évier de la cuisine ni le fourneau, pas plus les machines à laver le linge ou la vaisselle, et juste un coin du frigidaire pour son tube de moutarde et son carton de lait.
Une fois que Kirk Ahlum, le colocataire du deuxième étage, fut parti, j’eus toute la maison pour moi (à l’exception du sous-sol, dont je parlerai plus tard). Mais ce jeune noir, il fut coriace, et durant le premier mois de mon séjour je regrettai amèrement d’avoir échoué au 545 Bergen St..
Il passait ses nuits en partouzes. Lorsque j’arrivais sur notre palier de retour du travail, par sa porte entrouverte je tombais fréquemment sur trois ou quatre types assis en lotus dans son lit, buvant à plein goulot, fumant des pétards de deux mètres, sniffant des kilos de cocaïne, et brayant à tue-tête. Tous très noirs, comme arrivés la veille du Congo. Et ce n’était pas la musique de John qu’ils écoutaient mais du Reggae de zonard, à vous grincer entre les dents. Pas moyen d’enrayer cette éternelle partouze. Et pourtant, il était gentil Kirk, attentif et s’excusant profusément pour le bruit, et le bordel, qui ne se reproduirait plus. C’était à cause de l’anniversaire d’un cousin, disait-il. Il avait toutes sortes d’histoires pour justifier son attroupement. Un autre jour c’était son anniversaire africain (son initiation par le clan ancestral, je suppose), un autre sa citoyenneté américaine, la fête des mères, qu’il entendait célébrer en son absence (elle vivait à Atlanta, avait une flopée d’enfants, et refusait, à cause de ses mœurs débridées, toute communication avec lui).
Il était débordé, ce n’était pas de sa faute, il ne faisait que plaire aux uns et aux autres. D’ailleurs, il se montrait plus que serviable. Il m’invitait, sinon à ses orgies, du moins à profiter des surplus et du débordement qu’il empilait dans la cuisine : vins fins, plateaux de fromages, gâteaux à niveaux, glaces à la chantilly... Les gens modestes aiment les fêtes ; Kirk vivait dans les fastes, alors qu’il n’était que clerc apprenti à la poste du coin. Voilà ce qui était en train rapidement de le perdre, et il le savait—pas ses orgies homo, où il ne semblait pas attraper aucune des maladies terribles qui traînaient, mais les dépenses extravagantes pour ses nuits somptueuses.
A ce propos, il circulait dans le Sierra College une rumeur, à laquelle je ne prêtais d’abord qu’une oreille distraite, qui voulait que Roberto Delapeña l’ait attrapé, lui, le SIDA, sous une forme dormante. (Au début des années 90 cette maladie n’était pas encore du tout comprise). Roberto se trimballait sans la moindre gêne avec une boîte de pilules et s’en mettait régulièrement une dans le bec ; mais on attribuait cela à un diabète, sa maladie officielle.
Kirk perdit son job après avoir volé une poignée de dollars dans la caisse de la poste. Parce qu’il lui fallait satisfaire ses invités (j’oserais dire, à tous les sens du terme), c’était comme un devoir moral chez lui, un reste tordu de tradition africaine.
Kirk Ahlum menait le genre de vie que je n’aurais jamais eu le courage de mener. Si vous me permettez la plaisanterie, il la brûlait par les deux bouts. Moi, je ne m’autorise que des transgressions minimes, des lubies d’adolescent ; et c’est sans doute pourquoi le bruit épouvantable de ses nuits et les odeurs sortant le matin de sa salle de bain m’ont tant horripilé.
Quel soulagement quand il s’est fait prendre ! Je ne suis pas raciste quand je dis que ce noir menait une vie d’abruti ou de fou. Un matin il avait disparu. Il n’emportait rien. Une cohorte est venue le dépouiller les jours suivants (encore un reste de tradition, nul doute). Ensuite, pendant des mois, ses draps restèrent défaits sur son matelas crasseux.
Le silence régnait dans cette grande chambre ouverte sur le jardin derrière, la fraîcheur des arbres perdant leurs feuilles et les odeurs humides et froides de l’automne.
Nous étions début novembre. Dans la cuisine en bas, de même que dans cette chambre vide, les fenêtres en bois vermoulus n’opposaient que peu de résistance aux bourrasques et aux pluies. Mais, par habitude, je fermais la pièce-vestibule, genre salle d’attente sans fonction bien précise, qui séparait nos deux appartements. Le radiateur étant mort, il n’y faisait pas chaud, dans le vestibule, mais il n’y faisait pas froid non plus. Ma chambre était fermée hermétiquement, par contre, y compris ma propre salle de bain, et la chaleur que mon propriétaire assurait généreusement s’y montrait plus qu’adéquate. Aussitôt rentré il me fallait même ouvrir un peu mes fenêtres et mes volets en bois à l’ancienne.
Je trouvais ma chambre agréable, car elle était double et faisait un coude, avec une alcôve juste assez grande pour mon futon et mon duvet étalés à même le parquet, bien conservé à cet endroit. Dans la grande pièce mes étagères, pleines à ras bord de livres que j’avais achetés de ce côté des choses à prix d’or mais que je n’ouvrais plus, tapissaient les murs. Dans l’alcôve, vous aviez aussi des étagères garnies de tout l’équipement des loisirs modernes : grande télévision avec sa vidéo, et des appareils stéréo avec des enceintes dont la qualité s’était sensiblement améliorée depuis que je travaillais au Sierra College.
Bien que je possédasse maintenant les ressources qui m’eussent permis de sortir downtown vendredi, samedi et dimanche, je n’en faisais rien. Je m’enfermais. Je m’allongeais sur le futon et, pour ne pas me sentir trop seul, mettais une musique triste et sublime comme le Concerto pour Violoncelle de Schumann. Puis, je pensais sans fin à cette vie que j’avais laissé se compliquer au-delà de mes moyens de contrôle.
Annette avait disparu durant deux longues semaines et je m’étais surpris à la regretter encore plus que je ne m’y attendais. C’était le cœur dans les talons que j’avais vérifié chaque matin le vide à la place de son sourire et de ses clins d’œil vers moi. Une fois disparue, c’était comme si ma classe n’avait plus aucun intérêt. Je parlais les mots et je menais ma leçon rondement, mais sans y être.
Et puis un lundi, Annette s’était présentée en classe comme si de rien n’était. Et comme ma classe était disposée en cercle interactif (on en ventait alors les avantages pédagogiques), je l’avais directement devant moi quatre fois par semaine, moi le professeur qui, nourrissant l’interface, pouvais butiner d’élève à élève et observer ce qu’elles faisaient (ou pas) par-dessus leur épaule et derrière leur dos. Autant d’ailleurs que compter les taches de rousseur sur les nuques et surprendre les bâillements de jambes sous la petite table attachée à la chaise dure.
Annette, je passais désormais beaucoup trop de temps à la regarder, à lui épouser les galbes, les pleins et les rentrants. Quand elle s’adressait à moi en classe, quand je lui chuchotais quelque chose de doux à l’oreille au sujet de son paragraphe d’écriture libre, quand je la rattrapais dans le corridor, ses jambes sportives mais à la peau douce et souple, ses longues cuisses musclées et pourtant féminines, c’était plus fort que moi, je n’arrêtais pas de leur tomber dedans. La rétine de mes yeux allait à la pointe râpée de ses bottines, puis à ses mollets fermes, puis au tendre gras de ses cuisses comme la maille de fer va à l’aimant dans les classes élémentaires de physique. De son côté, et alors que le rude hiver de New York approchait, attentive à mon intérêt grandissant, elle mettait des collants plus transparents, des jupes plus mini et des bas en filet. Ce que j’aurais donné pour que ma main aille, entre les mailles, toucher un seul centimètre carré de sa peau !
Ah ! L’amour naissant… C’est bien ce à quoi il faudrait pouvoir s’arrêter, revenir et rétrograder et revivre sans cesse.
Allongé de dos sur le futon, regardant ce ciel gris et froid qui s’étirait devant mes fenêtres, je sentais bien que c’était une grosse connerie de flancher pour cette élève au milieu du semestre, que je devrais au moins attendre la fin des classes pour lui témoigner ma dévotion, qu’elle avait beaucoup moins à perdre que moi…
Je me demandais bien qu’est-ce qui manquait à ma personnalité. Quel sable mouvant sapait par le dessous les premières années de ma maturité.
Mais que vous dire ? Ce qu’on aime dans l’amour, c’est l’amour. Et c’est aussi, toujours et sans exception, la jeunesse. Je ne parle pas seulement de la sienne, mais de la mienne. Les palpitations, les attentes, les bonheurs et les affres de sa propre adolescence.
Et donc, pour être honnête avec moi-même, je sentais bien qu’il ne serait pas question de lui résister si elle ne me résistait pas. Si elle continuait à m’arriver dessus ; si, au lieu de nous séparer et dire adieu au sortir des trailers (elle, du bout de ses gants noirs)… oui, si je décidais de la suivre dans une de ces ruelles coupe-gorge où elle tournait les talons. Quelle vie d’aventures et de risques, et aussi—je portais trop d’années sur mes épaules pour me le cacher tout à fait—quelles méchantes platitudes, quelles douloureuses déconvenues m’attendaient au-delà du Grand Concourse, vers la zone des hautes tours sombres entourées de jardins chauves où elle s’engouffrait.
Qu’adviendrait-il de ma carrière naissante, alors ? Et de mon élection par Delapeña ?
Car j’avais beau grimacer devant les façons dont il me traitait en plein foyer du Department devant la foule réunie des full-timers, de la secrétaire, de ses aides et des adjuncts—comme son chevalier servant et son mignon, sinon son futur amant—je voulais le full time job qu’il me promettait. J’étais comme Tantale, qui serait resté tranquillement assis dans sa prison si on ne lui avait pas mis la cruche d’eau derrière les barreaux.
Maintenant qu’on me les tendait et me les présentait, non pas comme un mirage, mais comme la sortie, je voulais la sécurité et le confort et le prestige relatif. Je voulais l’argent qui nous permettrait de nous installer mieux. Qui me permettrait à moi, de répondre à son attente et de paver son avenir à elle, si ouvert, et avec le coup de pouce adéquat, si prometteur. Et je me foutais des manières et si je me faisais une armée d’ennemies en route (à commencer, peut-être, par Delapeña). Chacun fait des victimes sur sa route, spécialement quand c’est une route ascendante.
Certes, les meetings étaient d’un ennui à mourir. Mais il n’y en avait pas tant que ça, et puis une fois qu’on était en place, on y allait ou on n’y allait pas, aux meetings, d’après ce que je me laissais dire.
8
Allongé sur le futon, je ne pouvais m’empêcher de sourire au souvenir d’une énorme blonde adipeuse et flasque, la graisse serrée à ne plus pouvoir respirer dans la petite chaise dure. Après le meeting, un full-timer s’était fait un plaisir de m’apprendre que Prof. Josiane Rappaport n’avait qu’un « CC ». Avoir un Certificate of Continuous Employment c’était être permanent sans bénéficier du prestige de la tenure (si vous voulez tout savoir, cette dame avait réussi Dieu sait comment à s’immiscer dans la place sans avoir obtenu le doctorat requis).
Dans son siège Prof. Rappaport se débattait, ses bras battaient l’air comme des roues de treuil dans la campagne normande. On aurait dit Antigone descendant vivante dans la tombe.
« Et qu’est-ce qui va arriver, vociférait-elle, quand ils se rendront compte que le Sierra College, c’est la perpétration éhontée d’une erreur ? A Big Mistake ! Nous ne devrions pas être… We should never have been ! »
Plus d’une centaine de profs avachis et somnolant après une discussion interminable concernant un addendum en bas d’une page d’un document ayant à recevoir l’approbation de l’assemblée se regardèrent. Comment osait-elle ? Faut toujours que les grosses aillent crier ce que chacun dit tout bas.
« Une erreur, Mademoiselle Rappaport, vous préféreriez ne pas être, ou peut-être est-ce n’avoir pas été? » demanda Delapaña en souriant à l’assemblée et avec un appoint superbe. Il cessa d’arpenter le devant du foyer et s’immobilisa.
« Ouais ! quand ils se réveilleront downtown et se rendront compte qu’on n’passe personne à Sierra ! C’est une erreur complète, une faillite ! Une honte ! »
« Enfin, Mademoiselle Rappaport ! répondit le Chair. Nous avoisinons quand même les 25%, ce qui est mieux que le La Gardia Community College, pourtant situé dans un quartier autrement plus, comment dire, propice… »
Se rendant compte qu’on se moquait d’elle, Josiane Rappaport se ressaisit. Elle se redressa : « Mais ça c’est, vous le savez bien, après que vous, Doctor Delapeña, et Monsieur le Dean (elle regarda au ciel) travaillèrent tout l’été comme des fourmis à repêcher les cigales ! »
On se regarda de nouveau et mit la main sur sa bouche pour ne pas exploser. Delapeña m’ayant présenté avec force flatteries, elle se tourna vers moi, le seul Français, pour obtenir mon approbation, et je me sentis obligé de dire que oui du menton, elle semblait avoir cité le grand classique français à bon escient.
On attendait de voir la réaction de Delapeña. Quand il s’en rendit compte, il se fendit d’un sourire goguenard, et dit : « Et vous, Mademoiselle, vous êtes une cigale ou une fourmi ? » Sur quoi, voyant que la Rappaport se tortillait comme une grosse chenille dans sa chaise, il éclata d’un rire franc qui se réverbéra contre les plafonds bas, suivi immédiatement par une explosion de plus de cent esclaffements qui durent se répercuter jusqu’aux voûtes du hall où résidait le Dean.
« Ouais, vous pouvez rire. Quand ils le sauront, ils coup’ront les fonds… c’est c’la qu’ils f’ront et on s’ra tous marrons ! Le bec dans l’eau ! »
« Mais, Mademoiselle Rappaport, vous ne savez donc pas qu’ils nous ont menacés de représailles depuis le premier jour, depuis l’été brûlant de 1969 ? Et nous sommes toujours là, frais comme des gardons…»
Les rangs des full-timers assentirent lourdement. On toussa et se rajusta. Ça devenait intéressant, ces aperçus historiques.
Tenured Prof. Herbert Dicker émit l’opinion que le problème du manque de réussite aux tests n’était esquivé par des écoles plus prestigieuses que grâce à un subterfuge : « Ne croyez pas que Yale et Princeton se passent de remediation, nos cours renforcés. Seulement ils laissent d’autres faire le sale boulot ! Ils envoient leurs élèves soi-disant doués en cours du soir…»
« Et l’élève n’est effectivement dans leur registre, qu’une fois qu’il passe le goddamn test ! » reprit Delapeña.
« C’est cette politique de porte ouverte votée à la fin des années 60 par des politiciens apeurés (je traduis scared Albany representatives) qui nous coule », dit timidement mais très distinctement une voix anonyme parmi les adjuncts.
Les rangs de devant se demandèrent qui s’amusait à lancer ainsi des assiettes pleines à travers la pièce. Mais heureusement, Delapeña l’attrapa en vol et la renvoya à l’envoyeur : « Et c’est aussi ce qui nous maintient à flots, cette politique de la porte ouverte. Sinon, et ici Mademoiselle Rappaport a raison, mon cher, vous n’existeriez pas », dit-il vers la voix anonyme et tout en tendant le cou pour l’identifier.
« Sans ladite politique de la porte ouverte», renchérit Prof. Dicker, décidément un des ténors du Department, « il nous faudrait éliminer à la hache, élaguer au sécateur, pêcher et repêcher sans fin parmi les élèves avant même qu’ils n’entrent… »
« Et peut-être qu’à la fin, on ferait choux gras, le bec dans l’eau, en effet… On toucherait le fond », conclut Delapeña. Il venait de remettre tout le monde à sa place. Prof. Rappaport se sentait visiblement mieux, elle rayonnait : il y avait une justice en ce monde. Même seulement CCE, elle aurait toujours raison contre un adjunct.
Ceci ayant clos le meeting, ce fut une cohue organisée parmi les chaises : d’un côté les adjuncts et de l’autre les full-timers. Quant à moi, je n’étais nulle part et j’étais partout vu que j’étais avec Delapeña.
Esquivant les mains tendues et les sourires d’ouverture, sans aucune retenue il courut à travers les rangs et arriva jusqu’à moi pour me dire : « Alors tu vois, Frenchy, malgré tout c’est pas si mal, nos meetings, hein ? »
Du menton, je dis que non, c’était pas si mal que ça leurs meetings. Mais en réalité, je faisais acte de présence, Delapeña m’ayant prévenu qu’il fallait que je montre de l’intérêt pour la nouvelle position qui me serait bientôt procurée. Fallait que je travaille d’ores et déjà comme un full-timer et justifie ainsi mon futur salaire avant qu’il ne me soit octroyé.
A chaque meeting le petit homme me retenait dans son bureau aussi longtemps qu’il le pouvait. Il s’approchait de moi et je voyais de plus près ce corps d’enfant dans une peau (et des poils et tout un attirail) d’homme. L’homme ne me dégoûtait plus autant, mais il ne m’attirait pas non plus—ni son corps ni son esprit, d’ailleurs. Et cependant, c’était intéressant, je dois dire, de retourner l’angle de vue et d’être à la fois le témoin et l’objet de cette bévue, cette infatuation, cette méprise qu’est un amour naissant. Cela ne changeait rien à ma propre bêtise étant donné que, malgré ce qu’on raconte, les prises de conscience ne change rien à rien. Mais je voyais bien que Roberto n’était pas amoureux de moi (il ne me connaissait pas et, au fond, se foutait éperdument de qui j’étais), mais de lui-même, de sa lointaine jeunesse, du miroir aux alouettes de sa propre adolescence. Delapeña était mordu. Il en manifestait tous les symptômes aigus : l’impatience quand j’arrivais en retard (il s’arrangeait pour que le meeting de plus d’une centaine d’enseignants ne commence pas sans moi !); le soupir de soulagement quand je venais m’asseoir, et la colère si quelque chose l’empêchait de me rejoindre aussitôt. Il me prêtait des livres de poésie en espagnol bien trop difficiles pour moi (ceux-là même qu’il avait découvert dans son adolescence) ; des livres de théorie critique imbuvables, et que je mettais de côté dans ma chambre ; des romans anglais ou français tournant de siècle qu’il avait adorés à Binghampton University ; des vidéo cassettes de films noirs des années 40 que je piquais, ceux-là, dans sa pile, et des CD d’opéra désuets qui avaient accompagné ses plus grands amours.
Il me faisait promettre chaque fois de venir le voir quand je quitterais mes classes à midi dix-huit le lendemain ; et à huit heures moins cinq, avant les classes ; et à neuf heures, et encore à onze heures entre les classes. Nous pourrions manger ensemble à la cafétéria, où il se plaignait de n’avoir rien à dire à personne, au point qu’il en perdait l’appétit. Il fut question de sorties downtown…
Ennuyé par ses cours qui, bien qu’ayant lieu dans la tour, n’étaient pas beaucoup plus avancés que les miens, il m’avouera plus tard « tuer » le temps à voir des films avec ses élèves qui l’intéressaient lui. L’avantage dans la tour, ils avaient l’équipement ; et l’avantage d’être Chair, personne ne l’observait. Mais pour l’instant, il ne parlait que d’excellence :
« You got to be good, Eric, the best! Tous les yeux sont sur toi, faut que tu brilles comme une étoile, comme Venus ! » Son regard marron claire me décochait des effluves d’émotions derrière ses grosses lunettes. « Dans ton cas, c’est comme si t’étais à Princeton, t’as pas l’choix. Faut que tu sois le meilleur. »
Non, en effet, je n’avais pas le choix.
9
Dans l’après-midi, quand il n’y avait pas de meeting, il se passait des choses autrement plus intéressantes avec Annette.
Au sortir des trailers un jour qu’elle marchait lentement sur le Grand Concourse, hésitant à tourner les talons et avant d’entrer dans une de ces ruelles fouettées par le vent froid et les boîtes vides de hamburgers, je me dépêchai et la rattrapai juste à l’intérieur de la ruelle. En fait, c’est elle qui m’attendait dans l’ombre. Elle n’était donc pas surprise mais enchantée. Elle me passa un bras sous le bras et nous marchâmes d’un bon pas, elle se blottissant derrière moi pour avancer parmi les restes de poulets frits et les petits sachets de ketchup.
Où allions-nous ? Je n’en avais aucune idée. Elle fléchissait bien un peu le genou et se courbait pour blottir son visage à hauteur de mon épaule, mais cela n’était pas gênant. Une jolie femme peut être plus grande que vous, l’homme plus trapu et lourd. Tout se passait donc à merveille, et nous riions sous cape comme deux enfants qui viennent de voler le fruit défendu, quand il fallut prendre un large boulevard et marcher sur un trottoir où se tenait une Cour de Justice dans le style Néo-baroque, avec des enjolivures et des statuettes de personnages célèbres montées sur ce qui me sembla être des dizaines d’étages. L’édifice était étonnant de grandiloquence, et une foule de juges, d’avocats et de coupables avait dû y entrer et en sortir chaque jour pendant des décennies ; mais il était muré, et les panneaux de contreplaqué aux fenêtres couverts de graffitis et de saleté. Le trottoir étant en pente, et Annette ayant pris sans y prêter attention le haut du pavé, il ne lui était plus permis de cacher notre différence.
Je me sentis devenir gauche et avoir franchement l’air balourd quand j’arrivai derrière elle dans le boui-boui où les noirs qui se prélassaient sur les banquettes interrompirent leurs conversations et nous reluquèrent d’un air méprisant, curieux et bientôt amusé.
Un coup d’œil circulaire glacial de la part d’Annette, ses mains aux hanches comme pour dire « Et alors ? Y a quelque chose qui vous dérange ? », puis le fait qu’elle me prit sous le bras tendrement— et les conversations reprirent aussitôt.
Nous nous assîmes sur le dossier de plastic bleu pétrole défraîchi. Avec la table en aluminium qui m’arrivait à la poitrine, on peut dire que j’avais une vue plongeante sur la jupe d’Annette qui s’était relevée, gondolait et lui venait au slip. Elle ne faisait aucun effort pour se rajuster. Sa jupe défaite, ses bonnes cuisses offertes, sa peau grumeleuse à cause du froid, tout cela la rendait plus douce et plus vulnérable. Nous ne savions trop que nous dire. Nous commandâmes deux thés pour nous réchauffer. J’oubliais mon trouble en entrant dès qu’elle me prit la main et me la balada sans ambages sur les pleins et les déliés de son grand corps. Comme elle sentait bon ! Comme elle était jeune ! Comme sa peau était ferme ! Plus on approchait d’elle et plus la peau d’Annette se faisait vivante, appétissante.
Cependant je remarquai des éraflures sur le dossier, des coups de canifs marqués dans le plâtre et la peinture écaillée alentour. Ces coups n’avaient pas été infligés au décor pour donner l’impression du cool et du dangereux, comme le pratiquaient les propriétaires de lieux semblables downtown.
Qu’est-ce qu’ils foutaient au milieu de l’après-midi un jour de semaine, ces noirs aux visages recouverts de cagoules? C’était donc ça qu’on appelait the hood ? Pas la peine d’aller au cinéma pour que commence l’aventure, suffisait de monter assez profond dans le Bronx.
« Fais pas attention, roucoula Annette dans mon oreille. Ils sont méchants entre eux, question de turf. Tant que tu n’marches pas sur leurs platebandes…»
Je me demandai justement si je ne marchais pas sur leurs platebandes en leur prenant Annette.
On relevait le nez, remontait le bord de la cagoule, admirait Annette, et me jetait des coups d’œil dénigrant et envieux depuis les autres banquettes. Mais je remarquai aussi que, malgré la férocité explicite à mon endroit, d’une part on n’était pas enclin à chercher des noises à Annette, et d’autre part que la franche curiosité et l’étonnement l’emportaient. Car on remarquait la différence de race (et de gabarit), mais aussi celle de l’âge, et des origines sociales (des origines tout court). Il y avait quelque chose de naïf, d’amusant et de grotesque dans notre couple.
« Mon pauvre bijou», dit-elle en m’appliquant de ses lèvres mauves un gros bisou bien audible sur la joue.
« Pourquoi dis-tu cela ? » lui répondis-je dans le cou.
« Nous n’avons pas de chez nous », dit elle en s’aventurant plus avant et en vérifiant l’état de certaines des parties de mon corps qu’elle avait esquivées jusque là. « Nous sommes à la rue… jetés en pâture aux loups. » Elle rit de sa propre grandiloquence, laissa rêvasser sa main sur l’endroit sensible, appliqua une pression comme de sympathie pour la douleur qu’elle y occasionnait, et sembla autant soulagée qu’un mécanicien après inspection d’un moteur dont toutes les bielles marchent. De quoi avait-elle eu peur ?
« Papi, don’t worry, everything’ll be fine… » murmura-t-elle en me mettant une tape fraternelle sur l’épaule . « T’en fais pas, tout va marcher comme sur des roulettes. »
Il n’y avait pas d’arrogance chez elle, du moins pas quand on la tenait dans ses bras. Elle me parlait tour à tour comme si elle était ma grande sœur, ma nièce, un copain, une confidente et mon guide sur un terrain mouvementé. Nous n’avions pas grand-chose à nous dire, n’empêche. Aucun programme de télé dans lequel nous soyons nés et avec lequel nous ayons grandi. Ce n’était pas les mêmes films que nous regardions. Elle me parla des noirs qui l’avaient invitée la veille encore à voir trois films d’affilés sur le Grand Concourse pour $2.50.
« Cheap dates… rendez-vous bon marché. Croyaient m’avoir pour $2.50 ! »
Je n’osai lui demander combien il fallait y mettre.
Elle m’apprit qu’elle ne pouvait pas décemment me recevoir chez elle (enfin, chez sa mère) dans la haute tour pourtant à deux pas, avant que je ne sois formellement présenté à la famille (c'est-à-dire, à la mère). Problème : la mère et son boyfriend villégiaturaient en Floride jusqu’à la Noël.
« Dans un mois, comme ça, elle sera repartie, la vieja, et on sera chez ma mère comme chez nous. Y a bien mes frères, mais ils mettent pas leur nez dans mes affaires, comme moi d’ailleurs je n’mets pas le mien dans les leurs…»
« Un mois, comme ça ? » Je ne pus m’empêcher de sauter sur mon siège.
« Pourquoi, t’es pressé ? »
« Well, non… mais tu pourrais venir chez moi entre temps, je te ferai voir, c’est pas mal Brooklyn… »
« Tu crois que j’connais pas Brooklyn ? » Elle me regardait avec des yeux noirs offusqués. « C’est donc après ça que t’es, toi aussi, c’est tout, t’es comme les autres, alors ! »
« Après ça, quoi ? »
« You know what I mean… Ne joue pas au con !»
Et comme je restai coi : « Faut voir comment ça s’passe entre nous. Y a pas urgence. Embrasse-moi. Parle-moi plutôt de tes sentiments pour moi. T’es si distant et froid… Qu’est-ce que t’as ? Ça n’va pas ?»
« Non, pas du tout, tout va bien, tout baigne dans l’huile », dis-je pour calmer les esprits et tenter une plaisanterie.
Elle ne rit pas. Je n’avais plus la situation en main—l’avais-je jamais eu avec Annette ? Mes sentiments pour elle? Quels sentiments ? Je la désirais comme un fou, c’est tout. J’en avais mal à l’entrejambe. Mais ça, à elle qui le savait, comment le lui dire sans aller me faire foutre ?
* * *
Annette avait vingt-deux ans. Ses bonnes joues arboraient encore les couleurs vives de la puberté. Elle en avait la franchise et l’élan. Mais, à voir comment son humeur tournait si facilement au vinaigre et comment elle se défendait comme une tigresse au moindre soupçon qu’on lui manquait de respect, il était clair qu’il ne s’était pas agi d’une puberté toute rose.
Elle me dit qu’elle n’était pas comme les noires ses copines, toutes enceintes déjà, et pas de leur premier, et que d’ailleurs elle ne trouvait pas de plaisir à sortir avec des noirs.
« Ah ! Non ? » dis-je en y mettant le moins d’émotion possible.
« Non, d’ailleurs ne me regarde pas comme ça, c’est vrai ce que je te dis. Un black il va vouloir m’époustoufler, rouler à 100 miles à l’heure avec sa bousine. Me faire croire qu’il a un dick comme ça ! »
Ses mains étant occupées en dessous de table, elle ne fit pas le geste de le mesurer, ce dont je lui sus gré. Elle me fit un câlin par-dessus la table et dit : « Moi, je préfère apprendre quelque chose, être avec mon Professor. »
Nous rîmes.
« Toi tu as quelque chose à donner, t’es pas un de ces paumés », et elle jeta un regard circulaire tranchant de dédain, y ajoutant son mouvement définitif du cou et des épaules. Ce n’était pas grave que nous n’ayons qu’assez peu à nous dire, il y avait tant à voir et à enregistrer. A sentir. Et à toucher. Elle me laissait lui mettre les doigts partout sur cette banquette moite. Elle ajouta dans un souffle: « Tu peux me montrer downtown, on peut y aller ensemble, si tu veux… »
« Que veux tu dire, tu ne connais pas downtown ? »
« Pas tant que ça. »
C’était donc bien la raison pour laquelle elle s’intéressait à moi, pour que je lui ouvre l’univers des blancs, c’est-à-dire l’univers tout court. En tous les cas ce fut ainsi que je le pris. Voilà à quoi servirait la récente augmentation de mon salaire, à me permettre de sortir avec Annette downtown sans avoir l’air d’une poire.
Le monde au-delà du South Bronx commençait naturellement par les restaurants français du West Village. La difficulté ici venait du fait que ceux-ci restaient bien au-delà de mon budget. Je crus me tirer d’affaire en l’invitant avant le dîner, entre quatre et cinq, quand la foule n’étant pas arrivée, on vous sert deux verres pour le prix d’un, et y inclut même une aile de poulet.
Mal m’en prit. Comme nous étions avachis dans un recoin sombre du restaurant après le vin et les verres de cognac Rémy Martin, sa jambe étant nue et à l’horizontale, son talon appuyé contre le velours de ma chaise faux Louis XIII et les doigts de pied me malaxant—et comme cela faisait plusieurs fois que je l’invitais ainsi avant de l’emmener dans une salle Art et Essai sur Houston Street—, elle émit entre ses dents la remarque que ma prochaine girlfriend aurait sans doute plus de chance. On lui permettrait de commander dans le menu, et pas une aile mais la cuisse de poulet toute entière. J’eus beau essayer de m’en tirer en lui rappelant l’horaire du film que nous voulions voir, ainsi que sa requête de n’être pas de retour dans le Bronx trop tard, rien n’y fit.
« Les pires taupes sortent des murs la nuit, avait-elle remarqué. Des vautours. Y en a, parce qu’ils ont le SIDA, faudrait qu’tout l’monde l’ait, qu’tout l’monde soit victime de leur connerie ! Ils te courent après pour te piquer avec leur aiguille de merde ! J’me suis pas défoncée, moi. Ils te coincent dans la bouche de métro. C’est pire que des Dracula !»
L’image m’avait frigorifié. J’eus peur pour elle, en fis des cauchemars par la suite et me jurai de la sortir de là.
Mais là, je ne sais quelle mouche la piqua, peut-être qu’elle venait de voir une femme s’asseoir à côté d’elle et commencer à lire le menu du dîner proprement dit ; peut-être qu’elle se sentait étrangère à la clientèle de jeunes gens délurés et braillards qui nous entouraient mais qui, en fait, appartenaient à un monde très comme il faut ; peut-être qu’elle en avait marre de voir des films Art et Essai ; ou bien qu’elle était mal à l’aise pour une raison qui m’était complètement inconnue (elle parlait si peu d’elle-même)… toujours est il qu’elle retira son pied, se rechaussa, se couvrit mieux la poitrine et me rappela froidement pendant que je payais la note comment je m’étais comporté bêtement la première fois que nous étions sortis ensemble : honteux de notre différence de taille, honteux d’elle, la trouvant, elle, disproportionnée. La faisant se sentir une géante difforme de mauvais conte de fée, une inadaptée. Alors qu’elle me trouvait, elle, peut-être pas grand mais dans la moyenne, bien proportionné (et jusque dans les détails, d’après ce qu’elle en pouvait juger).
« Un type qui a l’air intelligent et qui en sait un rayon. »
J’eus beau me débattre et lui jurer que je la trouvais plus belle qu’aucune des femmes qui étaient dans la salle, plus… je n’avais pas les mots parce que je savais que sa colère était injustifiée, hors de propos, disproportionnée, en effet, mais qu’elle n’avait pas tort non plus. J’aurais hésité à la présenter dans mon milieu, si j’en avais eu un. Elle aurait fait tache d’huile dans une de ces soirées de vieux étudiants de gauche où il m’arrivait d’être invité quand je travaillais pour le Board of Education. Alors qu’elle était l’exemple même de l’opprimée et de la « victime du capitalisme », ils l’auraient trouvée, au mieux, exotique, et au pire, une arriviste qui n’ouvrait la bouche que pour se distinguer et exprimer (dans un vocabulaire sans concept, en plus), la honte de sa classe.
Elle avait raison, je n’avais qu’un but, la baiser, oui, et de fond en comble. Mais, comment dire, dans les meilleures formes, pour son bien, pour lui ouvrir les horizons. Pour la rendre présentable et combler les manques manifestes de son éducation. Je serai sa seconde chance, son deuxième père. Ou son premier, celui qu’elle n’avait pas eu.
Il ne m’échappait pas que je cherchais à être pour elle ce que Delapeña prétendait être pour moi, la main tendue, le bon Samaritain… Et alors, qu’y a-t-il de mal à cela ?
Moi, j’avais eu un père jusqu’à mes douze ans, jusqu’au divorce de mes parents. Ensuite il était parti dans des voyages sans fin autour de la terre, et avant cela il n’était pas toujours là. Mais j’avais eu un père, et qui m’avait aimé, à sa manière.
A ce propos, il n’était pas question de la faire parler de son père. Annette ne voulait pas ou ne pouvait pas en parler. Sa mère n’avais jamais été claire, disait elle. Et donc il n’était pas clair non plus si ses grands frères (grands par la taille, qu’elle décrivait en se levant sur la pointe des pieds et en pointant du plus haut qu’elle pouvait de la main tendue)… s’ils étaient bien ses frères, et pas ses demi-frères. Qu’importe, ils vivaient tous les quatre chez la maman, chacun dans la chambre où il avait grandi, avec cette différence, me dit-elle, que maintenant ils y avaient installé leurs girlfriends, qui attendaient toutes des bébés.
« Ça fait un raffut là-dedans quand ils se mettent tous à danser le Hip-hop dans notre entertainment room! »
« Même quand ta mère est là ? » lui demandai-je. Et pour cacher mon impatience concernant la présence prochaine de la maman : « Même enceintes, les girlfriends, elles dansent le Hip-hop ! »
« Quand elle est là, elle est la première à danser, la vieja, dit Annette. Elle et son boyfriend, ils font la paire. »
J’essayai de m’imaginer un appartement de cinq pièces situé derrière les fenêtres grillagées d’une de ces tours filiformes et lugubres entourées de gazon pauvre. Ne voulant pas que j’aille la chercher, la raccompagner ou l’attendre, elle refusait encore de me dire où elle habitait exactement.
Des autres hommes dans sa famille, Annette parlait le moins possible. Je crus deviner qu’un oncle terminait de mener une vie de débauche dans le far Bronx. Les autres étaient revenus dans l’île, dans El Junque, la jungle, le centre de Porto Rico, et y avaient disparu, on supposait dans des cabanes entre les cocotiers. Pas d’adresse, pas d’impôts, rien.
« C’est encore plus facile de disparaître dans Porto Rico que dans New York. »
Cela me fit rêver.
Elle ne se sentait pas non plus portoricaine. « Quand je vois les tonnes de bochinche qu’elles s’envoient à pleines pelles, les Portoricaines ! »
Elle trouvait les Portoricains vulgaires, sans cachet, mal informés, pauvres en ressources, qu’elles soient fiduciaires ou mentales. Et ne parlons pas de leur santé…
« A peu près la seule chose qu’ils savent foutre, c’est entrer et sortir de l’hôpital. Forcément, ils bouffent comme quatre et sont défoncés avant de naître. Et tu sais qui paye pour tout ça ? Les gens comme toi, mon chéri, ceux qui travaillent… »
Je souris devant ces exagérations (il y avait bien une élite, me dis-je, des gens comme Delapeña), et lui rappelai les beautés de la Salsa.
« Tu danses ça, vraiment, toi ! Un pas devant, deux derrière, à quoi ça sert ? Et remuer les bras comme une marionnette…» dit-elle en me prenant dans le regard tranchant circulaire, puis de haut en bas.
Elle parlait à peine l’espagnol, de son point de vue, et ne cherchait pas à l’apprendre. Sa mère et le boyfriend, ils en pratiquaient une version qu’Annette décrivait comme « sous-développée. »
« Tu verras, tu vas rire, toi, quand tu entendras leur charabia. »
Portoricaine née et grandie dans New York, elle utilisait les expressions qui circulaient entre newyoricains ; mais elle n’aimait pas s’attribuer le mot. Annette était peut-être née dans New York, mais pas pour y rester, pour en partir aussitôt que possible.
« Il doit y avoir mieux, c’est pas possible qu’il n’y ait pas mieux, ce serait à pleurer. Là d’où tu viens c’est mieux. Raconte-moi, Eric ! » me disait-elle en me serrant le bras. Comment lui expliquer que non, ce n’était pas mieux, en France, puisqu’en dehors des centres villes coquets et rénovés pour les Français nés en France de parents et grands-parents français, c’était quadrillé de zones louches, plus dangereuses à ce jour, qui sait, que le South Bronx.
Quand je lui dis que certains portoricains me semblaient manger à tous les râteliers, comme par exemple, passer leur temps à vanter leurs origines dans l’île et crier sur les toits à l’indépendance (Roberto Delapeña manifestait à merveille cette tendance,) alors qu’ils bénéficiaient pourtant de remarquables privilèges en tant qu’américains— elle répondit sans sourciller :
« Là-bas c’est toute l’île qui se prostitue, si tu veux aller par là… son putas, alla… patos y putas… uno compra los portoricaños a muy bajo precio, beleive me… il suffit de leur mettre une liasse de pesos sous le nez, se vendent au plus offrant, se venden a quien ofrece, toutes des putes… »
Elle y mit une grimace qui fronça son joli front et tordit la courbe de ses yeux foncés si profondément, bref, elle se montra elle-même d’une telle vulgarité en disant ces mots que je ne pus m’empêcher de rire aux éclats (tout en faisant un effort herculéen, s’entend, pour qu’elle n’y voit pas de moquerie à son endroit, mais seulement du côté des autres Portoricains).
Comme je la raccompagnais, un soir, plus près de chez elle qu’elle n’aurait souhaité, je la vis disparaître entre les branches maigres de bosquets squelettiques, sonner et s’engouffrer dans une entrée illuminée comme en plein jour, avec toutes sortes de noirs et des Dominicains et des Portoricains de plusieurs générations entrant et sortant.
Comme je la pressais de questions, elle me répondit : « C’est l’aspect extérieur qui laisse à désirer, mon vieux (elle utilisait souvent old man en riant), car dedans, tu verras, je t’emmènerai un jour, si t’es sage… dedans l’appartement on y est plus en sécurité que dans un coffre-fort. Safe as in a safe. Allez, ne te préoccupe pas tant que ça, papi. T’as toujours l’air tellement inquiet et sérieux ! C’est d’ailleurs bien pour ça qu’elle se le garde, la vieja, son appart. Ça a beau être le Bronx, et une des zones réputée, chez les gens comme toi, les pires du South Bronx, c’est New York City, et un cinq/six pièces comme ça, sans compter cuisine, double salle-de-bain et entertainment room, ça s’trouve pas au coin des rues ! »
« En effet ! »
« Et en plus c’est subventionné par la ville et l’Etat de New York et je n’sais plus quoi. Et comme elle en a quatre, la vieja, j’veux dire cinq avec moi, des mômes à sa charge, ça lui coûte pas un rond.»
« Mais t’as l’âge de la majorité… tu n’es plus à sa charge ? »
« Ça dépend comment cela transpire sur le papier. Elle est pas bête, la vieja, quelqu’un lui a appris à remplir les formulaires ! Et puis je vais à l’école, non ? Donc je n’ai pas de revenu…»
Annette n’était pas bête non plus. C’était une Latina au latin fragile et évanescent. Elle n’était pas noire, mais elle parlait comme les noirs, si besoin est. Elle était aussi informée que n’importe quelle new-yorkaise de bonne souche, qu’elle le veuille ou non.
Et elle dormait chez sa mère.
10
Je voyais bien ses limitations. Il y avait des moments où la rondeur de ses beaux traits, le charnu de ses lèvres voluptueuses, le velouté de sa peau café au lait, et même le rosé de ses joues pétant de santé m’apparaissaient sous un jour plutôt cru. D’ailleurs, elle n’était pas belle, si vous entendez par ce mot le sens que les grecs de l’antiquité y attachaient, et toute notre civilisation à la suite, celui de la perfection. Ni une Daphné ni une Lucrèce, elle était loin d’être l’équivalant de la blonde universelle. Ses jambes élancées la faisaient grande, alors que vu sous certains angles son buste (avec ses petits seins, certes mignons), paraissait nain en comparaison. Il lui arrivait de se montrer perdue et comme lourde sur deux échasses.
Une fois que je m’étais approché d’elle à l’improviste dans le cercle de la classe, j’avais découvert de petits essaims de points noirs sur la partie des joues qui touche aux oreilles, celles-ci délicates et distinguées par des boucles rondes discrètes, toujours les mêmes, mais qui lui allaient bien… Or, à ce sujet, elle avait trouvé le moyen de me dire dès que nous nous assîmes sur la banquette moite balafrée en face du Jukebox qui jouait de la Soul Music triste, de ne pas m’offusquer de l’apparence indélicate de ces points noirs : elle irait chez un dermatologiste dès que son budget le lui permettrait—sous-entendu, maintenant qu’elle fréquentait des gens plus raffinés, plus question de se laisser aller.
Elle s’offrait à moi, elle serait mienne corps et âme. Elle l’était dors et déjà en puissance, sinon en entéléchie, c’est-à-dire quand je saurais la prendre.
Question budget, elle n’avait rien. Faut s’attendre à cela avec une jeune Latina. Cela ne faisait que la rendre moins inaccessible. Je payais tout : le taxi jusqu’au restaurant downtown ; et une fois de retour dans le Bronx, où elle me laissa progressivement la raccompagner de plus en plus tard le soir (à l’instar d’une stripteaseuse qui défait très lentement ses vêtements), je la quittais devant un taxi que je payais, avant de retourner en métro sur Brooklyn seul et triste, mais plein à craquer d’espérance.
Ce genre de tradition a une logique, et elle est implacable. D’un côté je n’étais pas mieux que le croyant des religions d’hier comme d’aujourd’hui qu’on mène par le bout du nez en lui faisant miroiter un avenir de jouissance ; mais d’un autre, plus je payais et plus elle me devait. Un jour viendrait où il lui faudrait bien payer de sa personne, et jusqu’au dernier cent.
Fatigué qu’elle me fasse un numéro quand bon lui semblait parce que je ne l’invitais pas au dîner proprement dit, je l’invitai au dîner proprement dit. Cela n’avança pas mes affaires. Elle ne vint pas pour autant dans Brooklyn, alors que la mère par son absence m’empêchait toujours de mettre les pieds dans « sa » chambre.
A force que j’insiste, elle spécifia que les quatre frères et leurs girlfriends respectives (ainsi que les bébés à venir) occupant les autres chambres, y compris celle de son enfance à elle, c’est dans la chambre de sa mère qu’Annette vivait « for the time being », pour l’instant.
En attendant quoi, le prince charmant ?
Si, à votre tour, vous commencez à vous fatiguer de cette histoire, je vous répondrais que moi j’en étais épuisé. Il y a des limites à toutes les bêtises et toutes les illusions, même les plus épaisses. A force de tirer sur la corde, elle casse. J’étais prêt à rompre. J’allais rompre… Mais voici pourquoi je ne l’ai pas fait.
Quand je demandai un jour pourquoi elle avait laissé aux frères sa chambre à elle, elle me conta à reculons une histoire de voyage, qu’elle avait accompli durant six mois, non, un an, enfin, un ou deux ans, allant de haut en bas de la côte Est des Etats-Unis. Qui s’en va perd sa place. Comment, quand, combien de temps avait-elle voyagé au juste hors de New York ? Où exactement ? Avec qui ? Seule ?
« Yonkers. Newark. Baltimore. Washington DC., Atlanta, Fort Lauderdale, Miami…» dit-elle en comptant sur ses doigts.
A force que je la presse de questions elle m’avoua morceau par morceau qu’elle avait alors un boyfriend, un noir, un itinérant, « plus un ami qu’autre chose, remarque… » Et qu’ils avaient fait les marchés ensemble, gagnant juste de quoi vivre avec des bijoux que l’homme fabriquait de ses mains. A cela aussi il fallait s’attendre avec une Latina, qu’un homme tire les ficelles par derrière. Cousin, oncle, boyfriend... voisin. Elle peut bien vous vouloir, vous désirer, vous avoir choisi, vous. Vous témoigner tous les signes de la passion. Ça ne change rien, l’homme est là, devant vous, et il était là avant vous.
J’eus du mal à obtenir le nom de cet homme : George Hawkins.
« Mais c’est comme Coleman Hawkins, le célèbre saxophoniste! »
« Que t’es bête, alors ! Y en a plein des George Hawkins ! C’est juste un nom de noir… »
Même les noms de famille avaient une couleur, alors.
Elle me jura sur tous les tons qu’ils ne se voyaient plus. Le voyage avait mal terminé, autant question business que résultats personnels. Défection à l’arrivée. Comme je paraissais en douter, elle ajouta : « Si ça ne s’était pas mal terminé, je ne serais pas à mendier mon pain à un étranger… »
Je ne sus trop comment prendre cela. Elle se reprit : « Je veux dire, regarde moi… Même pas ma chambre où crasher, plus un sous, et forcée de m’inscrire dans un Sierra College nul pour me voir enseigner l’anglais par un Français ! »
Nous rîmes. Non seulement elle n’était pas bête, mais elle avait de l’esprit, Annette.
Elle n’avait rien, ai-je dit, mais il ne faudrait pas non plus exagérer. Chaque semaine elle se faisait arranger les cheveux dans un salon à la mode chez les noires et les Latina sur la 149th Street dans le Bronx (étonnant comme des gens soutenus à bout de bras par les services sociaux se font souvent arranger les cheveux !). Elle ajoutait une paire de baskets super bouncy, un chandail ou des fuseaux seyants quand bon lui semblait. Elle mettait un point d’honneur à ne pas avoir à me demander aussi pour cela. Elle était à vendre, peut-être, mais pas cent pourcent. Pas jusqu’au dernier cent. Il y aurait un reste, un quotient, et qui ne me reviendrait pas après soustraction.
L’occasionnel ticket de métro pour me rejoindre downtown, ce sont les mille et quelques dollars de sa bourse du Sierra College qui y pourvoyaient, ainsi que les bijoux et les bibelots qu’il lui arrivait de se payer dans une des boutiques que nous traversions downtown.
Pourquoi des bibelots, et des bijoux, elle qui ne portait ni bague ni bracelet ? Pour qui ?
« C’est pour agrémenter la chambre de ma mère, et lui offrir un cadeau quand elle arrive. Comma ça elle nous foutra la paix ! Elle arrive bientôt, tu sais ? » dit-elle en y ajoutant un merveilleux câlin. (Je me faisais décidément l’effet, toutes proportions gardées, du pauvre Swann, l’homme de haute culture, l’aristocrate du Boulevard Saint Germain, qui se laisse emberlificoter par Odette, la demi-mondaine du Boulevard Rochechouart).
En effet, nous étions milieu décembre, ce serait bientôt la fin du semestre, et les vacances d’hiver. Et la visite de la mère. Tout allait s’arranger.
* * *
Les points noirs, les échasses, les petits seins, le manque d’espagnol, le manque d’argent, le milieu interlope dont elle venait, tout cela n’était rien qu’une main attentionnée ne puisse facilement corriger. Il lui fallait sortir de son monde de paumés, comme elle disait, et vite. Je serais celui qui lui permettrait de voler de ses propres ailes, et pas en la mettant à vendre des bibelots dans des marchés de province.
Néanmoins, pour revenir à mes classes, sa présence à Sierra me gênait depuis quelque temps (depuis notre première entrevue dans le boui-boui aux néons blafards qui pulsaient au-dessus des cagoules), et pour plus d’une raison.
Je ne pouvais plus la regarder de face en classe, ni lui adresser la parole sans rougir. Les autres élèves avaient bien sûr remarqué combien Annette rayonnait en ma présence, combien elle se sentait électrifiée et chaude, et plus belle que les autres; comment je me mettais à bredouiller dès que j’étais à deux pas d’elle dans le cercle, allant jusqu’à y perdre mon latin quand elle émettait un soupir d’impatience ou un ouf de soulagement.
Mais les rumeurs, les messes basses, le bochinche ambiant nous avait déjà digérés et recrachés, notre affaire n’étant pas jugée assez substantielle pour maintenir en haleine une foule aussi vorace. Bon, de toute évidence, il se passait, il s’était passé, il se serait bien passé quelque chose entre le Prof. étranger et Annette Consuelo; mais si quelqu’un nous découvrait quand elle se mettait dans mon dos, quand nous chuchotions devant un distributeur de Coca-Cola ou bien nous touchions les mains dans la cohue des couloirs, c’était avec un sourire attendrissant, et même un brin de pitié.
On lui voulait du bien, à notre amour naissant. C’était comme si tout l’univers était au courant de nos atermoiements. Personne ne serait allé en personne nous dénoncer aux instances supérieures. Pourquoi monter les quinze étages de la tour juste pour ça ? Chacune sentait qu’il n’y aurait pas grand-chose à dénoncer, au fond. Pas encore. Peut-être jamais. Une chose à moitié consommée et qui a du mal à démarrer, pourquoi lui vouloir du mal ? Quand cela démarrerait pour de vrai, on en reparlerait. Peut-être que, malgré ses airs d’avoir vécu, d’avoir avalé des couleuvres et d’en avoir vu de toutes les couleurs, le nouveau Prof. n’était pas si malin que ça. A son âge ! Quel âge avait-il donc ? Il s’était bien gardé de nous le dire. Il avait l’air jeune, mais seulement l’air. Il devait traverser une crise précoce de la maturité, car il ne se montrait pas mature du tout. Sûrement il se rendrait compte qu’avoir pris sur ses épaules toutes les responsabilités concernant la jeune personne de cette éberluée d’Annette Consuelo, sans même en tirer le bénéfice essentiel, c’était pas une idée de génie.
Delapeña n’en savait rien, lui, pas encore. De cela j’en suis sûr. Sinon il ne m’aurait pas témoigné tant d’amitié, de précautionneuse tendresse et de support, lui qui venait d’obtenir du Dean que je sois Full-time Substitute au semestre suivant (une promotion d’envergure : le double d’heures d’enseignement et de salaire).
Je continue à m’étonner du temps que cela prendra avant que la chose entre Annette et moi éclabousse, et risque ruiner une carrière à peine née…
Il faut que je m’explique, sinon personne ne comprendra mon histoire, ou on la trouvera inutilement alambiquée. Comment quelqu’un, vous demandez-vous depuis quelque temps, oui, comment quelqu’un dans son bon sens irait-il croire même une seconde pouvoir mener deux affaires aussi abracadabrantes de front ? L’une au nez et à la barbe de l’autre, pour ainsi dire, et dans le même département du même campus?
D’abord je répondrai que ce qui se passait entre Delapeña et moi n’entrait pas (en tout cas pas dans mon esprit) dans la catégorie des romances, des flirts, des baises ou des affaires. Il ne serait jamais question de baiser, ou de me faire baiser (au sens que vous choisirez) par Delapeña. Et pas par aucun attardement moral ou idéologique ou religieux, non, croyez-moi. Si je peux me flatter d’une chose, c’est d’avoir les idées larges. Mais parce que d’une part, je n’avais de l’homosexualité, quant à moi, que des histoires malencontreuses à raconter. Le souvenir d’orgies d’étudiants extrémistes où on ne distinguait plus au petit matin qui entrait dans qui et par où—et, Dieu, que ça faisait mal ! Et plus jeune encore, le souvenir tenace du mec de vingt ans qui se masturbe devant mon corps d’enfant dans la salle de gym, et que je repousse quand il s’aplatit sur moi…
Et d’autre part, comme je l’ai déjà dit, même si je n’avais pas été immunisé contre l’attraction venant d’un autre homme (et qui l’est ?), ce ne pouvait pas être cet homme-là. A supposer qu’il trouve le moyen de m’attirer, de me coincer, de satisfaire son désir sur moi (il faudrait que j’y consente, pour en arriver là, car il ne pouvait certes pas m’en imposer physiquement), il n’obtiendrait pas le mien.
Et enfin, il y avait une barrière infranchissable placée devant nos bodily contacts étant donné qu’il avait contracté (il était séropositif, nous dirions aujourd’hui) le SIDA. Ce dont il ne se cacha pas quand, après une de ses demandes de rapprochement plus effusive que d’ordinaire, je me défendis en lui posant la question. A quoi servaient les doses de cachets qu’il avalait, de fait, à pleins sachets en plein meeting ? On aurait dit qu’il revendiquait sa maladie comme il revendiquait tout le reste.
Il serait forcé de se montrer assez gentleman pour ne pas me refuser son amitié, son appui, sa tendresse, disons, Platonique, dans ces conditions. Voilà, si vous voulez connaître le fond des choses, ce qui me fit accepter les poursuites de Roberto, mon élection, ses attentions, ses ambitions concernant ma personne—et même les anticiper, souffler mes promesses et les marques de ma reconnaissance sur les brindilles de son feu.
Je ferai changer à Delapeña ses fins à mon égard. Son but de m’avoir jusqu’au trognon, me disais-je, d’en vouloir à mon corps plus qu’à moi-même. Il s’intéressera à moi pour des raisons plus essentielles, et plus louables, plus avantageuses de mon point de vue, ou bien il cessera de s’intéresser à moi tout à fait. Et on verra alors comment limiter les dégâts.
Peut-être m’aura-t-il servi à cela, en ce cas. Etre celui sur ma route qui me force à rouvrir les vieux livres. Et si je me trouvais, comme il le désire, un département de littérature comparée où ils apprécient ma culture ?
Objection : c’est bien beau, sauf qu’en attendant, Roberto ne se satisfera pas sexuellement et donc il vivra avec un terrible manque… Que lui donnerais-je en échange ?
Réponse : l’amour Platonique, le seul vrai selon nos traditions, n’est-il pas basé sur le sacrifice et le manque ?
Ne me jurait-il pas lui-même qu’il m’aimait de l’amour le plus haut et le plus pur qu’un homme puisse témoigner à un autre ?
Autre objection, celle-ci en sourdine : n’en faisais-je pas de même avec Annette, lui jurant l’amour le plus haut et le plus pur qu’un homme puisse témoigner à une femme ? Je ne lui mentais pas, d’ailleurs, j’étais sincère… n’empêche que si elle m’avait pris au mot et demandé de sacrifier le corps, quoi alors ?
* * *
Roberto se montrait de plus en plus pressant quand nous étions seuls dans son bureau. Pour le moment, il est vrai, il se contentait de vouloir obtenir des témoignages verbaux de mon intérêt pour lui. Il ne descendait pas encore de son étage pour me poursuivre entre les trailers, comme il le fera un jour.
Jusqu’aux vacances d’hiver mes deux vies se mirent en place de façon tout à fait naturelle et je n’eus pas même à mentir ni à l’un ni à l’autre quant à ce qui m’occupait quand il ou elle n’était pas là. Juste avant mes classes, à huit heures moins dix, et de nouveau parfois entre mes classes, je sautais dans l’ascenseur, et dès qu’il me voyait dans le foyer, ostensiblement cherchant mon courrier du côté des adjuncts, Roberto venait sur ses roulettes pour m’amener dans son bureau.
Il n’y avait personne à ces heures-là, n’était Preciosa qui, elle, roulait des yeux approbateurs dès qu’elle me rencontrait.
Evitant son groupe de fidèles, ceux qui décidaient avec lui dans les divers comités, il me poussait manu militari vers son bureau, dont il fermait ostensiblement la porte. Il avait chaque fois un projet d’importance à me communiquer, c’était comme s’il y avait réfléchi toute la nuit.
« Faut que tu inventes un nouveau cours, me le soumettes, et le défendes devant notre Comité Académique, puis devant le Sénat. »
« Le Sénat ? »
« Oui, le Sénat du College. »
Comme il savait que je n’avais pas la moindre idée où, par quoi commencer un tel projet, il attendit d’en voir l’expression de désorientation sur mon visage, pour dire : « Mais t’en fais donc pas, Eric, on y réfléchit. »
Il m’expliqua qu’il avait déjà rempli le formulaire correspondant, fixé le titre du cours, sa clientèle parmi la crème de la crème des élèves à Sierra et au-delà, sa littérature principale et même la secondaire (la critique). Celui-ci s’appellera Latin-American Short-stories in Translation. C’était un cours avancé, bien autre chose que ce que je faisais dans les trailers.
« Tu aideras ceux qui ne parlent pas l’espagnol et qui voudront lire en traduction des nouvelles écrites par Borges, Cortázar, Rulfo, Garcia Marquez, Cesar Vallejo, Allende, Vargas LLosa ! Ils viendront de tout CUNY pour t’écouter ! Ouais, mon pote (« old pal »), de downtown ils accourront dans notre petit campus en rangs serrés. Juste pour t’écouter, toi, le Frenchy, leur expliquer la grande culture sud-américaine ! »
Ses yeux brillaient à l’évocation de ces noms et de ma gloire. Surtout qu’il savait bien que je ne les avais pas lus. Mais qu’il faudrait que je les lise, et rapidos, que j’y passe mes vacances d’hiver et de printemps et d’été—tout ce qu’il avait lu, lui, si je voulais lui emboîter le pas et devenir un docteur en littérature comparée comme lui. Voulais-je devenir comme lui ?
Comme il voyait que j’hésitais, pensant prévenir mon objection, il murmura : « Tu crois peut-être qu’il n’y en a pas, des élèves que ça intéressera, dans CUNY ? Il y en a… Ils ne sont pas nombreux, mais il y en a, des élèves comme ça, même à Sierra. Une poignée, mon pote, ça nous suffit. Et soit assuré que ça leur plaira beaucoup, au Sénat. Ils en raffoleront parce que ça sent, ça pue même le bilinguisme. T’auras juste à dire quelques mots sur les aspects saillants de bilinguisme intrinsèques au cours—j’ai toutes les études que tu veux sur le sujet chez moi, que tu peux venir emprunter quand tu veux… Je lancerai le débat et on viendra en nombre du department, et l’affaire est dans l’sac ! » Il s’en frottait les mains comme à son habitude, sautait hors du fauteuil, tapait des poings contre le mur et trépignait de plaisir. « Ton nom est sur le papier, tu circules de Dean en Dean, et jusque sous le nez de la Présidente. Tu fais partie des meubles, so to speak… t’es devenu un ingrédient de base du department !»
Le Sierra College se targuait de promouvoir le bilinguisme, c'est-à-dire de donner des cours en espagnol et en anglais (je parle maintenant des cours universitaires proprement dit). C’était sa raison d’être, sa mission, son originalité à l’intérieur de CUNY. Selon la théorie défendue en colloques et dans les revues spécialisées par nos professeurs bilingues, les élèves étaient supposés effectuer le transfert en douceur, un pied dans une culture et l’autre dans l’autre. Mais, en réalité, c’était une des raisons majeures pour lesquelles nous n’arrivions à rien en ce qui concernait leur vaste majorité, y compris parmi les plus doués. Ceux qui apprenaient la Physique et la Chimie, l’Histoire ou les Sciences Sociales en espagnol n’étaient pas préparés pour passer les examens de fin de parcours, les accréditations et les concours régionaux ou nationaux, tous administrés, cela va sans dire, dans la langue officielle du pays.
Nous étions sans cesse à nous plaindre dans nos meetings des ravages du bilinguisme. Delapeña se moquait du bilinguisme en tant que méthode pédagogique. Mais là, il s’agissait de vendre son produit dans un milieu de fervents. A l’exception du English Department, Sierra était dominé par des gens qui parlaient surtout l’espagnol, toute l’administration étant soit dominicaine, soit portoricaine.
Ce qui achevait de me désorienter c’est que je me demandais en quoi, au juste, un cours qui consisterait à étudier en anglais les maîtres sud-américains avancerait-il la cause du bilinguisme. Impossible, cependant, d’aborder cette question. Delapeña était dans un état d’excitation que je ne lui avais encore jamais vu.
Docteur ou pas, cela ne me ferait pas de mal de lire. Oui, de lire tout court. Mais quand ? J’étais tellement occupé.
En effet, après mes classes, je ne courrais pas au rendez-vous avec Annette tout de suite. Roberto m’attendait dans la cafétéria du rez-de-chaussée. La scène me gêne encore. Je passe sur les détails de comment il me paradait et de comment je me sentais forcé de répondre en chien savant aux questions que les collègues me lançaient regardant mon français. Qui se montrait, j’en étais le premier surpris, intacte quand sollicité, inentamable, comme un capital dans lequel je pouvais puiser à pleines mains sans le diminuer ; que je n’aurais jamais à rendre ou débourser, et qui me distinguait. C’est ainsi que l’idée d’utiliser mon français et cette culture que j’avais accumulée en France commença à faire son chemin. Mon séjour à la Sorbonne surtout impressionnait.
« Et vous connaissez Descartes, et Spinoza, et Leibniz, alors ? »
« Oui, enfin… j’ai lu sa Monadologie autrefois, c’est très beau… »
« Très beau, Leibniz ? »
« Oui, ces monades qui sont refermées sur elles-mêmes, ces êtres qui n’ont ni porte ni fenêtre et dépendent de quelqu’un d’autre, de Dieu selon Leibniz, pour communiquer.»
« Ah ! bon, très bien… »
Miss Katherine Miller, celle qui siégeait dans le comité chargé de l’embauche et de la promotion (pouvoir nominal, vu que, au finish, seul Delapeña décidait) s’avançait entre les tables et s’approcha à me toucher. Elle me regarda de tous les côtés, au point que je me demandai si elle n’allait pas sortir un peigne, monter sur la pointe dodue de ses pieds, me demander de m’agenouiller, et se mettre à me chercher les poux dans la tête. Tout en parlant, elle baladait son bas-ventre protubérant sur ma ceinture et mes jambes de pantalon. Il ne lui suffisait pas, à elle, de poser les questions habituelles dans un français à l’accent amerloque abominable :
« On m’a dit que vous êtes né à Paris, alors ? »
« Bien sûr, dans le 18ème Arrondissement. Je ne me rappelle plus la rue…»
« C’est où ça ? »
« C’est Rive Droite, moins chic que… »
« Inutile de poursuivre, me chuchota Delapeña pour me secourir, elle n’a jamais mis les pieds dans Paris. »
Il devait exagérer. A vingt ans, comme tant d’étudiantes américaines, Miss Katherine Miller avait certainement passé quinze jours au pair. Je l’imaginai à l’étroit, seulette dans une chambre de bonne sous un toit de zinc Boulevard Sébastopol. Toute émerveillée par les vieux pavés de Paris ! Mais si triste de ne plus entendre chanter le Blues et la Country Music comme dans son pays.
Elle me reniflait, ses yeux curieux m’observaient. Elle voulait déceler l’ingrédient qui avait attiré le Chair vers la nouvelle recrue. Peut-être que cet, comment dire, entichement, se dissiperait et que l’ingrédient en question se révèlerait vite creux. Ce qui ne serait pas la première fois, avec Delapeña. Auquel cas elle voulait être celle qui en préviendrait la première le Chair, un bon point pour elle.
On disait d’elle que dans la journée où sa tenure avait finalement été décidée, elle était partie à pied de Sierra et s’était mise à marcher sans but, traversant les pires quartiers sans se rendre compte. Des policiers l’avaient retrouvée le lendemain matin loin dans le Bronx, marchant toujours, mais sans chaussures, échevelée et donnant haut et fort des consignes, des remontrances et des punitions à un suivi d’élèves imaginaires. Depuis, elle était restée comme qui dirait à côté d’elle-même ; et il lui arrivait, normalement après les vacances de printemps, de faire une longue visite à la clinique psychiatrique.
Un jour, quand nous nous serons côtoyé un peu plus, Miss Katherine Miller me dira gentiment à l’oreille : « Faites attention, Eric, il n’y a rien que Delapeña aime autant que de tomber amoureux. Ça lui arrive assez régulièrement. Il est comme un enfant, il aime ses jouets… Or les enfants sont, comme vous savez, pour le moins volages et passagers. Il joue, il joue, et puis un jour, il casse ! »
Mais elle avait beau s’acharner, et écarter Roberto d’un revers violent de bras, et me contourner et me lorgner de plus près, sur le coup elle ne sembla pas trouver l’ingrédient bidon à dénoncer, le truc marron. Pas de creux manifeste en moi. Pour cela, sans doute qu’il lui aurait fallu me connaître un peu mieux.
Miss Katherine Miller s’en fut donc comme elle était venue, et je me retrouvai seul en tête à tête avec les tripas ou la carne guisada avec haricots noirs et grand renfort de riz jaune que vendait ce jour-là la cafeteria—et mon ami, promoteur et patron Roberto Delapeña.
Nos conciliabules tournaient chaque fois autour d’une même obsessive question : quand est-ce que je viendrais chez lui ? Quand est-ce que je verrais en personne sa collection de vases de Bohème, et ses Lalique uniques ? Quand est-ce que je mettrais les mains sur sa collection de manuscrits de première édition… ses Rosetti, et tiens, cet A Rebours de 1898, si vieux que les pages m’en craqueraient dans les doigts ?
« Et la théorie, mon pote, j’ai toute la théorie que tu veux… Todo ! Todo lo que necesitas… T’as qu’à puiser ! T’auras rien besoin d’autre jusqu’à ta soutenance… C’est tout gratuit pour toi ah ! ah ! »
Je ne le lui disais pas—il avait écrit sa thèse justement sur les Décadents en Angleterre et en France—mais la fin du dix-neuvième siècle, les Huysmans et les Préraphaélites, me laissaient froid comme pierre. Je n’y voyais que préciosité, fatigue et larmoiement. Par contre, j’aimais l’année 1900, le modernisme. Ce coup de gong brutal, cette gaieté qui fait table rase, ramasse les débris et recommence à zéro. Or, lui, il avait lu « tout, mon pote, absolument tout ce qu’il y à lire des années 1898-1899, tout… vas-y, mon pote, pose des questions. N’importe quel genre, livre, brochure, n’importe quel nom ayant trait à ces deux années-là. »
Quand j’essayai André Gide, il me dit que Gide n’était pas Décadent. Soit. Et James Joyce ? Joyce n’avait rien à voir avec les années 1898-99… Non ? Non. D’ailleurs il n’était pas anglais mais irlandais. Bon.
Plus tard je découvrirais que pour quelqu’un qui savait tout, il n’avait pas lu Dante ni Sterne ni Goethe. Pas lu Marx ni Hegel ou Kant. Pas lu Freud, qu’il haïssait, ni mon ex-compatriote Lacan, nul doute les uns comme les autres pas assez tendres avec les homos.
Son bureau et la cafétéria me suffisaient donc pour le moment. Je n’étais pas pressé de le retrouver chez lui, entre quatre murs que j’imaginais recouverts d’un épais velours vert sombre. De quoi y parlerions-nous ? Je savais de quoi nous y parlerions, et même, je commençais, de cela aussi, à m’en fatiguer.
Oui, j’en avais déjà marre de ne pas pouvoir lancer le moindre sujet de conversation sans que tous les aspects et la dynamique même de notre réflexion ne retombe sur le sujet de l’homosexualité comme la solution aux problèmes et la raison de toutes les difficultés physiques et métaphysiques. D’accord, c’était dans l’air, le pays en entier, et pas seulement le West Village, ne vibrait qu’au rythme des défilés de gay parades. Les gays voulaient qu’on leur octroie les droits fondamentaux qu’on leur avait refusés, disaient-ils, depuis la nuit des temps. Ils allaient renforcer la longue série des victimes, des refoulés, des ostracisés et des non-existants. Personnellement, je n’avais rien contre ce discours, qui paraissait vrai aujourd’hui, alors qu’auparavant, aux époques où personne n’utilisait le mot « gay » ni ne clamait les mérites de l’homosexualité, cela se pratiquait comme on respire, sans avoir à en obtenir le droit. Quand on en est là, c’est qu’on n’y a plus droit, et redresser ce tort ne changera rien à l’affaire.
Ce qui me repoussait c’est qu’il n’était plus question de dénoncer quoique ce soit parmi les injustices sociales et raciales et économiques dont souffrait l’Amérique (et le monde à sa traîne). Et ne parlons pas des violences technologiques qui faisaient, par exemple, qu’un génie musical en remplaçait un autre parce que ce dernier était écoutable dans un format et plus dans l’autre ; qu’une génération imposait ses plaisirs au reste… Ou bien qu’une langue parlait pour toutes les autres.
Qu’est-ce que vous voulez ? J’ai été éduqué Marxiste. C’était la mode dans mon adolescence. Certes, j’avais perdu l’envie depuis longtemps d’y rien changer, mais je continuais à penser que les cassures sociales et les différences économiques ou symboliques ou comme on voudra les nommer mènent la dance. Et que le reste, eh ! bien c’est là pour enjoliver.
11
Les vacances de Noël approchaient, et bientôt mes élèves se présenteraient au test. Je trouvai dans les archives du campus un sujet qui me paraissait facile à traiter.
Supposons que votre communauté ait reçu une donation. Il n’y a assez d’argent que pour financer l’une des deux options suivantes : soit revitaliser le parc local qui a été laissé à l’abandon de façon à permettre aux familles travailleuses de se régénérer; soit construire un Public Housing Apartment Building (l’équivalent de vos H.L.M.) où pourraient résider les familles sans abri qui à présent occupent les abris public, à condition qu’elles payent un loyer modique. Laquelle des deux options sera mieux à même selon vous d’aider plus de monde dans votre communauté ?
Il me sembla évident qu’il fallait défendre le housing building, de façon à sortir les familles sans toit du trou noir des abris. Surtout qu’il devait y en avoir un nombre significatif dans les quartiers où habitaient mes élèves. C’était un argument moral, et la morale est persuasive car elle vous prend par le coeur. Je dis à ma classe que rajeunir le parc c’était bien beau et que ce serait apprécié le samedi après midi par les familles fatiguées du labeur de la semaine ; mais que, enfin, reconnaissons, ceci n’était rien comparé à la permission donnée aux sans-abri de prendre en charge un appartement pour la première fois de leur vie, et d’ouvrir ainsi l’avenir à leurs enfants, qui verraient papa payer le loyer et, qui sait, peut-être prendre un pot de peinture et peinturlurer.
Cela ne fit rire personne. J’insistai : « Y a pas d’avenir dans les abris, pas de lendemain. On ne peut pas avoir ses étagères à soi ni peindre les murs de la couleur qu’on choisit. On y végète. »
« Pas du tout, » dit Jasmine en se croyant obligée de se lever et de prendre toute la classe à témoin de mon erreur, les poings sur les hanches : « J’y ai habité jusqu’à la semaine dernière dans les abris, est-ce que je végète ? »
Tout le monde s’époumona.
Corinne me fit remarquer que le salaire minimum étant à $5.25, les familles locataires—elle fit le geste des guillemets avec les doigts—assez « heureuses » pour se retrouver dans mon Public Building ne pourraient pas se permettre le loyer et donc se retrouveraient vite dans la salle d’attente downtown où sont distribués les abris.
« Et croyez-moi, dit Jasmine, qu’ils font la queue autour du block. Votre public building, ils en veulent pas. C’est pas si mal, les abris…»
« Non, moi je sais, dit sa voisine, c’est pas si mal, en fait, parce que c’est neuf souvent, et vous pouvez vous retrouver dans un grand building downtown, et peut-être que vous pouvez pas peinturlurer, profé, mais vous pouvez vous mettre à l’aise et avoir votre clef dans la poche ! »
Il y eut un murmure d’assentiment général. Mon problème c’est que je ne connaissais rien aux abris pour sans abris ni aux public buildings que j’avais vus de loin. Encore une fois, en intellectuel que j’étais, je me permettais de pérorer.
Il s’éleva un différend passionné et presque acrimonieux quant à l’exactitude des $5.25 de l’heure, d’aucunes disant que le minimum était ce mois entrant à $6.25…
J’aurais voulu leur faire comprendre qu’il ne s’agissait que de se rendre la vie facile sur la page, en créant un une-deux. Premier paragraphe : bon d’accord ce serait merveilleux un parc touffu et notre pauvre jardin anémique aurait bien besoin d’une rénovation... Néanmoins, deuxième paragraphe, le sort des familles sans abris me parait plus éloquent et plus urgent…
« Plus urgent de les mettre dans des public buildings où il leur faudra payer pour recevoir moins de services ! dit Corinne. That’s crazy… »
« Anyway, Professor Eric, dit Annette, si vous mettiez les pieds un jour dans mon public housing building, vous remarqueriez que rien n’y manque. C’est pire que dans les abris, à certains égards, mais the whole mess, the sweat and the tears, les cris et les grincements de dents ça se passe en dehors de l’appartement, dans les couloirs, pas dedans… Dedans c’est parfaitement confortable. Problème c’est que les gens qui sortent des abris, ils ont aucune envergure, aucun talent, aucune envie de rien faire que de retomber dans leurs abris…»
« Y a beaucoup de faignants, teach’… c’est la vérité ce qu’elle dit », ajouta Jasmine.
La classe se lança des clins d’œil et des coups de coude. Elle y allait fort quand même, la Annette Consuelo, avec son Professor. Pourquoi ne l’invitait-elle donc pas, au lieu de tant en parler, dans son public building miteux ? Qu’est-ce qu’on en a foutre, nous, si elle se le fait, éventuellement?
Nos rendez-vous galants n’étaient un secret pour personne depuis que la cousine éloignée de la sœur d’une élève nous avait vu au fond du boui-boui et avait trouvé drôle notre couple. Annette m’avait appris la chose comme si de rien n’était. Comme si elle en était contente. Nous aurions marché bras dessus bras dessous sur le Concourse en face de Sierra, dans l’ascenseur et jusqu’au quinzième, s’il n’avait tenu qu’à elle. Elle voulait que chacune sache à qui son Professor appartenait.
Cette possessivité me flattait alors même qu’elle m’inquiétait.
Mais pour rester avec ma classe, il se trouva que, comme prévu, presque tout le monde se ramassa au test, sauf Corinne, Jasmine, Annette et quelques autres. Je m’attendais à revoir mes élèves déprimées durant les dernières sessions de classe. Je me demandais si le décousu de mes méthodes n’avait pas à voir avec leur échec. Je m’attendais au pire. Par exemple, à devoir contrecarrer une rumeur comme quoi Annette avait reçu le coup de pouce nécessaire. Ceci arrivait en cas d’arbitration. Si la note était passable, disons un sept au lieu du huit requis, le Prof. pouvait faire appel et la composition se retrouver devant les yeux du Chair, qui ajoutait quasi automatiquement le point nécessaire.
Mais, au contraire, du test il fut à peine question. La rumeur n’existait que dans ma paranoïa. Annette n’avait pas eu besoin de coup de pouce et je n’avais pas eu à mettre sa composition sous le nez de Delapeña. Personne n’en voulut à personne. On se contenta de féliciter les gagnantes. Chacune se sentit représentée et justifiée par ces gagnantes. Il n’y eut de récrimination que concernant leur propre incapacité à asséner le une-deux dont je parlais. Certaines étaient restées une heure à contempler le sujet sans décider laquelle des deux options défendre, d’autres s’étaient vues retirer la composition alors qu’elles recopiaient leur brouillon, d’autres encore s’étaient rendues la vie difficile en soutenant des choses trop proches de leur sentiments et de leur expérience, par exemple en préférant le parc rafraîchissant car les sans-abris ne méritaient pas qu’on s’occupe d’eux et qu’ils le ruineraient illico, le public building flambant neuf. Ils le saccageraient par pure rancœur et envie. Rancœur parce que leurs amis continuaient à se prélasser dans les abris, et envie de se découvrir chaque jour au plus bas de l’échelle et sans un rond en poche, à travailler si dur…
Il ne fut question que de planifier une boom dansante pour le dernier jour de classe. Quand j’arrivai ce jour-là à huit heures et quart (n’ayant pas pu décoller plus vite du bureau de Delapeña), et de nouveau à onze heures vingt pour ma deuxième classe, les chaises étaient empilées dans un coin du trailer. Une sono dernier cri, avec des rangées de manettes et des enceintes jusqu’au plafond, trônait devant le tableau noir et émettait un Merengue à tout casser. Mes étudiantes, en sueur, dansaient à l’unisson, dans un style frénétique mais parfaitement huilé et esthétique, en mettant le poids de gauche et de droite, que le trailer en sortait de ses gonds, puis y retombait.
Autour de la piste de danse improvisée il y avait des empilements de victuailles, des pyramides de bouteilles de soda, des séries de sacs de chips, des bacs de nouilles à la crème et au fromage, des cuves de riz blanc, jaunes et mixtes, et jusqu’aux cubes de glace qui étaient disposés à merveille. On voyait que des professionnelles de la fête s’y étaient mises bien en avance.
Je ne me souciais pas du bruit car tous les trailers avaient été en proie aux mêmes préparatifs. Lorsque, inquiet, je mettais quand même un pied dans le corridor, celui-ci tremblait des vibrations en contre syncope qui émanaient de foules dansant des Merengue encore plus endiablés. Peut-être que je me fais vieux, mais il me semble que l’univers était libre et heureux dans les années 90. Ces fêtes-là ne sont plus permises aujourd’hui, même à Sierra.
Néanmoins, je fus bientôt forcé d’entrer en négociation serrées avec les Dominicaines, de façon à ce qu’elles desserrent leur control de la sono et laissent les Américaines mettre leur R&B, leur Disco, Hip-hop ou Rap. J’avais aussi amené quelques CD de Rock classique afin que l’Amérique profonde soit représentée. Corinne et Jasmine m’en surent gré, ainsi qu’Annette, qui insista pour danser sans cesse avec moi et ne pas permettre à aucune de s’approcher.
Je trouvai cela bête, et vraiment cette fois elle me cassait les pieds que ça me démangeait de l’envoyer paître. Je demeurai donc assis, buvant des jus de fruit relevés d’une goutte d’Aguardiente cachée dans la glace, et mangeant les platées de riz mélangé de bananes frites, haricots, petits cubes de porc arrosés de sauce piquante qu’on me servait avec la plus grande amabilité.
Plus d’une fois dans ma vie je me suis aperçu que plus les gens sont modestes et plus ils donnent. Donnent d’eux-mêmes. Donnent ce qu’ils n’ont pas.
J’étais ébahi par la façon à la fois désinvolte, sans-façon et, cependant, de complète maîtrise dont mes étudiantes dansaient. Qu’elles soient grosses ou maigres, que leur cul soit celui d’une girafe ou d’un hippopotame, elles vous le secouaient et vous le montraient, vous le mettait sous le nez tant et si bien que vous n’aviez pas d’autre choix que de le renifler. Elles sur la défensive, horrifiées quand il avait été question en classe d’aborder de biais le thème homo—et je ne parle pas du thème lesbo—voilà-t-il pas qu’entre les danses elles restaient enlacées, se tenant la taille, s’épongeant mutuellement le front et les doigts entremêlés tendrement dans le dos. Si fières de continuer la tradition quand elles dansaient. Me lançant des clins d’œil au milieu d’une passe que je sache bien qu’elles aussi avaient de la culture. Et quant aux jeunes hommes qui n’avaient pas dit un traître mot durant des mois, comme ils savaient s’y prendre avec les femmes ! Comme ils les tournaient et les retournaient, les entourant de prévenances pour mieux les mener où ils voulaient !
Annette dansait mal le Merengue et la Salsa, ne faisant aucun effort pour maintenir le décorum, et, au contraire, se dodelinant à côté de moi que j’en avais honte pour elle. Il faut danser cela en couple, se perdre dans l’autre, lui épouser les courbes ; elle, elle faisait comme s’il s’agissait d’une de ces danses libres de gringo, que chacun danse pour soi. Je n’essayai pas de la sortir de cet état car je ne connaissais pas assez les pas pour les lui enseigner sans ridicule.
Même ça, qui vient pourtant de son univers à elle, pensai-je, faudrait que je le lui enseigne ! Bref, c’était chiant… Et quand la boom fut finie, elle ne me permit pas de rejoindre un attroupement sur le Concourse, alors que j’avais exprimé mon enthousiasme à l’idée de continuer la fête ailleurs. Elle fit un esclandre.
« Qu’est-ce que tu leur veux, hein ? me dit-elle en serrant les poings. Tu les préfères à moi. Laquelle ? Corinne ? Jasmine ? Une autre ? Les deux à la fois ? Forcément, t’es pour les ménages à trois ! Les French kiss et les French twist !»
J’aurais ri si la situation n’avait pas été si bête.
« Si tu veux sortir avec elles, vas-y, t’auras ton taf. Pourquoi attendre, mon chaud lapin ! Je comprends, remarque, t’es tellement frustré avec moi ! Tellement malheureux et la queue entre les jambes…»
Elle exprimait une colère si profonde et me serrait si fort au coude que je me rendis compte d’une chose : sa jalousie débordante et quasi maladive n’avait rien à voir avec moi. Je n’en étais que le prétexte. Ça lui venait de plus loin…
Je la suivis sur le Concourse sans avoir même dis au revoir à ma classe, terriblement gêné par ses cris et son vocabulaire. Elle me devança au coin et se mit à courir dans la ruelle, se retournant de temps en temps pour gueuler : « Vas-y, t’es libre, vieux chien ! Pourquoi t’y vas pas ? Go for it, man ! T’en brûles d’envie. C’est toutes des putes, ça devrait pas être dur… »
Je n’avais pas les moyens de la suivre si elle ne me laissait pas la rattraper, et certainement pas l’autorisation d’entrer dans la haute tour.
Oui, j’avais vraiment honte. Heureusement que le semestre était fini.
12
Mais alors même que je pensais en avoir fait le tour et cherchais le moyen de m’éclipser, je n’avais pas la force de faire sans elle. Ce genre de décision ne vous appartient pas. J’étais tombé amoureux d’elle du jour où elle m’avait manqué et, donc, elle occupait en moi une place névralgique. La place, sans faire de mauvaise psychanalyse, de tous mes manques. Je la voulais, je voulais coucher avec elle, l’avoir… Elle m’avait déjà assez fait souffrir comme ça, je voulais mon dû, ma récompense. Alors peut-être que, l’ayant eu, je pourrais la recracher.
La mère d’Annette et le boyfriend arrivaient dans l’appartement juste avant la Noël. Le moment approchait, qui déciderait…
Pour le moment, n’empêche, Annette avait disparu. Je vécus mes premiers jours de vacances en enfer. M’étant mis à lui téléphoner trop tôt, avant qu’elle-même ne ressente ce sacré manque et les morsures de sa propre jalousie, je fus pris dans un engrenage. Plus je l’appelais et plus se resserrait le nœud, car je savais qu’elle comptait les coups de téléphone. Elle devait être dans la chambre de sa mère, allongée sur le grand lit, à mesurer l’épaisseur de la corde.
Le lendemain, je tombai sur un frère, le plus jeune si j’ai bien compris, Little Richard.
« Vous êtes le Professor, right ? Elle parle beaucoup de son Professor, vous… Eh ! bien, Annette vous fait savoir qu’elle est indisposée pour le moment mais qu’elle vous rappellera quand elle se sentira mieux… »
Et comme je ne réagissais pas, anéanti par l’attente mais appâté par l’idée que maintenant j’avais rétabli la connexion, Little Richard se mit à rire à moitié : « Vous savez, moi ce que j’en dis, vous devriez vous tenir tranquille, point à la ligne, et tout va se mettre totalement (totally) en place… »
Je ne sus quoi répondre à cette parole d’oracle. Est-ce que Little Richard était aussi ironique avec tout le monde, ou bien seulement avec moi ?
Allongé sur mon futon, j’attendis donc, au milieu des tourments. Désormais (si elle me revenait) c’est elle qui déciderait des termes de notre relation. Quand, où et comment. Et si oui ou non. Moyens et fins. Encore pire qu’avant.
Je ne sais pas si vous avez lu dans Virgile ou écouté par Monteverdi, les fameuses Lamentations d’Ariane. Comment elle l’appelle, le supplie de revenir, son Thésée. Comment elle le couvre (en pensée) de caresses et de baisers ; le flatte, le compare aux demi-dieux dans l’Olympe, Hercule et Persée. Puis, sans transition, le jette par terre, le traîne dans la boue des crapauds et des serpents venimeux, le foule aux pieds, le déchire, le dévore et lui crache dessus (toujours en pensée), le comparant aux chien Cerbère dans les Enfers, celui qui a plusieurs têtes, plus affreuses et bileuses et puantes l’une que l’autre…
J’en étais là (en beaucoup plus vulgaire) durant les heures que je passai à marcher le long des interminables Avenues de Flatbush ou de Vanderbilt, appelant toutes les dix minutes à des cabines publiques. Il m’arrivait durant les cinq premières minutes d’en avoir fini avec cette garce mal éduquée ! Je la rendais à qui serait assez stupide pour s’en charger : à son ex, tenez, ce George Hawkins, s’il traînait encore par là. Qu’il la couvre de bijoux en toc ! Qu’il finisse de parfaire son vocabulaire de marché aux puces ! Je lui rendais les points noirs à la naissance des joues ; je lui offrais sur un plateau de carton pâte les petits seins rikiki et la taille malingre et le front rond et vide comme ces bibelots de fausse porcelaine qu’elle achetait, sans oublier le cul trop gros pour ses deux béquilles…
Et puis immanquablement, les cinq deuxièmes minutes, au contraire, s’élevait en moi, d’une voix plaintive et fluette d’abord, une chanson en La bémol majeur qui disait que, bon, d’accord, il n’y avait pas de relation, c’était certain, pas encore. Mais des esclandres et des tiraillements, il y en a dans toutes les relations qui se cherchent, surtout au début. Nous sommes si différents… Les différences ne sont-elles pas le sel de la terre entre un homme et une femme ? Cette bêtise à couper au couteau, ces vulgarités se révèleront bientôt n’avoir été qu’accidents de parcours. Annette est jeune et belle, et ses côtés rugueux et même rasoirs n’adhèrent qu’au bas monde dont elle provient, qui n’est pas le seul possible, en tout cas pas le meilleur des mondes possibles pour elle, une jeune fille qui passe haut la main les tests et qui a des talents. Demain elle viendra vivre chez moi, ici, dans Brooklyn.
C’était avant la venue des portables. La cabine était sale ou rouillée, grattée, humectée, ne marchant qu’à moitié, avalant vos vingt cinq cents. Mais si vous aviez de la chance, il suffisait de mettre dans la machine vos vingt cinq cents, justement, pour appeler à l’autre bout du monde.
Plus personne ne me répondait, ni même Little Richard. Il devait bien y avoir d’autres lignes téléphoniques dans l’appartement. Mais je n’osai pas déranger les frères (ou leurs girlfriends).
Elle m’appela au soir du troisième jour. D’abord elle ne dit rien. Je n’entendis sur la ligne que sa jeune respiration. Avait-elle couru ? Non, mais elle venait de faire des exercices d’aérobics dans la chambre.
« Seule ? » Je murmurais si bas dans le registre de ma voix que cela me surprit moi-même. C’était comme un râle…
« Of course, seule ! Qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? C’est pour ça que t’emmerdes tout le… sorry, tu me vois donc avec deux, trois étalons dans la chambre de ma mère ? Qu’est-ce qu’on fait tous ensemble, la culbute ?»
« La chambre de ta mère ? »
« Ouais, la chambre de ma mère. On peut dire que la confiance règne chez toi, Eric Chimski ! Tu crois que j’allais fausser compagnie comme ça, pour rien, à mon Professor ? » Et sur une note beaucoup plus sérieuse : « I couldn’t, je n’en serais pas capable, même si je voulais. Tu m’as fait trop souffrir. »
Elle se blottissait comme un oiseau blessé dans le creux de mon oreille. Elle se faisait petite comme une enfant qu’on vient de punir et qui demande réparation et tendresse.
Elle me proposa de venir me voir dans Brooklyn le surlendemain. J’allais broncher et lui demander pourquoi pas tout de suite, il n’était pas si tard, je pourrais me déplacer de tout le trajet jusqu’au Bronx pour aller la chercher et la ramener… Mais je n’eus quand même pas cette faiblesse, je sus me retenir et simplement accepter qu’elle vienne le surlendemain.
« Tu ne me demandes pas ce que je vais faire ce soir ? Et demain ? » dit-elle d’un ton enjoué. Je le lui demandai et elle me répondit qu’elle allait avec Little Richard et le grand frère Timothy chercher sa mère et le boyfriend à l’aéroport. Que demain, c’est moi qui viendrait dans le Bronx pour être dûment introduit, et que donc voilà pourquoi c’était seulement le surlendemain qu’elle pourrait se blottir toute nue contre moi…
« Logique, non ? »
« Oui, logique… » Peut-être pas aussi logique que la Logique d’Aristote, mais logique, en effet.
« Je suis prête et plus que prête, j’ai envie de toi de partout, mon chéri, take me. » Elle fit le bruit de m’embrasser goulûment. « Aussi, je suis curieuse de voir comment c’est chez toi, dans ton antre de vieux bachelier (old bachelor)… doit y avoir de drôles de restes (remains) dans les coins ! »
« Restes ? »
« Tu le prendras pas mal, hein ? Faut que tu saches tout ce que je pense, mon chéri… même les trucs un peu bêtes. On dit que les Français, il leur en faut deux ou trois à la fois, et ils regardent pas aux détails, avec quoi ils le font, si c’est une chienne, une vache ou une jument… »
« Ça, c’est plutôt vrai des Dominicains. » Ou bien de certains noirs, pensai-je.
« C’est ça qui me fait peur avec toi, Eric. T’es un grand garçon qui en veut toujours plus… »
« What do you mean ? »
« I am not going to satisfy you. Je ne vais pas être assez pour toi. »
« Mais qu’est-ce que tu racontes, Annette ? Je ne pense qu’à toi, littéralement. »
«Mouais, on dit ça… On dit toujours ça avant. Après, c’est un autre son d’cloche !»
« But it’s true, of course. Regarde ce que j’ai fait les trois derniers jours, à te téléphoner toutes les cinq minutes… »
« C’est vrai, papi, t’es un peu fou ! »
« Crazy for you, baby ! »
Et nous continuâmes à nous échanger des clichés langoureux et sensuels au milieu d’un océan de bonheur, nous déshabillant simultanément, jusqu’à ce qu’elle me donne notre première pipe virtuelle.
« Give it to me, Eric, mets le moi dans la bouche ! » Elle haletait. « Je sais qu’il est bon et doux, velouté comme un champignon… mhmm ! Mon champignon ! Et pourtant si dur dans la tige…»
Les expressions « mon champignon » et « dur dans la tige » devaient revenir au téléphone le temps que dura notre relation.
« T’es dur dans la tige?»
« Oui, and I am inside of you… J’entre, je touche tes lèvres …»
« Mumm ! »
13
Ici, je dois corser la franchise. Comme j’étais extraordinairement soulagé de n’avoir pas perdu Annette, et que j’avais quelques heures devant moi pour me remettre de mes émotions avant d’être présenté à la mère, je téléphonai aussitôt à celui que j’avais laissé en plan depuis la fin des classes (une semaine entière, il devait être à l’agonie !), celui qui n’avait pas osé me relancer chez moi (pas encore), et qui était enchanté par mon appel.
« Et à quoi doit-on ce miracle, un ami et un collègue qui me téléphone en pleines vacances ? »
« Oh ! Rien… voir comment tu vas. »
« Tu t’inquiètes de comment je vais ? »
« Ça m’arrive, oui. »
« Intéressant… Eh ! bien sache qu’à part le fait que je n’ai jamais été aussi maigre, que je pèse pas beaucoup plus de cent livres, que mon compte de globules blancs est alarmant et que je suis entré dans un état diabétique avancé… mais je t’ennuie, excuse-moi. »
« Disons que je n’en attendais pas tant. »
« C’est à prendre ou à laisser. »
« … »
« Je vois, on ne se décide pas d’un côté ou de l’autre, on voudrait les avantages sans avoir à se farcir les inconvénients… »
« Non, c’est pas ça… personne n’est à prendre ou à laisser, point à la ligne (d’où est-ce que me venait ce vocabulaire ?). Y a à prendre et y a à laisser chez chacun d’entre nous. »
« Ouah ! Comme tu parles ! C’est quoi, c’est d’la Nouvelle Philosophie, ça vient de qui, donne-moi tes sources ? »
Je ressentais ce ton qu’il prenait avec moi.
« Bon, peut-être que je te laisse, alors… » Et je fis celui qui allait raccrocher. Etonnant comme j’étais à l’aise durant ce second appel.
« Eh ! Eric, man ! » Sa voix geignait dans l’appareil. « Alors, on peut pas plaisanter avec toi ? Dis-moi au moins si tu viens à la fête du Department ? »
« Comment n’y pas venir ? »
« Ça c’est bien vrai, dans ton cas, t’as pas l’choix… d’ailleurs, je tiens à y faire un discours qui incorporera une référence élogieuse au nouveau cours promu et conçu pas les Profs. Chimski et Delapeña ! Et on ne manquera pas de te poser des questions…»
Merde !
« C’est ton moment, mon pote. C’est à toi maintenant de sauter sur la scène et de les épater tous, ces bandes de vieux cons et de vieilles connes… Ecraser une de ces grosses, my friend, lui faire rendre l’âme, l’entendre demander pardon pour son existence de poids lourd, tu n’sais pas le plaisir que ça me procur’rait. Y a qu’des grosses, dans les meetings, un étalage de laideurs ! Enfin, heureusement qu’ t’es là. Ça nous change. On se repose l’œil.»
Encore une de ces remarques insupportables ! Je le laissai divaguer, puis lui soumis une idée qui le surprit. La fête devant avoir lieu juste après la Noël dans une île lointaine à l’Est du Bronx, City Island, qui de plus n’était pas accessible en métro, je lui proposais de venir le prendre en voiture et de nous y conduire.
« T’as une bagnole, toi ? »
« Non, mais je sais où en trouver une. »
Il s’était arrangé pour qu’un collègue vienne le chercher ; mais, pour sûr, décommander ne lui coûterait pas. Il me demanda la faveur de venir avec un très cher ami à lui, un obscure poète Latino.
« Un type super intéressant, tu vas voir. Ton genre, plusieurs vies, des femmes en-veux-tu en voilà… dans une continent et dans l’autre (mon genre ? où est-ce qu’il avait pris ça, encore ?). Sauf que lui, c’est un vagabond, un traîne la savate, un troubadour, pas un professeur. N’empêche, il est temps que tu rencontres des gens intéressants. »
Je n’avais rien contre y aller à plusieurs, au contraire.
14
D’abord on poussait une espèce de plexiglas gratté, troué jusqu’à plus pouvoir. La porte ne tenait que par le cadre en métal. Par contre, je remarquai que l’interphone était, lui, en parfait état car plusieurs types, et aussi des femmes et des enfants, se relayaient pour communiquer avec les étages.
J’avais pensé que les gens me regarderaient d’un air drôle. Un homme blanc râblé bien mis, et d’un certain âge, avec une grande et belle jeunette des nôtres, ça se remarque. Mais pas du tout, ils étaient trop occupés avec leur propres affaires. Par la suite je me rendrais compte que ce genre de couple était, en réalité, monnaie courante.
A l’intérieur le hall était recouvert du sol au plafond par une mosaïque de petits carrés en céramique blancs et bleus, les coins et les angles arrondis comme au fond d’une piscine. Plus facile de nettoyer la merde et le sang en fin de journée…
Mais nous étions à la porte de l’appartement donnant sur le lobby, porte en métal blindé, avec un judas au verre épais. Après nous avoir observés longuement de l’intérieur, on nous cria d’attendre. Pendant qu’une série indéfinie de cadenas cédait dans un grand bruit de chaînes, Annette m’expliqua que ce n’était pas du luxe. Elle ne savait pas pourquoi, sans doute qu’il s’était permis une remarque à propos de leur trafic (« comme de pas venir vendre leur merde ici ! »), mais la veille au soir Little Richard s’était vu entouré par une bande du hood, des malabars d’une tour voisine, au moins une vingtaine, et c’est seulement grâce à l’intervention des trois autres frères qu’il avait pu rejoindre l’intérieur sain et sauf.
« Oh ! T’en fais pas, » me dit-elle quand elle me vit blanchir, « tant que tu gênes pas leur commerce… Et puis mes frères te défendront toi aussi puisque tu feras bientôt partie de la famille !»
Quoiqu’elle dénigrât leur style de vie sédentaire, elle était manifestement fière de ses frères. Je me sentis rassuré quand Little Richard, qui surplombait Annette d’une bonne tête, m’accueillit avec un large sourire aux dents blanches comme dans une publicité pour Colgate, un serrement de mains bien sympathique et une tape amicale sur l’épaule, puis observa par-dessus mon épaule que personne ne nous suivait.
« Alors vous êtes le célèbre Professor… eh ! bien on peut dire qu’elle nous a nettoyé la cervelle avec son Professor ! Elle a qu’ça à la bouche depuis trois mois, nuit et jour, matin au soir… »
Toujours la même ironie… mais rien de méchant. Il semblait content de voir sa sœur en compagnie d’un homme respectable.
Les autres frères et leurs girlfriends se contentèrent d’un geste de la main et d’un « hello » ou d’un « hola » depuis leur chambre respective. J’étais étonné de voir tout ce monde, en plein après-midi. Ils ne travaillaient donc pas ? Ils étaient aussi en vacances ? Les girlfriends étaient peut-être enceintes, mais pas encore jusqu’aux dents…
C’était vraiment un grand appartement, aux pièces spacieuses et propres : deux salles de bain pleines de miroirs, au carrelage en camaïeu agréable qu’Annette me fit parcourir comme si j’étais venu acheter l’appartement ; double living room avec porte vitrée à glissière, buanderie… et n’oublions pas l’entertainment room remplie d’équipement et d’une télévision qui me rappela les immenses panneaux visuels incorporés dans le décor du film Fahrenheit 451. Aucun livre (je ne considère pas les brochures publicitaires ou administratives, et les bottins de téléphone, des livres), sauf une encyclopédie démodée qui comblait une série d’étagères et me rappela celle que ma mère avait achetée après le divorce pour me pousser dans les études.
Outre les fauteuils de couleurs criardes et enveloppés d’un plastic protecteur, le seul aspect qui me parut étrange fut que la moindre fenêtre était cachée par une tenture ne laissant entrer aucune lumière naturelle. Attentive à mes impressions, Annette releva un coin du tissu et me fit comprendre la situation : primo, il n’y avait rien à voir au-delà des barreaux de prison aux fenêtres, si ce n’est un gazon mort jonché de sacs de plastic et de détritus et, attrapés de-ci de-là aux branches des arbres maigrelets, des gadgets reluisants, des restes de nourriture pourris, des ustensiles dans leur boîte, un assortiment de jouets neufs portant encore leur étiquette et leur mode d’emploi, des cassettes, des magnétophones walkman à peine déballés, ou bien une pair de Nike sales, des bas de femme, des cache-nez, des gants—et, secundo, il n’était probablement pas conseillé de se laisser reluquer du dehors.
« Des animaux, comme je t’ai dit. Ils foutent tout par la fenêtre dès que ça leur déplait, y compris les gens… eux, c’est du haut du building, qu’ils les jettent.» Et comme elle vit que j’avais du mal à avaler cette dernière information, « Oh ! Je sais, personne n’en parle downtown, même pas dans ton New York Times… Ils vont pas aller se vanter que la police laisse faire. »
« Mais pourquoi ? »
« Pourquoi ? Pourquoi pas ? T’es bien naïf, pour un prof… On est en état de guerre par ici, tu savais pas ? Enfin, ça c’est arrangé, c’est vrai, ils le font moins, je sais pas pourquoi. Parce qu’ils en ont éliminé assez, je suppose. Plus personne qui ose les emmerder. Mais quand j’étais enfant, dans les années soixante dix, et encore quatre-vingt, et y a pas si longtemps, en fait, ça n’arrêtait pas… Boum ! Un bruit sourd (dumb) qui te réveillait en pleine nuit, boum ! Et au petit matin (wee wee hours), sans un bruit, sans sirène, rien, ils venaient ramasser les morts… et crois-moi, sans y laisser aucun reste, pas une trace, pfut !»
Je me fis la remarque qu’elle avait drôlement raison de le garder, la maman, son appartement. Pas une prison, non, une forteresse où survivre toutes les tornades naturelles, politiques, économiques, raciales ou sociales.
Justement, Annette me dit de m’asseoir et d’attendre dans l’entertainment room. Une minute plus tard, Madame et le boyfriend vinrent s’étaler à mes côtés (on s’enfonçait dans le plastic au point, en effet, de s’étaler). Elle ne payait pas de mine, Suzie Consuelo. Si elle avait été belle, et elle avait dû l’être étant donné sa fille, elle ne l’était plus : le teint jaunâtre, la peau flétrie et ridée des Portoricains malades, le visage bouffi par les médicaments (et/ou le fast food et l’alcool). Elle était mise n’importe comment : des sandalettes râpées, aux talons tordus, une robe à fleurs informe comme on en portait dans les banlieues parisiennes pauvres avant guerre (façon de parler, car il n’y avait pas eu de guerre, ici). Et le boyfriend était aussi triste à voir : ventru, les épaules tombantes et l’air d’un chien battu par les ouragans tropicaux. Des grognements, des soupirs de fatigue, des élans et des envies de mettre son grain de sel et de se faire entendre, mais il n’articula pas un mot que je puisse citer de toute l’après midi.
Par contre Suzie parla, elle, et on ne peut plus clairement. Elle se tourna vers moi aussitôt :
« Alors, Annette me dit que vous travaillez à ce Sierra machin en bas de la rue ? »
Je répondis que oui du menton.
« Evidemment, c’est un os au chien, c’est n’importe quoi, comme tout ce qu’on laisse aux mains des Portoricains… Peuvent pas mettre un pied devant l’autre, ceux-là (je traduis : Don’t know their ass from their elbow). Mais vous serez payé, vous en faites pas ! Ils ont des syndicats, vous savez. »
Encore que le syndicat enseignant ne me représentât pas ni comme adjunct ni, au semestre prochain, quand je ne serais encore qu’un substitut full timer, je ne m’en faisais pas, de ce côté-là.
Servis par le boyfriend, on se mit donc à boire, et pas de la bibine, de la pure Vodka Absolute avec une goutte de Vermouth, olives et un zest de citron. Une des girlfriends mit un Hip-hop endiablé dans les baffles de 150 watts chacune, et bientôt la maisonnée commença à chavirer, chanter, sauter en l’air et rire aux éclats. Une autre girlfriend apporta des chips, des sandwichs au thon et de gros biscuits au chocolat faits maison. Un des frères commanda des pizzas de la taille d’une roue de semi-remorque, au peperone (saucisse) et à l’ananas ; un autre des hamburgers au fromage avec des monceaux d’oignons fris et des frites. Je comprenais que les girlfriends aient faim, puisqu’elles étaient enceintes. Mais les autres…
Comme j’aime bien boire moi-même, je ne fus pas le dernier à rire, danser et transpirer. Pour un blanc éduqué, et un prof. en plus, je voyais bien qu’on me trouvait sympathique.
« Elle me rend folle, me dit Annette à l’oreille en indiquant sa mère. Elle est malade, elle me pleure tous les jours qu’elle va crever du diabète le lendemain, et t’as vu comme elle boit ! Après, quand il aura roulé sous la table, c’est qui qui va lui mettre sa piqûre, hein ? Pas eux! (Elle indiquait les frères et leurs femmes plus ou moins enceintes). Completely useless. Ils foutent jamais rien.»
Elle me prit par le bras et nous nous dirigeâmes vers sa chambre—enfin, celle de sa mère.
Elle était exactement comme je l’avais imaginée : murs blancs, dessus de lit blanc, linoléum clair et propret, tenture en épaisse dentelle pas désagréable à la fenêtre. Nous nous assîmes sur le lit, je la pris par la taille et nous nous embrassâmes longuement. Plus amoureusement, il me sembla, que jamais. Comme il n’était pas question d’en faire plus, nous ne forcions pas.
J’avais bien remarqué en entrant qu’un coin de la chambre était rempli de valises, de sacs de voyage bourrés à craquer, de chaussures et d’affaires d’été comme d’hiver. Mais d’abord, je n’y prêtai pas attention, pensant que la mère et le boyfriend gardaient là de quoi se changer quand ils arrivaient de Floride.
Puis, du coin de l’œil je m’avisai que les chaussures, typiquement dans le genre tape-à-l’œil que portent les noirs, étaient trop grandes, trop stylisées et trop masculines pour l’un comme pour l’autre.
« C’est à qui, tout ça ? »
« Oh ! » dit-elle sans sourciller, « c’est à un copain… qui n’a pas de chez lui pour l’instant. »
« Un copain ? »
« Oui, tu sais le type dont je t’ai parlé. »
« Tu veux dire ce mec avec lequel tu as fait les marchés… ce George Hawkins ? »
« Lui-même. Il est vraiment mal en point, je pouvais pas lui refuser ça… pas après ce qu’on a fait ensemble.»
« Tu veux dire qu’il a pas de chez lui ? Où est-ce qu’il dort, alors ? »
« Bein ici, parfois ? Enfin, il dormait… jusqu’à ce que je lui dise que ma mère arrivait et que fallait qu’il décampe.»
« Et où il dormait, avec toi ? »
« Avec moi, à côté de moi… pas sur moi, si c’est ce à quoi tu penses ? »
Elle s’indignait.
« Ah ! non ? Et pourquoi pas sur toi ? »
« Je t’ai déjà dit que c’est fini depuis longtemps. Il campait ici, c’est tout, il bivouaquait (planted his tent)… Je lui rendais un service, parce que, si tu veux tout savoir, lui m’a tirée du pétrin plus d’une fois quand il n’y avait personne pour me venir en aide…»
J’aurais bien voulu lui faire dire de quel pétrin il s’agissait, mais sa jolie bouche se contorsionnait dans une moue de dégoût impénétrable. Fallait la croire, il n’y avait pas d’autre moyen. J’essayai quand même d’acquérir plus d’informations sur les allers et venues de George Hawkins dans les prochaines semaines. Quel avenir il nous promettait, celui-là. S’il y avait un avenir, au-delà de George Hawkins. Elle m’affirma qu’il était entendu qu’il prendrait ses cliques et ses claques le lendemain du jour de Noël.
Je n’avais plus la force de demander pourquoi ce jour-là, et pas la veille ou le surlendemain ? J’étais tellement abasourdi que je n’avais pas non plus la force de tirer les conséquences du fait que, des bibelots achetés downtown à grands frais par ses soins, aucun n’était visible dans la chambre de la mère. Sûrement qu’ils étaient dans ces sacs de voyage, offerts en cadeau à George Hawkins.
J’aurais dû les ouvrir, ces sacs, les éventrer et exposer l’étendue sans fond de sa supercherie. Mais je préférais m’éviter la douleur, et à elle, lui éviter d’avoir encore à mentir.
« Y aura plus ça, plus une miette de lui la prochaine fois que tu viendras, dit-elle avec une ironie affichée. Comme ça tu s’ras satisfait. Tu s’ras ici comme chez toi… »
15
De retour dans la boom donnée soi-disant en mon honneur—il devait y en avoir souvent, de ces prétextes—je n’arrêtais pas de gamberger, remuant une souffrance qui ne devait plus me quitter tant qu’Annette occuperait le centre vacant de ma vie.
C’était donc lui, George Hawkins, la vraie raison de mes difficultés avec Annette. Lui, et non la mère, le pourquoi je n’avais pu entrer dans la tour et l’avoir dans le lit blanc durant tous ces longs et douloureux après-midi d’automne. Lui, l’explication du pourquoi elle n’était pas sérieuse à Sierra au début, et disparaissait... A cause de ce pétrin dont il l’avait sortie…
Lui, le ressort de ses crises de jalousie hors de propos : c’est elle qui avait tant à cacher.
Lui, le pourquoi elle ne répondit pas au téléphone pendant quatre jours parce qu’il était là, allongé dans le lit à ses côtés.
Au début, elle avait disparu à cause de lui… et elle revenait en classe aussi à cause de lui, parce qu’il allait ailleurs, en vadrouille ou faire les marchés.
Mais petit à petit et par paliers, il faut croire que les choses avaient changé et la balance pesée au détriment du noir. George Hawkins n’était plus comme chez lui et on lui avait dit de tout emporter, ça c’était vrai. Je voyais cela dans les manières, non pas tant de la fille, que de la mère à mon égard. Suzie était aux petits soins, elle s’assurait que son boyfriend me traitait du mieux que ses forces lasses le lui permettaient. Même les frères et leurs girlfriends me marquaient du respect, me posaient des questions, voulaient savoir mon opinion...
J’avais pris la place du noir. Je serais bientôt, en effet, comme chez moi dans la forteresse. Mais cela ne changeait rien à ma jalousie. Et à l’évidence qui forait son trou de douleur en moi : Annette avait mené double vie depuis trois mois, elle m’avait menti sans aucune retenue, et j’avais gobé le tout sans aucune restriction.
Et pire encore, ma seule chance de surmonter cette dépendance et d’en finir avec elle passait par persévérer aveuglément dans le but de l’avoir, de la posséder de telle manière que ce soit elle qui dépende de moi. Et qu’ainsi—c’était cruel, mais je ne connaissais pas d’autre moyen—elle paye, et pour mes dépenses et pour cette peine qu’elle occasionnait.
Il était convenu que nous nous éclipserions le soir même et qu’avec la bénédiction de la maman nous passerions une sorte de lune de miel chez moi.
« Ouf ! » dit-elle quand nous fûmes dans le métro. « J’en avais marre de leurs simagrées… Qu’elle crève après tout, si c’est ça qu’elle cherche… Et lui, l’abruti qui lui injecte de la vodka dans les veines… Il devrait y avoir des lois contre les victimes consentantes et leurs doux meurtriers… »
L’expression me surprit. On aurait dit du Baudelaire. Vraiment, elle s’éduquait, Annette.
« T’as vu comme il te regardent ? » me chuchota-t-elle en me mangeant l’oreille. Nous étions pressés l’un contre l’autre dans la cohue du wagon. « Comme ils sont jaloux, les pauvres cons ! »
Elle en rajoutait, me prenant les fesses comme font les couples adolescents dans le métro, me plaquant contre elle et mimant le plaisir qu’elle aurait eu si j’étais en elle, histoire de les narguer. Par les il faut entendre d’abord les hommes de couleurs, qui semblaient toujours penser qu’Annette leur appartenait en droit, sinon en fait.
Quant aux blancs, ils se demandaient quel genre d’homme faible et vulgaire ou vicieux j’étais. Les femmes détournaient la tête écœurées.
Une fois sur Bergen St., un beau soleil froid se couchait. Nous marchions main dans la main le long des porches où, comme d’habitude à cette heure avancée, les gens venaient se délasser, causer et fumer des cigarettes. Influencé par l’ambiance hygiénique, j’avais arrêté de fumer des cigarettes mais, histoire de me mêler aux conversations, surtout si elles étaient en français, il m’arrivait d’en accepter une.
« Alors, on a d’la compagnie ce soir, et de la belle ! » C’était Philibert, un Haïtien noir comme de l’ébène, toujours le sourire contagieux aux lèvres et le mot pour rire. « Tu nous la présentes pas, hein ? Tu fais ton snob ? »
Je présentais Annette à la ronde, sans dire, évidemment, qu’elle était mon étudiante. Il y eut des « humm ! » dans le groupe assis devant nous, et des « ouah ! ma foi ! Merde, il sait choisir, lui ! J’en veux une comme ça, moi aussi…» Annette rougit de se voir l’objet de tant d’attention et d’un échange dont elle ne comprenait pas un traître mot.
« Faudra que tu lui apprennes le français, quand même, pour qu’elle meure pas idiote ! » dit une jolie Martiniquaise dont je ne me souviens plus du nom. D’ordinaire Annette n’appréciait pas quand je parlais en français avec une femme (une jolie femme, qui plus est). Elle se sentait exclue et diminuée. Mais là, elle me serra la main et se blottit contre moi, comprenant bien que j’étais sur mon terrain.
« Mais il ne veut plus entendre parler de la France, ce Monsieur ! reprit Philibert. Il a oublié son français, il sait plus… Y a plus un gramme de pouce d’once de chair française en lui ! »
On rit. J’étais loin d’avoir perdu mon français. Je restais à leurs yeux, sinon un maître, du moins un petit-fils de maître, celui qui était né et avait grandi dans une métropole où ils n’étaient jamais allés. Mes façons d’être leur servaient de modèle et de repère.
« Je veux que tu m’apprennes le français, ils ont raison, » dit Annette quand, un peu plus tard, je lui expliquai le contenu de la conversation. « Comment est-ce que je vais te comprendre, sinon ? Eric, je veux savoir qui tu es, je veux penser comme tu penses et tout savoir de toi, tout ! Même les mauvaises pensées secrètes…»
Quelle différence faisait Brooklyn !
Deux minutes plus tard nous étions sur mon futon, elle en slip et moi plus qu’à moitié dévêtu. J’étais allongé sur elle, lui embrassant le cou et les épaules et sentant sous moi ses petits tétons noirs se dresser, sa peau brune parcourue de frissons devenir plus chaude et comme érectile. Je baignai dans son odeur d’huile exotique et de crème adoucissante, et quand je descendis sur son ventre d’enfant, la léchant pouce par pouce, quelque chose à la fois de plus âcre et de plus accueillant…
Il y eut bien encore un, « Tu crois qu’on est prêt ? Tu crois vraiment, mon chéri ?» et un « Mais on est pas un couple, pas encore, attends ! Wait, man ! Dis-moi des choses agréables, avant… be sweet, Eric, soit pas une brute comme les autres.» Mais c’était juste pour la forme, car si elle n’avait pas cédé et plié les bras qui m’empêchaient encore d’entrer en elle, non seulement je n’aurais pas osé, mais je n’aurais pas pu physiquement la forcer. C’était afin de me donner l’impression de culbuter ses résistances et, en somme, par politesse, pour que j’aie le sentiment d’être le plus fort.
* * *
S’en suivirent trois jours et trois nuits de sexe goulu et repu presque sans ininterruption. A part lorsqu’il fallait visiter les toilettes, laver la transpiration, se remettre de l’huile parfumée et commander de quoi manger au téléphone, on ne quitta pas le futon.
« Prends-moi quand tu veux, comme tu veux, » me dit-elle. En conséquence, s’il m’arrivait de sortir d’un rêve angoissé au milieu de la nuit, histoire de vérifier qu’elle était bien mienne, y compris dans son sommeil, j’entrais sans façon en elle, qui était encore pleine de moi.
Est-ce qu’elle y prenait autant de plaisir que moi ? Elle en donnait l’impression. Mais il n’y avait pas d’apothéose, pas d’Everest de jouissance après quoi redescendre en pente douce, refaire ses provisions et se reposer avant la prochaine. On montait avec elle de sommet en sommet. Elle était prête à en avoir plus n’importe quand et se montrait insatiable.
Oui, elle était bien mienne, et du soir au matin. Le problème c’est que, pour reprendre une loi bien connue des économistes, le plaisir, comme le profit, connaît une baisse tendancielle, et le désir qui marche à sa traîne tend lui aussi à s’étioler si rien ne crée un appel d’air, un besoin, une nécessité ou un manque. Autrement dit, n’allez pas inonder le marché. Laissez vos quelques clients riches espérer mieux le lendemain, et la masse des pauvres mourir d’envie. Trop d’offre, c’est partout pareil, tue la demande.
Au milieu du troisième jour, non seulement je ne sentais plus ma peau dans les parties intimes, non seulement je recommençais à ne plus voir que les défauts réels dans la belle apparence d’Annette—ne suffit-il pas d’observer de trop près le cuir de quelqu’un pour que s’en évapore toute la beauté ? —mais je m’irritais d’une absence patente d’équilibre dans notre emploi du temps.
En effet, alors que je sentais remonter en moi la force de revenir à un programme précis d’études ; maintenant que je regardais les volumes critiques remplissant mes étagères avec un œil plus chaleureux ; tandis que j’envisageais avec moins d’appréhension l’idée de mon patron concernant mon avenir académique, et que, pour exprimer le fond des choses, il ne serait peut-être pas si insupportable que je l’avais pensé la semaine dernière de reprendre du grade dans l’université, d’y suivre les cours qui m’intéresseraient et d’y obtenir le Ph.D. qui m’ouvrirait, comme Delapeña n’arrêtait pas de me le suriner, une splendide carrière—maintenant, en somme, que l’avenir se dégageait et que l’esprit en moi était assez tranquille pour le contempler, je devais constater n’en avoir plus le loisir.
Je montrai donc à Annette la petite pièce cagibi qui séparait mes appartements de l’arrière vide, froid et sale de la maison. Je la nettoyai, y mis une chaise en rotin et un pupitre trouvé comme un fait exprès dans la cuisine du rez-de-chaussée ; je permis à la généreuse chaleur de mes radiateurs d’y entrer ; je nettoyai le carreau sale du vasistas au plafond, permettant ainsi au bleu du ciel de s’y répandre ; puis je ventai les mérites de l’endroit, certes modeste, mais à elle, chez elle, pour elle—si elle voulait.
Elle serait juste à côté de moi, elle n’aurait pas même à en fermer la porte. Nous pourrions communiquer sans avoir à interrompre nos tâches respectives.
« Tu sais, » dis-je pour calmer son inquiétude, « maintenant que tu vas suivre des cours universitaires proprement dit, ça ne va plus être si facile. Va falloir que tu te disciplines et, crois-moi, j’y veillerai. »
« Tu t’ennuies, hein ? Dis-le… tu t’ennuies de moi, déjà. »
« Mais non, au contraire. J’aimerais qu’on soit ensemble pour de bon et que tu sois ici comme chez toi. Tu ne veux pas y mettre tes affaires ? »
« Quelles affaires ? »
« Mais je sais pas, tes trucs… tes livres de classes, pour commencer.»
Elle n’était pas convaincue, mais elle se força pour m’être agréable, y mit son sac à main, ses chaussures, les quelques revues trouvées dans la maison. Elle aligna sur la table son rouge à lèvre, ses huiles, ses pommades. Elle chercha dans mes étagères un livre écrit en anglais qui ne soit pas fastidieux. Je lui recommandai, d’Hemingway, A Moveable Feast, « c’est vraiment facile à lire et c’est sur sa vie à Paris, quand il avait vingt ans, qu’il était sans un rond et complètement inconnu. »
L’idée lui plut. Elle s’attela à la tâche pendant que, instinctivement, je me dirigeai vers Othello, le fameux jaloux. Je l’avais lu autrefois dans la traduction de Victor Hugo. Ce serait une toute autre paire de manches que de le lire dans l’original. Mais ce serait, je m’en aperçus aussitôt, loin d’être impossible, car malgré les épines recouvrant chaque mot et l’épaisse broussaille des vieilles expressions, l’anglais de Shakespeare était plein de latinismes, et la fleur du discours de ses caractères les plus intéressants, rien d’autre que du pur français. Un français protégé comme le sont les boutons de rose dans les futaies, et comme seule la langue de l’ennemi invétéré avait su se l’approprier et le préserver.
Malheureusement, je n’en étais pas à la seconde page de ma tragédie qu’Annette pointait timidement le nez hors de sa pièce, et me demandait si elle était autorisée à venir lire dans la mienne. Elle se sentait seule et triste, toute seule. Et d’ailleurs lire, en soi, la rendait maussade. Elle ne pouvait pas le supporter longtemps.
« Of course », dis-je en faisant un effort pour cacher mon dépit.
La voici bientôt allongée de son long sur mon futon, à plat ventre, pantalons défaits pour mieux respirer le vent parisien qui sort du livre ouvert, en soutien gorge (aussi défait) et le galbe de ses fesses proéminentes dessiné d’un trait ferme sous son slip transparent. Ses pieds coquins s’agitent, dansent une farandole, et ses cuisses charnues tremblent d’impatience tandis qu’elle feuillette distraitement les pages du pauvre Hemingway. Or j’ai beau vouloir rester cérébral et froid (sachant par ailleurs que je ne suis plus en état), je ne peux pas résister à cette cambrure, cette taille de rêve et ce cul. En plus sombre, plus réaliste, sans angelots ni vermillon ni dorures, c’est un cul digne de trôner dans la National Gallery à Londres—je me réfère à celui, blanc et rose, de la Venus au Miroir peint par Velasquez. Je me dis que si Velasquez peignait aujourd’hui, c’est ce cul qu’il imiterait, et nul autre, car c’est le plus beau cul que j’ai vu.
Mon livre dans une main, je mets de l’autre un CD de Michael Jackson dans la machine et je l’enjambe, je l’effleure, je le hume, ce cul, espérant réveiller ainsi mes énergies débiles. A force de recul, de surplomb et en multipliant les angles de vue, j’y parviens sans doute, mais à quel prix ?
De sorte que, quand Annette me fait savoir dans l’après-midi qu’elle doit rentrer parce que demain c’est Noël et qu’on l’attend pour préparer les cadeaux, qu’il y aura ses copines et leurs enfants, et celles des girlfriends de ses frères, ainsi que leurs copains, leurs girlfriends et leurs enfants, ceux déjà nés et ceux pas encore nés, et qu’ils iront tous ensemble dire bonjour aux voisins amicaux dans les tours voisines ; qu’elle serait bien sûr heureuse que je vienne pour présenter son Professor, mais que je ne devrais pas le prendre comme une obligation sacrée, vu que je ne lui parais pas très catholique ni très protestant, et que je risque fort de faire tâche d’huile—non, dit-elle en se reprenant, pas ça, mais de m’ennuyer comme un rond de flan dans le cadre d’une cérémonie qui n’est pas inscrite, qu’elle sache, dans ma religion (elle dit ceci à mi-mots, ne sachant trop, si religion il y a, de quelle religion il s’agit)—, quand elle a fini sa phrase sans ponctuation et qu’elle en est à bout de souffle, alors je proteste, je bougonne, je mime celui qui se voit rejeté, dénié et refusé des joies collectives exquises. Mais c’est, forcément, de mauvaise foi, et Annette n’en est pas dupe. Elle est rarement dupe en ce qui me concerne. On peut dire qu’elle lit en moi comme à ciel ouvert.
« Allez, Eric, me raconte pas d’histoires, tu préfères cent fois ton Shakespeare à venir t’emmerder avec moi et mes girlfriends !»
Je proteste à nouveau… J’ai même durant un instant fou le soupçon que quelqu’un d’autre y sera, de la fête, à ma place (n’est-ce pas seulement le lendemain de la Noël qu’il s’en va ?); quelqu’un qui ne fera pas tâche d’huile, lui. Mais, en bon gagnant, je me reprends et refoule ce sentiment pénible (après tout, faut bien qu’ils se disent au revoir, non ?). Surtout qu’Annette, jouant le jeu, me couvre de baisers, me jure sur ses grands dieux que je vais lui manquer terriblement, m’assure qu’elle n’aura de pensée que pour moi, me prie de venir l’accompagner au métro et là, me promet qu’elle accourra dans la seconde où les cadeaux seront dépaquetés.
Je ne lui en demande pas tant.
16
En fait, je compte bien que la remise de tant de cadeaux à tant de gens durera au moins quarante huit heures et que cela résoudra gentiment mon problème. Le lendemain du jour de Noël j’ai promis à Delapeña de venir le chercher en voiture et de l’amener à la fête du Department, puis de le ramener chez lui, ce qui risque fort de s’éterniser. Si elle décidait de revenir ce jour-là (cette nuit-là), je pourrais passer sous silence l’aspect Delapeña et parler d’une démarche ennuyeuse mais indispensable pour ma promotion (de nuit ?) ; mais bon. Autant n’avoir pas à mentir.
Ici, permettez-moi une courte digression. Je crois avoir déjà dit qu’il y avait deux vieux musiciens aux cheveux blancs et à la peau de parchemin ridée dans le sous-sol de ma maison. Ils s’étaient reconvertis dans les music software pour mieux gagner leur pain et, en ceci, le succès des pionniers leur avait d’abord souri. J’ai pu vérifier sur les ordinateurs des librairies publiques de la ville que leurs logiciels étaient appréciés des musiciens professionnels un peu partout dans le monde. Mais, en hippies invétérés croyant naïvement que la nouvelle technologie ouvrait des horizons de liberté encore inconnus, ils avaient oublié de déposer des copyrights et s’étaient fait joliment entuber.
Résultat : Jude et Scott vivaient chichement dans un large sous-sol jonché d’objets inutiles et de meubles délabrés— carpette défraîchie, étagères croulantes, frigidaire bourdonnant comme un essaim d’abeilles et gazinière à l’émail jauni…. Ils passaient leur temps à écouter du Wagner sur un tourne-disque qui avait connu la guerre du Vietnam. Mais ils avaient accès au jardin et aux grands arbres de derrière, et leurs fenêtres donnant à même la terre, sa glaise, ses feuilles mortes ou sa neige, étaient décorées de plantes luxuriantes et de fleurs délicates. Nous étions devenus amis le jour où je leur dis qu’être pauvre n’était pas, dans leur cas, une fatalité (en aucun cas, peut-être, en tout cas pas dans nos pays riches), encore moins le fait de la malchance ou d’une erreur, mais d’un choix délibéré. Celui d’en faire moins et, mais ceci je le gardai pour moi, de s’enterrer tranquillement. S’ils avaient déposé les copyrights comme ils auraient dû, à présent ils n’auraient pas eu une seconde à eux, jamais moyen de terminer le premier acte du premier opéra de la Tétralogie, puisque leur téléphone n’arrêterait pas.
« Man, you’re so right ! » dit Scott en s’enfonçant dans les ressorts bruyants de son sofa. « Sauf qu’il n’y a bien encore qu’un Français pour penser comme ça. »
« Et quelques Italiens », dis-je.
« Forcément », ajouta Jude, qui s’imaginait au courant parce qu’elle avait lu ça dans la version anglaise d’un magazine français à succès, « il vient du pays où on chante La Bohème dans les rues et s’attable aux terrasses de café à boire du gros blanc qui tâche (heavy duty white wine) toute la sainte journée ! »
En attendant, j’étais le premier à oublier le sage principe de cette philosophie du pauvre. C’est souvent ainsi avec la philosophie, on ne fait qu’en parler. Ma vie de dérive tranquille était en train de se noyer dans des préoccupations idiotes qui ne me laissaient plus le loisir d’apprécier quoique ce soit. En l’occurrence, Scott m’avait montré sa Buick 1971 garée dans la rue, et m’avait dit de l’utiliser quand bon me semblait. Marron comme du chocolat au lait, avec des marchepieds chromés, des rangées de phares et des ailes aérodynamiques, cette Buick était comme on les faisait quand le pays vivait large—de fait, juste avant le premier crash pétrolier de 1973. Quatre adultes devant et autant derrière pouvaient aisément s’asseoir sur ses sièges de cuir blond craquelés et patinés, et allonger les jambes comme au fumoir. C’était une pièce de collection. Le type de voiture que mon père achetait quand nous étions tous ensemble et que tout le monde admirait l’Amérique.
« Elle marche, t’en fais pas, et mieux que la plupart des caisses d’aujourd’hui, m’assura Scott. T’auras qu’à la sauter (jump start) en cas de pépin. J’ai d’ailleurs mis le nécessaire de fils électriques à l’intérieur. »
Je lui étais reconnaissant, car pour comprendre ce grand pays, il faut pouvoir brûler l’asphalte et avaler des milliers de kilomètres. Je poussais un levier, appuyais à fond sur l’accélérateur, et me voilà qui roulais sur les pistes d’autoroute comme sur du velours. L’ennui c’est qu’en effet, il lui arrivait, à l’arrêt, de ne plus vouloir repartir. Et c’est pourquoi je n’osais pas la prendre dans mes allers et retours sans fin dans le Bronx. Non pas que personne ne m’aurait aidé à la recharger dans le Bronx, mais j’avais honte après ce qu’Annette m’avait raconté des bolides conduits par les copains de ses copines.
Roberto, lui, ne se tenait plus de plaisir quand il vit « ma » voiture. Il sautillait, la contemplait de près et de loin, ouvrait le coffre, s’allongeait de tout son long devant et derrière. Il essayait les manettes comme un enfant.
« On se croirait dans Easy Rider, dit-il à son ami Carlos. Ils vont s’ébaudir (crack up), les collègues. »
« Ouais, dit Carlos. Ils vont penser que le nouveau collègue cherche à épater l’ancien. »
On se regarda, avec Roberto, et éclata de rire. C’était un finaud, ce Carlos. Le type même de l’intellectuel portoricain qui en a vu des vertes et des pas mûres: un corps maigre, décharné, les doigts jaunis et les dents noircies par la fumée des cigarettes, la paupière tombante et la peau fatiguée par l’absorption soutenue d’une variété de substances ; et cependant l’œil vif, la parole rapide, l’esprit alerte et curieux comme sont les exilés intelligents de tout ce qui les entoure.
Une fois en route, Roberto se mit à vanter les talents de tel ou tel star du Department. Comment celui-ci avait été promu, celui-là titularisé et détaché sur City College (un campus autrement plus prestigieux que celui de Sierra) en un tour de main.
« Les meilleurs s’en vont, dit-il en se rapprochant de moi sur la banquette et en me regardant tristement. Qui sait, après tout ce qu’on va faire pour toi, peut-être que tu t’en iras bientôt, toi aussi. »
J’étais gêné que cela soit dit devant Carlos, lequel ne pipait mot, faisait celui qui n’entendait pas, et se contentait de regarder les quartiers changer du riche, élégant, élancé et spacieux au pauvre, serré, vulgaire et laid. Il n’y a pas de doute, pensai-je, que les trois-quarts de New York sont carrément laids. Et le reste n’est pas même joli, pas comme on peut dire que Paris ou Amsterdam le sont. Le Nouveau Monde c’est tous les styles connus des immigrants à la fois, c’est l’Ancien construit comme une tour de Babel, aussi haut et imposant que possible, mais en préfabriqué, pas cher et à la va-vite. Pourtant j’aime New York. J’aime ses quartiers chics autant que ses taudis. Oui, j’ai de la tendresse pour cette ville, ma mère adoptive, au point qu’une larme me coule sur la joue quand je pense à ce qu’elle a fait pour moi. Je lui suis reconnaissant de m’avoir tendu la main du secouriste, et de me laisser me débrouiller, eh ! bien, comme je peux.
Le soir tombait sur City Island quand nous nous garâmes devant El Tito Puente. Roberto se donnait trop d’importance, il n’y avait pas de comité d’accueil s’ébaudissant devant ma Buick.
A l’intérieur étaient représentés sur la hauteur des murs les pères et mères de la musique Latine moderne : Celia Cruz et Tito Puente, Pacheco, Cachao et Barreto… Miles Davis, Horace Silver et John Coltrane. Intéressant et touchant, cette dette reconnue à la musique noire américaine. L’art est fait d’alliages. Faut ouvrir tous les dossiers, pour créer. Par contre, il n’y avait pas de musique live, pas de Tito Puente (alors qu’il vivait encore, à l’époque), seulement de la Salsa commerciale mixée en avance. Can music, comme on dit en anglais, musique en conserve.
La fleur du Department, une quarantaine de personnes comprenant les full-timers et les adjuncts les plus en vue, était assise autour d’un amoncellement de bouteilles et de victuailles digne d’un buffet de roi (par ses dimensions). La tête de table étant restée libre pour Roberto, il laissa Carlos s’asseoir au fond et me désigna un siège immédiatement à sa droite. Je dus demander aux gens de se serrer un peu, ce qui en agaça plus d’un.
A sa gauche, une full-timer, Maria Carlota-Lewinski (« une gentil mariée parmi les juifs », me chuchota Roberto comme si c’était une information d’importance) expliquait en riant comment elle avait d’abord perdu son emploi à cause des évaluations d’élèves qui s’étaient acharnés sans raison sur elle, puis comment elle avait été remise en selle, et pour de bon, par le syndicat.
« Une fois que t’es en place, ils peuvent rien contre toi, que ce soit l’administration ou les étudiants, me dit Roberto. Faudrait que tu en cloques deux ou trois… »
« L’administration s’en va, ajouta Carlota-Lewinski, et nous on reste. »
« Combien en a-t-on vu des Dean et des Assistant Dean et des Vice-Presidents parler de révolution, vouloir couper notre Department en quatre, faire tout un branlebas… et un mois plus tard, partir en catimini par la porte de secours ? »
« Ouais, c’est comme des rats quand le bateau coule…»
« Sauf qu’ici, beugla Roberto en empoignant un verre et le buvant d’un trait, il ne coule pas, notre bateau… c’est eux qui coulent !»
«…tu regardes par la fenêtre de ta classe (elle avait donc une fenêtre dans sa classe, elle ?) et les voilà qui descendent la Harlem River sur les barges de charbon en haillons… on dirait le Radeau de la Méduse peint par, si je ne me trompe, Eugène Delacroix. Il est au Louvre… Ou mieux, les bateaux de fous au Moyen Age… C’est Michel Foucault qui en parle si bien, n’est-ce pas, Roberto ? »
Roberto adorait Michel Foucault. Carlota-Lewinski m’observait de biais pour voir si j’avais de la culture. Je me fendis, il le fallait bien, d’un large sourire entendu.
Elle en avait, elle, et à revendre, de la culture. Elle l’étalait en couches successives sur ses tartines. Mais avec ses hublots de lunettes, ses points de beauté un peu partout, ses épaisseurs de graisse et sa petite taille de naine, qu’elle était ennuyeuse à voir ! Ils faisaient la paire, Roberto et elle. Leurs pieds ne touchant pas le sol, ils patinaient en l’air, aplanissaient et chevauchaient leur chaise comme deux sorcières montent un affreux balai.
Tout d’un coup Roberto se leva, empoigna un autre verre, le but, s’en versa un autre et gueula que jamais jamais aucune administration ne parviendrait à couper le English Department en deux.
« Nous sommes comme un ver de terre », dit-il en utilisant une image incongrue. « Vous nous coupez le corps et deux nous repoussent, trois, quatre. Au lieu d’un problème, ils en auront mille !»
« That’s right ! Well said ! I lls auront créé un monstre…» On se leva et but à l’instar de Delapeña, cul sec, d’un trait.
Je crus comprendre que, conscient des distinctions que d’ordinaire Roberto lui-même défendait dur comme fer, le Dean voulait séparer les mouchoirs des serviettes, mettre les enseignants ESL un étage plus bas que ceux qui étaient spécialisés dans la Critique de la grande littérature anglo-américaine et latino-américaine en traduction. Il y avait une raison évidente, me semblait-il, à la contre-attaque menée par Delapena : couper en deux le contingent sous ses ordres réduirait d’autant son pouvoir. Je me rends compte aujourd’hui qu’il y en avait une autre, de raison, non moins motivante : un étage plus bas, Roberto ne m’aurait plus eu entre quatre z’yeux.
Excès avoué est à moitié pardonné. Folie partagée passe pour de la raison. Après plusieurs verres bus cul sec, tantôt une houle de rires nerveux, spasmodiques et incontrôlables parcourait le groupe d’un bout à l’autre de la table parce que Delapeña avait ri sans que personne ne sache au juste pourquoi ; tantôt quelqu’un parmi les senior full-timers se sentait le vague à l’âme et le reste mettait son nez chagrin dans les assiettes, prêt à les asperger de pleures. Encore plusieurs de ces mêmes verres bus cul sec et il suffisait d’un mot de trop émis sans le vouloir pour que la moitié se lève exaspérée par le manque de professionnalisme et la crasse vulgarité de l’autre moitié. Au lieu des plaisanteries savantes et des flatteries du début, on en était aux remontrances, aux admonitions, aux jugements à l’emporte pièce et aux abus de langage. Bientôt se serait le tour des diatribes incendiaires, des attaques verbales ou des attaques tout court.
« Ça suffit, me dit Roberto à l’oreille. Viens, y en a assez des grosses, je vais chercher Carlos. »
Tandis que Carlos allait aux toilettes, Delapeña, sans motif aucun, me dit : « Souviens toi, nous sommes des Professors, toi et moi—enfin, toi, bientôt. Lui, il est rien. Nothing, nada. Juste un petit mec soi-disant poète comme y en a des tonnes. »
A peine dehors, alors que le froid revigorant nous sortait de la torpeur et nous forçait à remettre les pieds sur terre, il exhiba un joint gros comme sa main, et dit : « C’est politique d’être entre hommes, tu crois pas, Carlos ? Politique, avec un grand ‘P’. Elles ne peuvent pas comprendre ça, ça les dépasse. »
« Politique ? » demanda Carlos.
« Ouais, parce que c’est interdit par la société… »
« Interdit d’être entre homme, où tu vois ça ? »
« Joue pas au con, Carlos, tu sais ce que je veux dire… » Il leva le nez au ciel plein d’étoiles qui nous surprirent parce qu’on n’en voyait aucune en ville. « On se regarde, on se sourit, se touche du bout des doigts, et c’est comme si on faisait l’amour avec les étoiles… »
Carlos me lança un clignement d’yeux farceur par-dessus la tête de Roberto. « Ça sonne pas mal, où t’as lu ça ? » lui demanda Carlos.
« J’ai pas lu ça, merde ! Arrête ! » Roberto trépignait, serrait les poings. « Dis-moi, toi, pourquoi l’amour entre hommes a toujours été mal perçu, poursuivi, arraché, vilipendé, honni—sauf en Grèce, précisément, à Athènes, au sommet glorieux, au début, à l’origine de la civilisation ? »
« Bon », répondit Carlos en arrêtant ses pas, puis en se grattant le menton dubitativement comme le ferait un professeur ne sachant par où commencer avant de s’adresser à un étudiant curieux et certes, intelligent, mais par trop fougueux et intempestif. « D’abord il y a toujours eu cette bonne vieille question de la reproduction de l’espèce… »
« Hein ? »
« On veut que faire l’amour reste en famille… soit lié aux bébés.»
Je ne pus m’empêcher de rire, c’était tellement bien dit. Mais cela me valut un regard méchant de la part de Roberto.
« Ça gêne le système, qui n’aime pas les plaisirs gratuits, ajouta Carlos. L’espèce n’a pas de temps à perdre. »
« Tiens, comme de prendre des drogues pour le plaisir de prendre des drogues? » demanda Roberto en toussant sur le joint.
« Exact ! »
« D’ailleurs, dis-je une fois que j’eus tiré dessus, retenu fort la fumée et exhalé un nuage qui nous enroba tous les trois, même en Grèce, l’amour entre hommes ne se faisait pas en famille. »
« …. »
Tandis que Roberto me regardait avec un air de mépris indescriptible, Carlos se procura le joint, tira dessus en habitué et me demanda dans un geste professoral exagéré d’élaborer (implicitement, pour la gouverne de l’étudiant mal informé). Notre entente atterrait Roberto, qui avait compté sur Carlos pour m’amadouer.
« Eh ! bien, disons que quand le bel Alcibiades s’allongeait tout contre Socrate pour parler de l’Amour avec un grand ‘A’, ça ne se passait pas en famille, ni d’ailleurs en ville, mais en bordure de ville, au pourtour, comme l’écrit Platon, autrement dit en banlieue… »
Carlos se plia en deux.
« … ce ne sont pas les mêmes Dieux qui présidaient à leurs ébats », ajoutai-je.
« Les mêmes Dieux que quoi ? » Roberto était en rage.
« Les mêmes Dieux que ceux de la maison. Eros ou Cupidon n’ont rien à voir avec les Penates…»
« Et qu’est-ce qu’on en a à foutre, nous ? »
« I’m just saying.»
« Eric is right, ajouta Carlos. Quand on parle de certaines choses, faut savoir de quoi on parle. » Et avec une ironie mordante : « C’est une question de spécialisation. »
Roberto encaissa, oscilla, s’immobilisa, puis, sans réfléchir : « Et maintenant, est-ce que ça veut dire que j’ai pas le droit de baiser avec qui je veux, comme je veux et quand je veux ? »
« Comme tu veux, quand tu veux et avec qui tu veux ? » demanda Carlos.
« Ouais ! » Roberto se tourna vers moi : « N’est-ce pas ce que disait il y a trois cent ans déjà ton compatriote, le Marquis de Sade ? Français, encore un effort… »
Fallait reconnaître que Roberto avait lu, en son temps.
« Et le Marquis de Sade, demanda Carlos méchamment, est-ce qu’il entendait dire qu’on peut tous se monter dessus au coin des rues comme des gazelles ou des orangs-outangs ? »
« Pourquoi pas ? Ils s’en portent plutôt mieux, les singes ! C’est nous qui avons encore besoin d’une révolution sexuelle !»
A part moi, je me fis la réflexion que les gorilles ne le font pas n’importe quand, n’importe comment ni n’importe où. Il y a des règles dans la jungle, on se cache derrière des feuilles, faut attendre son tour.
« Et le prêtre, dit Carlos poussé à bout par l’épaisse idéologie libertaire de son interlocuteur, est-ce qu’il a le droit de tripoter les enfants de cœur en pleine messe ? »
Le coup était bas. Cet anticléricalisme de la part d’un Latino avait de quoi surprendre. Il me coupa le souffle.
Nous nous mîmes à marcher jusqu’à la voiture en silence. On n’entendait plus que les mouettes, le clapotis de l’eau invisible et le bruit des cordages de voiliers amarrés le long de cette île dans le Bronx.
* * *
J’étais bien content que Carlos nous accompagnât chez Roberto. Tandis que je me parquais au coin de la 12th Street et 8th Avenue, un groupe d’hommes en maillot de corps ajusté et short fendu montrant le haut des cuisses et le redondant des fesses nous regardait avec insistance. Avec ce froid, en maillots de corps !
« C’est 24 heures sur 24, ici, me chuchota Roberto. Le désir ne connaît pas de trêve ni de repos.»
Il prenait cela pour une qualité du désir. Je me posai la question de savoir si ce n’était pas plutôt un sérieux défaut.
Le building était moderne, sans ostentation. Le genre d’immeuble où quand Roberto avait emménagé, au début des années 80, n’importe qui bénéficiant d’un salaire régulier pouvait encore s’installer. Le West Village était abordable, alors. Roberto m’expliqua dans l’ascenseur qu’il avait emménagé avec Antonio dans l’année où se décidait sa tenure.
Sans poser aucune question sur Antonio, je n’entendis plus parler que de lui pendant les cinq minutes durant lesquelles nous franchîmes le corridor d’entrée, puis nous frayâmes un passage délicat entre deux mauvais roquets qui nous jappaient un bruit du diable. Ils étaient si excités, si heureux d’avoir de la visite qu’ils nous auraient planté leurs griffes dans l’entrejambe.
Carlos rejeta un des chiens brutalement et Roberto se crut obligé d’intervenir et d’accuser Carlos de la brutalité typique des hommes straight qui jouent de leurs muscles. Il pleura des larmes de crocodile sur son pauvre Pierrot (le plus méchant des deux).
Les chiens venaient de l’époque d’Antonio, qui avait duré quinze ans et s’était terminée avec sa mort soudaine un an et demi auparavant. Antonio avait très bien gagné sa vie dans le graphic design. Il était doué. On se l’arrachait de la West Coast à la East Coast, sans oublier Chicago. Et en plus il était, il avait été, il aurait été, selon Roberto, un artiste incompréhensiblement méconnu. Enfin, non, compréhensiblement, puisque son art n’était pas facile. J’étais sensé m’ébahir d’incompréhension devant les toiles, les cartons et les vagues constructions aux murs. Elles ne m’évoquaient rien, ne secouaient rien en moi, me laissaient froid. Des cubes et des losanges en relief dans des pastels variés. C’étaient des images de rien, des trucs qui ne réclamaient aucun engagement visuel de la part du public, s’il y avait public. La preuve, tout au plus, que Roberto n’en avait pas fini avec les dépouilles d’Antonio.
Pourquoi Antonio avait-il tant donné dans des abstractions apprises, des constructions vides, sans corps, sans direction ? Etonnant pour un mec qui était mort de sa bite, comme je l’appris dans la foulée.
Quoiqu’il en soit, ils avaient eu, Roberto et Antonio, un fun incroyable, selon Roberto.
Carlos m’observait.
Cela devant quoi je m’ébahissais pendant que Roberto parlait consistait plutôt en une collection d’objets d’art incroyable : sortant des murs et de haut en bas, littéralement jusqu’à toucher le plafond, au moins cinq cent vases de Bohème de toutes les couleurs, toutes les formes possibles, dimensions, silhouettes, épaisseurs, degrés de transparence du verre. Je demandai à Roberto l’autorisation de m’approcher, puis de caresser ces volumes singuliers, ces anses légères, ces cous grumeleux et ces panses opaques, veineuses, alvéolées, boursouflées et irrégulières, ou, au contraire, veloutées et douces comme une peau de femme.
« Bien sûr, faut les toucher, ils aiment ça, dit-il avec la dose habituelle de sous-entendus. Ils en redemandent. T’entends pas comme ils vibrent ? Prends leur pouls, tu verras comment ils te pulsent dans la main ! »
Je collai mon oreille contre le verre. Il y avait réellement du bruit là-dedans, le bruit du vide habité qu’on entend dans les conques marines. Cela me fit un effet extraordinaire, à me donner la chair de poule.
Roberto était ravi. Il lançait des œillades à Carlos, comme quoi, n’est-ce pas, il suffisait que je vienne dans le West Village, et le tour était joué, c’était pas plus compliqué que ça.
Roberto ne pouvant se contenir, il y avait aussi des pièces de mauvais goût, tapageuses et repoussantes. Par exemple, sur les étagères à portée de la table entourée de ses quatre chaises dignes par la lourdeur et le look antique du château néo-gothique dans Citizen Kane, il y avait un grand vase bizarre au corps rond ridicule, à la petite embouchure tordue, convulsée et, à y mieux regarder, évoquant les lèvres violacées d’un cul en train de jouir. Impossible de ne pas avoir cela conscient à l’esprit quand on s’assaillait dans la salle à manger de Roberto.
Il nous servit des Gin and Tonic bien tassés. Le citron vert vous pétillait dans le nez et le froid des glaçons vous collait à la langue.
Comme je ne me m’y connaissais pas en vases de Bohème, il put m’en mettre plein la vue. Roberto était un collectionneur. Chacun de ses vases était daté, soupesé, commenté et ayant sa photo dans une revue spécialisée qui évaluait des milliers d’objets en verre. Il y avait là une petite fortune.
« Toutes mes économies de Full-Professor y passent, » dit-il.
« Et crois-le quand il te le dit, cette fois. C’est du pognon ! confirma Carlos. Quand il ne travaille pas, Señor Roberto se lève à cinq heures du matin pour faire les marchés aux puces du West Village, de Soho, de Chelsea et du pourtour. »
Roberto secoua le menton. « Je connais tous les marchands eh ! eh ! et le prix courant de chaque stuff. On me la fait pas à moi, j’achète quand les prix tombent et je vends quand ils montent.»
« J’ai été avec lui plusieurs fois le samedi, et c’est vrai, insista Carlos. Ils ont peur de lui et l’appellent le vautour… »
« The Raven… »
Roberto s’en frottait les mains, sautait aussi haut qu’il lui était permis dans ses baskets neuves. Lui et Carlos se prirent aux épaules, c'est-à-dire que Roberto entoura Carlos à la taille et Carlos mit une main sur la tête de Roberto, qu’il caressa un peu comme on caresse un bon chien. Il y avait donc de l’amitié entre eux. Les piques, les arguments tranchants et les franches engueulades en faisaient partie. Roberto et Carlos me rappelaient tellement de choses, à commencer par mes grands-parents maternels, qui criaient au scandale, s’arrachaient mutuellement les cheveux et se traitaient comme du poisson pourri devant leur dizaine d’enfants et petits enfants, puis la seconde suivante riaient, dansaient, chantaient en yiddish et pleuraient d’émotion. Surtout Roberto. Avec son nez crochu, ses yeux bruns tristes et son large front, on aurait dit le vieux juif qui compte son or dans un tableau de Rembrandt.
Attablé sous un lustre dont les milliers de cristaux tombaient du plafond en donnant une lumière lugubre et diffuse comme un candélabre ; envahi à mon tour par la tendresse (et ramolli par le deuxième joint et le troisième Gin and Tonic), je me mis à parler de mon père, Hervé Chimski. Il avait été potier pendant une saison et réalisé de ses mains des choses rabougries d’abord, mais très vite de beaux vases, et même, vers la fin, des vases de très grande taille, en terre cuite, ceux-là.
« Un jour qu’il en avait marre de Paris, des patrons juifs du Sentier qui le regardaient de travers, et d’être devant une machine à coudre à travailler aux pièces dans les Schmates (chiffon, tissus), Hervé nous mit tous, tous les quatre, maman, papa, ma sœur et moi, dans son Oldsmobile 1960 rutilante, et nous descendîmes par la Nationale 7 jusqu’à Nice. »
« Nice ! Ouah ! s’exclama Roberto. Je suis passé par là, une fois… La Promenade des Anglais ! La Côte d’Azur !»
Par « tous », expliquai-je à Carlos et Roberto, il s’agissait d’entendre la petite famille, sans ma grand-mère française Renée Chimski.
« Française, avec un nom comme ça ? » demandèrent Carlos et Roberto en même temps.
« Joseph Chimski, son mari, le père de mon père, était venu de Pologne dans les années 20… Je ne l’ai jamais connu… On m’a dit qu’ils se marièrent contre l’avis de leur famille française et de leur famille juive. Marié avec Renée Chatel, sans aucun doute pour oublier sa juiverie, Joseph éduqua mon père comme un enfant catholique. »
« Pas de clip ! clip ! lui ?» demanda Roberto en mimant les ciseaux avec ses doigts et en indiquant son entrejambe.
« Non, pas de clip ! clip ! lui, dis-je, énervé. C’est d’ailleurs ça qui lui a sauvé la vie quand la Gestapo est montée au 5ème du 56 rue Notre Dame de Nazareth vérifier que, comme le prétendait sa mère, l’enfant n’était pas circoncis. La complication administrative donna à Renée le temps de se retourner et de cacher Hervé dans la campagne. Car circoncis ou pas, pour les Nazis, il était juif.»
« Quel âge avait Hervé ? » s’enquit Carlos.
« Né en 1930, il devait avoir 12 ans. »
« On meurt aujourd’hui aussi de ne pas être circoncis.»
« Shut up ! dit Carlos. Ça suffit ! »
« C’est Joseph qui avait monté l’atelier de confection, et acheté l’appartement où nous logions, un autre appartement, que Renée louait dans l’immeuble, une boutique au rez-de-chaussée… A part ça, tout ce que je sais de lui c’est que la police française l’a arrêté en Zone Libre durant l’été 1942 et donné avec ses parents et onze de ses frères et sœurs aux Allemands, qui les ont renvoyés en Pologne… »
« Continue avec ton père potier, dit Roberto. C’était plus intéressant que ces histoires de croquemort. »
Ce qu’il fallait avaler pour monter d’un échelon l’échelle sociale ! L’homme était un caméléon qui tantôt tournait au caniche et tantôt à la tarentule. Je jurai qu’il me le paierait un jour.
« Ouais, dit-il pour se justifier et me voyant blême, les homo et les gypsy, et les communistes et toutes sortes de métèques et de gens faiblards y sont passés aussi à la moulinette, y a pas qu’les juifs ! »
Carlos me demanda d’excuser Roberto, et de bien vouloir continuer.
« Elle, Renée Chimski, resta donc dans son deux pièces plein de machines à coudre, et nous descendîmes la Nationale 7, et mon père loua une étable, la rénova. Il construisit un tour, un four. Pour une fois nous étions libres, mon père, ma mère, ma sœur et moi, libres de vivre notre vie.
« Mais cela ne dura pas », dit Carlos.
Il me coupait encore le souffle. « How do you know that ? »
« Je le sais parce que, juif ou pas juif, petit-fils de déporté ou pas, c’est la même chose qui m’est arrivée à moi. Peut-être que cela arrive à pas mal de monde. »
« What do you mean ? »
« Que la vieille femme, nous disons nous, la vieja, soit celle qui tienne les cartes maîtresses et tire les ficelles et que, quand ça lui plait pas, patatras, todo se va a la basura (tout tombe par terre). »
« Dans mon cas, grand-mère Renée était chez elle toutes les années d’enfance que j’ai vécu à Paris, et nous étions ses invités. Ma mère nettoyait ses assiettes et faisait son lit…»
« Un invité chez soi, c’est pas mal, intervint Carlos. Je commence à comprendre pourquoi t’es parti… »
N’arrivant pas à en placer une, Roberto restait bouche bée.
« Toujours est-il, dis-je, que nous descendîmes la Nationale 7 en pleine nuit. Ce furent d’abord Auxerre, Mâcon et Dijon sous la pluie, et au petit matin Lyon dans la fumée des camions et la brume. Mais plus tard, vers 10 heures du matin, sous le soleil du sud, le ciel se dégagea, ce fut Valence rayonnant, le bruit des cigales, l’odeur du thym et du romarin, les portes de la Provence ! »
J’étais ému à pleurer.
Roberto chuchota : « Et il n’aime pas son pays, dit-il ! »
« Laisse le finir, merde, ça peut être intéressant pour ton prochain poème », dit Carlos.
Roberto fronça le nez, y essuya une goutte de gin et alluma le énième joint. « Mouais, t’as sûrement raison, comme toujours. Could be interesting ».
« Toujours est-il qu’après un hiver rude, à apprendre comment faire tourner la roue du tour avec le pied, et monter la glaise humide et turgescente entre ses doigts (je fis le geste de façonner une grosse bite entre mes mains), pour enfin voir les émaux casser, tomber en miettes au sortir du four… »
« Man, you know how to tell stuff! Y a peut-être un talent, là? »
« Mais tais-toi, Roberto, et laisse le finir ! »
« Okay, Carlos ! Okay ! »
« Ce fut difficile un hiver rude, j’étais là… Je l’ai vu essayer de recommencer sa vie à partir de rien. »
« Quel âge avais-tu ? » demanda Carlos.
« Cinq, six ans… l’expérience n’a pas duré plus d’une année, en tout…. mais au printemps les vases qui lui sortaient des mains ressemblaient à des cratères, des amphores, avec des anses comme j’ai dit et des cols superbes. Hervé leur ajoutait des alvéoles, des vermisseaux et les débris qui auraient résulté d’un naufrage. »
« A la grecque ! remarqua Carlos. Au moins il avait du style, ton père ! »
« C’était très conventionnel, ces printemps et ces soleils du sud qu’il nous a racontés, tu n’trouves pas, Carlos ?» coupa Roberto. Il aurait bien voulu s’adresser à Carlos comme deux hommes parlent d’une femme, ou comme s’ils étaient dans un comité qui décide l’avenir d’un candidat. Mais Carlos ne jouait pas le jeu.
« Qui sait si la beauté n’est pas toujours et partout un peu tarte, my dear Roberto, dit Carlos. ¡Por favor, hombre, dejalo terminar ! »
« Gracias, Carlos », dis-je. Celui-ci fit une courbette. Je ne parlai plus que pour lui.
« Le long de la route qui décrit une courbe majestueuse au sortir du village, mon père met son étalage de fausses amphores et autres objets en terre cuite… »
« Pourquoi fausses ? Il reconstitue un naufrage, il n’y a rien de mal à cela. »
Il me sembla n’avoir jamais rencontré de ma vie un homme aussi intelligent que Carlos.
« 1960. Un petit village à l’intérieur de la Provence, il n’y a pas foule sur la Nationale 7, pourtant la route obligée vers Cannes, Monte Carlo et Nice. Quelques gens riches qui ont encore le loisir de sortir de leur décapotable, des hippies qui descendent de bicyclette pour regarder ces drôles d’amphores et ces cratères qui ne sont pas comme ceux des musées, ni du côté des antiquités ni du côté de l’art moderne. Certains achètent, pourtant. Ma mère n’a plus besoin de tant coudre pour les bourgeoises du coin. Le plus dur de l’expérience est derrière nous… »
Carlos me scrutait, attendant la catastrophe.
Tout en bougonnant, Roberto tendait l’oreille.
« Et alors ? »
« Eh ! bien alors il se passe deux drôles de choses. D’une part Renée Chimski nous rend une visite foudroyante dans notre grange rénovée près de la route, et d’autre part Hervé montre à Picasso une de ses amphores… »
« Are you kidding ? » disent-ils en cœur.
« I am not kidding. Je me rappelle du gabarit de Picasso, un home petit et trapu, aux yeux clairs. J’avais cinq ans mais je me rappelle que l’homme n’était vraiment pas grand. Il était habité cependant par une vie énorme. Il travaillait à quelques kilomètres dans un hangar… »
« Et qu’est-ce que ton père faisait avec Picasso ? me demanda Carlos. Si la question ne te dérange pas… »
« Les gens du village lui avait dit que Picasso villégiaturait dans notre village, qu’il allait manger et dormir au meilleur hôtel, cela afin, croyait-on, de faire des croquis des plus beaux aspects de notre paysage, et les agrandir ensuite dans son hangar. Bien entendu, personne n’avait la moindre idée de ce qui poussait Picasso à voyager dans les hameaux les plus reculés de Provence. Sans avoir été invité mais suivi par une assemblée de villageois, mon père se présenta devant lui en train de manger, interrompit son déjeuner avec une de ses amphores de la taille d’un homme à l’épaule! Ma mère m’a montré une photo de journal… Une amphore à l’épaule, ouais mon pote ! », dis-je à l’adresse de Roberto. « Hervé Chimski a eu un jour sa photo dans le journal Au Cœur de la Provence.»
« Man, il avait des couilles au cul, ton père ! »
« Tais-toi, Roberto, c’est pas facile de raconter les conneries d’un père ! »
« Et qui dit que c’était une connerie de la part de son père ? dit Roberto sur ses ergo. C’est peut-être ce qu’il a fait de mieux, d’aller montrer son amphore ou son cratère à Picasso. »
« Allons, Roberto ! Je sais que t’as beaucoup bu, mais laisse tomber ¡ Deja de joder ! Tu ne vois donc pas que le rouge de la honte en colore encore le front de notre ami Eric ? »
J’avais honte, en effet. Je ne savais plus où me mettre. J’aurais voulu n’avoir pas rabâché cette histoire si personnelle…
« Et comment est-ce qu’il a réagi devant l’amphore, Picasso ? » me demanda Carlos.
« C’est vraiment entre la poire et le fromage, qu’il se présenta, ton père, devant le génie ? »
« Je n’suis pas sûr, Roberto. Ce qu’on m’en a dit se résume à ceci que Picasso se serait essuyé le coin de la bouche, aurait fini sa bouchée, se serait levé de toute sa hauteur pour prononcer vers mon père debout avec son amphore Ah oui, eh ! bien alors on essaye tous. On fait de notre mieux… Puis il se serait remis à son repas et aurait terminé son poulet aux pommes frites comme si de rien n’était ».
« On essaye tous, hein ? Tel fut le mot du grand homme ? »
« On cherche à y parvenir, on fait de notre mieux… »
« Picasso s’en est bien sorti, sans méchanceté », dit Carlos.
Il y eut un moment de silence. Le feu dans la cheminée que Roberto réapprovisionnait abondamment enflammait un cercle de vases.
« Et le deuxième évènement ? » dit Roberto à la cantonade.
« Le deuxième évènement a à voir avec la visite de Renée Chimski, répondit Carlos. Notre ami l’a déjà mentionné».
« J’apprécie les bons publics, dis-je à Carlos. Ma grand-mère française arriva un beau matin, trouva tout en dessous d’elle, dénigra tout, se trouva mal sur le carrelage et sa canne se prenant sur le rugueux de nos marches… »
« C’est ça, donne des exemples », dit Roberto.
« Son lit grinçait, l’étable rénovée était un sac à puces… Hervé arrivait tout juste à payer son loyer de province, tandis qu’à Paris il avait fait des mille et des cents… Comment pouvait-il laisser un atelier entier, inclus presseur et finisseuses, moisir ainsi ? »
« Il n’avait rien à répondre à la vieja, à ce niveau là, n’est-ce pas ? commenta Carlos. Elle avait raison, question pognon. Une vieja tombe pile sur le pognon.»
« Exact Carlos, dis-je. Il aurait dû répondre à sa vieja que faire de la poterie, ou même faire le potier, c’était plus intéressant et plus agréable que travailler pour des juifs… »
Les deux s’esclaffèrent.
« …que l’argent viendrait après, que pour le moment il devait trouver sa formule à lui. »
« Ouais, dit Carlos, il aurait dû… »
« Mais il n’a pas pu… »
« Il n’a pas su… »
« Whatever. Il ne l’a pas fait. Et donc la vieja est repartie. Nous sommes restés quelques temps encore dans notre village, ma mère à coudre et mon père à cuire ses amphores. Les vases se seraient vendus de mieux car il commençait à y avoir du monde sur la Nationale. Les pauvres aiment immiter les riches, donc ils auraient acheté, eux aussi, et à crédit, si besoin est. Les amphores rapportaient déjà assez pour que mon père s’en aille plusieurs jours la semaine faire la vie sur la Côte, chercher l’inspiration, disait-il à ma mère. Jouer au casino…»
« Oh ! oh ! Check this out, un joueur, son père…»
« Fut », dis-je.
« Oh ! Pardon ! »
« Je n’aurais jamais dû avouer cette faiblesse de mon père défunt », dis-je tout haut.
« Elle n’est pas tienne », dit Carlos.
« Non, pas tout à fait. »
« Alors ? »
« Nous nous sommes retrouvés sur la paille. Tout est parti en eau de boudin et nous avons réaménagé chez la vieja dans son deux pièces rabougri rue Notre Dame de Nazareth dans le 10ème Arrondissement… et l’expérience de l’art chez les Chimski fut closed ».
« A jamais ? »
Alors que je me levais pour prendre mon manteau à la suite de Carlos qui s’était déjà entouré le cou de son cache-nez, je vis le visage de Roberto. C’était son tour de se sentir épinglé comme un insecte sur la table de dissection. Il ne souhaitait pas le dire tout haut, mais il avait cru que je resterais un peu plus longtemps seul avec lui, et maintenant il sentait l’angoisse monter en lui.
Je ne lui laissai pas le temps de me chuchoter les misères de ses nuits solitaires devant la maladie, dont il trouva pourtant le moyen de me parler entre les jappements frénétiques des chiens. Il insista pour que je reste en faisant un tel cinéma que Carlos cru devoir sauver la situation encore une fois.
« Allez, viejo, arrête tes bêtises, nous sommes des adultes, non ? Chacun fait ce qu’il veut. L’homme dit qu’il veut rentrer sur Brooklyn ¡dejalo !»
Je marchai devant dans le corridor, au-delà des chiens. Carlos dit à Roberto : « Tu verras Eric bientôt, très bientôt, arrête ! »
« Mais pas ce soir, et c’est ce soir que je veux le voir… Il doit rester avec moi ! Il le doit !»
Plus on se rapprochait du seuil de son appartement, plus les jappements intensifiaient et plus la peur se lisait dans les yeux de Roberto. Une peur réelle, il ne jouait plus.
Dans l’entrebâillement et alors que l’ascenseur arrivait, il me demanda de me rapprocher, me retint par la manche et me dit dans un souffle : « Je sais que tu ne m’aimes pas, Eric, pas encore… mais peut-être qu’un jour tu comprendras? »
Je m’entendis répondre aussi dans un souffle : « Oui, Roberto, peut-être qu’un jour … »
17
Dans mon répondeur automatique plusieurs appels d’Annette. Rien de précipité ou de nerveux dans sa voix. Aucune réclamation. Elle me souhaitait de m’amuser comme un fou à la soirée du Department.
Quand plus tard je lui avouais (pour voir sa réaction) que j’étais resté tard dans la nuit à boire et discuter avec plusieurs full-timers dans un bar du West Village, elle dit qu’elle trouvait ça tout naturel que je pense à ma carrière, puisque j’avais une carrière, moi, et que « c’est pas donné à tout le monde, crois-moi. »
Elle demanda sans rien changer à sa voix : « Et le Chair du Department, comment il s’appelle, ah ! oui ! Professor Delapeña… est-ce qu’il était là ? »
« Bien sûr qu’il était là, il est le Chair. »
« Non, je veux dire, tard dans la nuit ? »
« Il était là, nous sommes d’ailleurs en train de devenir de très bons copains. Il veut m’aider. Je te l’ai déjà dis.»
« Il est gay, n’est-ce pas ? Y a qu’à l’regarder pour voir qu’il est gay. »
« Oui, sans doute, et alors ? »
« Alors, vous êtes copains comme dans copains comme cochons ? »
On rigola. Elle n’y croyait pas, mais elle était néanmoins envahit par la suspicion. Jouant de mon avantage, je dis : « Même si j’étais de la tendance, je ne crois pas que je tomberais pour un type comme Delapeña. »
« Pourquoi pas, trop petit ? Trop laid ? Laid comme un pou, pouah ! T’as raison, quelle horreur ! » Puis en changeant imperceptiblement de ton : « Faut que l’homme soit beau, fort et grand, pour toi ? »
« Please, Annette ! L’homme est malade… je peux peut-être l’aider en quelque chose, si en retour il me traite comme son fils spirituel… Un junior n’arrive à rien sans mentor à l’université.»
« Malade ? »
« Oui, malade à crever…. SIDA. »
Fils spirituel, l’expression l’avait surprise et semblait devancer en elle toutes les inquiétudes (D’où lui venaient-elles ? Elle n’avait vu l’homme qu’une fois, que je sache, lors de l’Observation. Elle me regarda, vit que je parlais sérieusement et nous passâmes le reste des vacances bivouaquant sur le futon. L’idylle parfaite, presque sans la moindre querelle.
Susie et le boyfriend étant repartis, et Annette ayant besoin de changer de fringues, il nous arriva de le faire dans la chambre de la mère. Il nous arriva aussi de le faire dans un grand magasin. Il nous arriva de le faire partout où il y avait un risque, la chance de ne pas se faire prendre.
Si nous avions pu le faire dans le métro, nous l’aurions fait dans le métro, à l’insu des autres voyageurs.
Nous n’avions rien à nous— que ça, les quickies, la jouissance furtive de quelques belles minutes. Rien au-delà de l’espace du futon adonné aux plaisirs des cinq sens. Annette en très petite tenue sous son manteau, nous descendions parfois dans la cuisine nous faire cuire un œuf. Mais c’était un lieu froid et impersonnel. Outre qu’elle s’ennuyait ferme au sous-sol, on ne pouvait pas non plus passer une soirée ensemble, Scott, Jude, moi et Annette, alors que pourtant ils étaient les gens les plus tolérants. Ce n’est pas qu’elle fut trop jeune pour eux. La conversation ne rebondissait pas, eux ayant du mal à admirer la Pop et le Bolero romantique qui constituaient le fond musical chez Annette ; et elle n’ayant entendu de Mozart, Beethoven, Brahms, Bruckner, Schönberg ou Richard Strauss que les bribes qu’elle en avait écoutées chez moi.
Non pas qu’il faille nécessairement parler musique allemande avec Jude et Scott. Annette apprenait vite et elle appréciait la musique. Elle pouvait aussi bien parler politique. Mais je préférais qu’elle s’en passe car sa version New Wave de la lutte des classes revue et corrigée par la teinture raciale me gênait et, à eux, semblait leur grincer légèrement entre les dents.
Je ne sais plus comment on en était arrivé, un soir, à lui demander de formuler l’idéologie dominante dans son quartier. C’était un peu méchant, de notre part. Elle essaya de se dérober en jouant, puis en se moquant de ses brothers et sisters noirs, mais à la fin, elle dit quelque chose comme:
« Sois cool, brother ! Sister, mange les vitamines qui te correspondent, donne à tes enfants le jus de fruit qui sort de tes racines. Et te laisse pas leurrer par eux, ne gobe pas leurs balivernes, même quand ils te font des simagrées. Ne mange pas à leur râtelier artificiel.»
« Eux ? »
« Them ? »
« Oui, eux, ceux qui nous tendent la carotte… »
« Nous sommes des ânes alors, dit Jude, s’il faut qu’ils nous tendent la carotte ! »
« Ouais, nous sommes tous des ânes, y a qu’à regarder autour… oh ! Pardon ! Elle se mit la main sur la bouche. Je me croyais dans le South Bronx ! »
On rit. Enfin, on essaya de rire car son geste, habituellement charmant, de secouer les épaules en parcourant la pièce d’un regard méprisant, passa moins bien ici.
« Et qui sont-ils ? » demanda Scott.
« Bein ceux qui tiennent l’information, pardi… ceux qui accumulent les data à nos dépens. Qui tient l’information tient l’argent, vous savez pas ça ? »
Elle s’en frottait le pouce et l’index, exhibait deux rangées de dents immaculées.
Nous nous regardâmes. Oui, nous savions ça, et alors ?
« Mais à quoi crois-tu qu’ils ressemblent, ceux-là ? » lui demanda Scott.
« Pourquoi la pièges-tu ainsi? murmura Jude. Est-ce qu’on sait à quoi ils ressemblent ceux qui détiennent l’information ? »
« Si, on sait, dit Annette. On a fait des études, et d’après les conclusions, y a quelque chose comme neuf cent quatre-vingt-dix-neuf chances sur mille pour que ceux (those) qui nous tendent la carotte et la transforme en trique dès que les choses ne tournent pas rond ; ceux qui nous envoient nous faire canarder à la guerre pour eux (for them); pour que l’économie reparte après qu’ils ont bouffé tous les profits et acheté toutes les propriétés et vendu tous les produits à des prix exorbitants ; ceux qui nous prostituent et nous font faire le menu trafic au niveau de la rue et nous laissent nous faire emprisonner pour eux… tiens, ceux qui nous injectent des maladies mortelles pour réaliser des découvertes scientifiques qui leur donnent le Prix Nobel… non pas ça, là, je déconne... »
« Mais si, elle a raison, dit Jude. Y a eu un groupe de soldats noirs qu’on a injectés en pleine guerre… les… la plupart sont morts déformés et dans des agonies horribles. Ils sont connus, les…»
Scott ne se rappelait plus.
« Anyway, termina Annette, ceux-là, le un pourcent qui dirige tout le reste, vous, les blancs, y compris, ils ne sont pas des noirs ni des Latinos. »
« Non, ils ne sont pas ça, elle a raison, » dit Jude.
« Ne sont pas ceci, ne sont pas cela, dit Scott. Ils sont quoi alors ? »
« Des White Anglo-Saxons Protestants, des WASPS, dit Annette (jeu de mots sur les guêpes qui, comme chacun sait, piquent). Et des… et quelques…»
« Et des juifs », dis-je pour le lui faire dire.
« Oui, des juifs. D’après la conclusion des études, trois quart de New York est à eux…»
Elle n’avait pas tort. Il y avait beaucoup de vrai dans ce qu’elle disait. C’étaient les manières, le ton péremptoire et la naïveté, qui clochaient. Le fait qu’elle en avait lu la formule lapidaire dans quelque « étude » distribuée par un de ces brothers musulmans qui vendent à la criée de l’encens, des recettes de cuisine africaine et des extraits de racines au pouvoir purifiant.
A moins, pensai-je, que l’endoctrinement ne lui vienne d’un marchand de bijoux itinérant… Ce pseudo-marxisme, ça prend du temps et de la douceur…
* * *
Une soirée passée sur son terrain à elle ne fut pas plus convaincante. Elle disait patiner sur des patins à glace plusieurs fois la semaine avant que je la connaisse. J’insistai pour qu’elle m’emmène et m’apprenne. J’ai vite compris ses hésitations.
J’offris le taxi loin dans Brooklyn. Nous entrâmes sous un chapiteau grand comme Madison Square Garden. Sur le ring s’élançaient à une vitesse folle des milliers de noirs et une mêlée de Latino et d’asiatiques, et quelques blancs casse-cou.
Je dis casse-cou parce que j’avais peur pour eux. Ils semblaient, eux, s’en payer une tranche dans cette guirlande frénétique. La vitesse ajoutait à la chance de s’en sortir indemne puisque les autres allaient aussi à une vitesse folle. C’était d’une beauté atroce de voir ces corps fonçant les uns dans les autres et s’évitant au dernier instant comme par harmonie préétablie.
Mais un novice comme moi risquait fort de tomber, de se couper et/ou de se briser un membre ou deux s’il s’aventurait trop avant. Je restais dans les coins du ring à patauger comme un pingouin. Annette était au centre du centre, à faire des figures je dois dire assez suggestives.
De temps en temps elle venait me chercher et m’aidais à avancer dans les remous extérieurs de la centrifuge. Certains n’avançaient pas mieux que moi, et leurs gesticulations dans le Hip-hop ambiant n’étaient pas plus légères. Ils s’affalaient sur la glace et se ramassaient avec autant de grâce. Mais je n’ai entendu personne se moquer d’eux.
J’entendis des voix venir de l’extérieur du ring, de la foule des solitaires qui sont là pour reluquer les gonzesses :
« Eh papi, où est-ce que tu l’as volée, celle-là ? »
« A qui ? »
« T’as l’air d’un merlan frit sur tes guiboles molles ! »
« Fais pas attention à eux, regarde devant toi », me dit Annette. Elle nous dirigeait tous les deux avec une étonnante facilité. Comme si elle avait passé sa vie à en ramasser plus d’un. Parfois, j’avais quelques secondes d’envolée sur la glace, mais bien vite je perdais l’équilibre et Annette devait me soutenir.
Elle connaissait quelqu’un dans un groupe de noirs évoluant près des distributeurs. Il en sortait un nuage âcre qui montait en volutes jusqu’au toit du chapiteau. Elle me dit que le type me procurerait un joint et que cela me relaxerait. Le type en question me regarda et haussa les épaules. Il ne me procura rien du tout et ne fit pas un pas vers moi.
Quand finalement on reprit nos chaussures de ville et que le sol arrêta de glisser sous moi, elle dit à la cantonade, « ne te tracasse pas pour ce qu’ils ont dit. C’est des cons, des paumés et des jaloux, et d’ailleurs, I’m not carrying their child, ce n’est pas leur enfant que je porte. »
Ne comprenant pas sur le coup qu’il ne s’agissait que d’une expression tendre, j’eus comme un arrêt de cœur. Je crus réellement qu’Annette portait en elle un enfant de moi. Et de me voir choqué et tremblant la révolta.
« Oh ! Ne t’en fais pas, pas au sens qu’il va y avoir un petit Eric Chimski de plus errant de par le monde, en tout cas pas de moi. »
Cette ironie acide, est-ce à mon contact qu’elle l’avait apprise ?
Dans le taxi j’eus beau implorer et m’excuser, et lui demander pardon et promettre n’importe quoi, elle se retourna vers la vitre, me fit la gueule jusqu’à la station de métro Bergen St., et s’envola.
* * *
Mais tout ceci ne nous empêcha pas de multiplier les quickies lorsque les classes reprirent à Sierra. Il faut croire que la chair en nous réclamait satisfaction. Le plaisir a certes tendance à diminuer, mais pas l’espérance de la satisfaction. Moins on obtient de plaisir, moins il répond à l’attente et plus on le cherche.
Annette rodait par les escaliers de secours. Surtout s’il y avait beaucoup à réparer entre nous, qu’elle était partie de Brooklyn en coup de vent, emportant ses affaires après une prise de gueule. Elle aimait faire cela pour moi, baisser sa culotte et me donner haut son cul aromatisé, capiteux comme un vin épais et enivrant comme une miche de pain pour le mendiant. Je me mettais sur la pointe des pieds, ou bien me confectionnais un marchepied. Elle avait dû se toucher car j’entrais en elle comme dans du beurre.
« Vas-y papi, go for it! Ça t’appartient, it’s all yours, baby… »
Maintenant qu’elle prenait ses cours dans les étages de la tour, c’était à moi de me déplacer entre les classes. Il était convenu qu’on se retrouverait au cinquième étage, au fond d’une salle laborantine. Une fois, pour une raison qui m’échappe (le froid du carrelage et des ustensiles, peut-être), je n’arrivais pas à venir. Et déjà des étudiants entraient dans la salle par l’autre bout. Les rangs de néons aveuglant s’allumaient les uns après les autres, nous étions faits… sauf que nous étions devenus si bons à nous cacher qu’en un tour de main, pantalons encore aux genoux, nous nous faufilâmes par la porte de secours et nous précipitâmes dans l’escalier sans qu’aucune sonnerie ne nous dénonce. Il n’y avait pas tant de caméras partout alors. Et puis le système des escaliers de secours nous était bien connu.
Une question continue de me hanter. Pourquoi prenais-je pareil risque ? Pourquoi anéantir dans l’œuf une carrière à peine née ? Un téton, le cul d’Annette ou bien un bout de moi-même apparaissait assez clairement dans le néon pour qu’un élève (ou un collègue) nous dénonce, et j’étais fait. Annette avait peu à perdre. J’avais tout à perdre, mon avenir était dans la balance, ma personne.
Comment Roberto aurait-il réagi à la nouvelle si j’avais été pris flagrante delicto ? Lui qui m’avait une fois raconté une histoire exagérée à propos d’un vieux professeur, RR, qui donnait soi-disant des « A » à ses élèves les plus jolies en échanges de pipes, qu’il recevait dans son auto, parquée juste derrière les trailers.
« Dans la photo, sa vieille bite toute ridée dans la bouche vermeille d’une enfant, c’est comme ça qu’on l’a eu après des années de rumeurs tenaces… Sous les flash, t’imagine, la police ! »
J’avais du mal à imaginer la scène, peu plausible. Mais lui s’en frotta les mains comme à son habitude. Il ajouta : « Bon débarras, mais cela nous a pourtant pris un travail considérable, vu que RR était un Associate Professor. »
Qu’est-ce que j’étais, moi, pour résister à une calomnie—fondée, celle-là ? Un substitut full-timer jusqu’au printemps.
Plus tard je compris qu’il m’avait raconté l’histoire de RR pour me tester. Parce que dans un univers de bochinche dont Roberto était d’ordinaire avide et qu’il nourrissait abondamment dès qu’une histoire assez croustillante l’atteignait, une touche de saleté avait atteint la carapace de protection qu’il avait décidé de construire autour de moi. Une goutte de venin seulement, quelque chose comme le fait que les élèves étaient folles de moi. Qu’on m’avait vu dans un café au coin du Concourse avec une telle. Rien en soi de répréhensible. Il n’apprit la nature de mes activités avec Annette au cœur même de la tour et, parfois, à deux pas de lui, que plus tard.
Comment auraient donc réagi les hauts responsables en haut de l’immeuble, et Juan Pablo Sierra lui-même dans sa tombe, si on nous avait surpris ? N’attentais-je pas à la sacro-sainte pureté de l’élève, surtout que celle-ci était une perle si rare, si représentative de l’ensemble de sa race : native du South Bronx, issue d’une famille nombreuse vivotant de l’aide sociale, et cependant une jeune femme intelligente ayant décidé de se doter, envers et contre tout, d’une éducation supérieure ? N’étais-je pas le plus insidieux des oppresseurs ? N’avais-je pas choisi ma victime, abusant auprès d’elle d’un pouvoir indûment conféré par l’institution? N’étais-je pas, enfin, comme le serpent avec sa pomme de savoir qu’il tend à une malheureuse créature pour mieux la faire chuter ?
Juan Pablo Sierra avait été considéré de son vivant comme un apôtre dans Porto Rico. Il avait apporté le message éducatif aux gens démunis de l’île ; et aujourd’hui encore, dans plus d’un quartier uptown, son nom résonnait comme un appel, sinon la promesse d’une résurrection. Ce nom, c’était au fond ce qui sauvait Sierra, et pourquoi central CUNY n’exigeait pas autant de nous (professeurs, administrateurs et élèves) que des autres campus.
En ce qui me concernait, Roberto allait brandir la mémoire de Sierra et son verdict serait sans appel. Il me ferait tomber, déchoir et sentir le métal froid de sa défaveur encore plus vite qu’il ne lui avait fallu pour me combler de faveurs.
Tout ça et encore plus occupait mon esprit et réchauffait en moi une soupe d’angoisse, que j’étais prompte à nourrir de plus d’épices. Mais il ne se passa rien. Personne ne nous surprit ni ne nous dénonça. Le risque reculant, nous allâmes le chercher.
On m’avait donné un bureau au quatorzième étage, près de la lucarne bleue poussiéreuse. Les autres bureaux dans la pièce étaient ceux des full-timers Tom Mencher et Nathalie Dupree. De Tom Mencher il sera question plus tard. Il avait un deuxième bureau au treizième, celui qu’il occupait en tant que coordinator du service des tutors : les élèves sensées aider d’autres élèves moins chanceuses aux tests. Le bureau de Tom était couvert de mémos et il venait régulièrement ajouter à la pile, mais je le croisais rarement. Il ne se sentait pas obligé de venir aux meetings du quinzième, où pourtant les full-timers étaient tous sensés aller par définition. N’ayant pas obtenu de Ph.D., il n’avait pas la tenure, mais seulement un CC, et à ce titre, sans espérance de promotion mais tranquille dans sa situation, pourquoi se fatiguer ?
Nathalie Dupree était très gentille et pleine de conseils, et elle se montrera utile un peu plus tard. Mais pour l’instant je ne la voyais pas souvent non plus parce qu’elle travaillait le soir. Soir ou pas, elle aurait pu se pointer un matin après un meeting. Les meetings n’arrêtaient pas. Il y avait même des meetings à propos de comment organiser les meetings. Et néanmoins, nous le fîmes derrière la porte au quatorzième étage, sur le linoléum, ou bien Annette pliée en deux contre le bureau de Tom, ses tétons dans la paperasse. Annette à genoux parmi les chaises vides ; moi assis sur la chaise de Nathalie et elle me chevauchant.
Contente comme une adolescente en train de chiper des sucreries dans une boutique, Annette collait d’abord l’oreille contre la porte pour entendre si quelqu’un venait.
« Pas encore », disait-elle, me retenant par la tige. Puis, se mettant en position, « Maintenant, c’est bon… »
Elle avait dû en commettre des bêtises, en son temps. Et moi aussi, j’en avais chipés, des bonbons. Mais, à y réfléchissant mieux, la bonne question n’est sans doute pas pourquoi prendre un tel risque. Ni pourquoi travailler à défaire ce qui était en train de se faire ? La vraie question, c’est pourquoi en vouloir à l’homme qui était en train de me faire ? Pourquoi chercher à blesser Roberto Delapeña à l’endroit le plus sensible, là où cela lui ferait le plus de mal ?
* * *
Roberto m’ayant offert le maximum d’heures supplémentaires contractuellement permises dans mon cas, de huit heures à midi quarante huit je donnais quatre classes bourrées à craquer dos à dos, ceci du lundi au vendredi inclus.
« Beaucoup sont appelés, enfin, se croient appelés, avait-il dit en m’appliquant une formule qu’il réservait d’ordinaire aux étudiants. Mais peu sont choisis… On va voir comment tu te débrouilles pour un Français… si, contrairement à ce qu’on raconte de tes compatriotes, t’as de la persévérance et de la discipline. Si tu rechignes pas au travail et ne te tournes pas les pouces dès que le patron regarde ailleurs. » Et avec un regard sournois : « Il y en a plus d’un qui disent que je me trompe, que tu n’as pas l’étoffe, Eric. T’es juste du fluff, du vent. Ça leur en bouchera un coin. Et là haut, quand viendra l’heure, ils ne pourront pas prétendre que tu manques d’expérience. »
Ensuite je mangeais à la cafeteria avec Roberto. Puis je l’accompagnais à un meeting ou une discussion entre collègues dans le foyer, ou bien un tête à tête dans son bureau, toutes portes closes. Mais ensuite, prétextant qu’il me fallait corriger des dizaines de copies (ce qui était vrai) et me reposer dans Brooklyn (ce qui était plausible), je rejoignais Annette chez sa mère.
Elle était allongée toute habillée sur le lit, ne faisant rien, ou bien parlant au téléphone. Quand je lui demandais à qui, c’était à une de ses copines noires enceinte. On parlait un peu, généralement de rien, et puis on se déshabillait et se mettait dans le lit. Là, on le faisait autant de fois que j’en avais envie et de toutes les manières qui me plaisaient, et puis on se rhabillait et je corrigeais mes copies pendant qu’elle farfouillait dans la salle de bains attenante, allumait et éteignait la télé, ou bien lisait une revue.
Elle n’avait aucun devoir de classe, ou bien prétendait qu’elle les avait terminé en m’attendant. Elle me donnait son corps, elle me le cédait dans ses derniers recoins, mais je n’avais pas l’impression de gagner un pouce sur son esprit. Sauf quand je me mettais à rêver tout haut avec elle d’aller en France durant l’été.
« Folies Bergères, » disait-elle avec un accent adorable. Je lui avais prêté une cassette, qu’elle se repassait, sur les monuments de Paris. « Emmène-moi à Paris voir les Champs-Elysées! »
Je lui apprenais les gros mots : « Ta gueule ! Vas te faire foutre ! Empaffé !»
Elle comprenait que c’étaient de vilains mots, mais elle n’en mesurait pas la portée.
Je me mis à rêver tout haut d’un aller-retour en voiture aux Niagara Falls, plus pratique que de l’emmener en France. C’était si symbolique, cela ne pouvait que lui plaire, les Niagara Falls.
A ce propos, une après-midi la haute silhouette de Little Richard se profila dans l’embrasure de la porte :
« Hey, man oh, ne t’inquiètes pas! Don’t bother ! » dit-il en se campant devant le lit et en s’asseyant en balançoire sur une chaise pendant que je rajustais mes pantalons et empoignais ma pile de copies pour cacher la situation. J’avais les pieds contre les bouts de craies qui baignaient dans les draps. La pièce devait sentir le chacal car les narines amples de Little Richard se dilataient et rétrécissaient exagérément.
Chaussés de Nike que je n’avais pas encore vues, ses pieds à lui reposaient contre le rebord doré du lit : « Alors c’est ainsi que les Profs d’université passent leurs après-midis ? Notice, man, que je ne blâme personne… »
« Ah ! non, non, je balbutiai, pas forcément… »
« Non, t’as raison, faut prendre la chose où on la trouve… et il me semble que l’homme sait où s’adresser.»
« S’adresser ? »
« Yeah ! A quelle porte cogner ! »
Je ne savais pas comment prendre l’échange et implicitement demandai assistance à Annette. Elle se tenait impassible, proprette, les boutons boutonnés jusqu’au cou après être allée en courant aux toilettes.
« No, don’t go that way, dit-elle à son frère. The man is cool. On va aux Niagara Falls pour spring break. »
« Niagara Falls ! Wouah ! L’homme ne lésine pas! »
Dans quelques semaines ce seront déjà les vacances de printemps.
Et d’un coup Little Richard changea de ton : « Remarque, dit-il en me regardant, « City College c’est beaucoup plus noir et beaucoup moins Latino que Sierra, right ? »
« Right », dis-je. Ce n’était pas le moment de le contredire.
« Eh ! bien les profs à City College, shall we say, dirions nous qu’ils entretiennent des rapports avec leurs élèves aussi intimes qu’à Sierra ? »
« Non », répondis-je. Le mieux, décidai-je, c’était de répondre avec encore plus d’ironie : « Nous ne pourrions pas dire cela. Mais Sierra est un cas particulier. »
Little Richard arrêta d’assouplir ses Nike, me regarda fixement, puis éclata d’un rire digne de Mohamed Ali : « Le mec m’éclate ! The man cracks me up ! »
« Yes, appuya Annette. L’homme est parfois funny. »
18
Après, si c’était vendredi, le fait qu’Annette n’exprimait pas expressément le souhait d’occuper son cagibi dans Brooklyn arrangeait bien les choses. Il m’arrivait, non pas de rentrer dans Brooklyn, mais de faire un crochet downtown, histoire de rendre visite à Roberto. Nous ne restions pas chez lui (juste assez pour nous saouler), mais allions en promenade, nous dénicher un restaurant français en vogue. Il était un connaisseur.
La première fois il présenta la chose comme une faveur qu’il me faisait, celle de me montrer son downtown, le sien. Une fois sur Christopher St. Roberto redevenait n’importe lequel des homos du quartier. Il n’était plus le Chair. Il était Roberto.
C’était agréable d’une façon qui n’est pas facile à définir, d’être son mignon dans ce contexte haut en couleurs, où la moitié était des chevaliers servant exactement comme moi, et le reste, eh ! bien, à quelques détails près, des Delapeña. Il connaissait beaucoup de monde dans le Village, Tribeca et Soho, en tout cas dans les restaurants et les clubs qu’il fréquentait, tous très chers. Je jouais sans retenue le jeu du Français puant d’arrogance, mais qui sait de quoi il parle quand le serveur veut en mettre plein la vue et avance « un loup sur son lit de groseilles » trop cuit ou pas assez, ou bien un soufflé en train de s’affaler. J’allais jusqu’à goûter des vins millésimés et les refuser, puis revenir sur mon opinion après la troisième bouteille et reconnaître en français que le serveur avait raison, ce qui tenait bouche bée les tables de gay avoisinantes et gonflait Roberto d’orgueil.
Qui n’aime jouer au snob ? Comme la plupart d’entre nous, je ne le suis pas lorsque je ne peux pas me permettre. Mais avec Roberto, qui insistait pour tout payer jusqu’au dernier cent, je pouvais me permettre.
C’est une grave erreur que j’ai commise là, de ne pas payer ma part, alors que j’en avais les moyens. Pourquoi aggraver encore la dette ? Que vous dire, l’homme est faible.
Au sortir du restaurant nous déambulions sur Spring Street, lui se mettant carrément derrière moi et me suivant à la trace sur le trottoir encombré de couples semblables comme un animal suit sa proie ou comme un lord son vassal, ou bien simplement comme un homme regarde le cul d’un autre. N’allez plus me lessiver la cervelle avec la soi-disant oppression de l’objet du désir ? Je me sentais l’objet de toutes ses attentions et n’en éprouvais que plus de pouvoir.
Ensuite, inévitablement, nous retournions chez lui. Et là il mettait la gomme avec Callas, Caballé, Vickers, les grandes voix du siècle. Devant l’âtre de son feu, ma foi assez fort pour y cuir un bœuf, il y avait un grand tapis chinois poilu, de couleurs vives et criardes. On s’habitue à tout et bientôt le tapis me parut agréable à voir et à toucher. On s’allongeait dans les longs poils orange et bleu pétrole. Caballé montait dans les aigus, Vickers descendait dans les basses. Roberto me tendait une petite main velue, chaude et intensément vivante. Je la serrais dans la mienne. J’ai un faible pour la voix, ce qui ne m’est pas unique, sinon nous serions dans de beaux draps.
Comment ai-je réussi à éviter le sexe alors que je restais avec lui de plus en plus tard dans la nuit ? Qu’est-ce qui se passait sur le tapis chinois ? Rien de sexuel, aucune sécrétion, je vous assure. Des truchements de mains, des rapprochements de visages, des confessions… et, à l’instant délicat, des évitements de ma part dignes de la dame inabordable dans les romans de chevalerie du Moyen Age.
Roberto n’osait pas encore me sortir son machin ou exhiber le mien pour voir s’il réagissait. Il nous fallait maintenir un reste de décorum, nous étions collègues, après tout. Lui mon mentor, moi le junior. Quels que furent nos âges respectifs, son élève…
Est-ce ça, l’amour Platonique entre hommes ? Je ne désirais pas Roberto, il me repoussait physiquement, et il le savait, mais je commençais à estimer l’homme. Chez lui, après une bouffe fantastique, quelques Gin and Tonic et des joints bourrés de la meilleure herbe que se trouvât dans notre hémisphère, il était encore un autre Roberto, beaucoup plus humble et fragile que les autres. Une sorte d’animal seul recroquevillé au bord du gouffre d’une maladie dont les symptômes, disait-il, allaient le ravager d’une seconde à l’autre. Combien en avait-il vus, des hommes forts, sains, beaux et grands comme le David de Michel-Ange, se retrouver écorchés vifs et comme anéantis de l’intérieur, avalés par un trou noir en une quinzaine de jours ?
Son compagnon de vingt années, Antonio, était parti au travail un lundi frétillant comme un gardon et des projets artistiques plein la tête, et n’était plus jamais revenu chez lui. Le soir même il était à l’hôpital. Une semaine plus tard il ressemblait à une noix pourrie.
C’était celui-là, ce Roberto pétri d’angoisse et enrobé de deuil, que j’aurais voulu pouvoir aider.
En attendant, il arrivait forcément un moment où il était frustré et où sa voix déraillait. Il retirait sa main, confisquait le joint, rentrait les bouteilles dans ses placards, et ses paroles se faisaient blessantes. Vers trois heures du matin, la conversation prenait souvent un tour désagréable.
« Si tu baises pas tu vas te faire foutre (go fuck yourself), un point c’est tout, on n’en parle plus et on se revoit dans les meetings. »
Je me levais et retirais les quelques poils de carpette qui me collaient au pantalon. J’étais prêt à le prendre au mot, sachant qu’il n’en aurait pas la force—ce que le franchissement de la barrière des chiens confirmait aussitôt. Il avait trop misé sur moi, il était exactement comme je l’étais avec Annette, les jambes molles, le souffle court, dépossédé de ses moyens.
« Non, ne t’en vas pas, Eric ! Hombre, quedate un pocito mas, por favor! »
Il se serait mis à genoux, il en aurait pleuré, quand nous étions seul à seul.
Je me défendais dans mon espagnol approximatif : « ¿Un pocito mas ? Mais ça fait plus de douze heures, une journée entière que je suis avec toi. »
Cela réveillait Roberto et semblait le calmer. Il appréciait le fait que nous avions passé douze heures ensemble.
« C’est la girlfriend qui nous fera une de ces scènes quand elle saura que son mec a passé douze heures délicieuses avec Roberto ! »
« Il n’y aura pas de scène parce qu’elle ne saura pas que j’ai passé douze heures délicieuses avec Roberto. Je lui ai dis qu’un certain Monsieur Delapeña, le Chair du Department, était mon patron, mais qu’il était aussi mon ami et que nous sortions ensemble avec des collègues. C’est la vérité, n’est-ce pas ? »
« Oui, enfin… presque. »
« Avec la vérité, c’est comme avec le reste. Faut y aller en douceur, petit à petit », dis-je.
« Tu dois être un bon menteur.»
« Je crois que j’ai trouvé mon maître. »
Il fronça le nez. Puis serrant les poings et grinçant des dents : « Je n’ai pas le choix, de toute façon, j’accepte ses conditions à elle, cette connasse, ou je vais me faire foutre, n’est-ce pas ? »
Je fis celui qui n’avait pas entendu.
La vérité, pensai-je, faut en dire juste assez pour que le mensonge tienne la route.
« Ah ! Et elle est portoricaine, dis-tu ? Elle doit y croire, à ton amitié, comme je crois au Père Noël ! »
Je bredouillai, évitant de nommer Annette. Il ne chercha pas à la placer non plus, ne posa pas de question à son sujet. Il l’accepta comme une donnée de base, un élément naturel. J’étais le genre d’homme qui venait avec une girlfriend. Dans les histoires d’amour qu’il me racontait (après ou avant ou à côté d’Antonio), il était toujours la cinquième roue, le dernier des derniers. Celui qui terminait sur le bas-côté de la route comme un chiffon imbibé d’eau de vidange, l’écorce vide d’un citron pressé.
Le type (el tipo) qu’il aimait était un Dominicain, un Nicaraguayen ou un Costa Ricain (je me demandais s’il ne s’agissait pas d’un élève, ce qui nous aurait mis dans le même sac, mais je ne voulais pas le pousser dans cette direction), un jeune homme qui allait se marier le mois prochain, un type beau et grand comme un Dieu grec latinisé qui se trouvait, à y mieux regarder, entretenir diverses relations aussi troublantes les unes que les autres, parfois dans des villes distantes. Après la femme (ou les femmes) et les amants, et quand le type avait le temps et rien de mieux à foutre, il y avait Roberto.
Or quand tout son univers de mensonges et d’imbroglio se retournait contre le type, qui est-ce qui tendait une main secourable ? Qui répondait amicalement lorsque les uns se dénonçaient aux autres ? Qui était le seul à intervenir après que le type ait perdu son emploi, son logement, ses amants officiels et ses femmes ? Roberto avouait sans ambages qu’il était là pour faire le bouche-trou. Il utilisa le mot « stop-gap. » Quand le type ne savait plus où donner de la tête, Roberto l’aidait, et ceci à tous les sens du terme, financièrement d’abord.
« Ton cas est plutôt banal, donc, dit-il en se voulant aussi caustique que possible. Tu n’es pas le premier, ni sans doute le dernier, qui va me sucer la moelle au sens figuré, puis me jeter comme une vieille chaussette. »
D’un côté je me sentis soulagé, et d’un autre ce n’était pas flatteur.
« Ton cas est très banal, Eric—et je devrais te foutre dehors, mais je ne le ferai pas, j’en suis incapable. »
« Par contre, moi je suis capable de partir, dans ces conditions, dis-je. Rien ne stipule dans le contrat que nous avons passé ensemble qu’il doive y avoir du sexe, des actes sexuels proprement dit ! »
« Qu’est-ce que ça veut dire proprement dit ? Quel contrat ? » demanda-t-il d’abord. Puis il se ravisa et dit, « Si tu le prends ainsi, non, rien ne dit dans le contrat que nous avons passé ensemble que tu doives me sucer la bite ou que je puisse sucer la tienne quando me da la gana, sauf que ce serait sympa ! »
Régulièrement il ajoutait ici des données techniques tendant à prouver que les maladies ne se transmettaient pas par voie orale.
« Si tu crains quelque chose, tu recraches et le tour est joué. Et même par voie anale, qui est la plus sublime qui soit parce que tout le système nerveux central chez l’humain se réunit là, en bas… anyway, y a pas de danger si t’es pas déjà malade d’autre chose. Antonio est y passé parce qu’il n’arrêtait pas de se tirer dessus. Il était obsédé par son prépuce, qu’il trouvait, va savoir pourquoi, insuffisant, alors qu’il faisait l’admiration du quartier ! »
Tout ceci se passait sur le pas de sa porte. « Les voisins sont habitués à tout entendre, » m’expliqua-t-il un jour.
Pour lui, j’en convins que ce serait cool de se sucer à tirelarigot, mais je lui rappelai que le sexe homo m’avait été imposé dans les colonies de vacances et des partouzes confuses à la post-soixante-huitarde qui m’avaient laissé un goût amer dans la bouche. Il devait respecter ça.
Je n’utilisais pas le mot SIDA (AIDS) comme un paravent, il n’y avait pas besoin. Roberto m’avait introduit à la panoplie de ses médicaments, montré les numéros d’urgence gravés dans le plâtre de sa cuisine. Il me montra comment obtenir de lui une goutte de sang et la faire analyser par une petite boite électronique. Heureusement, je n’avais pas à toucher ce sang.
La façon dont il buvait n’arrangeait pas son diabète, alors que la quantité de joints qu’il roulait ne pouvait que délabrer plus avant son système immunitaire. Mais le confronter et lui demander en ami pourquoi précipiter les choses ainsi n’avançait à rien. Se défoncer et boire étaient pour Roberto les preuves ultimes de sa liberté en face de la maladie.
« Si je dois en arriver aux docteurs et aux infirmières vingt quatre heures sur vingt-quatre, je veux que ce soit après avoir vécu ! »
Toujours sur le palier et alors que l’ascenseur était venu et reparti plusieurs fois, il essayait encore de me retenir par n’importe quel moyen :
« C’est encore ton obsession avec ton père ? C’est ça que tu me proposes, hein ? Une relation éthérée Père et Fils et machin… et on s’encule dans de l’eau bénite avec l’aide du Saint Esprit ! Pour un juif, t’es drôlement chrétien..»
« Je n’ai pas parlé de mon père. »
« Néanmoins, tu voudrais que je remplace ton père manquant et insuffisant… et fasse le boulot qu’il n’a pas… (Sans doute vit-il dans mon regard qu’il valait mieux quand même ne pas trop appuyer à cet endroit). Sache une chose, Eric, je ne serai pas le père que tu n’as pas eu. »
« Pourquoi pas ? lui criai-je depuis l’intérieur de l’ascenseur. Le père qu’on n’a pas eu, celui qu’on aimerait bien avoir eu, n’est-ce pas un rôle enviable ? »
J’avais horreur de son freudisme de prisunic. Il y a des fois où je l’aurais laissé sur le bord de la route comme une chaussette pleine de cambouis, ou comme un citron trop mûr pour donner envie d’en extraire le jus. Mais je revenais le voir le vendredi suivant, ou le jeudi ou le samedi matin, ou le dimanche après-midi, selon les hauts et les bas de ma vie avec Annette.
Avec Roberto on pouvait parler, au moins. Parler cinéma, parler livres, art, théâtre, histoire… Parler de pays lointains.
* * *
A l’étage plus bas du duplex, là où se trouvait la chambre à coucher de Roberto, je m’arrangeais pour ne pas descendre. Nous ne nous y allongions pas ; je n’y dormais pas quand il m’arriva bientôt de dormir chez lui.
Je m’aperçois que je n’ai pas jusqu’ici mentionné cette chambre. Je n’ai pas même utilisé le mot duplex.
Roberto y descendait pourtant régulièrement, de façon à y entretenir la flamme. Sur une commode de mahogani massif il y avait un shrine, un autel fait de photos lourdement encadrées de sa mère (une femme qui, apparemment, avait été jolie, de bonne taille et élégante), et aussi des bougies et des flacons de parfums riches et forts, ainsi que des figurines en verre Lalique évocatrices des plus fortes passions humaines. L’une était un cœur rouge sombre comme une goutte de sang.
Devant cet autel, quand il réussit à m’y faire descendre, Roberto me raconta comment son père, Leonardo Delapeña, petit fonctionnaire dans l’administration américaine à Porto Rico, ruina la famille par ses goûts extravagants.
Ils atterrirent au début des années 60 dans la banlieue de Caracas, où Geneviève, la mère de Roberto, avait des parents d’origine allemande qui s’étaient plutôt bien débrouillés dans la production industrielle de tissus.
Instinctivement, je lui demandai : « Juifs alors ? German Jews in Venezuela ? T’es juif ?»
« Pas si vite, » répondit-il. « Ces parents Vénézuéliens de ma mère n’étaient que des collatéraux lointains. »
Geneviève Alarcon, née portoricaine, rêvait de liens avec l’Europe, même si c’était avec une bande de juifs fugitifs, et elle avait gonflé la connexion de façon à convaincre la famille de partir à l’aventure, et spécialement son fonctionnaire de mari, qui avait eu jusque là des goûts très chiches. Il était une personne qui dégageait (je me fie au récit de Roberto) un ennui à mourir.
Par contre, une fois au Venezuela, la personnalité de Leonardo changea radicalement et il se mit à vivre comme un duc avec l’argent de sa femme. Geneviève se découvrait des talents dans la brocante et l’antique, et bientôt la famille réaménagea plus proche du centre de Caracas. C’est évidemment elle qui donna à Roberto le goût des belles choses en verre. C’était son délicat profil rose sur fond gris (et pas celui, imposant, de Lucrèce, comme je l’avais cru), qui était gravé en relief dans le camé que Roberto portait au petit doigt de la main droite, la pierre de cette bague qui m’avait tant impressionné au début.
La famille aménagea donc plus proche des parents juifs, qui les recevaient très bien et presque d’égal à égal. Servi par une myriade de servantes, Roberto pouvait passer des journées entières dans le grand appartement, à piocher dans la bibliothèque ou écouter de la musique ou regarder la télé avec les deux grands garçons. Il lui était permis d’y dormir. Il semble que ce soit là qu’il reçut ses premières leçons d’esthétique, forma ses goûts de luxe et ses désirs.
Mais cela tourna mal d’un seul coup. Je n’ai pas très bien compris cette partie de son histoire qui, comme toutes les histoires personnelles, abondait en contradictions. Le marché financier au Venezuela s’effondra, Geneviève perdit la longue liste de ses clients en quelques jours et, Leonardo ne pouvant rembourser des emprunts démesurés, se retrouva sur la paille, la famille poursuivie par les hommes de loi.
« Or que firent les parents judios pour nous maintenir à flot le temps que passe la crise ? » me demanda Roberto. « Tu ne sais peut-être pas ça, mais en Amérique du Sud les crises s’en vont comme elles viennent. Je te le donne en mille, ce qu’ils firent… Est-ce qu’ils tendirent une main secourable ? »
« Est-ce qu’il se comportèrent comme on imagine que des juifs doivent se comporter ? » dis-je.
« Mais pas seulement en tant que juifs, dit Roberto. En tant qu’êtres humains, seres humanos. Je sais que toi, les amis, tu n’connais pas, t’en a pas, pour commencer (et une de plus à me prendre dans les dents !)... ¡Que va ! Mon père dût vendre le hors-bord, la maison de campagne, les équipements agricoles… Leonardo rêvait de créer une ferme moderne en dehors de Caracas, un domaine écolo comme vous dites en France, bien avant que le nom n’existe… »
« Dis-donc alors, ton père était drôlement comme le mien ! » parvins-je à inclure.
Roberto fit mine de ne pas comprendre. « —même sa splendide Citroën DS 1959, qui y passa ! Les Delapeña étaient de retour dans Porto Rico en moins de temps qu’il faut pour le dire. Et Leonardo continua de rêver debout, d’emprunter et de gaspiller l’argent de sa femme dans des objets de luxe et des bêtises jusqu’à la fin de sa vie. »
« Ta maman avait encore de l’argent, alors ? » demandai-je candidement.
« Non, mais elle n’était pas pauvre. Nous n’étions pas pauvre, pas dans mon enfance ni mon adolescence en tout cas. J’avais tout ce qu’un enfant des pays développés (il articula ces derniers mots exagérément) pouvait souhaiter, et mieux encore, l’attention d’une servante à domicile, muchachas, you know... J’aurais préféré muchachos, mais bon.»
« La vie petite bourgeoise en Amérique du Sud, c’est autre chose. »
« Petite bourgeoise ! Il se rebiffa. Vous avez la sécurité sociale, vous, en Europe, donc pas de quoi se plaindre non plus, l’éducation gratis de la crèche à l’université. Les meilleurs hôpitaux… Je suis presque sûr, tu devrais vérifier cela dans l’ordinateur en haut, que les frais d’enterrement échus aux survivants sont remboursés par la sécurité sociale. Mêmes les pauvres, chez vous, vivent comme des riches ! »
« N’exagérons rien. »
« Petite bourgeoise ! il revenait là-dessus. Si, tu as raison, les bourgeois judios ils en avaient dix ou quinze, des muchachas. A propos de quoi j’aimerais bien en avoir une qui m’époussette tout ça là haut plus souvent. »
Je compris le clin d’œil. Par exemple, un matin que je resterais par miracle toute la nuit, au matin je pourrais bien lui rendre le service de nettoyer quelques uns de ses vases. Il avait une boniche qui venait une fois la semaine, mais elle n’osait pas s’attaquer aux vases, de peur disait-elle, qu’il leur arrive quelque chose.
Je n’étais pas contre rendre à Roberto ce genre de service. Quoique d’un autre côté, je ne me voyais pas passer des heures à son bureau, ni faire des recherches dans son ordinateur. J’avais décidé de me remettre à lire sérieusement, mais je ne me voyais pas étudier chez lui ni consulter les dictionnaires, souligner au feutre et prendre des notes comme il m’y invitait sous la férule de son regard. Merci.
Et néanmoins, dans la stupeur des vins et de la drogue, il m’arriva bientôt de m’endormir sur le tapis chinois et de ne me réveiller chez lui qu’au grand matin.
Il avait ouvert les lourds rideaux (pas vert sombre, comme je me l’étais imaginé, mais rouge cramoisis), le soleil entrait par les fenêtres de son onzième étage et baignait la pièce de lumière. Roberto avait transporté dans la salle ses oreillers aux plumes d’oie, ses couvertures d’alpaca, ses duvets de montagne… Dans l’âtre les flammes était réduites à un tas de cendres.
Il était debout, en short et le poitrail nu (il faisait toujours trop chaud chez lui) et me tendait un café bouillant et des croissants. Nous avions passé la nuit endormis main dans la main. Dehors il faisait froid alors que nous étions fin mars, à quelques jours du printemps. De la neige était tombée, une douce épaisseur blanchissait les rebords de briques et de ciment, les barres rouillées de l’escalier du fire exit.
Et d’un coup Roberto bondit, lança son bol de café au sol, s’assit sur moi, me chevaucha aux jambes, ce qui était en soi très inconfortable, me dégagea le slip et se mit à frotter frénétiquement mon pénis endormi.
Il n’obtint pas le réveil de mes facultés, mais un manque patent de réponse. Il me frotta et frotta encore, mais je ne le laissai pas y mettre la bouche. J’avais peur de sa salive… Il secoua donc à sec, et s’en trouva ébahi, car rien ne se passait. A la fin je ne sais pas qui avait l’air le plus ridicule, moi avec mon truc mou, ou lui qui s’acharnait dessus.
Il se releva dépité, dégoûté, ayant du mal à se remettre de cet échec.
« Dans le Village, on fera comme si, hein ? dit-il alors que je me rhabillais afin de repartir sur Brooklyn. C’est la seule faveur que je te demande… Ici downtown nous ferons comme si nous étions des amants de fraîche date… et puis, à force de prétendre, peut-être que ça te viendra… Tu n’iras pas dire en tout cas, comme tu l’as fait devant machin, qu’il n’y a pas de relation entre nous…»
« Prétendre ? »
« Ne sois pas si froid, Eric Chimski, sors pour une fois de ta peau de rat ! »
Faire bonne figure parmi les tantes du Village, oui, pourquoi pas ? Ce service-là aussi je pouvais le lui rendre.
19
Il n’était évidemment pas question de prendre la vieille Buick, qui pourtant aurait merveilleusement fait l’affaire jusqu’aux Niagara Falls. Dans une agence de voyage j’achetai un package économique incluant voiture dernier modèle, hôtel et pension complète—y compris, selon le prospectus et grâce à une addition modique, le choix d’être servi «comme tous les couples qui se respectent, au lit ! »
Annette savait conduire mais elle avait laissé se périmer son permis pour ne pas payer la taxe de quelques dollars. Conduire me rappelait mon père, lorsqu’il nous amenait de Paris en Provence et retour au volant d’une de ces grosses américaines qu’il savait réparer comme personne. Moi, je n’ai jamais rien su faire de mes dix doigts, que casser, comme disait ma grand-mère française.
Les chutes du Niagara restant la destination de choix des nouveaux mariés, la conversation tomba inévitablement sur la question du mariage. Et là, j’appris de quoi m’asséner le coup de grâce si je ne l’avais pas déjà reçu : tenez-vous bien, Annette était mariée. Non, pas avec le marchand itinérant, dit-elle, mais avec un autre, un Jamaïcain qu’elle avait aidé à obtenir les papiers de nationalisation. Mariée depuis ses dix-sept ans. Ils étaient restés trois semaines en lune de miel à Miami. Le type avait disparu dès qu’il avait obtenu sa signature. Je n’arrivais pas à en tirer plus.
Pourquoi n’avait-elle pas demandé le divorce ? Parce que le type avait disparu. Pourquoi n’avait-elle pas obtenu le divorce par contumace ? Parce que prendre un avocat coûtait.
Ça voulait dire qu’un second type pouvait se représenter dans sa vie et y écraser les platebandes n’importe quand. Ça voulait aussi dire que si l’amour avait conquis toutes les barrières entre nous, la loi y aurait mis le holà. Je sentais la colère monter en moi, ce qu’elle détecta.
« Bien sûr, dit-elle, on pourrait y regarder de plus près, si tu y tiens. »
Il ne tiendrait qu’à moi… Et encore une note qu’il faudrait que je paye. Elles vous arrivaient pieds et poings liés, les femmes uptown. Ce n’est pas un prince charmant qu’il leur fallait pour se réveiller de leur sommeil de cent ans, mais un conquérant comme Attila. Si nous n’avions pas longé les Adirondacks, de fort jolies montagnes vallonnées et moutonneuses qui me firent penser à un Massif Central troué d’un nombre infini de lacs, j’aurais fait demi-tour.
Ensuite la conversation eut encore plus de mal à repartir. Elle n’avait rien à dire, Annette, et ce n’était pas pour une raison de race, de couleur de peau, ni même de classe sociale et encore moins d’intelligence. Je voudrais que les choses soient bien claires sur ce point. Je me sentais vieux comme Mathusalem à ses côtés. Si je voulais lui parler de mon grand-père déporté, je devais commencer par Bismarck, la honte sans fond des Allemands en 18, la Grande Dépression des années 30, l’idée née chez les jeunes gens comme Adolf Hitler alors, de purifier la race européenne pore par pore, puis remonter par Léon Blum faisant trembler de peur les bourgeois français en 36, la Ligne Maginot qui s’effrite au premier contact avec l’ennemi parce que, comme l’explique Charles de Gaulle dans ses Mémoires, les balles et les obus que leur Etat Major avait procurés aux soldats français ne correspondaient ni à leurs fusils ni à leurs canons, et ainsi de suite… C’était comme si elle était née la veille, Annette. Elle était née la veille, et avant, zéro, rien que des Hommes de Cro-Magnon. Et encore, ceux-là savaient tailler le silex et, au retour de chasses épiques, mettre en scène des bêtes sauvages sur les parois de leur cave.
Voilà comment on produit des gens manipulables à merci. Enlevez-leur jusqu’au souvenir des traditions de leurs ancêtres ; remplacez le vide de culture par le manque d’éducation et la vadrouille des après-midi durant dans les sous-sols de HLM ; ajoutez-y le soir des programmes télévisuels chargés de regrouper les mécontentements autour de recettes de bien-être, et la nuit, saupoudrez le tout avec de l’encens bon marché, du Hip-hop en conserve et un discours nourri sur le déracinement voulu de vos racines latino-africaines...
Bon, j’arrête, ça suffit, on aura compris. Les chutes du Niagara étaient impressionnantes. Toutes bleutées dans leurs double rideaux de neige et de glace. Sauf que, si nous entendions les trombes d’eau tonner depuis notre double lit géant du soir au matin, nous les avons à peine vues. Il faisait trop froid à la frontière du Canada pour mettre le nez dehors. Il n’y avait pas l’Internet pour se renseigner, alors. N’importe quelle Américaine me l’aurait dit ; pas Annette. C’est moi qui aurais dû prévoir des anoraks, les souliers à clous et les fuseaux.
J’essayais bien de me rappeler le très beau passage dans les Mémoires d’Outre-tombe où René de Chateaubriand pense à Dieu devant ces mêmes Niagara Falls. Après que ses frères et sœurs y soient passés, il était venu en Amérique, cet aristocrate, pour sauver sa tête de la Révolution Française. Et là, devant la grandeur du spectacle naturel (et le fait, sans doute, qu’il n’y avait pas encore de motels, ni de cars remplis de Japonais, ni de McDonald’s partout autour), il tombe à genoux et parle de quelque chose de plus grand encore, l’idée de la cause de tout cela, qui se réveille en lui et l’émeut…
Je n’éprouvais aucune émotion, moi. Et pas par manque de catholicisme ni à cause des Japonais. A cause de la jouissance des cinq sens qui nous tenait rivés au lit. Par l’effet d’une de ces lois non-écrites qui devaient déjà atterrer les Néandertaliens, on ne peut pas jouir et s’émouvoir à la fois. Pas question de se recueillir dans la solitude si chère aux Romantiques quand on a les doigts occupés, le gosier plein, l’odorat émoustillé et la vue non moins béate…
Si, pourtant, une fois je me suis aperçu à la fois de profil, de face et de dos dans les miroirs amovibles qui entouraient notre double lit géant conçu pour exciter les amours nouveaux, et j’ai pris peur. Non seulement j’étais en train de devenir gros à la taille, adipeux du ventre, flasque du menton et le visage bouffi à force de manger comme un Américain, mais mes traits étaient sur le point de perdre jusqu’aux vestiges du charme et de la candeur que ma vie de loup solitaire leur avait conservés jusque là. Il fallait faire quelque chose.
* * *
Sur la route du retour il y eut bien encore de ces plaisirs pris à la sauvette dans les toilettes de station services ou par dessous le volant, mais comme nous n’étions pas cachés dans un couloir de Sierra et que le risque n’était pas réel, c’était tout au plus pour ne pas perdre les bonnes habitudes.
Annette aussi avait grossi. Sa taille n’était plus celle d’une guêpe. Elle avait le début d’un double menton et arborait une certaine corpulence, qui rendait le déplacement sur ces longues jambes moins gracieux. Elle s’endormit sur le dossier d’à côté, et comme elle avait pris froid et reniflait du nez à tout bout de champ dans la journée, elle ronfla fortement. Repue et fatiguée comme elle l’était, je me dis qu’elle avait cessé de me paraitre belle quoiqu’il arrive.
Chacun à part soi, nous étions bien contents de revoir New York. Elle de retour auprès de ses copines enceintes jusqu’aux dents et moi à mon bureau où m’attendait Shakespeare. Cela ne veut pas dire que nous étions prêts à rompre, loin de là. La dépendance était profonde et réciproque. Elle avait, comme moi (qui n’en étais d’ailleurs pas assez conscient, braqué que j’étais sur les miennes) connu sa dose de jalousie, d’humiliation et de souffrance ; elle aurait pu, comme moi, se plaindre, geindre et dire longtemps après Baudelaire :
Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon cœur plaintif est entrée…
—Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne...
Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l’ivrogne…
Mais nous n’avions pas encore, et ni l’un ni l’autre, bu la coupe amère de notre brève histoire jusqu’à la lie. Patience, cela viendra. Nous le savions, nous le sentions : cette relation qui n’en était pas une allait nulle part ; mais nous continuions à penser qu’il suffirait de tirer sur la chaîne. Et en attendant d’en être capables, après un voyage sans raison et qui laissait un parfum aigre-doux traîner dans l’atmosphère, nous prîmes autant de distance qu’il nous était permis.
Dès la reprise des classes, je m’adressai à Nathalie Dupree, qui se montra très encourageante (Delapeña l’ayant prévenue et, selon son style, bassinée) à propos de mon avenir académique. Elle me parla du Professor Henry Messerlink, et du Department of Comparative Literature perché au quarante quatrième étage d’un des plus beaux immeubles midtown, le Grace Building.
Nathalie me dit seulement de Messerlink qu’il était Professor dans plusieurs departments, comprenant French et Theory. C’est ainsi qu’ils fonctionnaient dans les departments de graduate school midtown.
« Et Theory ? » lui demandai-je.
« Oui, Theory. Etant donné que vous êtes français, et parisien en plus, cela ne devrait pas présenter de difficulté. Et diplômé de philosophie de Paris…»
« Non, non, seulement de province… mon diplôme est de la faculté des Lettres de Rouen. »
Elle parlait très bien le français, avec juste ce voile de nasalité américaine, et le rythme appuyé sur certaines voyelles, qui rendait la moindre chose charmante.
On disait qu’elle avait un fiancé dans Yonkers, la banlieue nord de New York, donc sa gentillesse et ses attentions à mon égards venaient gratuits. De mon côté je ne la trouvais pas attrayante mais j’aurais bien recherché son amitié. Elle était discrète et passait peu de temps assise devant son bureau avant et après les classes.
Elle était de grande taille, plus grande que moi, mais lourde du bas. C'est-à-dire que le haut de son corps était très agréable, son visage dégagé, ses cheveux blonds comme une auréole sur sa tête et encadrant ses beaux yeux clairs de fille d’immigrés allemands ou polonais, tandis que le bas de son corps était énorme, démesuré, au point qu’elle ne paraissait pas pouvoir beaucoup marcher. Une voiture l’attendait dans le parking.
Nathalie me parlait de mon doctorat assise sur la chaise où Annette et moi avions fait l’amour.
Je lui téléphone et je vais voir Henry Messerlink dans la semaine de mon retour des Niagara Falls. Le Grace building c’est ce majestueux gratte-ciel épais à la base mais allant diminuant dans une courbe rapide à mesure qu’il monte haut dans le ciel. Sa surface en miroir croisillé de fer et de ciment change sans cesse. En se tenant debout dans le vent au milieu de la foule éparse et tranquille qui l’entoure, en se tenant à ses pieds on voit les nuages passer à grande vitesse dans une direction opposée à celle du ciel.
Il y a une esplanade en face du Grace Building, un espace de retrait et de répit au milieu de la cohue et du bruit populacier de la 42nd Street. Aussitôt qu’on est à l’intérieur, le tapage disparaît, plus aucun bruit n’entre. Reste le suintement silencieux des ascenseurs rapides où respirent des personnes faisant un travail considérable, et surtout bien rémunéré et rationnel. Peut-être n’en est-il rien, mais c’est l’impression qu’ils donnent dans leur tenue de travail améliorée. On tombe sur des détails dans les ascenseurs. Je vois des gourmettes, des Rolex et de petits diamants aux cous et sur les poignets bronzés.
Néanmoins, le quarante quatrième étage fait tout de suite moins riche. Graduate School ou pas, on est dans la public education. Sans doute que le propriétaire du building et les sponsors de l’école se sont entendus avec la ville de New York, qui leur dégrève une taxe ou autre. Encore faut-il que l’endroit soit convenablement administré par CUNY.
Je marche sur une carpette fraîche, et je m’assois en attendant mon tour dans un fauteuil de velours simple mais adapté au corps humain et reposant.
Par le porte entrouverte j’aperçois un angle de vitre panoramique, un salon de classe charmant, avec une longue table de séminaire oblongue, en bois couleur tabac, et une vue imprenable sur certains canyons, comme on les appelle, ces chutes vertigineuses entre les hauts buildings.
Ça doit être beau le soir, quand le soleil bourdonnant d’hélicoptères se couche du côté du New Jersey et se voit reflété, démultiplié par les murailles… Les classes offertes par cette école ne peuvent pas être ennuyeuses.
Henry Messerlink m’attend sur le pas de sa porte. Pantalons de gros velours râpé aux genoux, chaussures Oxford assouplies comme des chaussons, il se courbe vers moi et me tend une main amicale. Il est grand et un peu maigre, le visage osseux mais débonnaire ; son regard respire l’intelligence et un désordre de cheveux blancs danse sur sa tête. En effet, au lieu de vous surchauffer, ici le système de chauffage crée une légère brise entre les bureaux.
Une fois à l’intérieur, un autre de ces fauteuils agréables, une carpette plus épaisse sous mes pieds, et je me retrouve auprès d’un mur de vitre fumée qui va du sol au plafond, à un mètre de la chute sur la rue. On entend le tintamarre de trafic tout en bas.
Poliment mais fermement, Messerlink me dit d’entrée que mes u.v. (ici credits) obtenus à la Faculté de Rouen ne valent pas grand-chose dans son department. Quand il me voit déçu, il sort la tête d’entre les piles de papiers qui jonchent son bureau et m’explique que je n’ai aucune raison de me presser. Au contraire, je devrais prendre mon temps, choisir les cours et accumuler les soixante credits qu’il m’inflige en me promenant. S’il m’accepte c’est après avoir lu les pages que je lui ai faxées de mon mémoire de Maîtrise sur Hegel. Pour la première fois de ma vie Hegel me sert d’appui.
« Peut-être qu’en France revenir à l’université présenterait des difficultés, pas ici. Certains de vos collègues seront plus en âge que vous, vous verrez. Il n’y a pas d’âge pour ajouter les trois petites lettres Ph.D. à son nom. »
Pourquoi si bienveillant à mon égard ? Sur les papiers à signer, je vois qu’il m’a même exonéré des tests de compétence en anglais et en math (!) qui d’ordinaire attendent au tournant le candidat. Je me fais l’effet d’un voyageur tombé dans une jungle impénétrable et qui retrouve la civilisation après avoir survécu à la faim, la soif et aux pires monstres sauvages.
Il prend mon mémoire en main et remarque qu’il lui rappelle ses jeunes années à Harvard, quand il avait vingt ans : « Et ce, non pas par le contenu mais par la manifestation d’une jeune intelligence en marche.»
« Oui, en marche, je réponds. Mais vers quoi ? Vers où ? Peut-être que je marchais à reculons…»
Il sourit. « Exactement… Il est resté dans un tiroir depuis, mon essai, et il est mieux là, tout au fond. Il faut savoir se défaire de certaines choses, même les plus brillantes. »
La question de l’argent était aussi résolue favorablement étant donné que je ne débourserais pas un rond. A titre d’employé de CUNY j’avais droit chaque semestre à un nombre limités de credits. Soixante credits, cela prendra du temps. Et alors ? me dis-je en sortant de son bureau. Est-ce que je faisais quoique ce soit de plus intéressant avant de devenir graduate student ?
Il était convenu que, histoire de prendre la température, je suivrais deux cours en auditeur libre durant ce qui restait du semestre, et qu’à l’automne je suivrais des cours pour de bon.
Je traîne un peu avant de remettre les papiers remplis et signés à la secrétaire. Sur les panneaux d’affichage ouverts aux étudiants les slogans et les appels à des meetings de solidarité et de résistance ne sont pas aussi frénétiques qu’ils l’étaient à Jussieu et à Vincennes, d’après mon souvenir. On y trouve partout les mots « post » ceci ou cela : colonialisme, marxisme, freudisme et ce que vous voudrez. A croire que notre époque vient après les évènements et quand tout a déjà été dit. Néanmoins, on va pouvoir s’amuser.
Comme je continue à traîner par les couloirs et, le nez collé au froid de la vitre fumée, à m’asseoir dans les salles pour absorber un paysage urbain étonnant, je constate que les étudiants ici n’ont rien à voir avec les étudiants uptown. Pas de grosse de trois tonnes. Pas de Latino obscure de peau. Pas de gueularde. Quelques noir(e)s, mais pas les mêmes qu’uptown. Des immigrés surtout, d’Europe, d’Amérique du Sud, de Russie et de partout. Des jeunes et des moins jeunes discrets, s’excusant après chaque phrase, sachant tout et n’en disant rien, un peu maniérés…
20
Une semaine plus tard je retourne au Grace Building pour recevoir ma carte d’étudiant. Ça, c’est quelque chose. Personne n’a idée de ce que ça représente, cette carte d’étudiant, pour quelqu’un qui a vécu illégalement dans ce pays pendant des années (je raconterai plus tard comment m’est venue la Carte Verte).
Etre étudiant c’est un état, une manière d’être. Vous êtes justifié de faire n’importe quoi, y compris ne rien faire, ne pas travailler. A l’exclusion de ma prime enfance, pendant le plus clair de ma vie en France, j’étais étudiant. A l’heure de partir, je n’appartenais plus au cycle de recyclage à Paris IV, mais je ne travaillais pas pour autant, j’étudiais. J’étais sérieux dans mes études ; sauf qu’étudier seul, sans but précis et à longueur d’année, et qui plus est, dans une chambre chez une girlfriend qui elle-même ne payait pas le loyer parce qu’elle vivait chez sa mère, ce n’était, vous reconnaîtrez, une solution.
Ce serait différent, maintenant. Muni de ma carte d’étudiant, je flânai dans la bibliothèque : toutes les littératures de l’univers étaient là, à portée de main. L’organisation et le décor étaient ultra modernes ; mais pas l’odeur âcre des vieux livres. Pas les reliures imbibées de transpiration. Remplacés par leurs copies électroniques, bientôt ces livres seraient comme les reliques d’un monde ancien, des pièces de musées qu’on contemple derrière une vitrine. J’en reconnaissais certains, et c’était comme si je leur appartenais, ou l’inverse, ils étaient miens à cause des heures d’intense plaisir ou de terrible ennui que j’avais passé à les lire.
Cette fois je sentais que j’allais prendre les auteurs à bras le corps. J’allais secouer les tomes célèbres et y trouver ma pointure…
Je vécus toute une semaine dans cette impression profondément reposante quand, Annette étant venue passer, une fois n’est pas coutume, le weekend avec moi, elle commença à farfouiller dans son sac et en sortit au milieu de la matinée du dimanche une trousse noire, qu’elle ouvrit après hésitation méticuleusement.
« What is it ? »
« Tu vas voir. Déshabille-toi, mets-toi sur le ventre… »
Je ne la pris pas au sérieux, d’abord. Peut-être y avait-il là une expression.
« Non, non, vas-y déshabille toi et mets toi sur le dos… » Sa voix restait égale et calme.
Elle avait sorti un objet noir ressemblant à un gros pénis en caoutchouc et lui appliquait une pommade. Il y avait aussi dans la trousse une brochure explicative. On pouvait lire « Nirvana, New Love Conceit ! » écrits en lettres de paillettes multicolores…
A force de ne pas vouloir baisser mes pantalons je les baissai quand même pour lui prouver combien elle se gourait. J’étais nu et il faisait froid dans l’alcôve.
« Vas-y, take it baby, on m’a dit que les mecs comme toi ils aiment bien l’avoir all the way… »
« Mais qu’est-ce que tu racontes ? »
Elle s’approchait, le bout de truc noir pommadé glacial à portée de mes fesses.
C’était affreux. Mais je ne pouvais que la laisser faire.
« Tu vois bien que ça n’me plait pas. »
« On m’a dit pourtant… »
« Mais qu’est-ce qu’on t’a dit ? »
Il était clair que je m’égosillais. Ma voix montait de plusieurs octaves. La douleur n’était pas feinte. Elle prit son temps tout en appuyant et tortillant bien fort sur le truc pour qu’il entre.
« Tu vois bien que tu me mets à la torture… »
« Je te mets à rien du tout, c’est juste ton cinema… They told me what you do downtown! »
« Hein? »
« You heard me…»
La torture dura encore deux bonnes minutes pendant lesquelles elle n’en dit pas plus, et puis elle lâcha le machin et s’effondra à mes côtés, vaincue et en pleures.
Elle était recroquevillée, toute nue entre les draps, l’allure d’une enfant battue, ne répondant à aucune de mes questions. A la fin elle m’avoua qu’on m’avait vu dans un de ces bars à homos de downtown embrasser Delapeña à pleine bouche !
Sur le coup je niai très honnêtement et du ton le plus péremptoire car je n’avais aucun souvenir d’avoir embrassé Roberto à pleine bouche en public. Il est fort possible qu’au retour des Niagara Falls, durant une nuit de défonce plus effrénée que les précédentes, je l’aie embrassé à pleine bouche devant l’âtre brulant chez lui. Mais pas dehors et en plein jour ! Certainement pas dehors.
Or, comment l’aurait-elle appris s’il n’y avait pas eu un grain de vérité…
« Qu’on m’ait vu manger dans un restaurant français en compagnie de mon patron et ami Roberto Delapeña, c’est possible… il m’a demandé ce service de lui en apprendre un peu plus sur la cuisine française… Comme tout le monde il raffole de la France, et alors ? »
Elle me laissa finir, puis dit d’une voix éteinte : « Allez, te fatigue pas, Eric, on t’as vu l’embrasser à pleine bouche à une table du Corsaires et Flibustiers au coin de McDougald et je sais plus… C’est une voisine qui m’a raconté. Quelle horreur ! Embrasser ce toad, ce crapaud devant tout le monde ! Je m’attendais à tout, j’étais prête à n’importe quoi, anything, mais pas ça ! »
Il est vraisemblable que nous ayons mangé dans un tel lieu. Par contre, y ai-je été si à côté de mes pompes que Roberto en aura profité pour m’en coller une dont je ne me rappelais plus ?
Il n’y eut plus rien à en sortir de la nuit. Sauf que vers quatre heures du matin et alors que nous ne dormions ni l’un ni l’autre, Annette se glissa contre moi et me chuchota à l’oreille : « Allons, Eric, take me from behind, puisque c’est ça que tu aimes… Fuck me in the ass ! »
Et devant mon refus, elle ajouta : « I should never have let you fuck me from behind… J’aurais jamais dû te laisser me baiser par derrière. J’étais vierge et maintenant, I owe you, j’ai une dette à ton égard… Prends-moi donc comme ça, vas-y, I’m all yours ! »
Elle se blottissait contre moi et me le mettait sous le nez pour la dernière fois… Il n’était pas question que je la prenne ainsi ou autrement pour la dernière fois. J’étais trop bête et pas assez libertin pour ça.
Au matin, elle pleura encore en ramassant ses quelques appartenances et elle partit sans aucun éclat. C’était le pire. On moins quand elle me gueulait dessus elle manifestait encore de l’amour. Elle s’était endurcie, Annette, ne me regardait plus, ne desserrait plus les dents. Quelque chose d’opiniâtre et d’obtus dans son maintien. Un mouchoir appliqué contre son nez, je la vis faire des trous avec ses bottines et marcher courbée, pleurant dans son manteau noir sur la neige qui recouvrait Bergen St..
* * *
Elle vint un dernier weekend dans Brooklyn, et de nouveau tout ce passa comme si de rien n’était. Qu’elle y soit ou pas corps et âme, elle se donnait sans restriction et avec le même abandon. Sauf que ce dimanche-là il se passa quelque chose que je ne suis pas sûr de comprendre.
De retour des Niagara Falls je m’étais acheté un beau vélo tout-terrain. Par les jours ensoleillés d’hiver je faisais le loop dans Prospect Parc. Sur deux miles et quelques yards la piste longe un lac de bonne taille, et puis monte vers un bosquet, où il y a une villa en marbre blanc et dans le style français XVIIIème siècle, avec des colonnades et un air majestueux ; et de l’autre côté, autour des coins chauds, le loop tourne rapidement et revient vers les Great Loans, le champ géant en face des beaux quartiers.
Cet après-midi là je prêtai mon tout-terrain à Annette. Ce n’était pas son style de partir seule sur mon vélo, mais bon, il faut bien un premier pas. Je la laissai partir, la vis partir guillerette sur mon vélo de mon deuxième étage. Elle revint trois heures plus tard lentement, à pied et se tenant la tête.
Quand j’y pense, elle ne revint pas par le haut de la maison, mais par le bas, racontant d’abord son histoire à Scott et Jude, qui ne surent qu’en penser. Une fois à l’intérieur de la maison, elle se précipita dans un vieux sofa qui finissait de traîner à côté du frigidaire, se recroquevilla, se prit la tête à deux mains, et refusa d’expliquer ce qui était arrivé à elle et au vélo.
Comme j’étais sur le point d’appeler police secours, elle ouvrit un œil… Je lui fis comprendre que c’étais dans notre intérêt de dénoncer les voleurs le plus tôt possible, ou en tout cas d’officialiser la chose vu qu’alors je pourrais en acheter un autre. « Les vélos sont mieux assurés que nous, dis-je pour la détendre. Peut-être même avec l’aide de la carte de crédit, demain on en aura un tout neuf, ne t’en fais donc pas pour ça… »
J’avais beau la palper à l’endroit au dessus de la nuque qu’elle protégeait de ses deux mains, je ne sentais aucune ecchymose. Plus que souffrante, je la croyais contrite, peinée, se sentant coupable d’avoir perdu mon vélo. Finalement, j’appelai la police et Annette leur raconta sans froncer qu’elle et mon vélo avaient été assaillis du côté chaud de la boucle dans Prospect Parc. Ils l’avaient attrapée par derrière, trois ou quatre types, des noirs, avaient confisqué le vélo et lui avait assené un coup sur le derrière de la tête.
Les flics proposèrent, à tout hasard, de nous prendre dans leur voiture et d’aller faire un tour vers où Annette disait que l’incident avait eu lieu. Les deux flics posaient des questions sans forcer et il était clair qu’Annette ne savait pas quand ni où. Ni combien d’attaquants. Ni à quoi ils ressemblaient puisqu’ils étaient venus de derrière. Les flics nous ramenèrent. Au moins, comme ça, s’il y avait enquête de la part de l’assurance, il y avait eu contact avec les flics.
Le fait est que mon vélo était flambant neuf et que l’idée de me nuire après ce qu’Annette leur aura raconté de mes pratiques sexuelles, puis combien facile de me le chiper, a dû venir à plus d’un frère. J’imaginais bien Little Richard rencontrant Annette dans Brooklyn et revenant à vélo dans le Bronx.
Je n’ai aucune évidence. Peut-être qu’on a volé mon vélo de dessous Annette. C’est possible. La raison pour laquelle je mentionne cette anecdote c’est qu’elle fait partie d’une série troublante.
Alors que je me dirigeais vers le foyer du Department au sortir d’un ascenseur, Roberto surgit en embuscade, me prit par le bras et, au lieu de nous mener vers son bureau, nous dirigea en sens inverse, au-delà des ascenseurs, dans une salle de classe où il n’y avait personne et dont il ferma la porte hermétiquement derrière nous.
« Il y a dans cette tour, très exactement aux toilettes des femmes du quatorzième, des graffitis qui nous accusent, toi et moi, d’avoir une relation sexuelle ! »
J’étais trop ébahi pour poser une question pertinente.
« Première chose, on m’a donné la clef, j’y suis allé et en effet il est fait mention dans un coin sale au milieu de bites et de vulves mal effacées de Junior Foreign Teacher, autrement nommé Professor Eric, et de Senior Feo Roberto Delapingua ! ¡Se quieren ! ¡ Uno le chupa la pinga al otro ! Le plus jeune suce le plus vieux ou vice versa, à tour de rôles, elles ont écrit les salopes on dirait au scalpel, profond dans le plâtre ! »
C’était la pire chose qui pouvait m’arriver, pensai-je sur le coup. Je me voyais anéanti, ruiné, sans profession, clochard étranger mendiant son pain aux autochtones. Mais, en fait, et ceci il me fallut du temps pour le saisir, ma connexion avec Roberto venait de se renforcer immensément. Il était nommé, lui, et traîné dans la boue à cause de ses tendances sexuelles. C’était un cas évident de crime contre la liberté des tendances que l’université disait respecter. Cette attaque de femelles insidieuses scellait notre relation. Roberto allait nous défendre tous les deux. Qu’il y ait ou pas relation sexuelle proprement dite paraissait secondaire devant pareille calomnie.
Evidemment, coûte que coûte, il fallait éviter que cela ne se reproduise et s’ébruite au-delà du quatorzième étage. C’est là où les élèves ayant survécu aux tests gagnaient quelques dollars l’heure à en aider d’autres dans le AWC, Assisted Writing Center : le royaume de mon collègue Prof. Tom Mencher, leur coordinateur, qui avait récemment accepté de prendre Annette à l’essai sur ma recommandation. On n’en fait pas d’autres ! Bonne âme, j’avais parlé à Annette de ce moyen de gagner quelques dollars.
Je ne dis rien à Roberto du fait qu’Annette, ma girlfriend, devait être impliquée. Il fit comme s’il n’en savait rien. Roberto alla voir Tom et nous eûmes le reste de la journée de répit. Je n’osai confronter Tom Mencher et en savoir plus. Aucun nouveau graffitis le lendemain matin. La chose allait disparaitre, me dit Roberto au téléphone, comme elle était venue.
Nous eûmes une drôle de réaction, cependant. Alors que Roberto disait qu’il nous fallait franchement et ouvertement confronter l’obscurantisme dont nous étions les victimes, nous nous cachions en tant que tandem. Il me dit de calmer les eaux en ne me montrant plus dans le foyer pendant quelques jours. Il viendrait me voir dans mon bureau. Il vint me voir à midi vingt le deuxième jour pour me dire que les graffitis étaient revenus entre dix et onze… et ils étaient deux fois plus accusateurs que les premiers, les absorbant et les envenimant de toutes sortes de dessins plus qu’évocateurs… Le plus vieux des deux professeurs sortait maintenant une bite grosse comme lui et le plus jeune ouvrait une bouche de cachalot. J’aurais voulu voir de mes yeux. Il m’en dissuada. Il avait posté quelqu’un, un type de la sécurité, aux abords des toilettes.
« Crois-moi qu’elles vont souffrir, les responsables, quand on les attrapera en flagrant délit ! Bonsoir les cartes d’étudiant, goodbye les bourses, adieu CUNY ! Déprédation de lieux publics, ça va chercher loin ! »
Je préférais qu’il ne sache rien d’une visite que je rendis aussitôt au quatorzième étage, où j’évitais les abords des toilettes et où je fis l’erreur de parler à Tom Mencher, qui fit d’abord celui qui n’était pas au courant. Personne en dehors des concernées n’allait reluquer les graffitis dans les toilettes des femmes, fallait être un obsédé du contrôle comme Delapeña pour en faire un plat. C’était l’attitude de Delapeña, en fait, d’après Mencher, qui envenimait les choses. D’avoir appelé la sécurité.
« Tu parles que les filles (the girls) vont outrepasser la sécurité whenever they want, quand bon leur semble, à commencer par quand elles iront faire leurs besoins… » Il s’étouffa dans une sorte de couinement. « C’est pas Delapeña qui va leur mettre les menottes ! » Puis avec un regard de coin et un sourire mielleux au possible : « Elles s’amusaient, au début, dit-il. Maintenant elles vont s’y mettre avec application ! Elles vont couvrir les murs jusqu’au plafond…»
« Elles ? Qui elles ? »
« I don’t know, mais c’est un travail d’équipe… »
Il était donc allé y voir, lui. Qu’il en veuille à Delapeña, cela pouvait se comprendre, Roberto n’étant intéressé que par les ambitieux et les opportunistes. Je me demandais pourquoi Tom Mencher m’en voulait tant à moi, par contre. Je ne lui prenais rien, à lui. Est-ce parce qu’il me soupçonnait de baiser les élèves et le patron ? Il avait à peine prêté attention à Annette Consuelo, la nouvelle. Pas eu le temps de la bien regarder, disait-il.
A un moment il me chuchota, « Doit bien y avoir quelque chose de vrai dans les graffitis, vous êtes mieux placé pour le savoir. Je ne vous demande rien, remarquez, à chacun ses plaisirs, mais d’où est-ce qu’elles l’auraient inventé, les filles, sinon ? Sont pas assez intelligentes pour inventer des choses pareilles, nos élèves. Ça leur dépasse l’imagination. »
Les couches de son ironie étaient si épaisses que je n’arrivais pas à en rajouter. On soupçonnait Prof. Mencher de mœurs bizarres. A quarante cinq ans, l’air en forme et jeune, des yeux intelligents bleu clair, la mèche gouape de cheveux blonds lui tombant sur le front, il n’était pas marié, pas d’enfant et pas de femme qu’on lui connaisse. Pourtant il avait participé à des soirées dansantes avec ses élèves, où de la défonce—et pas seulement de l’herbe, mais du crack !—circulait ; et selon Delapeña, il avait été nécessaire de le défendre contre des accusations précises et circonstanciées plus d’une fois.
« Je ne crois pas qu’il leur fasse rien aux élèves », avait remarqué Roberto. « C’est pas son style. On dit qu’il les délure, les excite, et que quand l’occasion se présente, il les reluque… Anyway, s’il n’y avait pas la solidarité entre collègues, ça fait longtemps qu’il n’existerait plus, Prof. Tom Mencher. »
Trop mon semblable, un homme à craindre, ce Tom Mencher. Je remarquai que Roberto évitait de me regarder en parlant de lui. Il savait quelque chose, Roberto, à propos de moi.
J’évitai de tomber nez à nez avec Annette dans la salle de tutoring, mais je m’arrangeai pour avoir un aperçu sur l’essaim de femelles et de jeunots noirs et Latino qui travaillaient dans le AWC. Cela réveilla toutes les profondeurs de ma jalousie.
Dans la soirée je lui téléphonai. Annette me répondit avec une voix aphone, indifférente, qu’elle était au courant des graffitis, et alors ? Je lui fis part des menaces d’exclusion. Non, ce n’était pas elle mais d’autres qui avaient écrit les graffitis. Je lui fis entendre qu’elle serait considérée l’instigatrice, si je la dénonçais.
« Ça, tu vas avoir du mal à le prouver, mon pote (old pal) ! C’est pas moi qui vous ai vu vous rouler des patins dans le West Village ! »
Comment pouvait-elle utiliser exactement le même mot que Roberto ? Je le lui demandai et elle me répondit du tac au tac qu’elle s’était entretenue au téléphone avec Delapeña, au moins deux fois, précisa-t-elle, et ils s’étaient entendus à merveille, surtout en ce qui me concernait. Chaque fois ils en étaient arrivés à la conclusion que j’étais a son of a bitch, un fils de pute.
« Il a l’air de bien te connaître, Delapeña, et dans les détails et les recoins ! Tu me fais horreur, ne me parle plus jamais ! » Et elle raccrocha.
Qu’est-ce qu’il avait été lui raconter ?
21
Le monde me tombait dessus. Il y eut un agrandissement retentissant de l’œuvre grotesque a fresco après ma conversation au téléphone avec Annette. Cette fois, d’après Roberto, une paire de fesses poilues et dessinées dans le style hyperréaliste occupait tout le mur du fond des toilettes. En plus, les mots « AIDS » et « SIDA » étaient lisibles au dessus d’un fluide verdâtre s’épanchant du plus vieux au plus jeune des deux professeurs.
Abominable. Les desseins se reproduisirent au quinzième ; il est vrai, en réduit, l’équipe ne s’y étant pas mise au complet. Rien encore au treizième ; et Dieu soit loué, rien au seizième. Pour l’instant, d’ailleurs, on ne semblait pas prendre ces graffitis au sérieux, « là-haut. » Nul doute que Roberto avait été le premier à annoncer la nouvelle au Dean dans des termes qui renforçaient ses droits essentiels et fondamentaux bafoués plutôt que ses torts éventuels. J’étais protégé par le voile de merci que Delapeña obtenait du Dean en notre faveur… Nous étions les victimes d’une campagne homophobe méprisable et que l’institution ne tolèrerait pas.
N’empêche qu’il y eut plusieurs jours durant lesquels je rasais les murs à Sierra, faisais mes heures et repartais sur Brooklyn sans monter dans la tour. J’eus Roberto au téléphone, qui me répétait de ne pas m’en faire, que, pasa lo que pasa, il me protègerait. Je me disais—pas si une tête doit rouler parce que l’épidémie de graffitis gagne toutes les toilettes de femmes de la tour—et pourquoi pas celles des hommes, tant qu’on y était ? Ajoutée à la douleur d’avoir perdu Annette (à cause surtout, j’en étais convaincu, de ses conversations avec Roberto et des vantardises mensongères de ce dernier), celle de dire adieu à mon job universitaire me dévastait.
« Retour au temp jobs du début de mon existence américaine », dis-je à Roberto. Et j’ajoutai à par moi—adieu les gros livres…
« Mais non, qu’est-ce que tu déconnes ! On a vu pire ! Puisque je te dis de ne pas t’en faire… Le coup des fesses agrandies, c’est juste un soubresaut, comme chez les moribonds, un spasme nerveux. Faut bien qu’elles finissent leur projet, non ? »
Il en rigolait, l’enfoiré. Il triomphait après s’être entendu avec Annette sur mon dos.
Je n’ai jamais su qu’est-ce qu’il lui avait dit au téléphone. Ni comment il avait découvert que ma girlfriend travaillait au quatorzième. C’est sans doute Mencher que le renseigna après qu’elle se soit épanchée devant qui voulait l’entendre. Mais il se peut aussi que Roberto, à qui rien n’échappait bien longtemps, ait su quelque chose de nos activités dans les couloirs de secours ou les salles laborantines avant le scandale ; et qu’il en ait gardé le secret, d’une part pour me protéger, et d’autre part pour avoir un avantage sur moi, au cas où. C’était bien son style.
Le fait est qu’après le coup des fesses dessinées avec force détails, Delapeña s’assura en personne que les graffitis incriminant étaient non seulement nettoyés mais les toilettes entièrement repeintes et au quatorzième et au quinzième. Et l’œuvre grotesque ne fut plus qu’un mauvais souvenir.
Néanmoins, il y eut encore des occasions désagréables après le scandale. Nathalie Dupree, lorsque j’osai retourner dans mon bureau, fit preuve de beaucoup de tact en remarquant : « Vous savez Eric, quand vous vous entretenez ici avec une élève, surtout si elle est jolie, vous devriez laisser la porte ouverte. Sinon, les gens vont jaser… Après tout, » ajouta-t-elle en riant, « vous êtes a handsome man, un homme agréable à voir, et il y a pas mal de femmes désespérées dans cette tour. »
Elle savait donc que nous nous étions enfermés dans la pièce avec Annette, et c’est par elle (entre autres ?) que Roberto l’avait appris. C’est seulement ainsi que je m’explique une remarque qu’il me lança tout en souriant pour la galerie une fois que nous fûmes assis de nouveau dans la cafétéria :
« Oh ! I know now what kind of a son of a bitch you are, je connais toute l’étendue de ta saloperie, Eric, mais ne changes pas tes habitudes pour moi, ce serait dommage… c’est comme ça que je les aime, durs, bien salauds et coriaces ! »
Mais Miss Katherine Miller accourait, bousculant des collègues et renversant les chaises pour me venir renifler de près. Elle mourait d’envie de me demander si j’avais vraiment baisé avec le patron. Et comment c’était, et si je ne craignais pas que… Mais, évidemment, impossible de poser ouvertement de pareilles questions. Elle se contenta donc de basculer le poids de ses difformités d’un pied sur l’autre, de me tourner autour en grognant de frustration, et de postillonner dans mon assiette, dont elle sembla dans une horreur grandissante lire longuement le contenu comme ces augures qui lisaient l’avenir dans les entrailles des animaux sacrifiés. Nous étions au printemps et, de toute évidence, le moment de son internement approchait…
L’ironie suprême, voyez-vous, c’est que désormais j’étais inattaquable. Dire quoique ce soit contre moi revenait à s’attaquer au patron, et sur un terrain explosif.
Il n’était même plus nécessaire, d’après Roberto, que je soumette dare-dare le syllabus du nouveau cours sur La Littérature Latino-Américaine en traduction : « T’as tout l’été pour lire le matériel, et à la rentrée, on avisera… peut-être qu’on utilisera ça pour tes futures promotions, qui sait ? » Et avec une bonne tape amicale sur l’épaule : « Man, that’s it, you’ve made it ! You’re in ! T’as réussi, mon pote, c’est une nouvelle vie qui commence pour toi. »
Et de fait, l’interview devant le Comité d’Embauche et de Promotion chargé de légiférer sur mon statut de full-timer au semestre prochain se passa comme on envoie une lettre à la poste. En l’absence de Miss Katherine Miller, Committee Coordinator, Roberto posa les questions et m’aida à fournir les réponses.
* * *
Un soir que j’étais souffrant (la rupture avec Annette, cette fois irrémédiable, m’était insupportable), voyant qu’il soupirait au téléphone et ne savait trop comment aborder un sujet d’importance, j’invitai Roberto à venir me voir dans Brooklyn. Il prit aussitôt un taxi car il était pressé. Une fois dans ma modeste demeure, l’air absorbé et ébahi comme un enfant, il regarda à peine les choses. Il était trop surpris de se retrouver dans la place, cette pièce, cette chambre, ce lit sur lequel il avait dû obséder pendant des mois, pour manifester le moindre signe de dédain. Il tenait à la main une large enveloppe, qu’à peine assis à même ma carpette défraîchie, un air de Callas en sourdine dans les enceintes, il se mit à ouvrir cérémonieusement. Il en sortit une page d’un papier épais et ouvragé, avec des signes en filigrane comme en ont les documents officiels. Celui-ci provenait de sa life insurance, son assurance vie, et faisait état d’investissements accumulés depuis le jour où il était entré à Sierra vingt ans auparavant.
Je lis mon nom sur ce document et n’y compris rien. Eric Chimski, sole beneficiary, seul bénéficiaire d’un investissement de plus de $250.000 !
« You’re crazy, old man ! » lui dis-je.
« Crazy for you, mon pote! Et si t’es sage, j’y ajouterai quelques vases parmi tes préférés. »
« Mais qu’est ce que ça veut dire, que tu m’achètes ? »
« Exactement, sauf que, grâce à ça, le jour où je m’en vais, ce qui ne saurait tarder, c’est toi qui continues ton Ph.D. sans relâchement. C’est stipulé dans un deuxième document que je n’ai pas sur moi, mais tu vois l’astérisque, là… Tu dois finir ton Ph.D. avant de toucher les derniers versements. On peut supposer que d’ici là tu y auras pris goût, aux versements…»
Et en effet, il y avait une note en bas de page renvoyant à un autre document stipulant les conditions du côté du bénéficiaire.
Ainsi, même mort, Delapeña me courrait encore après… Il se pencherait par-dessus mon épaule pour vérifier que je faisais bien ce qu’il voulait que je fasse. Je n’en éprouvais pas de colère, cependant. Ce qu’il attendait de moi, maintenant, n’était pas incompatible avec ma propre attente…
Préférant ne pas m’éterniser sur le sujet, j’invitai Roberto à un club au-delà de Vanderbilt Ave. Oui, je l’invitai. La clientèle y était haute en couleur, l’atmosphère vibrante, et il y avait toujours là de la musique live pratiquée par des musiciens du coin. La Soul Food vous brûlait la langue et vous obligeait à mettre les bouchées doubles côté boisson, ce qui plairait à Roberto.
S’il y a des gens qui savent rigoler et vous ouvrir leur cœur quand ils vous ont à la bonne, ce sont les noirs américains. Voir deux hommes blancs oser venir de ce côté de l’avenue à la nuit tombante, puis clapper des mains comme des petits fous après chaque chanson, boire comme des trous et se débrailler devant tout le monde disposa chacun en notre faveur. Vers deux heures du matin je me souviens encore de Roberto dansant le Rhythm and Blues au milieu d’un puissant cercle qui se le repassait comme on s’envoie un ballon de basket, c'est-à-dire avec précision, attention et amour.
De retour il se recroquevilla contre moi et nous nous endormîmes comme deux cailloux.
J’aurais pu dire, deux frères… mais non, c’est trop, deux cailloux.
* * *
Si elle avait téléphoné alors, Annette, j’aurais flanché. J’aurais tout envoyé balader, Roberto, le Ph.D., l’assurance vie, la pensée qui pense… pour un seul de nos quickies.
Mais elle commit l’erreur d’attendre. Assez pour que je ravale ma peine et m’installe sur son absence. On peut vivre d’une absence comme on peut vivre de l’air du temps. C’est nourrissant et, au fond, plus sain que bien des diètes.
Je connaissais sa jeune respiration. Je savais que c’était elle au téléphone bien qu’elle ne dise rien et attende par le son de ma voix de connaître mon état d’âme.
« What do you want, now? Qu’est-ce que tu veux ? » Ma voix sortait anormalement dure.
« Oh ! Je m’excuse, t’as quelqu’un ? »
« Non, j’ai personne… »
« Je te dérange dans tes pensées ? Peut-être que tu lis Shakespeare… »
Cela me fit sourire.
« Tu n’es plus mon champignon, alors ? »
Mon corps se réveillait… Comme il serait facile de retomber dans l’ornière !
« Je croyais que je te faisais horreur… »
« J’ai dis ça dans un moment de colère… parce que j’avais de la peine. Mais comme je t’ai fais de la peine aussi, alors we ‘re even, nous sommes quittes. »
« C’est toi qui le dis… »
« What do you mean ? »
« J’aurais pu perdre mon travail à cause de tes conneries ! »
« Mais puisque je t’ai dis que ce n’est pas moi… »
« Allez, arrête ! » et je raccrochai.
Pourquoi me revenait-elle ? Avait-elle compris ce qui se passait pour de vrai avec Roberto ? L’aurait-elle accepté ? J’en doute. Il ne s’agissait que d’un vieux retour de flamme, rien de plus qu’un moment de faiblesse, qui fut ma force.
* * *
N’empêche que je n’en menais pas large lorsque, le soir même, il m’appela. Lui aussi ne dit rien pour commencer. Sa respiration était lourde et encombrée. Il attendit quelques secondes que je me mouille, comme on dit, pour me sauter dessus.
« …Yes ? Who is it ? »
« You know who the fuck it is, don’t play stupid! »
Loin de moi l’idée de jouer au con avec lui. Etant donné la taille de ses chaussures, il devait être grand et gros.
« So ? »
« So, je pourrais te dénoncer. J’ai qu’à prendre le téléphone et dire à ton patron ce que tu leur fais, aux élèves à Sierra… »
Comment lui expliquer, à lui, que mon patron était déjà au courant ?
« So ? »
« So, je sais où tu crèches, and so, you’re gonna stop right now in your tracks, tu vas arrêter tout de suite ce que tu fais—ou bien je viens te chercher… »
« Qu’est-ce que je fais ? »
« Shit ! » Il fulminait, sa respiration se fit saccadée. « You little piece of shit ! Professeur de mon cul ! »
« Vous m’appelez trop tard, Monsieur, tout est fini entre Annette et moi… »
« That’s not what she says, ce n’est pas ce qu’elle dit. »
Régler leur compte entre eux, tenir ce George Hawkins sur le grill de la jalousie, voilà donc à quoi je servais.
« Peut-être pas, mais c’est ce que je vous dis, moi. »
« Et tu f’rais mieux d’avoir raison, sinon je viens te cogner la tête... »
« Ça, vous l’avez déjà dit, Monsieur. »
Il fulmina encore quelques secondes, ne trouva pas ses mots, et raccrocha.
Normal, me dis-je, c’est bien ainsi qu’il fallait que ça se termine.
22
Je fus étonné par le changement radical qui s’opérait chez Roberto. Je parle de son domicile. Des œuvres constructivistes d’Antonio, il n’y avait plus trace. Un nombre encore plus important de vases occupait les deux étages du duplex. Plus étonnant encore, aucun jappement, les deux chiens avaient disparus. Finalement, il avait même échangé le gros ordinateur IBM pour deux Mac portables !
« T’as fait place vide, dis-donc ! »
« Je suis comme toi, mon pote. C’est une nouvelle vie qui commence. »
Son attitude aussi avait changé. Lorsque nous nous allongeâmes comme à l’accoutumé sur son tapis chinois en face d’un feu à embraser l’édifice (alors que la chaleur printanière était déjà intense), il me prit la main comme un ami intime le ferait pour me dire une histoire qui lui tenait à cœur, mais il n’essaya plus de me coincer. Le but était le même, remarquez, mais sa stratégie s’était affinée : au lieu de s’en prendre au corps, il infiltrait l’esprit. Au lieu de quémander, il attendait que je demande. Ayant compris que j’avais de la tendresse pour lui, il pensait attiser mon désir (ou, en tout cas, favoriser ma soumission au sien) par le biais de ma jalousie.
Il me raconta son voyage en France avec un collègue, un biochimiste chilien qui, selon lui, avait été le premier à inventer la drogue de synthèse ecstasy. Ce chilien, Andres quelque chose, était grand et brun et beau (forcément) comme un athlète…
« He fucked me so hard ¡me dejo como un pollo desquartisado! » (Impossible à traduire : il m’a baisé si dur qu’il m’a coupé en quatre comme un poulet !)
Oui, je sentais bien que j’aurais pu être jaloux… pas du sexe avec Andres, mais de l’homme, de la tendresse de Roberto pour cet homme. Malheureusement pour Roberto, il se laissait emporter par les détails les plus piquants et exagéra comme à son habitude :
« Man, j’ai traversé le Pont Neuf je sais pas comment, à genoux, probablement… Le ciel était en bas et la terre en haut, et tout dansait la farandole, un peu comme dans ce Marc Chagall qu’ils ont dans leur Musée d’Art Moderne, attends, près du Trocadéro, non ? (ça, c’était pour m’impressionner)… et, au milieu, Andres me tenait par la main… et à un moment, pour pas que je glisse sur les pavés couverts de merde de chiens qu’ils ont—la ville la plus belle du monde, les rues tapissées de merdes de chien que personne ne ramasse, pouah !— il m’a même passé sa ceinture autour du cou, comme si j’étais en laisse…»
« Et ton chilien, comment est-ce qu’il marchait, lui ? »
« Oh ! Lui, il n’avait rien pris… c’était moi le cobaye ! »
C’est ça qui lui plairait, que je le traite comme mon animal domestique, le piétine, le fouette.
« On est arrivé comme ça au Père Lachaise, moi en laisse… et là, devant les pissotières où il y avait la queue parmi les bosquets disposés en quinconces et les tombes d’écrivains célèbres, Andres m’a lancé un défi : Tu les suces jusqu’au dernier, sans exception ! Tu visualises ça, des mecs qui avaient l’air de garçons bouchers, des arabes syphilitiques !… Je les ai tous sucés, tous, mon pote, jusqu’au dernier, et crois-moi qu’ils résistaient pas, eux… Non, ils y revenaient ! »
Où est-ce qu’il avait lu cette histoire ? Dans une de ces revues spécialisées qu’il empilait dans ses toilettes?
« C’est ça que tu voudrais que je fasse aussi, sans doute, me mette à genoux et suce des bites ? »
« Et pourquoi pas ? Y a rien de mal à ça… »
Non, rien de mal, sauf que les Gin and Tonic me remontaient au gosier et que j’étais prêt à dégobiller sur son tapis.
* * *
Il m’en raconta une autre, celle-ci un peu plus réaliste. Elle avait trait à un homme qu’on appelait The Pig dans le quartier. Roberto me cacha son nom, et pour cause : il faisait partie de la plus haute instance, le cabinet de direction de CUNY. Il était rien moins, d’après Roberto, que le numéro trois de l’université.
« Why, The Pig ? »
« Parce qu’il est vulgaire et laid… et énorme, mon pote, insupportablement gigantesque, et que quand il sort son machin à rallonge, personne n’en croit ses yeux, tout le monde tombe en pamoison. Même toi, tu en resterais bouche bée, t’en perdrais tes moyens. Et il se défroque aussitôt qu’il arrive… des boules comme des pastèques ! J’ai vu des récalcitrants se mettre à pleurer devant ça, tellement c’est veineux, alvéolé, pustuleux, de couleurs variées… brrr ! à te donner le frisson. On l’appelle The Pig aussi parce qu’il bouffe et boit et sniff la cocaïne qu’il amène par dizaines de sachets comme s’il n’y avait pas de lendemain qui tienne. Il est en liberté surveillée, d’ailleurs. Mais ça change rien. Chaque fois qu’ils l’arrêtent, un coup de téléphone et ils le relâchent illico… L’homme est trop connecté, et puis il a baisé avec je sais pas combien de Chairs, de Vice-Presidents, de Deans et de Cabinet Members. Ils habitent tous dans le coin eh ! eh ! CUNY c’est la ville, comme tu sais, et la ville ne pourrait pas se permettre le scandale. »
Je n’avais aucun mal à le croire, cette fois.
« Eh ! bien la semaine dernière il était là, just there, yes, juste là où tu es, et j’avais invité deux slaves comme on les appelle dans mon milieu, très beaux éphèbes, minces, au moins six pieds, élèves de la Graduate School... » Il me regardait par en dessous. « Des jeunes blancs becs de dix ans plus jeunes que toi et qui ont pourtant presque fini leur doctorat… Quoiqu’il en soit, doctorat ou pas, y avait plus personne quand The Pig s’est mis à poil. Ils lui ont laissé faire tout ce qu’il voulait, et il a de l’imagination, crois-moi. Ils lui ont léché les pieds, et ils les a pas plus propres que ça. Qu’on se demande comment il est arrivé où il en est en étant aussi malpropre. A moins que ce soit justement parce qu’il est comme il est qu’il en est arrivé où il est. Ils lui auraient sucé le trognon s’il leur avait demandé… Il leur aurait chié dans la bouche ! »
J’étais sur le point de lui demander, moi, ce qu’il faisait, lui, Roberto, pendant ce temps-là, à part gober les mouches ? Au lieu de quoi, pour épargner son tapis j’ai couru aux toilettes. Cette histoire avait beau être retouchée et augmentée, le dégoût n’en était pas moins fort.
* * *
En fait, j’y allais régulièrement dans ses toilettes. Roberto avait peut-être nuancé ses manières à mon égard, mais pas ses propos.
Il y avait quelque chose qui continuait à me gêner sérieusement, chez lui. Je parle de l’homme, maintenant, d’un aspect qui n’était pas à lui-même tout à fait conscient. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il oscillait, comme tout le monde d’ailleurs, dans son rapport avec les juifs. Je n’étais pas sûr d’avoir jamais su ce que le mot voulait dire dans mon cas, mais j’avais la certitude que, autant et sinon plus que d’être né en France et d’avoir fréquenté brièvement Paris IV, le fait d’être juif n’avait pas été pour rien dans son choix précipité, puis son amour intempestif autant que tenace, opiniâtre, exclusif et, apparemment, durable pour moi.
Estimant ne pas avoir droit de se compter parmi eux, il faisait contre mauvaise fortune bon cœur et leur enviait tout ce qu’il considérait comme des traits essentiellement juifs : la persévérance dans les affaires et les études. Le talent dans la musique... Mais en même temps, il avait des discours confinant à l’antisémitisme le plus féroce, celui-ci nourrit par sa connaissance précise des textes proto-fascistes écrits en italien et en français juste avant 1900. Il me montra un livre qu’il tenait en révérence, une première édition de Dégénérescence par Charles Nordot.
« T’es juif et t’as pas lu ça ? Quel genre de juif es-tu, de toute façon ? Tu manges du cochon… On devrait passer ce samedi matin à la Synagogue, toi et moi, y en a une très belle le block d’à côté… J’y connais pas mal de monde. C’est une synagogue réformiste, s’entend.»
Je n’avais rien à répondre. Mon judaïsme aussi était resté en plan.
« Faut connaître son ennemi, mon pote ! N’est-ce pas toi-même qui t’en targues ? N’est-ce pas ça, la dialectique ? »
Roberto devenait adepte à m’attaquer.
« Remarque, c’est sûrement encore vrai, peut-être même plus vrai que jamais ce qu’il disait Nordot sur les races qui se renforcent et celles qui dégénèrent… »
« Qu’est-ce qu’il disait ? »
« Bon, tu me diras, c’est vrai que la science moderne a dénoncé la biologie de son époque, en fait la phrénologie ou étude des formes du crâne et des traits du visage qu’utilisèrent ensuite les Nazis (il articula cette phrase exagérément, comme chaque fois qu’il craignait que m’échappent les prémisses foireuses de sa thèse). Mais, note ceci, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des strands d’ADN plus viables, plus propices, en meilleure santé, plus beaux et plus forts que d’autres… et des strands, tu me suis, qui s’effilochent à vue d’œil, au contraire, s’affaiblissent, moisissent et tombent sur pied comme de la vigne morte… Le corps peut être beau, noueux, long et fort comme un pied de vigne, comme un tronc, et même aussi impressionnant qu’un mât de cocagne… je pense aux blacks, dont la race pourtant va se dégénérant. Y a qu’à regarder autour de soi, non ? »
J’aurais dû lui demander à quel strand il appartenait, lui. Et moi, le juif, par où est-ce que je m’effilochais à vue d’œil ? Comme d’habitude, il n’avait pas d’argument, mais une conviction et la hargne d’avoir raison. Je n’avais aucun moyen d’argumenter là-contre. Allez discuter une croyance ! Outre une connaissance rudimentaire de la biologie (et des vignes), je n’avais pas lu Charles Nordot. Et néanmoins, il ne faisait pas de doute à mes yeux que Roberto effectuait un saut quantique en projetant des qualités morales et esthétiques dans le microscopique. Le but étant, bien entendu, de justifier sa haine de certaines catégories de gens.
« Si tu savais combien de collègues à Sierra m’en veulent à mort pour t’avoir donné le full-time job ! »
« Donné ? »
« Ouais, enfin… C’est surtout Doctor Mlouf, le Chair du Multicultural Department, qui arrête pas de m’emmerder… Tu savais pas parce que je ne voulais pas te dire pour t’épargner. T’as rien à craindre, you’re in, je t’ai dit mille fois, et puis, on veille on grain ; mais il a même pétitionné la Présidente. Il dit que c’est une honte d’embaucher un blanc étranger—je pense pas qu’il ait osé utiliser le mot juif—quand il y a tant de femmes noires locales superbement brillantes et qui feraient cent fois mieux l’affaire… »
« Il a dit ça ? »
« Et lui, qui est-ce qu’il embauche ? Rien que des femmes superbes, en effet, et qui sont à ses petits soins parce qu’elles ont acheté leur doctorat à Mogadishu et savent pas vous sortir une phrase correcte en anglais ! Y a que des Africaines dans son Multicultural Department, pas même un Latino ! »
La haine de certaines catégories de gens peut se comprendre. Elle est, il me semble, universellement partagée. Ce que je supporte mal, c’est le vernis, le blabla pseudo-scientifique.
« Rien ne contredira le racisme et donc rien n’en viendra à bout, dis-je à la fin. Le raciste ressemble au croyant ou au communiste de naguère. »
« Ah ? En quoi ? »
« On ne peut pas plus lui enlever son Dieu de pureté raciale en prouvant qu’il n’existe pas que l’assurer par une preuve incontournable qu’il existe. Faut donc qu’il en rajoute et se fasse dangereux.»
« Tu crois que je suis raciste, alors ? Et dangereux ? »
« Je n’ai pas dit ça. »
« Ce que je sais, c’est que certaines pratiques se transmettent à travers les générations et renforcent les strands… »
« Pratiques ? »
« Pratiques sexuelles et culturelles mixées dans le sperme et le sang. De quoi former une élite d’hommes qui marchent vers le lendemain ! »
« Man, tu es un poète! » dis-je gaiement.
« J’ai lu Verlaine et Rimbaud… »
« On dirait plutôt du Paul Eluard. Je ne me rappelle pas avoir lu le mot sperme dans un seul poème de Verlaine ou de Rimbaud. Mais tu es le spécialiste en Littérature Comparée, dis-je. Et puis, ma mémoire des textes n’est plus ce qu’elle était. »
« Ta mémoire tout court a grand besoin d’un rafraîchissement, en effet, parce que tu fous rien, ça fait des années que tu baises des connasses et que t’as pas ouvert un livre… Un livre, je ne parle pas d’une brochure pour gonzesses ! Viens, mon pote, t’asseoir à ce bureau, ouvre ton portable, et tu verras la vitesse qu’il prendra, ton doctorat… »
23
C’était bien, on ne peut pas dire le contraire, le séminaire sur François Rabelais. Prof. Mary McPherson y déploya une documentation extraordinaire. Comme tout Français qui se respecte, j’avais lu Pantagruel et Gargantua au lycée et y avait trouvé beaucoup de plaisir. Exemplaires pour leur irrévérence, leur ouverture d’esprit et leur liberté de langage, ces deux livres constituaient à mes yeux le cœur heureux de ma culture. Ce dont je serais toujours fier, quelle que soit mon opinion sur les Français d’aujourd’hui et aussi loin que se retire en moi mon identité française.
Mais de ces facéties outrées, de ces descriptions grotesques et de ce rire vilain et grossier qui renversait toutes les traditions chères à Rabelais, il fut à peine question. Les Libvres très Horrificques se dressaient sur la belle table oblongue couleur tabac ; mais ils restaient là inertes, asphyxiés et comme enterrés sous un monceau de notes et de considérations savantes, une toile d’araignée de débats entre professeurs émérites où la mouche qui vrombit dans la caboche du moine défroqué ne piquait plus personne.
Prof. McPherson avait étudié Rabelais de fond en comble. Elle publiait des articles influents sur Rabelais. Elle ne manquait pas une conférence d’importance sur le sujet ; pas une note en bas de page ajoutée aux annales rabelaisiennes quelque part dans le monde ne lui échappait. Il se peut qu’il l’ait surprise dans sa jeunesse, et que, titillée à certains endroits, il l’ait même fait rougir et franchement gênée, ce qui, il me semble, était l’intention express de Rabelais. Mais de cela il n’était pas non plus question entre les murs de verre fumé. Prof. McPherson enseignait Rabelais comme un chimiste enseigne les vertus du sucre, c'est-à-dire en se foutant complètement du fait qu’il soit sucré.
Remarquez que je ne la critique pas ; elle faisait son métier. Voilà ce qui arrive quand la littérature, la philosophie aussi bien, la pensée qui pense qu’elle pense, deviennent une affaire de profession, de salaire et de position. Ceux qui me paraissaient moins défendables, c’étaient les élèves, mes futurs collègues, ceux qui buvaient ses paroles et la mimaient (sans espoir, eux, n’étant pas formé par Princeton ou Yale, de jamais toucher son salaire) ; autant que ceux qui s’attaquaient à ses « vieilles méthodes » scrupuleuses au nom d’une idéologie avant-gardiste quelconque.
N’oubliez-pas que le féminisme était encore jeune, à l’époque, et donc intransigeant et cruel. Les jeunes femmes autour de la table arrivaient, non seulement avec une cause à défendre, mais avec un mandat d’arrêt à exécuter. Malheur à celui qui oserait rire (ou seulement sourire) avec Rabelais de la façon dont il traitait les filles, les mères, les belles-mères et les grands-mères, les coupait en morceaux et les faisait cuire dans sa marmite. D’ailleurs, en général, les hommes dans ce milieu super éduqué ne disaient rien. Et ce, non pas comme à Sierra, par peur de mal prononcer l’anglais devant un parterre de femmes. Le peu qu’ils osaient exprimer, combien promptement le rétractaient-ils, et avec un million de nuances et d’excuses ! Combien le poids d’atrocités commises durant des millénaires par leurs pères et leurs grands-pères pesait-il sur leurs frêles épaules de petits-fils ! Ils avaient tort, quoiqu’ils disent ou ne disent pas, d’avoir du poil au menton.
Prof. McPherson n’osait pas trop contredire les dictats de ses élèves, ni relever leurs divagations autant intempestives qu’anachroniques. Après tout, une idéologie, cela donne de l’élan. Autant que son audience montre de l’enthousiasme, sinon ce serait d’un ennui à mourir, les études de doctorat ! Elle qui venait de la vieille école qui précéda les post-ceci et les post-cela ; elle qui avait appris à lire le latin et le grec (langues que Rabelais épela avant même de connaître le français, l’italien, le haut allemand et les dialectes de son époque), le pire qui pouvait lui arriver, semblait-il, ce qu’elle craignait surtout c’est qu’on la prenne pour une has-been.
Elle s’essayait donc à excuser le méchant Rabelais pour son évidente misogynie. Si évidente que cela aurait dû leur mettre la puce à l’oreille et les faire réfléchir, nos futures savantes. Je ne vous dis pas le tollé qui s’abattit sur moi, ni le nombre d’ennemies que je me fis lorsque, non content de manifester ma prétention native familière (étant le seul Français accoudé à la table, je lisais Rabelais à haute voix lorsque McPherson me le demandait, ce qui en énervait plus d’une), je me hasardai à soumettre l’idée que si Rabelais était aussi agressif avec les femmes, s’il était si venimeux envers ce qu’il prenait pour un défaut et un manque visible entre leurs jambes, le symbole de tous les manques dans la matière et de tous les travers de la nature, c’était sans doute parce que, quelque part, il en avait très peur.
* * *
Ce fut mon tour de me taire dans le séminaire sur John Milton. J’y buvais du petit lait ; j’étais, c’est le cas de le dire, aux anges. Rien dans la littérature française et les traités philosophiques que j’avais lus ne me préparait à cet assaut de grandiloquence, ce puits de science mystique qu’est Paradise Lost. Et en particulier, rien ne me préparait au portrait si moderne, si présent que Milton dresse du mal éternel en la personne de cet ange révolté sans raison apparente, sans raison qui vaille puisqu’il a tout reçu, la beauté, la brillance du plumage et l’intelligence, sans compter l’admiration et l’amour de Dieu.
Mais justement, c’est insupportable, dit l’archange démoniaque alors qu’il tombe du ciel, de tout devoir à quelqu’un, fut-il Dieu, sans jamais pouvoir lui rendre la pareille.
The debt immense of endless gratitude,
So burdensome still paying, still to owe…
A moins, lui souffle Milton, qu’on ne parvienne à rendre une bonne fois par un geste de gratitude qui soit reconnaissance de ce qu’on doit.
… a grateful mind
By owing owes not, but still pays, at once
Indebted and discharged…
Mais pour cela, encore faut-il savoir replier les ailes, descendre de son piédestal d’archange et se montrer humble, ce dont est bien incapable Satan.
24
Nous avions un problème, avec Roberto. Et je ne parle pas seulement du manque de sexe. Notre paire (je n’ose pas dire couple), présentait une anomalie dans le contexte du West Village. On appréciait mon français et mes manières de table. Mais ma conversation, quand il y avait conversation (downtown on est souvent si serrés dans les restos qu’il faut bien, malgré l’ambiance saturée de music et de bruit, qu’il y ait conversation d’une table à l’autre) se révélait vite sérieuse et trop lourde pour l’endroit.
Au sortir du restaurant nous marchions jusqu’aux pontons délabrés, jusqu’aux embarcadères et aux quais désaffectés qui longeaient alors l’Hudson River. Il y avait là beaucoup d’hommes, par grappes, par couples, évoluant parmi les mouettes et les reflets de la rivière à perte de vue… Mais nous n’étions pas comme ces hommes, Roberto et moi. Nous étions seuls. Oui, seuls à deux.
Ses amis de longue date ne m’intégrait pas mieux, quand j’y pense. Ils nous évitaient et on peut facilement comprendre pourquoi. Roberto et moi passions notre temps à boire et à fumer, ce qui nous rendait confus, hébétés, tour à tour grandiloquents et timides, riant aux éclats de n’importe quoi. On m’attribua la responsabilité entière du vilain coton que filait Roberto. Son visage était bouffi et violacé, et il était plus maigre et chétif que jamais. Il y avait de quoi, en effet, s’inquiéter pour sa santé.
Je ne lui donnais pas ce qu’il attendait, voilà. Je profitais de lui, c’était manifeste. J’étais un de ces euro-immigrants prétentieux, jean-foutres et arrivistes.
Le fait est que nous étions désagréables à fréquenter. Ses amis assumaient naturellement que Roberto s’était trouvé un énième jeune homme. Puis quand ils se rendaient compte que je n’étais pas un jeune homme, ils s’accrochaient encore à l’idée que nous étions un couple en train de se chercher… Je les détrompais par mon comportement amical, attentif, au besoin prévenant, concerné mais distant, et en tous les cas pas dévoré de passion, envers Roberto, lequel répondait par ses sarcasmes habituels…
Les collègues qui voulaient rester proches de Roberto s’étaient mis à nous inviter aux Broadway shows, aux lectures et aux cocktails où ils allaient. Quand son dealer nous fournissait en herbe, au lieu d’un petit sac, il en mettait deux. Mais tout cela ne dura pas. Carlos, le seul ami commun qui aurait pu nous comprendre, avait été écarté d’entrée par Roberto. La raison étant qu’il n’aidait en rien ses manœuvres à mon égard.
Que faire ? Rompre ? Mais rompre avec quoi, au juste ? Bien qu’il ait menacé de me fermer la porte au nez et de me jeter dehors, en somme, dès la première entrevue, Roberto en était, comme il l’avait lui-même reconnu dès la première heure, incapable. Il était lié à moi « comme la bouteille à l’ivrogne », ou n’est-ce pas l’inverse ? Et moi, eh ! bien, j’aurais pu faire sans Roberto, et du point de vue des sentiments, et du point de vue des nécessités. Je n’avais plus besoin de lui matériellement. Le Chair ne pouvait plus rien changer au fait qu’on m’avait voté full-timer, et que le rester et obtenir la tenure ne dépendrait que de moi.
Si je revenais cogner à la porte de son duplex et m’installais de plus en plus chez lui comme chez moi, il faut croire que, à part des moments de tendresse, la bigarrure de sa conversation et un réel souci pour sa santé, c’était pour une raison plus obscure. Par un sens du devoir, sans doute avant tout, envers moi-même. Pour trouver le moyen de régler nos comptes, et ce, à tous les sens du terme : payer ce que je lui devais, et lui faire payer, du même coup, ses mensonges, ses vantardises et ses manipulations (y compris celle de ses $250.000 qu’il irait quand bon lui semblerait, j’en étais sûr, rediriger d’un trait de plume vers qui de droit). Pour trouver le moyen de lui rendre tout une bonne fois et que cela me rende mon indépendance… Pour le mettre à sa place, si possible, et trouver la mienne avant qu’il ne soit trop tard.
Il nous fallait donc aller de l’avant. Mais comment ? En allant voir ailleurs si nous y étions. En partant.
Roberto avait dû gamberger là-dessus cent sept ans, mais aussitôt que commencèrent les vacances d’été il présenta la chose comme une découverte. Sa sœur aînée travaillait pour l’Unicef et résidait cette année-là en Haïti avec sa famille. Or Haïti, c’est dans la même île que Saint Domingue. Je lui avais raconté comment, après plusieurs tours du monde et pas mal d’aventures financièrement désastreuses, mon père était allé mourir dans le village de Samanà, une des plus belles plages de l’île.
« Et tu n’es même pas allé le voir à sa mort ? »
« Il ne m’a jamais invité de son vivant… »
« Même avec ton père, alors, tu étais brouillé ? »
« Non, il m’a envoyé des photos et de longues lettres écrites à la main… Mais il y avait un problème, il vivait avec une très jeune Dominicaine, qui lui a donné un bébé… »
« Très jeune ? Quel âge ? »
« Je ne sais pas, on ne la voit pas bien sur les photos, on dirait qu’elle se cache, et il n’a pas voulu me dire, mais très jeune. »
« Et maintenant, tu n’irais pas te recueillir sur sa tombe ? »
« Bien sûr que j’irais volontiers me recueillir sur sa tombe, j’y ai souvent pensé… »
« Alors ? »
* * *
Aussitôt dit, aussitôt fait. Les billets d’avion n’étaient pas chers et pas difficiles à obtenir. Pourquoi se rendre en Haïti, un des pays normalement les plus pauvres de la terre, et en plus, ravagé par une série de guerres civiles ? Et en plus, par les chaleurs torrides de l’été !
Je n’avais pas mis le pied dans l’aéroport ; je n’avais pas jeté un coup d’œil sur l’air triomphal que prenait Roberto dans ses baskets neuves, sa veste de safari sans manche et ses jeans trop propres, que je sentis l’erreur se refermer sur moi et comme la dent d’une louve me saisir par la peau du cou.
A part les familles de Haïtiens retournant chez elles avec des valises énormes afin, sans doute, d’ajouter le toit qui manquait encore à la bicoque ancestrale, des médicaments pour la grand-maman, des savons qui lavent, du dentifrice et des denrées de base pour les voisins, il n’y avait pas foule.
Qu’est-ce qui donnait à Roberto cet air de victoire ? Dans l’avion il me parla de sa sœur, de son troisième mari et de leurs enfants respectifs. Maurice, un Vénézuélien, était un vieux défoncé ayant vécu plusieurs vies, « comme toi, en somme », dit Roberto, avant de se reconvertir dans le volontariat auprès des enfants sous alimentés. Quel genre d’occupation est-ce ça, volontariat ? Je supposais que soit il avait de l’argent, soit sa femme en avait.
La sœur, Elena, avait en effet un poste important. Mais comme elle s’engueulait avec ses subalternes et avec ses supérieurs, elle ne restait pas en place. Une année c’était le Mozambique, l’autre l’Equateur. Les trois filles de Maurice et le fils d’Elena suivaient sans broncher, ainsi que les nounous et les précepteurs.
« You who don’t belong to nothing, leur vie de nomades nantis, tu devrais aimer », conclut Roberto.
Port-au-Prince, maisons de béton armé à moitié peintes, cabanes de tôle ondulée à perte de vue. La chaleur, le bruit et la poussière. Des attroupements de noirs se pendent aux fenêtres et montent sur les toits des minibus qui n’arrêtent pas de klaxonner et sont bariolés de motifs psychédéliques. Maurice est là avec une grande Peugeot espace 4 x 4. Deux jeunes noirs nous soulagent du peu de bagages que nous avons emportés et s’assoient respectueusement derrière.
Maurice s’adresse à moi en français. Il m’est tout de suite fort sympathique. Les sourcils en broussaille et ses longs cheveux gris en queue de cheval, il fait très baba cool. Tandis que nous quittons le centre ville et montons vers les hauteurs, il nous explique, non pas les développements politiques récents, auxquels il semble ne pas s’intéresser ou n’y rien comprendre, mais leurs conséquences : « Tiens, ici, au coin, une quinzaine de morts la semaine dernière… Là, une vingtaine allongés hier matin. »
On se regarde, avec Roberto. Nous avons beau le croire, cela fait drôle de voir que les hommes et les femmes ont l’air d’aller à leurs affaires comme si de rien n’était. Mieux, on dirait qu’ils ne cessent pas de rire. Il y a partout une ribambelle de mômes débraillés mais propres, et qui jouent à en perdre la tête. Les adolescents et les jeunes gens font comme tous les jeunes gens du monde : ils se prennent à la taille et s’embrassent goulument.
Plus on monte et plus les habitations se font belles et les jardins luxuriants. Ce sont des villas peintes de couleurs pastels, aux toits de tuiles oranges dignes des hauteurs de Juan-les-Pins, avec des parterres de fleurs écarlates et de larges feuilles d’un vert tendre comme je n’en ai jamais vues. Des bégonias, des hortensias et des bacs de roses entretenues à la perfection entourent de même le haut mur du complexe où habitent les étrangers. Maurice fait un signe de la main et les gardes armés de mitrailleuses nous laissent entrer.
A l’intérieur, parmi les ruelles d’un village comme importé d’Europe, les domestiques vont et viennent. Les étrangers qui aident au développement, faut bien d’abord les aider eux-mêmes. Une soubrette nous reçoit, et de derrière, Elena accoure, enlève son tablier de cuisinière du dimanche, et saute au cou de son frère. Elle est aussi grande que lui, mais fait beaucoup plus portoricaine ou sud-américaine avec ses cheveux noirs, ses yeux noirs, sa peau brune et ses formes dodues.
Elle est très polie et parle aussi un merveilleux français à l’accent chantant ; mais tout de suite je m’aperçois qu’elle m’étudie de derrière ses lunettes, se demande quelles sont mes intentions et ce que j’apporte à Roberto au juste. Les deux petites filles et une adolescente entourées d’un grand garçon noir et de leurs nounous lèvent à peine le nez de leurs cahiers et de leur Nintendo. David, le fils unique d’Elena, est enfoncé dans un fauteuil et regarde la télé. Quand il se lève enfin, je suis surpris de voir qu’il est grand et beau. Il ressemble à un jeune Julio Iglesias.
Et il y avait aussi un couple de nouveaux mariés, deux gros, dont une cousine Delapeña courte sur pattes. Tous les deux importés directement d’une université prestigieuse où ils finissaient des études très poussées quelque part dans le Midwest des Etats-Unis. J’ai du mal à me rappeler de leurs prénoms respectifs vu qu’ils ne se quittaient pas et ne m’ont pas une seule fois adressé la parole. Ils semblaient manger et boire et dormir et parler en même temps. Copie conforme de Roberto, ils savaient tout, ils avaient tout vu et tout lu, au point que ce n’était pas la peine de leur raconter quoique ce soit car ils le savaient déjà.
J’étais en train de commettre une bêtise grosse comme moi, oui, et je compris alors pourquoi. Ainsi que l’air de triomphe claironnant qui ne quittait pas le visage pourtant malade de Roberto. S’il y avait quelqu’un qu’il respectait et aimait presque autant qu’il avait aimé sa mère défunte ; si quelqu’un devait en ce monde le défendre contre ses ennemis quoiqu’il leur ait dit et quoiqu’il leur ait fait, c’était cette sœur. Auprès d’elle, au sein de cette famille, rien de mal ne pouvait l’atteindre. Ils se serreraient les coudes et feraient barrage tant et si bien que le diable en personne ne parviendrait pas à s’introduire dans ce paradis retrouvé.
* * *
Quoique sa maison fut grande, et sa famille ouverte à tous les courants, Elena nous avait destiné une habitation à part, y compris notre propre muchacha et Etienne, un garçon à tout faire qui habitait dans une cabane avoisinante. A la suite de quelques repas pris chez les Delapeña, et quoiqu’il me fût agréable de parler avec Maurice d’une époque dont lui et moi avions traversé les rêves comme on attrape les maladies infantiles, j’étais bien content d’y trouver refuge.
Roberto devait confier à sa sœur, à David et aux deux gros les malheurs sans fond que je lui procurais dès que j’avais le dos tourné, car sans se départir d’une courtoisie de rigueur, ils me recevaient avec componction et dans une froideur grandissante. Il suffisait que je me retourne à l’improviste pour surprendre les nouveaux mariés en train d’étouffer un rire et David se figer dans un sourire idiot.
Avec mes dollars, j’avais le pouvoir de me procurer n’importe quoi. Rien, m’assurait Etienne, n’était hors de ma portée : les meilleurs vins de France, des poissons grands comme un homme, qu’on irait pêcher et cuire sur mes ordres, des entrecôtes frites comme on vous les sert bleues, saignantes ou à point dans les meilleures brasseries de Paris (il savait ça, Etienne, grâce à la télé qu’il regardait avec ses frères et sœur dans sa cabane)—et même, me dit-il, toutes les femmes (et il ajouta dans un clin d’œil goguenard, les hommes) que je voulais. Il était, lui, bien content que je le laisse utiliser la douche des demi-heures durant. L’eau était un luxe et se laver, autant une nécessité par ces chaleurs qu’un souci continuel…
Pour l’instant, je ne faisais pas attention à l’offre de sexe bon marché, le désir ne m’étant pas revenu depuis la perte d’Annette. Et puis, pourquoi aggraver les choses ? Roberto m’aurait mis toute sa troupe aux trousses, s’il me surprenait avec une gonzesse dans la chambre aux lits jumeaux que nous partagions. Et non sans éprouver le plaisir que procurent les choses longtemps remises à plus tard, il m’aurait fait jeter hors du complexe.
J’en eus la preuve lorsqu’un soir Etienne vint me voir au milieu de ses frères et sœurs, leurs copines et leurs copains de quartier. Il y avait là des enfants et des adolescents, des grandes et des petites de toutes les tailles et de tous les âges. Il était bien onze heures du soir, et ce beau monde était comme endimanché, chemisier blanc et jupette noire, en route pour faire la fête en bas, dans la ville de Port-au-Prince. Pourquoi Etienne me les amenait-il ? Pour que je leur donne quelques dollars, sinon ils n’auraient pas de quoi se payer des sucreries et des boissons.
Et aussi pour me présenter Martine, sa sœur aînée, une jolie fille de dix-huit ans à l’air, au premier abord, timide et sérieuse, mais qui, il en était certain, me plairait beaucoup si je passais quelque temps en sa compagnie. Dans nos contrées cette situation aurait été scabreuse pour le moins. Pas ici. Il ne s’agissait pas de prostitution. Etienne n’essayait pas de la maquer. Il essayait seulement de faire se rencontrer deux extrêmes : un homme blanc qu’il voyait étrangement solitaire et un peu triste, et une jeune fille sans appui et sans guide qui avait un urgent besoin d’aide.
Martine ne recula pas lorsque je m’approchais d’elle. Au contraire, elle rajusta les chaussettes qui lui montaient aux genoux, ce qui releva la jupe à fronces et dégarnit haut ses cuisses. Voyant que je regardais, elle se mit à rire et me demanda comme si j’étais déjà son copain, de l’argent. Oh ! Non, pas pour elle, mais pour ses petits frères, pour qu’ils puissent s’amuser « en bas ». Je lui donnai $10 et nous promîmes de nous retrouver le lendemain à la fausse fontaine qui marquait le milieu du complexe.
Tandis que je l’attendais sur les marches de marbre fraîches, je vis deux évènements se dérouler à la fois. D’un côté Martine arrivait précédée d’Etienne et devançant le même groupe endimanché que le jour précédent ; et de l’autre venait David d’un pas rapide, suivi par Roberto, qui le poussait en avant et lui donnait des ordres.
« You see, I told you. Prends-lui ses clefs! ¡Este hijo de puta ! Prends-les lui! »
Je fus si surpris que je laissai David me fouiller les poches et en sortir les clefs de l’habitation devant tout le monde. Puis ils repartirent comme ils étaient venus, Roberto poussant l’autre en avant, sautant en l’air et exultant de plaisir.
« Now they can fuck outside like dogs, if they want, je l’entendis dire. Maintenant ils peuvent baiser dehors comme des chiens, si ça leur chante. »
« C’était qui ? » me demanda Martine, étonnée et gênée pour moi sans bien savoir pourquoi.
« Mon patron. »
Mon dépit était tel que je lui donnai de nouveau $10 et lui demandai de m’oublier sur le champ, elle, Etienne, leurs frères et leurs sœurs.
Je n’avais plus qu’à ravaler ma honte, revenir au bercail et demander implicitement pardon à Elena, à Maurice, à David, aux deux gros et, bien sûr, à Roberto.
Comment l’avait-il su, que j’avais rendez-vous avec Martine à ce moment précis, ce soir-là et à cet endroit-là ? Par Etienne, évidemment. Etant au service d’Elena, il n’avait d’autre alternative que de jaser quand questionné. C’était bien dans la nature de Roberto d’aller toujours imaginer le pire de ma part.
Je ne dis pas que je n’aurais pas éventuellement pu faire l’amour avec Martine. Elle me plaisait. Mais je ne l’aurais pas fait dans l’habitation. J’aurais épargné Roberto. Au contraire, je me jurai ce même soir qu’il me le paierait.
25
Ici commence une descente le long d’une pente que je devrais vous épargner. Mais il faut en passer par là si je veux terminer cette histoire et atteindre le bout du tunnel.
Le complexe était entouré d’un mur recouvert de débris de verre et gardé par des militaires armés de mitrailleuses, de coutelas et de grenades ; et cependant on y entrait et en sortait comme dans un moulin-à-vent. Des femmes y vendaient leurs plats cuisinés ; des hommes y proposaient leurs services, par exemple de vous cirer les chaussures pour 50 centimes. Il n’y avait qu’à tendre la main…
Comme je déambulais une après-midi dans une ruelle excentrée et qui longeait le mur, je croisai sans m’arrêter une créature chétive, très noire, mal vêtue et aux yeux malins perdus dans leurs orbites. Tout en continuant mon chemin, je sentis dans mon dos qu’elle avait ralenti ses pas, s’était retournée et me dévorait du regard. Depuis mon arrivée dans les tropiques, mâles ou femelles, j’évitais de parler à ce genre d’individu. Pas besoin d’être un docteur es lettres pour comprendre qu’ils trimballaient la mort.
Et pourtant, à mon tour, je me retournai. Dès la première syllabe de ma part, je sus qu’elle allait s’accrocher à mes basques en désespérée. Sans répondre à ses questions obligées sur mon français ni faire l’effort d’une conversation quelconque, je l’amenai dans l’habitation, où elle tomba la robe, exhiba une poitrine plate, des hanches osseuses et un slip sale, et courut se laver dans la douche.
Je n’avais aucune envie d’elle. J’aurais préféré lui donner les $5 ou $10 de rigueur, et la voir déguerpir. Mais de retour dans la chambre et sans attendre la tractation qu’une professionnelle de la rue Saint Denis aurait tenue pour sine qua non, elle se mit en position à quatre pattes sur un des deux lits et le cul en l’air. Cela faisait partie de son sens du devoir : elle tenait à gagner son argent.
Heureusement que j’avais acheté des capotes anglaises, au cas où. J’évitais de la toucher. Elle était dure et froide comme une pierre, alors pourtant que son regard était fiévreux et que ses lèvres tremblaient. Pas un pouce de graisse ; pas une rondeur. Bien que j’aie commis cette bourde délibérée pour blesser Roberto et scandaliser son clan au maximum, c’était vraiment trop con de ma part. Mieux valait que ça se termine ni vu ni connu. Une fois en elle, je me dépêchai d’en finir.
Voilà. Je lui tendis l’argent à bout de bras sans mot dire, d’une manière qui signifiait : puisque t’as ton compte, tire-toi et n’y reviens plus.
Ouf ! C’était fini. Du moins, c’est ce que je croyais.
* * *
Le lendemain comme j’allais chez les Delapeña, un type au visage épais, lugubre et un peu moins noir que les autres sortit d’une encoignure où il m’attendait et se mit à m’emboîter le pas. Il était légèrement plus petit que moi.
« Alors, t’as eu ton taf, non ? », dit-il dans un français de français. Son sourire laissait voir une rangée de dents inhabituellement grises. « Tu lui a fait des enfants, non ? »
« Hein ? »
Il répéta l’expression. J’eus un frisson d’angoisse et le plus pénible sentiment de déjà vu. Comment n’avais-je pas prévu qu’un homme sortirait du décor ?
« Et alors ? »
« Et alors, elle a des frères et sœurs, non ? Ils vont avoir besoin de toi, maintenant. Ils mangent pas comme toi, eux ! Donne-moi $50 et tu peux l’avoir quand tu veux. »
« Je n’en veux pas », dis-je en m’arrêtant et en le regardant méchamment. Soit à cause de sa taille, son air de chien battu ou le fait que la maison des Delapeña nous était visible, sur le coup je n’eus pas peur de lui. Ou bien, si j’avais peur—il avait sûrement un couteau, une arme quelconque—j’étais décidé à affronter cette peur et à en voir le fond. J’en avais marre qu’on me manipule.
« D’ailleurs », dis-je en tournant les talons et en me dirigeant vers la maison, « Je peux rien faire pour eux, c’est pas mon problème. »
Il resta planté là, n’osant pas me suivre.
Disons la vérité, je passais ensuite beaucoup plus de temps qu’avant chez Elena et Maurice. Et quand je me promenais dans le complexe, prenais l’air à la nuit tombée ou allais nager dans la piscine olympique, c’était accompagné de Roberto, de David ou de Maurice (préférablement des trois à la fois). Comme par ailleurs il n’était pas question, pour un blanc, de sortir du complexe sans être accompagné et conduit en voiture, l’endroit était en train de me devenir une prison.
Mais bientôt, il y eut pire. De la façon discrète et professionnelle qu’elle avait d’adresser les problèmes, le lendemain soir Elena m’attira durant le repas dans un coin de la cuisine et me dit : « Il est venu vous chercher cet après-midi. Je lui ai dit que vous ne logiez pas ici, mais il est du genre collant… ça fait une heure qu’il vous attend dehors. »
Puis comme je m’apprêtai à sortir : « Je préfèrerais que ça ne se passe pas devant les fenêtres, vous comprenez… et surtout, ne haussez pas la voix. Pas d’histoires. Amenez-le du côté du jardin et, Eric, n’ayez pas peur de lui. A l’intérieur du mur, il ne vous fera rien. »
Je fouillai dans ma poche ; j’avais $12 et des poussières. Je refermai soigneusement la porte derrière moi, l’attirai du côté du jardin, lui mit l’argent en boule dans la main et lui dit entre mes dents : « Prends ça, c’est tout ce que j’ai, et va te faire foutre. »
« Je reviendrai », dit-il en s’en allant.
Sur le coup, je sentis une terrible oppression. Mais en y réfléchissant, je compris que le danger était contenu. Cela se passait désormais entre Elena, le mac et moi. Elena ferait tout en son pouvoir pour garder le secret et épargner son frère, et me défendre dans la mesure où m’atteindre risquait d’atteindre son frère. Le mac, lui, ne semblait pas en mener large chez les Delapeña. Aucun mot de travers, aucun geste. Il m’avait suivi sans bruit dans le jardin. Il avait même chuchoté.
Qu’avait-il expliqué à Elena ? Elle était assez intelligente pour comprendre sans qu’on lui explique. Et puis que m’importait, au point où nous en étions… Mais il reviendrait, et reviendrait encore. Sur cela, je pouvais compter, l’aubaine était trop belle et la nécessité trop grande, pour lui.
Et peut-être que bientôt il se mettrait à faire plus de bruit et à soudoyer Elena quand il se rendrait compte que sous ses airs d’indifférence hautaine, elle aussi était quelque part dans ses petits souliers. Je ne tournais plus le coin d’une rue ; je n’entrais plus dans une pièce sans me demander s’il n’était pas là, caché comme ces visages blêmes dans le dessein enjoué, à m’attendre et à me regarder avec le sourire mièvre et le regard de celui qui me rappellera mes torts jusqu’à la fin de mes jours.
Alors que Maurice, David, les deux gros, la plus grande des trois filles, Roberto et moi nous amusions à nous pousser dans l’eau de la piscine au cours d’un rare moment de détente collective, j’allai aux toilettes dans mon slip de bain dégoulinant et il était là, en effet, à deux pas, debout sur la céramique mouillée, sec comme une trique, tout habillé dans son costume blanchâtre passé de mode, ses vieux mocassins crottés… Il me regarda sans mot dire et cligna vers le groupe : il ne tenait qu’à moi qu’il les aborde ou pas. Malgré moi, je fis le geste d’indiquer que, naturellement, je n’avais pas d’argent sur moi, mais que, plus tard…
« Je reviendrai, » dit-il de nouveau.
C’était insupportable. Je décidai de boucler ce voyage et de partir dès le lendemain matin pour Saint-Domingue. Quand j’en parlai à Roberto il me dit qu’il avait eu la même idée.
« I’d really like to see where your father died, j’ai grande envie de voir où est mort ton père, dit-il en me souriant bizarrement. Et puis, Nous sommes partis ensemble, nous finirons ensemble.»
J’avais de quoi m’en étonner—ne se précipitait-il pas vers l’inconnu ? N’allait-il pas se jeter sans précaution, sans filet, sans sa grande sœur dans la gueule du loup ? N’avait-il pas peur que je n’en fasse qu’une bouchée une fois dans la jungle dominicaine ?
Sans doute me croyait-il amadoué, sinon tout à fait soumis et domestiqué depuis le coup des clefs. « Tu m’en dois une, et une de taille, Eric. Rappelle-toi que je t’ai sauvé la vie », répétait-il en se référant à Martine. « Y a pas une de ces petites sluts (salopes) qui n’ait pas le SIDA, ou des choses pires encore. » Puisqu’il ne savait rien du mac, à ses yeux j’avais reconnu mon maître et m’étais comporté depuis lors comme un garçon sage.
Mais peut-être avait-il décidé lui aussi de contempler sa peur dans les yeux. Peut-être qu’après tout Roberto n’était pas qu’un fayot, un mouchard et le petit frère de sa sœur. Il avait le courage d’aller jusqu’au bout de notre drôle de relation.
26
En fait, je compris dans la façon dont Elena me dit au revoir à l’aéroport qu’elle lui avait parlé (à mots couverts, s’entend). Il valait mieux pour tout le monde qu’on nettoie la place et reparte, comme il avait été prévu au départ, ensemble.
Nos premières impressions du voyage vers la capitale de la République Dominicaine furent plutôt défavorables. D’abord nous prîmes trois heures de retard au décollage parce que, faute de la plus élémentaire organisation, il fut permis à toute la foule d’y monter en même temps, ce qui engendra des bagarres en chaîne devant la passerelle de l’avion. Nous nous mîmes à regretter la courtoisie des anglo-saxons. « C’est juste un peu plus pire qu’en France », dis-je à Roberto, « où c’est chacun pour soi et où personne ne respecte les autres dans les lieux publics. » Il me répondit qu’une telle ruée l’amusait de la part des Haïtiens : « Pourquoi sont-ils si pressés d’aller travailler ? On dit pourtant que les Dominicains les traitent comme des chiens ! »
Une fois dans l’avion, nous fîmes comme chez nous et commandèrent des Gin and Tonic avec beaucoup de citrons verts. Une demi-heure plus tard nous étions bien éméchés en arrivant au dessus de Santo Domingo, la capitale.
« Regarde-moi ce bordel (this mess), dit Roberto en lorgnant à travers le hublot. On dirait une poubelle cosmique ! C’est aussi dégueulasse que le Grand Concourse. Remarque, forcément, ce sont les mêmes Dominicains ici et là… ah ! ah !»
Et, en effet, sur des kilomètres la côte semblait baigner dans un champ mouvant d’ordures. Ayant décidé d’écrire des poèmes, sans doute pour s’accrocher à quelque chose durant le reste du voyage, il nota dans son calepin : « Santo Domingo es una basura cosmica. »
Par contre, l’aéroport était moderne et propre comme un sou neuf. N’était pour le concert de percussion, basse, chorus et trompettes qui sortait des murs et faisait comme un comité de réception, on se serait cru à Charles de Gaulle le jour de l’inauguration.
Dehors rebelote : une humidité qui vous collait à la peau comme de la poisse et une saleté partout par terre et jusque dans les feuilles de cocotiers à couper au couteau. Le taxi se détachant en morceaux sortait d’un film sur Cuba. Mais le conducteur riait à pleines dents et engagea Roberto dans une discussion compliquée concernant l’influence des multinationales sur le prix des bananes, sur la corruption du gouvernement et les interruptions quotidiennes d’électricité.
Roberto se sentait en famille et respirait d’aise ; il était heureux de parler espagnol et fier comme Artaban de me traduire ce que je ne comprenais pas. C’est comme quand un Anglais et un Français se trouvent devant un Chinois, me dis-je. Mettez un Portoricain et un Dominicain en présence d’un gringo et ils enterreront la hache de guerre et se jureront une amitié éternelle.
Pas pour longtemps, néanmoins. A part la nourriture typiquement Latina, Roberto parvint à dénigrer à peut près tout ce qu’il voyait dans l’hôtel, pourtant partie d’une chaîne américaine : le style toc et ordinaire des meubles (pourtant fonctionnels et, d’ailleurs, danois) ; la familiarité du service (pourtant sympa et efficace). Et surtout, quand vint l’heure du dîner il s’emporta contre les couples de jeunes filles noires et d’hommes blancs bedonnants, chauves ou grisonnants assis aux tables voisines.
« Où est-ce qu’ils les achètent, dit-il, au coin de la rue ? Peut-être qu’elles sont incluses dans leur prix fixe… Rien que des putes dans ce pays ! Prostitution nationalisée…»
Elles me semblaient bien agréables à voir, pourtant, ces jeunes filles. Bien mises et réservées. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur et maintenant un reste de fierté dans leur langage et leurs manières. Je refoulais la pensée que, mutatis mutandis, les couples gays du West Village n’étaient pas si différents puisque c’étaient la plupart des citoyens professionnels blancs de peau ayant les moyens de sortir avec de jeunes mulâtres prometteurs. Lesquels n’étaient pas victimes, même si immigrants et démunis, d’une telle misère ambiante.
Comme on dit, chacun voit la paille dans l’œil du voisin et pas la poutre dans le sien. Mais j’étais d’accord avec Roberto : à moins de tendances suicidaires, cette ville était trop n’importe quoi pour vous donner le désir de s’y perdre. Au-delà de la rue des ambassades et du centre américain, elle retombait dans le noir absolu d’une heure sur l’autre. Un gouffre… Nous nous mîmes donc chacun dans notre lit jumeau un livre à la main, bien décidé à partir pour Samanà dès l’aube.
* * *
Alors que notre destination n’était pas à trois cents kilomètres, le trajet dura plus de douze heures. En bons touristes soucieux des mœurs de l’habitant, nous décidâmes de voyager comme le commun des Dominicains et de prendre la guagua, l’autocar. Lequel ne s’arrêta pas seulement de village en hameau et en bourg, mais à chaque intersection et lieu-dit. Et pas pour prendre des humains seulement, mais des poules, un coq, des perroquets bavards, des chiens, et sur le toit, un porc.
Puisque nous étions en vacances et que personne ne nous attendait à destination, nous prîmes notre mal en patience, fourrâmes nos montres dans nos poches et régressâmes sans difficulté jusqu’au temps béni d’avant la révolution scientifique quand il n’y avait pas de temps chronométré, donc pas de rendez-vous précis et donc pas de travail de 9 à 5. Je croyais me rappeler qu’on en créditait l’invention à l’horloger de génie Christiaan Huygens au dix-septième siècle, mais, comme il n’était plus nécessaire d’impressionner Roberto par mes connaissances, je n’en fis pas mention.
Une précaution : n’allez pas dire que je présente les Dominicains comme des sous-développés vivants encore au Moyen-âge. Ils avaient certes une conception accommodante du temps ; mais de la moindre cabane de planches sortait la voix efféminée de Michael Jackson s’égosillant sur un écran qui prenait la hauteur et la largeur de la pièce. Et devant ces planches d’où sortait une dizaine d’enfants pour patauger entre deux programmes dans les boue et les détritus, il n’était pas exceptionnel de voir trôner des voitures de sport rutilantes et montées sur des roues renforcées par des métaux souples à cause des trous dans la chaussée.
« Drug money, m’expliqua Roberto. Avant d’arriver sur Porto Rico et Miami, ça passe par ici. Ils fournissent pas seulement le reste de l’univers en putes ; ils ont toutes les drogues du monde. »
Il devait avoir raison, car aussitôt déposés sur la place de Samanà, on nous proposa pour des prix dérisoires, d’une part diverses catégories de femelles et de mâles, et de l’autre les substances naturelles et synthétiques de la plus douce à la plus forte.
Hésitation de notre part : avant de se défoncer, faut savoir où on met les pieds, ainsi que où on va passer la nuit. Je n’avais même pas l’adresse de la maison construite de ses propres mains par mon père. Seulement une photo, où se remarquait un large toit de paille supporté par des piloris gros comme des troncs de baobab, un mur de roses rouge vermeil et des fenêtres à clairevoie. Et le nom de la jeune fille : Chichi.
« Chichi ? That’all ? » s’étonna Roberto.
« Yes, that’s all… »
Quand j’avais répondu à ses longues lettres écrites d’une main hésitante, surajoutées de pattes d’oies et corrigées dans les marges, l’adresse était poste restante. Aucune maison dans Samanà (même celles des étrangers qui avaient de quoi) n’avait le téléphone, ni d’ailleurs l’eau courante. Lorsque mon père m’avait téléphoné une fois, c’était d’une cabine publique qui s’arrêtait de marcher quand bon lui semblait. L’électricité, m’avait-il expliqué, venait d’un générateur qu’il alimentait à l’essence.
Je montrai la photo à des types en mobylettes qui faisaient le taxi. Ils ne comprirent rien à ce que je disais, ni moi à leur espagnol. Roberto me remplaça avec la photo et ils comprirent mieux :
« ¿El viejo francés ? ¿Chichi ? Ils parlèrent entre eux, se passèrent la photo. ¡Si, si ! Chichi y el viejo francés… »
C’était à l’autre bout de l’agglomération. Ils proposèrent de nous emmener pour trois pesos, que Roberto, histoire qu’on le prenne pas pour un touriste américain, fit descendre à deux pesos ($1). Chacun sur une mobylette, agrippé à la taille du jeune conducteur et blotti contre la maigreur de ses os et de ses muscles, le vent chaud dans les cheveux (les siens étaient rasés, mais bon), je vis que Roberto souriait et fermait les yeux de délice. On comprenait pourquoi ce moyen de transport : en dehors d’une rue centrale goudronnée, les ruelles du village étaient de terre battue et, comme la saison des pluies venait de se terminer, il s’agissait de naviguer dans une marée de boue qui, par endroits, vous serait monté jusqu’aux cuisses. Mais nos conducteurs étaient chevronnés et savaient éviter les ornières, qu’elles soient visibles ou invisibles.
Nous y étions. A quelques détails près, c’était bien comme sur la photo : une étendue de pelouse allait par derrière jusqu’à la forêt de cocotiers et entourait de partout une belle maison de plein pied, construite sur une éminence et ouverte (sans porte) sur un foyer au sol fait de grands carreaux de céramique bleu lavande. Roberto contempla la haie de roses vermeilles qui bordait le mur mitoyen, ainsi que les arrangements subtiles de fleurs tropicales plus hautes qu’un homme. Pour ma part, je reconnus le style de mon père dans l’harmonie des couleurs, le respect des proportions : il avait bien étudié les constructions locales avant de s’y mettre. Mais je vis aussi que du temps avait passé et que personne depuis sa mort un an et demi auparavant n’avait pris le soin de tondre la pelouse, débordante ; ni taillé les fleurs en train de s’étioler parce qu’étouffées par un chiendent vorace ; ni remis la paille du toit en place là où les pluies diluviennes, les ouragans et les tornades en avaient emporté des morceaux.
« No sirven. Ils savent pas ou ils peuvent pas, ceux qui occupent ton domaine, interpréta Roberto. Incapaces. Sont des incapables. »
Les mobylettes continuaient de pétarader au ralenti. Quoique nous soyons descendus après avoir payé, les conducteurs n’étaient pas du tout pressés de repartir. Ils tendaient le cou, chuchotaient entre eux et se montraient aussi curieux que nous. Il se faisait tard. L’énorme soleil de cuivre était déjà à moitié enfoncé dans le toit des maisons derrière nous. Il y avait du monde en face, dans la maison. Une silhouette féminine s’y déplaçait à contrejour. Quelqu’un d’autre (un homme ?) nous regardait tout en restant dans l’ombre.
« On reviendra demain, dis-je. Ce n’est pas la peine de rien forcer. »
« T’as raison, dit Roberto. J’ai faim et soif, allons manger près de la plage. C’est là qu’il y a toujours les meilleurs endroits.»
« ¿Y tu ? me demanda mon conducteur sur la route du retour. ¿Quien eres ? Qui es-tu ? » Il n’était pas question de ne pas répondre. Le ton était péremptoire.
« El hijo del viejo francés », dis-je pour utiliser son vocabulaire. « Le fils du vieux Français. »
« ¡Ah ! ¡El hijo mayor ! Le fils aîné ! » C’était comme si j’étais connu et attendu de longue date. Il en informa l’autre conducteur en gueulant contre le vent.
J’aurais préféré l’incognito. Et je me demandai, « aîné » par rapport à qui, ma sœur Sylvie restée en France, ou le bébé qu’il a eu ici ?
* * *
Entre la piste qui bordait la plage et celle qui longeait le dos des restaurants-hôtels pour touristes la différence était du jour à la nuit. Ceci n’est pas une métaphore : l’une était éclairée comme en plein jour et l’autre ne l’était pas. Les restos construits pour faire aussi tropical que possible offraient des menus de premières classes, avec des prix (aussi de première classe) indiqués en francs, en deutschemarks et en dollars. La piste de derrière servait pour les poubelles, les remugles de cuisine et les gens de services, qui s’entassaient dans les bicoques usuelles—mais pire ici, dans cette province reculée, puisque sans électricité et sans eau : pas même l’aubaine de voir se mélanger comme par miracle les sexes et les races dans le visage de cire de Michael Jackson.
Nous mangeâmes exactement comme si nous avions été dans un lieu de spécialités caribéennes sur la Place du Tertre ou le Boulevard Montparnasse, sauf qu’en plus, le poisson ayant été pêché dans la journée, sa chair avait le goût onctueux et fort de cette mer chaude dont on entendait les vagues mourir à nos pieds.
Roberto était trop fourbu pour critiquer la familiarité des serveurs français, qui non contents de fumer des cigarettes dans nos assiettes, s’assirent sans façon à notre table pour s’entretenir avec moi, fondre de nostalgie à l’évocation de la mère patrie et geindre sur les déconvenues de la vie dans une île où il n’y avait pas de printemps, pas d’automne et pas d’hiver, pas de feuilles mortes ni de neige, et rien qu’un long été de chaleur soit moite, soit sèche, mais quoiqu’il en soit pénible. Trop fatigué pour même s’en prendre aux jeunes Allemands qui se levaient pour un oui pour un non, agitaient des bocks de bières, cassaient des verres, braillaient des insanités (par chance incompréhensibles), chantaient des chansons qui sonnaient curieusement à nos oreilles comme des cris de guerre et, enfin, fourraient le nez entre les seins et dans le giron de leur compagnie (des fillettes moins bien mises et moins fières que dans la capitale, gueulardes et l’air vraiment de putes qui n’avaient pas commencé l’école secondaire).
Il se contenta de dire en se levant de table après la mousse au chocolat et sans commander de cognac : « I tell you, tous des nazis, tous des petits-fils de SS. »
Notre chambre était bruyante à cause du fait que les poutres rustiques mal équarries et la paille des faux-toits mis un peu partout n’insonorisaient rien du tout. Néanmoins, en mettant l’air conditionné à fond il fut possible de parer au pire de la chaleur et de dormir dans un ronronnement sans nationalité et sans signification.
* * *
Le lendemain nous nous levâmes très tôt et, après le bol de café au lait et les croissants à la française, fîmes une longue promenade le long des criques et des ressacs du bord de plage, dont le sable blanc agrémenté d’algues, d’oiseaux migrateurs, de noix de coco et de palmes tombés ici et là des arbres se déroulait devant nous à l’infini. Il n’y avait que des barques de pêcheurs sur l’eau turquoise, et quelques férus de la rame et de la planche à voile. Et sur le sable, assis en lotus, des groupes de passionnés de yoga et de méditation.
Arrivés dans une buvette de plage pour boire un diabolo, Roberto s’adressa à la ronde comme s’il était sur Broadway et posa des questions pratiques au tout venant ; moi, j’évitais surtout d’entrer en conversation avec les solitaires au regard profond, celui ou celle qui, pâle comme un linge, le gros livre dans le sac à dos, la coupe de cheveux in et les sandalettes fines, sentait encore quand on s’approchait l’odeur du métro parisien. Nous n’appartenions plus au même monde. Je n’aurais rien eu à lui dire, ou le contraire : il m’aurait fallu trop lui en dire pour me faire comprendre. Et puis j’étais venu sur cette plage de bout du monde dans le but, non pas de discuter du fascisme de Heidegger, des erreurs de Lénine ou de la banalité de la misère dans le néo-capitalisme, mais de voir où mon père avait vécu et où il était mort, ce qui me tenait la gorge serrée.
Roberto dû comprendre mon silence car il me demanda si je saurais conduire une motocyclette comme celles des taxis. On en louait dans le village ; cela nous rendrait indépendants. « Je crois bien que oui », dis-je. Bien qu’ayant peur des trous dans la boue, j’avais encore plus peur de l’inquisition des conducteurs et du commérage.
J’enjambai la chose, Roberto se serra contre moi et nous partîmes dans un nuage de poussière. J’appris vite à rester sur le bord des pistes et à éviter le centre des intersections. Quand le danger était trop grand de glisser et de nous étaler, Roberto prenait les sacs et je poussais la machine. Après avoir tourné autour deux trois fois, il n’était plus permis de se tromper, c’était bien ce toit de paille, ces roses et cette pelouse. J’enchaînai la moto à un arbre et, suivi de Roberto, entrai. Il n’y avait pas même à pousser une porte ; et d’ailleurs, à titre de el hijo mayor, n’étais-je pas chez moi ?
Elle me regarda entrer sans dire ni quelque chose comme « bonjour » ni « comment ça va ? » Et certainement pas « qui êtes-vous ? » Elle savait qui j’étais et qu’un jour j’entrerais sans avoir à pousser la porte. C’est seulement quand elle détailla Roberto qu’elle demanda, en le montrant du doigt : « ¿Y el, quien es ? Et lui, qui c’est ? »
« Mi jefe. Mon patron », dis-je. Et je me mis à arpenter le foyer, pousser la porte des chambres et inspecter l’endroit. Elle ne s’y opposa pas, mais me devança pour s’assurer que je ne rencontrerais rien d’indécent. Dans la chambre à coucher il y avait un grand lit recouvert d’une couette dont émergea un adolescent très noir en slip. Une plume d’oie collait à ses cheveux crépus. Il était hirsute et avait l’air surpris, le regard idiot, quelque peu perdu et inquiet. Nous les avions réveillés, lui et Chichi, alors qu’il était passé midi. Je n’ai jamais su et n’ai jamais cherché à savoir qui il était, pourquoi il vivait chez mon père et quel type de relation lui et Chichi entretenaient au juste. Le moins qu’on puisse dire, c’est que celle-ci était mal définie.
Entre temps, Roberto avait commencé une discussion avec une jeune fille, Vilma, sa meilleure amie, nous dit Chichi ensuite, genre fausse blonde malingre de dix-sept, dix-huit ans. Discussion est un grand mot. Roberto posait des questions au sujet du viejo francés : quand était-il mort, et de quoi, et que faisait-il avant sa mort, et où était-il enterré. La fille, qui n’avait pas l’air autrement éveillée (au sens figuré, cette fois), secouait le menton ou le baissait en se contentant de répondre « sí » ou « no », et le dialogue retombait.
Nous nous regardions à la dérobée avec Roberto : dans quel milieu étions-nous tombés ? Tandis qu’en moi montait la question : mais qu’est-ce qu’il foutait, mon père, avec ces mômes ?
J’observais Chichi de coin : presque noire de peau, elle n’était pas belle, en tout cas de visage. Mais elle était grande et de formes généreuses. Il y avait de la dureté en elle, quelque chose de rentré et de coriace qui rendait difficile de dire son âge. Plusieurs années auparavant, quoiqu’il en soit, il l’avait prise jeune : quatorze, quinze ans. Son silence, la façon dont elle m’étudiait, attendant de découvrir mes intentions et se préparant à bondir , me disaient qu’elle n’était pas stupide, elle, du moins relativement à sa survie. Et celle du bébé.
Dont il n’y avait pas trace dans la maison. Qui, à y mieux regarder, était quasiment vide, à peine occupée. On aurait dit que ce domicile, dont l’intérieur semblait juste fini de construire au point que certains murs attendaient une deuxième couche et que des fils électriques sortaient des prises, était à vendre. Presque rien sur les étagères, des bouteilles vides sur le bar élégamment construit comme une palette de peintre autour d’un des pilonnes ; aucune poêle, qu’une vieille casserole sans manche et un vase de cristal à fleurs sans fleurs rescapé intacte de l’époque de mon père. Des cendriers pleins à droite à gauche, par contre, car les filles fumaient. Une seule chaise de cuisine et de hauts tabourets de bar au dossier de cuir et aux jambes chromées. Deux verres ébréchés. Le frigidaire, que Roberto ouvra sans façon, ne marchait pas, faute d’électricité. Il n’y avait pas non plus de gaz pour la gazinière, qui était neuve et comme achetée d’hier. Les filles nous expliquèrent qu’elles se servaient d’un réchaud de camping, qu’elles dégagèrent d’un placard rempli d’outils.
Vilma se proposa d’aller acheter du café et une cartouche de gaz, ainsi que du pain, du sucre et une barre de beurre. Une bouteille d’eau aussi. A la façon dont elle restait plantée sur le carrelage dans ses Reebok délacées et sa jupe trop courte, il était clair que nous devions lui procurer de quoi. Roberto se proposa de l’accompagner en me faisant un clin d’œil qui voulait dire, Comme ça je vérifierai qu’elle n’achète pas de la merde en boîte, et tu auras le temps de faire connaissance avec l’autre.
Une fois seule avec Chichi (l’adolescent s’étant éclipsé sans faire de bruit), elle alla droit au but. Mon père ne lui avait rien laissé, que cette maison qui coûtait cher à entretenir. Aucun commentaire, sauf pour lui demander si elle n’avait pas accès à son compte en banque. Elle répondit que si mais qu’il n’y avait rien sur le compte, et seulement des dettes qui s’accumulaient à cause des impôts et autres notes de frais.
Ça, c’était très possible, pensai-je. Hervé Chimski n’était pas du genre à faire des économies.
Comme pour me montrer combien peu il avait laissé, elle sauta du tabouret et me dit de la suivre dans la chambre où elle ouvrit un tiroir et me montra un très bel appareil photo Nikon. Est-ce que je le voulais ? Bien sûr. Je n’avais pas l’habitude de prendre des photos, mais n’importe quel vestige ferait l’affaire. Elle ouvrit une penderie et indiqua des pantalons, des chemises et une veste en daim comme en portent les hommes d’un certain âge quand ils traversent la Seine sur Le Pont des Arts à l’automne. Cela aussi ferait l’affaire. Quoi d’autre ? Une boîte à chaussures pleine à ras bord de vieilles photos jaunies que je n’avais jamais vues de ma vie mais où, sans prendre le temps de les regarder une à une, je reconnus aussitôt la moustache de mon grand-père déporté Joseph, son visage compassé qui dominait la chambre à coucher de ma grand-mère française, l’éternelle mise en plis de cette même grand-mère, et des visages que je ne connaissais pas. Peut-être les onze frères et sœurs de Joseph renvoyés en Pologne dans les trains. Mon père enfant après la guerre, joli garçon, puis adolescent, puis jeune homme aux boucles blondes et aux yeux bleus (grisâtres dans la photo), mais seul avec sa mère, toujours seul et sans père…
Je fourrai le tout sous mes deux bras et revins m’asseoir au bar dans le foyer après avoir entassé mon trésor dans un coin.
« ¿Quieres ver tú hermana ? Tu veux voir ta sœur ? »
« ¿Mi hermana ? » Il me fallut une seconde pour comprendre.
« ¡Por supuesto, tú hermana! Bien sûr que c’est ta sœur ! Elle s’énervait, prenait le même ton péremptoire que les conducteurs. Tu es son hermano mayor, non ? »
Ces mots ne correspondaient à rien en moi. Ma sœur, Sylvie, vivait en France. Elle avait deux ans de moins que moi, un mari médecin et trois grandes filles au lycée Foche à Versailles.
Demi-frère seulement, j’étais pour répondre. Mais d’abord je ne savais pas comment le dire en espagnol ; et puis, ensuite, je n’allais pas pinailler…
« Je peux ? » Elle montra du doigt la moto attachée au cocotier en bas de la pelouse. « Ce sera plus facile si je conduis. »
Aussitôt qu’elle me prit les clefs, elle courut et enjamba la machine, ce qui lui dégarnit les cuisses jusqu’au slip. Elle ne se rajusta pas mais fit pétarader la chose en professionnelle et ne me laissa pas d’autre choix que de me blottir contre elle et de l’agripper à la taille. Je touchai cette fille (car je ne peux pas l’appeler femme) que mon père avait touché. Cela ne me donna pas le frisson de l’angoisse ni ne m’engourdit les doigts, mais cela me fit drôle, disons, intellectuellement. Croyez-moi que je ne les enfonçais pas dans la mollesse de sa chair ni ne les baladais à la ronde.
Elle, elle n’avait aucun problème. Elle saluait guillerette les passants, qui tous, petits et grands, la connaissaient et l’interrogeaient du regard. Elle levait un pouce vers moi et gueulait, encore une fois, comme mon conducteur: « ¡el hijo mayor ! ». Les passants, incertains quant à la nature de la nouvelle, de bonne ou mauvaise augure, mais hospitaliers au possible et grégaires comme sont les Dominicains, répondaient avec des « ¡oh ! » et des « ¡ah ! » entendus. Pas moyen d’émettre un grognement sans me faire remarquer : je serai aussi connu dans le village que le loup blanc !
Vous penserez que j’atige et veux rendre mon histoire plus dramatique si je décris maintenant le comité de réception chez les parents de Chichi. C’est que, isolé(e) chacun(e) devant votre terminal et ne communiquant plus que par l’Internet, vous avez oublié le pouvoir qu’avait hier encore la rumeur dans vos propres contrées : plus rapide qu’une traînée de poudre. Derrière les hautes grilles qui entouraient cette maison (ce n’était pas une bicoque mais plusieurs construites ensemble), il devait y avoir, debout ou assis et me regardant en silence, au moins quatre générations.
Chichi me les présenta un par un sans exception, en spécifiant bien les liens de parenté des uns envers les autres et, selon elle, envers moi. De quoi éclater de rire : j’avais d’un coup vingt cinq cousins et autant d’oncles et tantes, parents, grands-parents et arrière-grands-parents. Mais j’étais loin d’avoir envie de rire. Une fois assis dans l’intérieur aux parois suintant d’humidité, obscures et chaudes comme l’intérieur d’un four, on commença à m’apporter des boissons que j’avais peur de boire et des tamales enveloppés de feuilles bouillies dans lesquels, prétextant que je n’avais pas faim, j’enfonçais le bout des dents. J’avais sauté le repas de midi mais c’était vrai que je n’avais pas faim.
J’essayai d’imaginer mon père assis à ma place dans sa veste en daim et je n’y arrivais pas. Lui qui aimait le vent du large et les sports d’hiver ! Finalement, Chichi envoya une muchacha chercher Esmeralda, le bébé. Elle n’était pas mécontente de me montrer qu’elle n’était pas la dernière des dernières puisqu’elle avait une muchacha, et plus noire qu’elle !
Ce bébé, je ne sais pas comment aborder la sensation qu’il me fit. Esmeralda était blanche de peau, si blanche et tendre que la savoir vivant sous ce soleil me donna un élan au cœur. Elle avait les yeux bleus clairs et les cheveux blonds de son père et de sa grand-mère, blonds comme les blés qui poussent sur les falaises autour de Rouen. Cette grand-mère prétendait descendre en ligne directe d’aristocrates normands, pourquoi pas, en effet ? Ce qui restait une énigme pour moi c’est comment elle avait bien pu se marier avec Joseph, un juif brun de poil et de peau. Un juif polonais taciturne d’après les photos, et qui n’avait toujours pas la nationalité française en 39, quand la guerre éclata…
Mais je me perds. Pourquoi Chichi insistait-elle maintenant, non seulement pour que je me sente proche (disons, en esprit), mais pour que je la prenne dans mes bras, cette Esmeralda ? Faudrait-il que je paye pour celle-là aussi ? C’est malheureux à dire mais il y avait un aspect dans son visage de très jeune enfant qui me gênait terriblement : elle n’avait pas l’air d’une très jeune enfant. Ses traits juraient avec ses yeux et ses cheveux. Elle n’était ni noire ni blanche. On n’aurait pas pu dire non plus qu’elle était métissée. On n’aurait pas su quoi dire…
Je rendis le bébé à la muchacha et n’eus plus qu’une envie, en finir avec ces gens, sortir et partir.
Ce que voyant, Chichi se renfrogna.
« ¿Y tu padre ? »
« Quoi, mon père ? »
« ¿No ni quieres verlo ? Tu ne veux pas le voir non plus ? »
Elle me parlait comme si j’étais le dernier des derniers. Je fis donc acte de politesse, dis au revoir aux uns comme aux autres du bout des lèvres. Bébés, enfants, parents, grands-parents et arrières grands-parents, c’était important de n’en pas rater un… sans dire, bien sûr, à aucun ce que je pensais d’eux, du four dans lequel ils vivaient, ni de la façon dont ils laissaient leur fille Chichi vivre sa vie de dévergondée chez mon père. Elle enfourcha la moto, ce qui (personne ne semblait trouver à redire à ça non plus) lui remonta comme auparavant la jupe jusqu’à l’entrecuisse ; et nous voici en route pour la plage.
Le cimetière bordait la mer. Nous ne l’avions pas vu avec Roberto parce qu’il était sur une dune un peu en surplomb de la plage. Les les tombes à-moitié enfouies dans le sable ne sombraient derrière aucune séparation, mur ou grille. Elles étaient exposées aux vents du large et comme dirigées vers la mer. Une vague plus forte que les autres aurait pu les emporter… Splendide, me dis-je sans ironie. C’est bien ainsi qu’il aurait voulu être enterré, lui qui avait vécu plusieurs années en solitaire sur des voiliers, les achetant en Thaïlande et les revendant aux Américains et aux Européens dans les tropiques.
Il y avait un cube de ciment plus grand que les autres ; assez grand, en fait, pour plus d’un. Une bonne dizaine, car le cube nous arrivait à la taille sur une largeur de trois hommes. C’est devant ça que Chichi s’arrêta. Aucun moyen de savoir où exactement, dans quelle partie du cube. Aucune croix (juive ou chrétienne ou autre), aucun signe, aucun nom auprès duquel pleurer un bon coup, se souvenir ou se recueillir. Certains angles présentaient un ciment plus frais et plus récent que les autres. Trop récent pour mon mort.
Je me rappelai que, le jour de son décès, une secrétaire à l’Ambassade de France dans la capitale m’avait dit au téléphone qu’ils devaient procéder d’urgence, à cause de la chaleur. Mais cela ne justifiait pas cette fausse commune. Quand on a une muchacha, on doit pouvoir se permettre d’acheter du ciment personnalisé pour ses morts. Combien aurait coûté la main-d’œuvre dans un pays où les gens vendaient leur corps et leur âme pour dix pesos ? Je pariai que les arrière-grands-tantes de Chichi avaient leurs tombes à côté, avec leur croix et des fleurs.
Si elle avait voulu m’adoucir par ses démarches, Chichi obtint le contraire. J’étais envahi par une colère et un dégoût sans limite. Elle dût confirmer dans son for intérieur que j’étais un homme incapable de sentiments autant familiaux que filiaux. Quant à moi je décidai que, si la loi me le permettait—si le mot avait un sens par ces régions—je la foutrais dehors, elle, sa copine malingre et son adolescent idiot.
27
Roberto avait l’air de s’être emmerdé à gémir avec la Vilma. Il faisait la gueule.
« Où est-ce que t’étais ? Ça fait des heures qu’on vous attend. J’ai tout mangé… »
« T’en fais pas, j’ai pas faim. »
Je savais qu’il devait manger à heures régulières à cause de son diabète.
« Pas qu’il y ait grand-chose à bouffer dans ce bled, en dehors de la plage. It’s the pits ! C’est la zone.
Pendant que Chichi et Vilma se faisaient des messes basses de gamines (sans doute à mon sujet), j’exposai la situation à Roberto en anglais. Nous allions nous installer ici et je ferais des démarches pour reprendre la maison.
« T’as bien raison de pas laisser une maison pareille pourrir entre les mains de ces petites connasses ! ¡Nada aqui ! Rien ici », chuchota-t-il en me mettant l’index sur le front. « They are worse than the worst. Elles sont pires qu’à Sierra. »
J’étais bien content d’avoir un ami dans cette situation.
« Allez viens, on se tire. »
Je demandai mielleusement à Chichi de bien vouloir nous laisser une des deux chambres pour quelques jours (sous-entendu, avant que nous ne repartions pour les Etats-Unis), et nous enfourchâmes la moto de concert.
Une fois rafraîchi par la brise, je criai à Roberto : « Ouf ! Mon vieux, tu sais pas comme j’en ai marre de ces gens ! C’est que des salamalecs par devant… while they take the rug under you. Pendant qu’ils t’enlèvent la chemise par derrière. »
« Ouais, parle-moi des victimes de l’univers ! Go cry over them. Vas leur pleurer dessus. C’est bon pour les séminaires de doctorat, ça ! On est tous des victimes, en réalité, tous ! »
Je l’aurais serré sur mon cœur. Ce que je fis, d’ailleurs, une fois descendu. Cette fois, et pour la première fois, nous étions vraiment comme deux frères, lui le petit et moi le grand. Ou l’inverse car, sentant contre moi la chaleur de son petit corps, je me mis à pleurer et pleurer encore sans pouvoir m’arrêter. Assis sur la moto, il mit la main dans mes cheveux et parvint à me calmer :
« C’est ça Eric, pleure comme une madeleine de Proust, t’en a grand besoin ! »
Bien que n’appartenant pas à sa période de spécialisation, forcément, il avait lu Proust.
Ayant retrouvé ma faim, je l’invitai à manger devant la plage. Il avait grand besoin de manger, lui. Mais il aurait pu manger toute la sainte journée sans gagner une once de poids. Je me dis qu’une fois installé chez mon père, je lui cuisinerais des bœufs en daube et des rémoulades, serais aux petits soins et m’occuperais de lui (comme deux frères orphelins dans Les Misérables, oui). Nous aurions tout l’été pour qu’il se refasse une santé ; et moi pour étudier la notion de reconnaissance chez John Milton. On ferait venir des livres de la capitale par camions. Il devait bien y avoir une librairie dans le quartier des ambassades.
Je le laissai dans une chaise longue devant le clapotis des vagues et me dirigeai vers les cabines publiques. Une foule se pressait devant les appareils ; des familles entières les entouraient, mangeaient, buvaient, pleuraient, chantaient et dansaient au rythme du Merengue qui correspondait à leur radio. Les gens se pressaient, se retiraient les écouteurs des mains pour parler au cousin, à l’oncle, au papa ou à la maman partie financer le lot en Amérique. Fallait faire la queue, acheter un numéro et des jetons à un préposé. On me conseilla d’acheter plusieurs numéros et une cinquantaine de jetons, même si ce n’était que pour un seul appel : cela impressionnerait le préposé, auquel il ne serait pas mauvais d’ajouter, à titre de gratuité, quelques dollars (en dollars).
Je passe sur les détails. L’Ambassade de France n’étant pas énorme, et les Français se serrant les coudes à l’étranger, on me rendit la vie aussi facile que possible. Une avocate avait bien été chargée de contrôler le lègue des biens laissés par le sieur Hervé Chimski. Madame Silvia Ortiz de Valmy-Courcelles manqua s’étrangler de rire en apprenant les conditions folkloriques de mon appel. Puis elle s’étonna et même questionna mon identité. Je dus fournir la date et le lieu de naissance de mon père ainsi que le détail de ses occupations, de son ascendance et y compris de son apparence physique. Quand elle fut convaincue, elle m’apprit qu’un jugement préliminaire ayant été rendu, en l’absence de descendance avérée autre que celle d’un enfant portant le nom d’Esmeralda Chimski, une maison, un terrain dans le village de Samanà « et des bricoles » allaient passer à la fin de l’année courante au nom de ladite enfant.
« Absence de descendance avérée ? » dis-je.
« Oui, Monsieur. La tal Chichi (elle manqua s’étrangler à nouveau), mère de l’enfant, a déclaré sous serment devant le juge que le décédé n’avait, à sa connaissance, aucun autre enfant. Ils n’étaient pas mariés, mais votre père a reconnu l’enfant… et il n’a pas laissé de testament, qu’on sache.»
Le coup était rude. Je lui appris l’existence de ma sœur Sylvie et de ses filles.
« Ça ne m’étonne pas, c’est drôle mais pour des gens qui vous appellent tío et tía dès qu’ils vous aperçoivent, ils ont une idée plutôt restrictive de la famille. »
« Plutôt exclusive, en effet. »
Elle dût entendre la déprime dans ma voix, car elle ajouta aussitôt : « Mais vous pouvez intervenir, vous savez. La loi existe, même dans Samanà (nouvel étranglement). Vous n’avez qu’à me verser un acompte de $500 pour rouvrir le dossier et prouver votre existence. Et ensuite, rien ne vous empêche de racheter leur part… Qu’est-ce qu’ils ont fait de la maison ? Ils l’occupent ? »
Intéressant, ce « ils. » Elle n’avait pas besoin de se déplacer pour comprendre. Je lui expliquai.
« Alors vous voyez, ils ont pas un rond. Ça ne sera pas difficile… »
Après une interruption qui tomba à point, je lui dis que j’allais réfléchir.
* * *
Comment s’était-il laissé dépouiller ainsi, et par une môme ? Je savais que mon père avait un faible pour les femmes (j’avais menti à Carlos et à Roberto en leur disant qu’il était joueur, ce sont les femmes, à commencer par sa propre mère, qui ont dominé sa vie), mais à ce point !
Fallait que je prouve mon existence !
Il aurait reconnu cette Esmeralda et rien fait pour remettre tout ou partie d’une maison dont il était si fier entre les mains des seuls enfants qui avaient les moyens d’y vivre et de s’en occuper ? Il y avait quelque chose qui clochait dans cette histoire… Il n’était pas mort d’un accident soudain. Il s’était vu mourir.
Certes, il ne parlait pas de sa mort dans les lettres. Mais les photos ne mentaient pas : il était malade. Déjà, quand nous nous étions vus pour la dernière fois à New York, ceci environ deux ans avant sa mort, il n’était plus l’homme un peu superficiel mais fort, satisfait de lui-même et séduisant qu’il avait été toute sa vie. Oui, séduisant comme le sont les hommes entreprenants qui ont beaucoup bourlingués et beaucoup appris, non pas à l’école, ni dans les livres, mais dans les rues, son chez lui depuis la guerre.
Il était maigre et le cheveu gris filasseux, l’air d’un poulet qui vient de perdre ses plumes. Sa mère était morte. Il avait tout perdu en une saison (tout l’héritage accumulé par Joseph avant la guerre : l’atelier de confection rue Notre-Dame de Nazareth, la boutique, les appartements au 56, la maison de campagne…) dans une affaire de Schmates branque à Los Angeles. Car s’il était bon avec ses dix doigts, s’il avait travaillé pour Hechter, Cardin et Dior, il ne savait pas choisir ses partenaires. S’il séduisait, il se faisait aussi facilement séduire. Je compris entre les lignes de son histoire lamentable qu’il venait de se faire voler en beauté par de jeunes français gangsters qui s’étaient payé un trip en Californie sur son dos et ne connaissaient rien au prêt-à-porter… Mais il venait m’aider à New York ; malgré sa honte, il venait en personne m’apporter l’appui nécessaire (comme sponsor) pour obtenir la Carte Verte.
C’était important pour lui de faire quelque chose pour moi avant qu’il ne soit trop tard. Et pas seulement pour moi. La dernière chose qu’il me dit alors que je l’accompagnais jusqu’aux marches de la bouche de métro sur Broadway où il prenait le train spécial pour Kennedy Airport ; la dernière chose qu’il me montra fut son portefeuille, qu’il ouvrit sur une petite photo en noir et blanc plastifiée : « Tu vois, je porte toujours ça sur moi. » Sur la photo il y avait Sylvie debout sur ses jambes potelées ; moi, qui devait avoir cinq ans ; et puis ma mère dans son gros manteau d’hiver cousu de ses propres mains ; et enfin lui dans un manteau fait de même, et qui souriait, apparemment encore plus content de lui-même que d’habitude. Nous étions tous les quatre (Sylvie, ma mère et moi émerveillés), à regarder décoller la maquette d’un avion à réaction qu’il avait créée.
Bien sûr, il avait pris des raccourcis. Personne ne l’avait forcé à s’acoquiner avec des gangsters. Plus d’une fois dans ses affaires Hervé Chimski avait eu maille à partir avec la loi. Il m’avoua ensuite dans ses lettres ne plus pouvoir revenir en France à cause de dettes accumulées sur des cartes de crédit ; ni d’ailleurs aux Etats-Unis où il avait perdu sa Carte Verte pour n’être pas revenu dans le pays à la date de renouvellement. Il ne respectait pas plus les gouvernements, les états, les nations, que les hommes de loi. Mais il n’avait pas commis de crime ; ce n’était pas un hors-la-loi.
J’étais convaincu qu’il avait eu l’intention d’établir un testament, avait commencé de l’écrire dans son style fleuri, et que s’il ne l’avait pas déposé chez notaire, c’est qu’il en avait été empêché. On l’en avait empêché, ou du moins dissuadé.
* * *
A peine de retour dans la maison, je cherchai discrètement dans les recoins de tiroirs qui m’étaient accessibles. Et d’abord, évidemment, je ne trouvais rien… elle n’aurait pas laissé traîner des papiers si compromettants à ma portée. Elle les aurait détruits. Mais je cherchais quand même.
Roberto était heureux de s’installer dans la maison. Il n’y faisait pas frais, on ne peut pas dire ça. Mais ouverte qu’elle était aux brises arrivant du large et traversant le village d’un côté et, de l’autre, aux sifflements d’animaux, aux bruissements de palmes et aux odeurs de fruits sauvages sortant de la forêt de cocotiers et de la jungle au-delà, elle était plaisamment aérée.
Il se mit aussitôt à tailler les roses et les plantes tropicales avec les outils de mon père. Je me mis à tondre la pelouse et à rechercher quelqu’un qui sache arranger le toit, reclouer, retaper et repeindre. Nous achetâmes assez de nourriture, de boissons, de litres d’eau potable et de jerricans à essence pour soutenir un siège. Il nous suffisait de descendre la pelouse pour louer à la journée une muchacha qui nous nettoie l’endroit, cuisine, lave, repasse et fasse le lit.
Dès le lendemain de notre installation, en somme, il était évident que la situation avait changée. C’est nous qui, les nourrissant, les éclairant et les nettoyant de pied en cape, tolérerions la présence de Chichi, de Vilma et de l’adolescent qui, en catimini, était revenu. Une tête à claques, celui-là, et qui me regardait sans cesse dans un rictus intolérable, que ça me démangeait de lui en mettre une retentissante quand elle était aux toilettes. Rien n’était signifié, mais il était évident qu’il ne tenait qu’à Roberto et à moi, s’ils se faisaient trop lourds, s’ils invitaient les mômes malpropres ainsi que les jeunes qu’on voyait le soir rôder étonnés autour de la maison ; bref, s’ils se donnaient des soirées de Merengue et renouaient sous le toit de mon père avec leurs partouzes de gamines (et peut-être pas tant de gamines que cela), c’est nous qui leur retirerions nourriture, éclairage, lavage, nettoyage et repassage.
« Les salopes », disait Roberto, « ça devait y aller ! T’as vu leur gueule, quand ils nous voient, les mecs ? On dirait qu’ils ont rencontré Dieu le Père ! »
Tant et si bien qu’une sorte de status quo se mit en place dans la première semaine. Durant la journée, on s’évitait gentiment. Chichi, la Vilma et l’adolescent se douchaient, mangeaient et buvaient leur content, puis ils s’allongeaient avec leur radio sur la pelouse et se racontaient leurs conneries. Vous m’expliquerez pourquoi un noir aussi noir que l’adolescent voudrait se faire bronzer ! Quant à la Vilma, elle pouvait toujours se pommader, ça ne changeait rien à son teint blanchâtre, à ses cuisses et son ventre olivâtres. A y mieux regarder, cependant, elle n’était pas si mal en bikini. Les chevilles et les poignets filiformes, mais un arrière-train rebondi et des petits seins…
Nous, pendant ce temps, vaquions à nos occupations dans la maison. Ou bien nous leur laissions la maison et partions sur la moto en balade. Fortement vallonnée, le large ponctué d’îles luxuriantes et l’intérieur du pays sillonné par des points d’eau salée où s’ébrouaient des nuées d’oiseaux migrateurs, la région de Samanà était simplement magnifique. Et partout, vous étiez reçus avec la même générosité et hospitalité, qui n’étaient pas aussi aguicheuses, avides et douteuses dans les hameaux reculés. « Ce sont des gens curieux de l’autre », comme disent les guides de voyage ; « Ils viennent à la rencontre d’autrui le regard franc et droit », vous commentera le narrateur sur Thalassa. Sérieusement, je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui, mais ils croyaient encore dans l’échange ; ils pensaient naïvement que les gens qui venaient d’ailleurs avaient quelque chose à leur apprendre…
Toujours est-il que, si nous étions de retour à la nuit, il n’y avait plus personne dans la maison. Elle était à nous, et jusqu’à l’aube…
Je cherchai donc, retournai les placards dans la chambre de Chichi, déplaçai son lit, soulevai le matelas… Rien. Des notes de frais, des traites, des agios… Il avait toujours eu des papiers carbones roses et verts dans ses poches. En effet, Chichi avait dit vrai, les impôts sur la maison, quoique modiques en comparaison avec les Etats-Unis, s’accumulaient depuis bien avant sa mort. Il y avait des noticias, des advertencias et des dates de comparution depuis longtemps dépassées…
Il s’en foutait plus que jamais, lui, puisqu’il allait mourir. Mais comment pouvait-il s’en foutre aussi de ne leur laisser que des dettes, à elle et au bébé ? Une maison hypothéquée…
Quand j’en parlai à Roberto, il me dit qu’elle devait graisser la patte à quelqu’un ou, à défaut, « You know, troquer quelque chose contre quelque chose… »
« Exagère pas », lui dis-je.
« Allez, t’en fais pas pour elle. Ici, c’est pas New York. Ils mettront pas un bébé à la porte. Ils auraient tout le village, qu’est-ce que je dis, toute la région contre eux ! »
Et moi, pensai-je, si, testament en main, je le foutais à la porte, ce bébé, est-ce que je n’aurais pas tout le village, toute la région, tout le pays contre moi ? L’avocate me raconte des histoires, ce ne sera pas facile, à supposer que je prouve mon existence, dépense les $500 et rouvre le dossier. Elle ne sera jamais à moi, cette maison, même en partie, même un coin de pelouse, même une seule fleur, sans que la Chichi et la Vilma et l’adolescent avec son rictus ne regardent par-dessus mon épaule comment je l’arrose. Et pour finir, Chichi n’en voudra pas, de mon argent, quelle que soit la somme. Pourquoi perdre un domicile qui la met hors de sa classe et l’auréole d’un statut à part ? Pourquoi se priver d’un domaine qu’elle me sait, moralement et physiquement, incapable de tenir sans son autorisation, n’y étant pas durant l’année ? Mais d’ailleurs, quelle différence si je venais y vivre 365 jours par ans ? Un jour ou l’autre, ils et elles viendraient saccager… ils enjamberaient comme un raz de marée la pelouse sans grille et rentreraient par le foyer sans porte, et…
« Tu n’as pas tout à fait tort, me dit Roberto quand je lui fis part de mes inquiétudes. I must say, je ne voulais pas te le dire, mais j’y ai pensé… »
Et il me raconta un évènement que la Vilma lui avait relaté et qui remontait à l’époque où Hervé construisait la maison. Trois types comme on en voit partout travailler avec une machete étaient venu de la forêt et s’étaient présentés en pleine après midi dans le foyer pour demander de l’argent à mon père. Il leur avait donné ce qu’il avait, et ils avaient accepté de partir, avec l’idée, vraisemblablement, de revenir. Hervé s’en était ouvert aux parents de Chichi, qui avait ameuté le maire— et depuis, plus rien.
Ses parents servaient donc quand même à quelque chose. Valait mieux ne pas les avoir contre soi… Sûrement que les propriétaires étrangers des domaines qu’on voyait alentour du village entraient dans des dessous de table avec les autorités locales. Je pourrais, comme eux, faire entourer la maison de mon père d’une haie d’aubépines et d’une clôture, au moins symbolique. Mais eux possédaient leur maison en propre…
* * *
J’allais repartir. Assez de rêves et d’illusions. Roberto avait raison, j’étais de ceux qui n’appartiennent à rien, ou le contraire : à qui rien n’appartient. C’était pas chez moi, cette maison. Mon père n’avait pas eu l’intention que ce soit chez moi, sinon il l’aurait écrit quelque part pour que ce soit lu…
Et juste comme je laissais tomber mes recherches, je tombai, comme c’est souvent le cas, non pas sur ce que je cherchais, mais sur quelque chose de beaucoup plus inouï. Au dessus de la pharmacie dans la salle de bain, il y avait une trousse de toilettes poussiéreuse, et que j’avais prise pour ce qu’elle était, une trousse de toilettes. Je n’avais aucun besoin, aucune raison, aucune envie de fouiller dans les trousses de toilettes de Chichi. Par contre Roberto, lui, n’avait pas mes scrupules. Comme il cherchait une pince à épiler après s’être mis une épine dans un doigt, il l’ouvrit et tomba sur une liasse de vieux papiers officiels écrits en français. En réalité, sur des xerox de vieux papiers.
Il me les passa et, sur le coup, je ne compris rien à ce que je lisais. Je restai hébété. Roberto me dit de m’asseoir et me servit un whisky, puis un deuxième. Puis du café. D’abord il y avait une lettre écrite par le « Consulado de la Republica Dominicana » à Marseille, ici écrit « Marsella. » Les lettres en étaient presque invisibles tellement l’original de la copie était vieux et mal conservé depuis le 12 Août 1943, date à laquelle le Consul envoya à Monsieur Joseph Chimski, Quartier C, Baraque 42, Camp du Vernet, le message suivant :
« Monsieur,
Comme suite à la demande d’immigration qui m’a été faite par votre dame, et du fait qu’elle m’a fourni les garanties demandées par le Gouvernement Dominicain, veuillez vous présenter au plus tôt à la Chancellerie 51 rue Paradis à Marseille, muni de vos documents d’identité et sanitaires ainsi que de sept photographies pour remplir et signer les documents indispensables à l’obtention du visa d’émigration.
Veuillez agréer, Monsieur, mes sincères salutations,
Le Consul,
Marcel Borde »
Je savais que Joseph avait essayé de s’évader d’un des pires camps de concentration tenus par les Français durant la guerre. Comme je continuais à lui poser des questions sur ce que je ne comprenais toujours pas de la vie et de la mort de Joseph, lors de notre dernière entrevue à New York nous avions parlé avec mon père de cette évasion ratée, ainsi que du fait que, jusqu’au bout, grand-mère Renée lui passa des médicaments, de la nourriture et des habits à travers les barbelés. Mon père m’avait expliqué qu’au Camp du Vernet croupissaient les républicains espagnols qui avaient cherché refuge en France depuis 1936. Ils avaient été si mal traités que des milliers d’entre eux y étaient morts de faim… Mais mon père ne m’avait pas dit un mot de cette nationalisation dominicaine en cours. Pas un mot sur les démarches extraordinaires de sa mère à cet égard, alors que pourtant, en pleine guerre et pour un juif, ces « garanties » dont parle la lettre avaient dû lui coûter très cher, au moins ses bijoux et ses fourrures d’avant-guerre.
Mais comment est-ce que ce Monsieur du consulat avait-il pu être si naïf pour croire que Joseph l’interné allait se « présenter au plus tôt à la Chancellerie… » ? Le croyait-il possible, ou bien ne faisait-il que s’acquitter d’un travail administratif ? Est-ce que Joseph le paria avait même le droit de recevoir des lettres, au Vernet ? J’aurais douté de l’authenticité du paquet et foutu le tout à la poubelle s’il n’y avait pas eu dessus cette lettre le sceau du consulat et tous les signes extérieurs d’une vieille lettre officielle.
Pourquoi Renée ne nous avait-elle jamais parlé de ses efforts ? J’ai vécu chez elle, pourtant, et même dormi à ses côtés dans le grand lit en dessous de l’ovale de la photo retouchée de Joseph durant les plus tendres années de mon enfance. Elle ne parlait jamais de Joseph, c’était un sujet fermé, enfoui en elle comme une poche de pus… sur laquelle elle passa assise ou couchée, et en générale plaintive et malade, le reste de sa vie. Même à son fils ? Oui, même à son fils. Hervé Chimski ne savait rien de cette nationalisation possible lorsqu’il était venu me voir à New York et alors qu’il était justement en train de venir s’installer dans la République Dominicaine. C’est ensuite, une fois dans l’île, qu’il l’avait apprise. Mais comment ? D’où venait ce paquet ?
Ça, ce n’était pas difficile à comprendre. Une pléiade d’organisations juives, des générations d’historiens fouillaient les archives, reconstituaient les confluents, remontaient les deltas, recréaient la moindre vague, la moindre goutte de sang tombée dans l’océan de la déportation. Il n’était pas du tout nécessaire de penser que mon père avait ouvert les recherches concernant Joseph et sollicité ce paquet. Ce n’était pas son style. On était venu le chercher dans ce domaine où il ne demandait qu’une chose après la faillite de ses affaires, qu’on lui foute la paix. Une de ces consciences encore plus zélées que les autres, une de ces fourmis qui pensent que la connaissance apporte par définition le salut, avait dû lui écrire de la capitale et l’appâter, trouver le moyen d’exciter sa curiosité, ou seulement qu’il ne refuse pas de recevoir le fruit de tant de travail, lui qui en était la seule justification et le seul destinataire…
Ensuite venait la lettre envoyée à « Joseph Chimski. Quartier C, Baraque 45. Camp du Vernet » le 18 Août 1943, par le représentant français Marcel Grand de la « United Kingdom Mutual Steam Ship, West England.
Monsieur, (passage Lisbonne/San-Domingo)
Nous référant à la lettre en date du 31 Juillet courant de Madame Joseph Chimski, votre épouse, nous avons l’honneur de vous informer que, conformément au désir qui nous est exprimé dans votre nom, nous vous avons réservé une place en cabine de 3ème classe sur notre plus prochain navire à destination de San-Domingo. »
« Nous ne manquerons pas, aussitôt que nous serons fixés à cet égard, de vous faire connaître, avec le nom du navire transporteur, la date à laquelle il appareillera soit de Lisbonne, soit de Casablanca.
Cette fois-ci encore la lettre continuait d’une façon si absurde que j’aurais laissé tomber le tout s’il n’y avait pas eu en en-tête le sceau de la compagnie et, en bas de page, la signature ampoulée du représentant :
« Toutefois, afin de vous permettre d’accomplir dors et déjà toutes les formalités administratives et consulaires relatives à votre prochaine émigration, nous vous invitons à venir à Marseille dans le plus bref délai possible, et vous suggérons, en outre, de solliciter des autorités compétentes votre transfert au Camp de Milles, près Aix-en-Provence. Vous auriez ainsi la possibilité de constituer votre dossier sur place, sans trop de perte de temps.
D’autre part, vous voudrez bien nous aviser dés que vous serez en possession du Visa délivré par le Consul de la République Dominicaine.
A l’appui de votre réservation, et à titre d’acompte sur le montant de votre passage, Madame Joseph Chimski a versé entre nos mains, contre quittance en bonne et due forme, la somme de Frs : 5000,- (Cinq mille francs).
Veuillez agréer, Monsieur, nos salutations distinguées, L. Theos. & Geo. Budd,
Le Directeur, Marcel Grand. »
Que croyaient-ils, tous ces gens libres ? Que c’était un camp de camping, le Vernet ?
Parmi la liasse de photocopies montrant ensuite les lettres désespérées que Renée Chatel-Chimski envoya aux divers préfets concernés pour dire à quel point son mari, à défaut d’être reconnu citoyen, avait toujours été un bon français, père attentionné d’un grand garçon, propriétaire payant ses impôts… etc ; ainsi que leurs réponses finement argumentées autour de l’idée que Madame Chimski ne devrait pas tant s’en faire, son mari n’étant pas « déporté », mais seulement « assigné à des taches utiles à la République » ; parmi les traces que Joseph Chimski laissa de camp en camp dans ce qui me sauta aux yeux comme un véritable goulag français, je ne me rappelle plus que de cette page presque vide (grise). C’est la photocopie d’une fiche d’un dossier numéro 71441 établi à Drancy le 4 Mars 1943. Drancy, la gare de triage des trains en partance pour l’Allemagne et la Pologne. On y lit, en haut : « Joseph Aria Chimski » ; et au milieu : « Nationalité : Indéterminée. »
Aria, quel joli nom. Je ne savais pas que mon grand-père s’appelait ainsi.
28
S’il avait eu tant soit peu le désir de se soigner avant (encore que j’en doute, mon père ne respectant pas plus les docteurs que les hommes de loi et ayant horreur de devenir vieux et à charge de qui que ce soit) ; s’il aurait pu reprendre des forces et revenir de sa déprime consécutive à la faillite, ce paquet fut le coup de grâce. N’importe qui à sa place aurait senti la morsure du destin.
Ainsi m’expliquais-je (c’est mon explication à moi), qu’après s’être entouré de mômes, il se soit laissé prendre à leur filet, enlever les ailes et bouffer les pattes comme un oiseau blessé se voit manger par des insectes. A quoi bon écrire un testament ? Pourquoi maintenir ce domaine ? Cette maison était une erreur. Il valait mieux que le malheur s’arrête avec lui.
« No decía nada. No quería saber nada de nada. Rien ne lui importait. On ne pouvait pas lui parler à la fin », avait dit une fois Chichi en réponse aux questions que je lui posais. Sur le coup, j’avais pensé, forcément, qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter, elle et lui ? « No ni veía nada ni nadie. Il ne s’intéressait plus à personne. » Je comprenais ses propos autrement, désormais. Elle avait indiqué une chaise longue placée tout en haut de la pelouse au seul endroit d’où une étendue d’océan se voyait entre deux toits: « Se sentía alla… il s’asseyait là et regardait au loin. »
Ceci quand elle me parlait encore. Mais plus notre séjour se prolongeait, plus sa méfiance (et à juste titre) grandissait. Elle envoyait Vilma nous parler des questions d’intendance. C’est à Vilma que nous donnions de quoi payer la muchacha quand nous partions pour la plage. D’un autre côté, Chichi sortait de moins en moins la nuit avec la Vilma et son adolescent; ils étaient là en permanence, à bouffer notre nourriture et boire nos limonades sur la pelouse, et danser autour de leur radio jusque tard dans la nuit ; ceci, interpréta Roberto, parce que ne sachant rien de mon coup de téléphone à l’avocate, ni de la signification qu’avait pour moi le paquet, elle avait de plus en plus peur que je ne trame quelque chose. Cette situation tendue aurait bien pu s’éterniser, néanmoins, car Chichi ne se sentait pas plus le droit de mettre dehors el hijo mayor du mort que je ne me sentais celui d’interdire la maison à la mère de sa fille.
Cet équilibre précaire, c’est mon comportement déplorable qui le rompit. Je n’ai aucune excuse et n’en cherche pas dans ce qui précède. Non seulement la découverte du paquet me laissait sans espoir de la combattre ; il m’enlevait toute intention de faire quoique ce soit pour le domaine. Le plaisir de se mettre dans les souliers du viejo francés et de donner du fil à retordre à ces Dominicains, sinon de leur infliger une cuisante leçon ; le désir de reprendre son domaine à leur dépens et de terminer son projet (qui avait, je dois dire, étrangement animé Roberto) ; l’élan de refaire ou de parfaire (lui, juste pour la beauté du geste) qui, à défaut de sexe, nous unissait Roberto et moi depuis notre arrivée dans Samanà, se défit.
Main dans la main, nous dormions côte à côte dans le lit couvert de sa moustiquaire ; et il lui arrivait de me la serrer, cette main, un peu plus fort, et de me reluquer tout en se masturbant. Il n’en demandait pas plus, et cela ne me coûtait pas. Eh ! bien, cela me coûta soudain. Qu’il me serre la main et me regarde de son œil lubrique ; qu’il mouille le drap avec son sperme dangereux ; qu’il dorme à mes côtés ; qu’il soit à mes petits soins comme si j’étais son mari ; qu’il se blottisse contre moi sur la moto ; que son visage apoplectique fasse se retourner les gens dans la rue principale; qu’il se trimbale partout avec une pharmacie de pilules équivalente à plus de six mois de salaire pour n’importe quel porteur de machete ; et me demande de gérer son diabète, plus de passer avec lui des heures au téléphone afin de nous assurer que l’attendrait poste restante sa dose journalière de AZT ; et enfin et surtout, que sa seule présence m’empêche de regarder comme je voulais les jolies femmes sur la plage et me force à esquiver les offres incessantes de corps jeunes autant que pour ainsi dire gratuits… tout cela me coûtait des efforts qui me parurent soudain surhumains. Or, naturellement, il s’en rendit compte :
« Tu vas détruire, hein ? That’s it ! Parce qu’ils ont détruit ton père, faut que tu fasses la même chose, trample under foot, piétine tout le monde sur ton passage.»
« Fous-moi la paix avec mon père et ta psychanalyse de merde ! »
« Ouais, tu peux pas aimer sans détruire. Ça te gêne, qu’on t’aime. »
Des femmes m’avaient parlé ainsi et je les avais, en effet, repoussées durement. Je lui dis qu’il ferait mieux de la fermer s’il ne voulait pas que la même chose lui arrive.
Nous nous étions mis à boire du whisky depuis la découverte du paquet. A New York, boire et se défoncer avaient constitué le ciment de notre relation boiteuse. Roberto produisit ses deux dernières pilules d’ecstasy. En dehors du fait qu’on marcha beaucoup sur la plage et dans le village, lui me suivant et me regardant comme d’habitude, mais avec un air encore plus triste que d’habitude, rien de notable, seulement une énorme fatigue dans la mâchoire et les os. Une fatigue, une lassitude de siècles sur les épaules, et au réveil le lendemain matin un dégoût de moi-même et de tout.
Bientôt la partie de danse et de connerie que se donnaient Chichi, son adolescent et la Vilma commença comme chaque jour sur la pelouse. Je rôdai en dehors de la maison, attendant un moment où la Vilma serait seule. De temps en temps Chichi et l’adolescent retournaient dans la maison pour se payer une sieste ou je ne sais quoi, la laissant seule dans son bikini, sa peau café crème, son sourire de poupée exotique, à écouter un Merengue qui lui faisait battre l’air avec ses pieds. Ce qu’elle avait de croustillant commençait avec ses cuisses, s’épanouissait dans son popotin africain, petit mais musclé et saillant quand elle s’allongeait sur le ventre, et terminait par sa taille fine, cuivrée sous les applications de pommade, et cambrée.
Je choisis un moment où Roberto s’était effondré sous la moustiquaire, la bouche ouverte et dans un sommeil d’homme saoul aussi profond que passager. Par défi, je pris la bouteille de whisky avec moi, marchai jusqu’à la Vilma, m’enfilai une rasade au goulot et m’allongeai en glissant de tout mon long contre elle. Elle ne fit pas le moindre geste de s’écarter ou de me repousser. A peine y eut-il un plissement dans son visage fermé et sans âge.
« ¿Que pasa ? ¿Que quiere usted ? Qu’est-ce qui se passe avec vous ? »
« Nada, mirarte mas cerca. Te regarder de plus près. »
« Tu ne m’as pas assez vue ? »
Qu’elle était bête ! Je ne perdis pas le temps de répondre, lui palpai carrément les fesses pendant que je me durcissais contre elle et qu’elle me sentit grossir sans y résister et en me regardant droit dans les yeux. Une fois un doigt entre ses fesses, je la soulevai, elle grogna « ¿Que hace usted ? » mais sans conviction, et je la portai contre moi dans un coin d’ombre, ce qui l’arracha violemment au sol. Là, le dos au mur d’adobe et sous le toit de paille, je la soupesai, lui écartai l’entrejambe comme à un poulet et la frottai contre moi. J’étais dur contre elle. Elle ne pesait pas ; elle me parut immatérielle. Un mouvement pour me défaire le short et enlever son slip et j’étais en elle. N’ayant pas été dans une femme depuis longtemps, je vins vite et avec un grand soulagement.
Elle se remit en place sur la serviette comme si de rien n’était, tout juste cachant dans son épaule une rougeur de pudeur. Ni vu ni connu rien ne transpira quand, un peu plus tard, Roberto vint rôder près des roses, se demandant ce que je trafiquais. J’étais assis dans la chaise de mon père, à boire et regarder un bout de mer turquoise se miroiter à l’horizon.
« Quand est-ce qu’on se tire ? » demanda Roberto dans mon dos. Depuis deux ou trois jours, il parlait de se replier sur l’hôtel devant la plage.
« Tu peux commencer tout seul, je te rejoindrai sur la plage quand j’en aurai trop marre », lui dis-je en regardant devant moi le brouillard de toits de pailles. Il se tint debout près de la chaise longue, me prit la bouteille des mains et s’enfila une rasade en regardant le même bout de mer. Je le sentais déjà si loin de moi.
A partir de là, je pris la Vilma et la baisai quand je le décidais, comme je le voulais et partout dans la maison où le risque de nous faire surprendre par Roberto, par Chichi et l’adolescent, ou par les trois ensemble, était réel et évitable de justesse. L’odeur de sexe planait encore dans le foyer quand le peigne fiché dans l’afro de l’adolescent pointait dans l’embrasure du couloir entre les deux chambres. Ou bien quand la gueule ravagée de Roberto percevait que je rajustais mon short près du bar tandis que la Vilma, les cils collés aux joues, faisait mine de nous servir une boisson. Sans se l’avouer elle avait dû drôlement s’emmerder lorsque Chichi et son adolescent s’éclipsaient. A quoi pensait-elle chaque nuit seule dans le grand lit de mon père tandis que Chichi et l’adolescent s’en donnaient ? Elle était bien trop heureuse que quelqu’un s’intéresse à elle pour regarder au scabreux d’une situation qui ne devait pas lui échapper tout à fait, même à elle.
Quant à moi, je ne me le disais pas clairement, mais je savourais la possibilité de heurter Chichi et Roberto, d’une pierre deux coups. Je prenais de moins en moins de précautions. C’est Roberto qui nous surprit, Vilma fesses en l’air dans le foyer, sa chatte sombre et rose bien visible une fois pliée en deux sur la palette du bar. Moi entrant et sortant, aussi gros et dur en elle que possible.
« What the fuck ? » gueula Roberto, tout en balançant la bouteille de Red Label presque à me toucher le front.
Je me retirai d’elle et attrapai la bouteille, la lui arrachai des mains. Il tenta de la reprendre mais s’arrêta devant le spectacle de moi dégoulinant de plaisir. Ce que voyant, je pris ma pine bien en main et dis bien haut, assez pour que Chichi et l’adolescent entendent dans l’embrasure :
« C’est pas pour toi, ça n’a jamais été pour toi, ça ! »
Un vilain sourire à son endroit et je me remis dans la Vilma en montrant par mon visage une satisfaction inexprimable. Sa voix monta dans les aigus :
« I’m tired of cleaning the shit you make of everything everywhere ! J’en ai assez, assez de nettoyer tes merdes ! Je pars, ça m’est égal si tu viens ou pas. »
« Quelle merde ? Tu te prends pour une gonzesse ? T’es pas ma femme… Qui te demande de nettoyer ? » Le sentiment de vengeance obtenue était singulier. « Oh ! Et puis fine, parfait, qu’est-ce que j’en ai à foutre, get the hell out, tire-toi ! Fous-moi l’camp ! »
Je continuai de masturber la Vilma avec deux doigts, ce qu’elle appréciait. Répondant au contexte, elle en rajoutait dans ses miaulements. Elle haïssait Roberto, qui l’avait toujours prise de trop haut.
Roberto restait là, les bras ballants. Peut-être allait-il pleurer et s’agenouiller comme il faisait dans le corridor du duplex. Je jetai la bouteille sur la pelouse pour mieux m’enfoncer dans la Vilma, lui ouvrir les fesses, y mettre le pouce, lui balader mes mains partout, lui mordiller le cou, ce qui envoyait des ondes de plaisir redresser son jeune poil tout le long de l’échine. A force de macérer dans son jus, une lumière de haine se fit jour dans le regard de Roberto. Il serra les poings, et de la manière dont je me souvenais que des femmes trahies l’avaient fait, trépigna des pieds. Puis on entendit ses petits pas précités revenir dans la chambre où il fourra sa pharmacie, son livre et le manomètre dans le sac à dos, et s’en fut en courant aussi vite que ses forces lui permettaient jusqu’au bas de la pelouse, où il héla une moto qui passait, et disparut.
Bon vent, je me frottai les mains après son départ. J’étais bien content de sombrer dans mes plaisirs sans plus avoir à me cacher. S’en suivirent plusieurs jours et plusieurs nuits dans la maison de mon père de pure dérive. C’était au tour de Chichi de mesurer son impuissance, et à moi d’envoyer l’adolescent se faire voir ailleurs. Je décrétai que s’il montrait un seul de ses cheveux crépus dans le foyer, je lui en mettrais une que sa tête ferait trois tours, et comme j’étais saoul en permanence, et apparemment plus fort et plus méchant que lui, mon ordre fut suivi. Chichi lui apporta nos restes dans sa chambre.
Je décrétai aussi qu’il n’y aurait plus de muchacha (mon budget étant diminué au moins de moitié) et que Chichi irait acheter la bouffe, cuisinerait et nettoierait après nous. Quand Chichi chercha l’appui de la Vilma pour enrayer mon délire, faites-moi confiance qu’elle ne le trouva pas. On se fit servir au lit. On se fit servir entre deux baises au milieu de la nuit. Chichi n’osa pas déguerpir ni chercher du secours ailleurs. Elle n’osait plus me quitter des yeux et ne supportait pas de ne pas savoir où j’étais, tellement elle avait peur que ses inquiétudes ne se matérialisent quant à se retrouver dehors manu militari.
Encore une fois, elle devinait juste car je revisitai la question de lui interdire la maison de mon père, cette fois avec la complicité de la Vilma. Stupide comme elle était, celle-ci se mit bientôt à penser que j’étais là pour rester, et qu’elle prendrait inévitablement la place de la propriétaire auprès, non pas d’un adolescent idiot, mais d’un homme, et qui plus est, d’un blanc étranger. Elle serait mieux que la Chichi n’avait jamais été vu que son homme à elle ne serait pas un vieux moribond.
J’imaginais louer les services d’une cohorte d’hommes à machete… mais la perspective de maintenir à mes frais une armée permanente de mercenaires me retint. Mon salaire de full-timer tombait bien sur mon compte en banque régulièrement et il y avait moyen de recevoir des sommes importantes sans aucune difficulté à la poste. La gêne d’avoir tous ces hommes rustres et rudes autour de nous à nourrir et à loger me fit cependant réfléchir.
Je proposai à la Vilma qu’on donne une soirée avec leurs copines et leurs copains, tous les jeunes gens du village qu’elles connaissaient. Chichi et elle, me disait-elle, en connaissaient des tonnes. J’imaginais que, sans grande dépense, je pourrais en soudoyer certains, ou mieux, les avoir de mon côté en tant que el hijo mayor, qu’ils sympathiseraient avec moi et créeraient dès lors un contrepoids dans le village qui me permettrait de foutre la Chichi dehors au moins jusqu’à la fin de l’été. C’est tout ce que je voulais dans ma confusion, tout ce que je réclamais d’un sort qui s’était montré si injuste à mon endroit, la maison de mon père indivise en ma possession jusqu’à la fin de l’été. Il ne me semblait pas que ce soit beaucoup demander, quand même.
Chichi s’opposa d’abord fermement à l’idée d’une soirée dont elle ne comprenait pas les mérites. Mais je gueulais assez fort et en insinuant des choses assez dégueulasses—comme, par exemple, que ce qui l’emmerdait dans une soirée donnée en mon honneur dans la maison de mon père c’était qu’elle ne puisse pas s’y montrer aussi salope qu’avant mon arrivée—pour qu’elle laisse faire.
La Vilma ameuta des très jeunes dans son genre et il y eut donc une soirée… déplorable. Quelques mecs de quinze ans à l’air aussi minable que l’adolescent. Et des gamines sans attaches et certainement sans influence—rien de la fleur de jeunesse qu’il y avait dans le village parmi les enfants des préposés qui se faisaient graisser la patte un peu mieux que les autres. Vainement j’en cherchais une qui voyageât entre New York et l’île avec qui parler. En plus, entre Chichi qui refusait de danser, et moi qui ne savais pas et de toute façon ne pouvais pas parce que j’étais trop bourré, vous voyez l’ambiance ?
Ils s’empiffrèrent et burent ce qu’il y avait ; et se dispersèrent sur la pelouse. La Vilma se pendait à mon cou pour mieux qu’on voit qui était la patronne. Mais je n’avais plus de désir pour la Vilma. Elle me fatiguait. A défaut de quelqu’une à qui parler, j’en cherchai une à baiser. Quand on tombe, autant tomber, ce fut ma philosophie cette nuit-là. Le mal est facile à faire car il est naturel. Et, seconde loi, une fois fait, le mal demande à être refait et si possible aggravé. Sans le moindre scrupule j’allai de cercle en cercle, regardant les minettes de près et m’allongeant contre elles comme j’avais fait avec la Vilma. Que j’envoyai balader.
Une ou deux s’écartèrent et me regardèrent horrifiées. Mais, naturellement, une se laissa faire. C’était une petite noire, et qui était jolie et délicate. Je la pris comme j’avais pris la Vilma, la soulevai et la menai dans un coin d’ombre sous le toit de paille. Nous n’avions pas besoin d’ombre car la nuit tombait. Il faut croire qu’il me restait un vieux fond de pudeur.
Je baisai cette petite noire à la peau douce comme une pêche, bien étroite et chaude à l’intérieur, toute la nuit. De temps en temps la Vilma qui pleurnichait dans son coin roulait contre nous. Je la repoussais d’un geste méchant. Sans ajouter néanmoins l’affront verbal au geste, ça suffisait, elle avait son compte, et puis j’étais trop occupé à naviguer les méandres du grand lit avec la petite noire. Dans ma saoulerie j’avais simplement pris d’assaut la chambre de mon père. Quand le peigne fiché dans l’afro de l’adolescent se pointa dans l’embrasure, je lui gueulai des insanités en espagnol, en anglais et en français à ameuter le quartier; et quand Chichi y ajouta sa face de carême, elle reçut à toute volée ma paire de chaussures.
29
Toutes proportions gardées, tôt le lendemain matin ce fut comme cette page qui suit la description du pêché originel au paradis perdu de John Milton : je me rendis compte que j’allais devenir fou. Je n’étais pas seulement en train de me perdre dans l’alcool et le sexe, il y avait une détermination et une logique dans mon délire. Où est-ce que je m’arrêterais ? M’arrêterais-je avant qu’il ne soit trop tard ?
Pour la première fois après plus d’une semaine de séparation, je pensai à Roberto. Il était dans Samanà, à m’attendre dans un des hôtels sur la plage, aucun doute. Il n’était pas parti. Il n’en aurait pas eu la force émotionnelle et, oui, physique. Il s’était si rapidement détérioré… Je fus pris d’une immense peur, ou comme le dirait un psy, d’une angoisse de culpabilité. J’eus peur pour lui plus que pour moi-même, et cela me fit bouger sur l’instant, bouger ciel et terre, alors que ceci, la pente de destitution me concernant me paralysait et j’aurais procédé à la détérioration de moi-même jusqu’à l’inconscience.
C’est tellement agréable de descendre la pente. Tellement plus difficile de défaire le mal déjà fait que de l’augmenter et de le parfaire. Je ne marchai pas plus que Roberto jusqu’au bas de la pelouse : j’attrapai le sac de plastic poubelle contenant la veste en daim, la caméra et quelques photos, ainsi que mon sac à dos (qui ne contenait pas le paquet dans sa trousse poussiéreuse), et sans dire au revoir à la Vilma ni à la petite noire, les deux embrassées, humides et nues dormant le sommeil profond des enfants ; sans même prendre le soin de cacher dans un pli des draps le spectacle de mes déprédations, je courrai aussi vite que mes forces le permettaient jusqu’en bas de la pelouse, puis sautai sur la moto.
Roberto était là où il savait que je le trouverais si je le cherchais. On me fit savoir à la réception qu’il était un problème, et qu’il fallait qu’il s’en aille. Il avait payé au mois et la direction était prête à lui rendre son argent ; mais il refusait de partir.
Roberto avait l’air extrêmement mal-en-point. Il pouvait à peine ouvrir la bouche. Ses paupières étaient collées au point de lui laisser à peine ouvrir les yeux ; et sa peau était rouge et par endroits, qu’il cacha en s’enroulant aussitôt qu’il me vit dans son drap, couverte de pustules. Sa main était la même petite main velue, cependant. Les mêmes bagues à ses doigts ; les grosses lunettes cachant un visage écorché encore plus maigre et rétréci que je ne l’avais cru possible. Il était comme une noix pourrie, alors que par contre sa paume était sèche. Il était déshydraté et refusait de boire de l’eau. Il ne buvait pas de whisky non plus. Je ne comprenais pas ce qui lui arrivait. Il me raconta comment les deux, trois premiers jours, il s’en était payé sur la plage. Il s’était offert à qui voulait. Et quand on ne le voulait pas il avait payé. Et puis un marsouin l’avait dépouillé ; et pas de ses chaussettes ou de son tube dentifrice, non, mais de ses médicaments.
Je savais que ça lui arriverait. Sans doute le savait-il aussi. Je l’enroulai de la tête aux pieds dans une de ces couvertures grises d’hôtel, le fis glisser sur le sol et les marches comme une grosse boule, et sans demander mon reste, mon sac à dos et le sac poubelle en bandoulière, trouvai le moyen de le bloquer devant moi sur la moto. Il ne pesait pas, il était encore plus léger que la petite noire.
Nous nous étions renseignés sur le prix des vols pour la capitale, je connaissais cette piste de poussière ouverte entre les arbres. Une demi-heure plus tard nous décollions dans une avioneta. La tête pourtant découverte, Roberto ne vit pas la guirlande de sable blanc se dérouler entre les hautes palmes le long d’une mer de rêves. Effrayé par son état, le pilote alerta l’aéroport, lequel alerta l’ambassade américaine, laquelle vint nous recevoir à l’aéroport avec une ambulance.
On me demanda qui j’étais et comme je n’étais pas de la famille, on parla de nous séparer. L’ambassade n’avait pas à me rapatrier. Sauf que la main de Roberto était attachée à la mienne. Il ne parlait pas et ne voyait rien, mais il entendait tout ce qui se passait, et il voulait que je reste avec lui. On aurait dit par la force qu’il mettait dans cette main qu’il s’accrochait à moi comme à sa propre vie. Les ambulanciers n’osèrent pas contredire, ni ensuite l’infirmière ; et les services de l’ambassade me facilitèrent l’achat d’un billet pour New York dans le prochain avion.
* * *
On nous sépara à JFK. Une ambulance le conduisit directement downtown, à Mount Sinaï Hospital où il retrouva ses docteurs. J’appris plus tard, sans rien comprendre aux détails médicaux, qu’il tomba à l’arrivée dans un grave comma, et ce, non pas tant à cause du SIDA et du diabète, ou de l’absence prolongée de médicaments, que du choc engendré par le cocktail de nourriture et de médicaments qu’on lui injecta dans les veines à doses suffisantes pour le sauver.
Il se récupéra, sortit progressivement de la paralysie. Un an plus tard il était de retour dans le English Department à Sierra comme simple professor. Malgré une paralysie des mains, ses doigts recroquevillés dans l’impuissance, un visage bizarrement opaque, il retrouva quelque chose de sa verve et de sa prestance. Pendant plus d’une dizaine d’années, durant plus d’une vingtaine de semestres, avant qu’il ne parte à la retraite, nous nous côtoyâmes dans les meetings et nous croisâmes dans les couloirs de la tour sans presque rien nous dire. Il ne s’opposa pas à mes promotions successives, ni ne les aida en rien, d’ailleurs. Il se mit de côté alors qu’il tenait encore dans le Department pas mal du vieux pouvoir d’avant le voyage. Je lui sais gré de cette attitude.
Je voudrais le remercier de deux cadeaux qu’il me fit coup sur coup quelques années plus tard lorsque, premièrement, je me mariai avec une femme de mon âge et dans mon style. Nous nous étions rencontrés à la Graduate School, puis évités, et enfin retrouvés. La carte disait : « Carpe Diem » et elle était fichée entre les douzaines de roses qui emplissaient le col ample d’une pièce de collection, un très beau vase. Il n’y avait pas de nom sur la carte, pas de signature.
Il n’y avait pas de nom ni même de message à l’intérieur du paquet contenant les larges volumes reliés de cuir du très réputé Diccionario de la Lengua Española édité par la Real Academia de Madrid. Cela arriva dans la semaine où je reçus le Doctorat. Mon sujet ayant été les tragédies romantiques en France et en Angleterre comprises à travers l’influence de John Milton, je n’avais pas un besoin pressant du diccionario. Mais c’était justement à cause de ça un vrai cadeau.
Oh ! Et si vous vous demandez ce qui arriva aux $250 000 promis par l’assurance vie de Roberto à ce narrateur, eh ! bien sachez qu’il n’en fut plus du tout question. Je n’ai pas été vérifier mais le nom du « sole beneficiary » changea en moins de temps qu’il me faut pour le dire. Déjà à peine Roberto était-il sorti du coma qu’il semble, d’après ce qui circula dans le Department, qu’un Dominicain, d’ailleurs un jeune homme éduqué, se matérialisa à ses côtés et l’aida à manger et boire et marcher et se nettoyer, bref, reprendre goût à la vie. Personne n’est irremplaçable.