Chapitre 1
Je m’appuierai sur toi et toi sur moi… Et tout ira bien.
Dave Matthews band
Ce soir, les regards étaient chargés d’expressions diverses et en disaient plus long que toutes les discussions. Tandis que Lucas et Adrian passaient en revue les différents dialogues enregistrés sur l'ordinateur d’Emma, Carla et Gabrielle débarrassaient les verres vides qui jonchaient la petite table basse du salon. L’appartement d’Emma, si accueillant en temps normal, était devenu un lieu de recueillement depuis quelques jours, et chacune des personnes présentes ce soir-là semblait perdue dans des pensées alternant entre vengeance et tristesse, mais où l’oubli n’avait pas sa place. Parfois, occulter les larmes devenait difficile, et quand la douleur à son tour devenait trop forte, quand les souvenirs qu’ils se refusaient à archiver dans les cryptes de leur mémoire leur poignardaient le cœur et l’âme, ils s'isolaient, cachant leur chagrin pour ne pas augmenter celui des autres.
Parmi les personnes présentes, il y avait Carla, une jeune femme blonde de vingt-trois ans, grande, mince, vêtue d'un pantalon de moto en cuir et d’un débardeur blanc. La jeune femme cherchait furieusement son paquet de cigarettes. Quand elle le dénicha enfin, sous une pile de coussins en velours bleu, elle fit la grimace en s’apercevant qu’il était vide. Agacée, elle enfila à la hâte le blouson de moto assorti à son pantalon. La tenue de cuir moulait son corps à merveille, soulignant ses jeunes seins hauts et fermes. Sa taille étroite, ses hanches féminines, ses longues jambes contribuaient à la perfection de ce corps qui aurait pu être celui d’une athlète mais qui était ici adouci par une voluptueuse féminité.
- Je sors acheter des cigarettes, ça vous parle ? demanda-t-elle à l'assemblée apathique.
Le ton de sa voix était enroué de chagrin. Adrian, releva lentement la tête de l'écran de l’ordinateur portable devant lequel il venait de passer deux heures à essayer de trouver les réponses aux questions qui lui martelaient la tête. Son regard cerné se posa sur Carla. Et si par malheur il lui arrivait quelque chose d’affreux à elle aussi ? Si elle ne revenait pas ? Avant, il n'aurait jamais eu cette pensée... Avant.
- Humm ! Oui… Moi je veux bien en profiter. Ramène-moi un paquet de Lucky Strike, répondit-il. Merci ma puce, ajouta-t-il en massant pensivement sa nuque.
Il est épuisé, songea Carla, oubliant sa propre fatigue. Elle détailla avec un regard empli de tendresse les traits tirés de son meilleur ami. Elle aimait cet homme comme elle aurait aimé un frère, si la vie lui avait fait ce cadeau.
A trente ans, Adrian était un homme de caractère. Séduisant, sa compagnie était très recherchée, dans un lit comme ailleurs. Doté d’une belle musculature, il avait les cheveux châtain clair et un regard noisette perçant, bien souvent caché par des mèches rebelles. Son charme ravageur allié à une intelligence qu’il dissimulait avec soin poussait bien souvent les gens à sous-estimer ses talents d’homme d’affaires. Il s’était forgé une réputation de fer dès son adolescence en appliquant la « loi du hall» dans les cités sensibles où il avait passé la plus grande partie de sa jeunesse. Marginal, il avait amassé une petite fortune en réalisant certaines affaires peu orthodoxes. La première fois qu’il avait goûté à la drogue de la confiance absolue, il s’était bien juré que ce ne serait pas la dernière. A dix-huit ans, la tête pleine de projets, il avait opéré son premier braquage à main armée avec l’aide de ses complices et amis,
une bande de joyeux drilles, filles et garçons, tous passionnés de vitesse. Les mêmes, à quelques exceptions près, qu’on surnommait aujourd’hui, dans le milieu de la moto… «Les brûleurs de gomme ».
Durant les années qui suivirent leur premier coup auréolé de succès, Adrian et son équipe ne cessèrent de défrayer la chronique. Ils s’étaient attachés à amasser le maximum de valeurs en un minimum de temps, profitant des occasions qui se présentaient : hold-up de banques, vols de voitures de luxe, braquages de fourgons blindés. S’ils ne s’étaient jamais fait prendre, ils étaient cependant conscients qu'un jour ou l'autre, ils risquaient de tomber sur un os. Dans les journaux, à la télévision où l’on révélait au public nombre de leurs illicites prouesses, on les avait surnommés « Le gang des motards ». Leur dernier délit, commis trois mois plus tôt, avait consisté à braquer un fourgon blindé tandis que les convoyeurs de fonds en descendaient pour alimenter les distributeurs de billets d’une agence bancaire située en plein cœur de Paris. Après avoir désarmé les convoyeurs, ils s’étaient emparés du butin, 95 000 euros, et avaient protégé leur fuite en provoquant un nuage de fumée avant de décamper aux guidons d’impressionnantes motos desquelles ils avaient ôté les plaques d’immatriculation. Aucun coup de feu n’avait été à déplorer, car en plus de leur professionnalisme et leur parfaite organisation, ils s'étaient posé des limites à ne jamais franchir, et tirer sur quelqu'un en faisait partie. La police, sur les dents depuis des années, ne pouvait que constater son échec cuisant face à cette bande de malfaiteurs. Aucun nom n’avait jamais transpiré, personne ne connaissait leur identité, ils agissaient vite et bien, sans jamais être inquiétés.
Adrian venait de finaliser son projet : ouvrir un magasin de motos en région parisienne. Par ailleurs, il était déjà à la tête d’une grande discothèque sur la côte Est de l’Espagne. L’idée de s’implanter dans ce pays lui était venue lors d’un séjour qu’il avait fait deux ans auparavant à Barcelone en compagnie de ses amis de la Team. Il affectionnait ce pays et la façon dont ses habitants jouissaient de la vie. De par son patrimoine culturel et sa situation géographique, Barcelone était reconnue pour ses attraits touristiques. La ville avait charmé et envoûté Adrian. La culture populaire, la proximité des montagnes, de la mer, faisaient de cette ville splendide un lieu prisé des vacanciers et des visiteurs. De plus, grâce à ses infrastructures modernes et ses gigantesques réseaux de communication, Barcelone était également une ville d’affaires très importante.
Afin de pouvoir passer le maximum de temps en France auprès de ses amis, Adrian avait délégué une grande partie de ses responsabilités à Estéban, Barcelonais de souche, et mari d’une merveilleuse jeune femme dotée d'une bonté naturelle, qui répondait au doux prénom de Sonny. Les deux jeunes gens formaient un couple inébranlable, à l’épreuve du temps, et Adrian s’en réjouissait. Ensemble, ils dirigeaient la discothèque lorsque leur patron se trouvait à Paris, et jusqu’à présent, Adrian n’avait pas eu à regretter son choix. Le magasin de motos, quant à lui, occupait la plupart de son temps depuis quelques mois et cela ne l’enchantait guère. L'idée d'être patron l’amusait bien plus qu'elle ne l'intéressait vraiment, car il avait constamment besoin d’adrénaline. Prête à quitter l’appartement, Carla réitéra sa question :
- Bon, j’y vais. A part Adrian, quelqu’un veut des clopes ?
- Je veux bien que tu me ramènes un paquet de Marlboro light, lança Gabrielle de la cuisine où elle terminait de laver et ranger les verres.
- OK ! Et toi, Lucas ? demanda Carla à tout hasard par-dessus son épaule, en attrapant son casque noir.
Le jeune homme attrapa sans entrain son paquet de cigarettes, et estima rapidement son contenu.
- Ben... OK pour moi aussi, répondit-il ensuite en étouffant un bâillement de fatigue.
Un long silence s'ensuivit. Carla s’apprêtait à quitter l’appartement pour rejoindre le sous-sol où était garée sa moto, lorsqu’ Adrian sauta de sa chaise pour la rejoindre avant qu’elle n’ait eu le temps de quitter la pièce.
- Sois prudente, princesse, dit-il avec un léger tremblement dans la voix.
- T’inquiète pas pour moi, répondit Carla d’une voix assurée. J’en ai pas pour longtemps et je ferai méga gaffe.
Carla sourit, un sourire uniquement destiné à rassurer Adrian, car la peine qu’elle éprouvait ce soir-là était aussi grande que l’amour et la tendresse qu’elle ressentait pour lui. Son regard balaya la pièce, et les traits défaits qu'elle lut sur le visage de ses amis lui comprima le cœur. Elle enfila son casque et leur adressa un petit signe de la main avant de claquer la porte de l’appartement.
Une fois seule, dans la faible lumière du garage et à l’abri du regard des autres, elle s’adossa à un pilier de béton et fit céder le barrage de ses larmes tant retenues. La mort d’Emma s'imposait de nouveau à elle comme une effroyable réalité.
Emma… Emma, son amie de toujours, avec qui elle avait passé les meilleures années de sa vie, avec qui elle avait fait les quatre cents coups, Emma sans qui elle n’avait jamais envisagé l’avenir. Elle était sa meilleure amie, son alter ego ; entre elles deux, c’était à la vie à la mort, elles étaient indissociables, comme des sœurs jumelles auraient pu l'être. Mais Emma était morte à présent. Elle avait péri dans un accident de moto quelques jours plus tôt. Un accident effroyable et inimaginable, qui n'aurait jamais dû arriver à une pilote émérite, admirée de tous pour son adresse et son savoir-faire. La douleur déchirante s’était transformée en souffrance sourde et lancinante. Pourtant, de temps à autre, le vide devenait proprement insupportable. Pendant les vingt-quatre heures qui avaient suivi l’accident, Carla avait refusé d’admettre que son amie ne lui ferait plus de clins d’œil complices, qu’elle n’entendrait plus son rire chaleureux. Et puis après les funérailles, la brutale réalité lui était apparue dans toute son horreur.
Lors de la sépulture qui avait eu lieu en Italie, son pays natal, tous ses amis avaient souligné le caractère injuste de sa mort. Seuls Carla et les brûleurs de gomme connaissaient la vérité sur les circonstances de cet épouvantable accident. Les journaux avaient été on ne peut plus laconiques, se contentant d'un simple avis de décès. La douleur de la mère d’Emma avait ravagé les esprits et propulsé la haine au premier rang des sentiments chez les brûleurs de gomme. Une sourde colère envahit soudain Carla, séchant d’un seul coup ses larmes et tendant tous les muscles de son corps. Le responsable paiera tôt ou tard, se jura-t- elle, en enfourchant le monstre d’acier. Le moteur rugit dans le sous-sol. Carla débéquilla sa Yamaha R1 sans aucun mal, tant la colère décuplait ses forces. Elle relâcha un peu trop sèchement l’embrayage de la moto rugissante qui bondit furieusement en avant.
Adrian, exténué, lisait et relisait encore les dialogues privés, échangés dans ses mails et les historiques de conversations MSN d’Emma, les lèvres serrées, le cœur cognant contre ses côtes comme un oiseau affolé se heurte aux barreaux d’une cage. Lire les mots qu’elle avait échangés avec celui qui allait finalement la pousser vers la mort lui donnait envie de vomir. S'il avait pu tenir ce type entre ses mains à cet instant, il l’aurait flingué sans l'ombre d'un remords. Dans le dossier images de la jeune femme, il y avait des dizaines de photos de cet asiatique. Incontestablement, c’était un gars qui adorait son image, car il exposait aux regards de la planète entière des clichés de lui via un blog. Adrian avait beau les détailler, il continuait malgré tout à se demander désespérément ce qu’Emma avait bien pu lui trouver. Ce gars-là n’avait strictement rien à voir avec les mecs qu’elle lui présentait habituellement. Elle disait toujours qu’elle lui faisait totalement confiance pour déceler la face cachée de telle ou telle personne. Mais pour son grand malheur, et sans qu’il en comprenne la raison, elle n’avait pas jugé nécessaire d’entrer dans les détails de sa relation avec ce blogueur. Et aujourd’hui, par la faute de cet inconnu narcissique et sans scrupules…Elle était morte !