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Rue Saint Honoré
un texte de :

Rue Saint Honoré

   Je déambulais sans but précis, rôdant nonchalamment autour des vitrines alléchantes. Le luxe s’offrait à moi sans pudeur, narguant mon infortune. Les mains dans les poches, j’avançais lentement. Je m’arrêtais souvent pour contempler quelques rêves. Mais le sourire condescendant des vendeuses a vite fait de me ramener à ma réalité de pauvre passante de la rue St. Honoré.
   Il est bientôt 16 heures.
   J’entends des cris.
   Je me retourne.
   Des pompiers s’agitent et s’affairent devant la boutique de J.-P. Hévin.
   Je me renseigne auprès d’un homme atterré, blême, qui me dit  presque en bégayant qu’un praliné s’était évadé de la boutique du célèbre chocolatier.
   M. J.-P. Hévin est mal, très mal. Je m’approche du lieu du drame. Une sensation agréable s’empare de mon palais.
   Je m’arrête.
   Une ganache amère emplit mes narines.
   Vraiment. 
   J’avais un praliné dans la bouche.

   Il est à parier que le praliné évadé s’est réfugié dans ma bouche. Cela ne m’étonne pas. Je suis habituée aux bizarreries de la vie et à ses coups de folie. J’ai donc un praliné dans la bouche. Un praliné de marque, de renommée internationale, un praliné de luxe.
   Je ne pipais plus un mot. Il fallait assurer au fugitif une sécurité absolue.
   Il s’est mis à fondre, à fondre doucement. Doucement, l’arôme du cacao s’est déployé, doucement, la douceur des trois miels s’est répandue libérant des rondeurs délicates et subtiles. Fleuries aussi.
   Un policier est à ma hauteur. Il pose sa main sur mon épaule et me demande avec le plus grand sérieux du monde si je n’avais pas croisé un praliné et si j’avais un signalement à leur fournir.
   Je marmonne brièvement quelques mots, me dégage de sa main lourde sur mon épaule et m’éloigne rapidement. Je lui avais répondu à la manière d’un ventriloque, il ne fallait pas ouvrir la bouche.
   Comment est-ce que j’ai fait ? Encore une bizarrerie…
   Je m’éloigne donc et laisse derrière moi une foule de gens agglutinés devant la boutique de M. Hévin.
   L’évadé en cavale, toujours à l’abri dans ma bouche, comme pour me remercier, me promet alors de transmettre à ses savoureux collègues le plan détaillé qui les conduiraient jusqu'à moi.
    Il me dit avec sa ganache exquise :
   «  Il m’est fort agréable de finir dans votre bouche. Je n’ignore pas le culte que vous vouez au Dieu chocolat vos papilles m’ont tout raconté. Certains me croquent, m’écrasent et me maltraitent. Ils me mangent vulgairement. Ils me tournent et retournent avec leur langue comme si j’étais un chupa-chups  du supermarché du coin. Dans votre bouche, j’ai l’intime conviction de finir ma courte vie en douceur, tout en douceur. »
   Quelle trouvaille heureuse. M. J.-P. Hévin crée des merveilles de chocolat, des bijoux de gourmandise qui, à mon plus grand bonheur, préfèrent ma compagnie, moi, la pauvre  passante de la rue St. Honoré.
   Alors, si un jour vous croisez une femme déambulant nonchalamment dans la rue St. Honoré, faisant mine de ne jamais poser son regard sur la vitrine de M. Hévin, passez votre chemin.
   Encore mieux, faites diversion.
   Dans quelques secondes, des pralinés vont quitter la belle boutique et venir s’exiler chez moi, dans ma bouche. Ma bouche qui a appris à les attendre avec toute la délicatesse que l’on doit à un invité de prestige.
   C’est un vrai miracle pour la pauvre que je suis.
    Etre dans l’illégalité en accueillant des fugitifs et des évadés ne mène à rien de bon, c’est peut-être ce que vous pensez ? Sauf à me considérer comme une résistante. L’idée me plait bien. A vous de juger.
   Et puis il y a M. J.-P. Hévin qui, d’après les rumeurs, ne va pas bien.
   Cela m’ennuie vraiment.
   Je ne veux pas manquer de pralinés.
   Ne vous fâchez pas M. Hévin, ne vous mettez pas dans cet état. Moi et vos pralinés vous rendons hommage chaque jour.   Vos belles créatures me murmurent des choses délicates. Du fond de ma gorge, je savoure avec un bonheur unique tout l’amour qu’ils vous portent.
   Et croyez moi, cet amour est immense.
   Aussi immense que votre talent.
   Moi et vos pralinés vous disons merci.
   Merci Monsieur Jean-Paul Hévin !  
  

© Conselia 2009

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