Assise à l’une des tables de ce café tout nouveau et déjà très connu d’Alger, Cynthia s’activait sur son portable. Elle peinait. Elle l’avait toujours utilisé au minimum de ses fonctionnalités. À un peu plus de trente ans, elle s’estima vieille soudain. Habituellement elle n’avait guère que trente ans, mais aujourd’hui, dans ce café à la mode, très tendance, peuplé d’une foule de jeunes en effervescence, tous armés de portables, qui se prenaient réciproquement en photos, puis les admiraient sur le petit écran, les commentaient avec un langage d’initiés, s’extasiaient de la beauté de l’image enregistrée ou s’horrifiaient d’une apparence que jusque- là ils n’avaient pas soupçonnée, elle réalisa qu’elle avait déjà trente ans.
Elle jeta un regard envieux à toute cette jeunesse, insouciante et libre. Quoique, libre en ce pays, dans l’environnement qui était le leur, cela restait à vérifier, vraisemblablement libre de toute attache conjugale ou professionnelle malgré tout, du moins pour la grande majorité d’entre eux. Elle posa son portable sur la table et regarda attentivement autour d’elle. La moyenne d’âge était de vingt à vingt deux ans, peut être vingt trois ou même vingt quatre, juste quelques années de moins que celles qu’elle cumulait mais cela semblait faire toute la différence. Tel un alien en planète ennemie, elle se demanda soudain s’il était possible qu’en ce lieu l’on décèle sa dissemblance. Elle risqua un œil prudent à droite, puis à gauche…mais non, personne ne lui prêtait attention, si pourtant, un jeune homme était tourné vers elle.
Elle s’intéressa à lui. Assis à la table voisine de la sienne, il portait des lunettes noires, il était donc difficile de déceler ses yeux, peut être regardait- il, en fait, une personne derrière elle ou à coté. Les lunettes faisaient écran et pouvaient prêter à confusion quant à la direction véritable du regard. Elle ne voulut pas le faire, le fit pourtant, jeta un regard de coté pour voir si des ondes s’échangeaient avec une personne située latéralement, une jeune personne encore en période de bourgeonnement, pas une en pleine explosion florale comme elle. Non, rien en cette direction, sinon un adolescent. Un œil de biais vers les lunettes noires lui apprit qu’elles regardaient toujours dans la même direction. Alors elle se retourna. Quatre jeunes filles, assises en cercle piaillaient, riaient, semblaient se disputer quelque chose, elle ne put voir quoi au juste, si au fait, une photo. Elle revint de face. Sur les lèvres du visage lunetté, se dessinait, lentement, avec une lenteur extrême, un sourire. Son manège devait l’avoir amusé. Elle s’en voulut et se mordit les lèvres. Elle aurait dû faire preuve de plus de dignité. À son âge, et au milieu de tous ces gamins, c’était impardonnable.
Il retira ses lunettes et lui jeta un regard étonnamment direct. Des yeux verts. Un vert caractéristique des yeux de beaucoup, non, pas beaucoup, d’un certain nombre d’Algérois, de ceux originaires, en des temps lointains, de la haute Kabylie, un mélange de vert et de brun, quelques touches de brun seulement en bordure de l’iris, et le vert. Un vert tout à la fois profond et lumineux en son centre, un vert bouteille ou de prairie, de celles dont les herbes se déssèchent légèrement en fin de printemps et qui en prennent une teinte dense, avant la mutation en herbe d’été, juste avant. Ces yeux étaient une marque de fabrique, on dirait dans le langage qui était le sien, à elle médecin, une marque génétique, celle d’une partie de la population algéroise d’aujourd’hui. Celle issue des montagnes de Berbérie, abandonnées il y avait deux ou trois siècles de cela. Elle le savait, car dans le cas oû les attaches auraient encore étaient récentes ou présentes, les yeux auraient eu une autre expression, moins policée, moins décontratée…moins citadine. Une marque citadine qui se bonifiait au fil des années, au fil des dizaines d’années vécues dans la capitale, à condition qu’elles l’aient été au contact des anciens de la ville. Les ruraux de la capitale, les nouveaux venus, ceux rejetés par les anciens de la Cité, avaient des expressions abruptes. Les citadins de longue date avaient leur expression corporelle propre. Celui- ci en face d’elle, tambourinait avec nonchalance sur le tablier de la table, en attente. Elle s’impatienta légèrement. Elle n’allait pas entrer dans le jeu qui s’annonçait. Il n’en établirait pas les règles. Elle n’allait pas le laisser amorcer une première joute.
Elle reprit son portable et s’appréta à fouiller une fois de plus dans le répertoire. Elle trouva enfin le nom recherché, activa le numéro, attendit une seconde et eut la désagréable surprise de constater que la date d’utilisation de son abonnement était dépassée. «Vous avez dépassé la date de validité de votre compte, veuillez recharger votre compte» disait la voix dans le portable. Elle n’avait pourtant pas épuisé toutes ses unités. Énervée, elle le reposa. Une main lui tendit un portable. Elle leva les yeux, c’était celle de l’inconnu aux lunettes sombres, aux yeux verts génétiquement reconnaissables et au sourire engageant.
- Tenez, dit- il d’une voix qui s’avéra grave, prenez le mien, je crois qu’il vous sera utile.
- Non, merci. C’est gentil à vous, mais je vais aller acheter une nouvelle carte. Il me semble même qu’ils en vendent dans ce café.
- Non, ils n’en vendent pas. Je le sais, je suis un habitué. J’insiste. Utilisez le mien.
Elle refusa l’invite, tout en l’observant de plus près. Il devait avoir dans les vingt huit ans, il était donc un peu plus jeune qu’elle. Elle avait déjà remarqué les yeux verts, le reste du visage était avenant, très avenant en fait. Il souriait, ce devait être une habitude chez lui, une manière de cacher ce qu’il pensait vraiment. Elle ne faisait pas confiance aux personnes qui souriaient trop, mais ce faisant, elle s’en voulait, elle devait avoir un problème, elle devait avoir du mal à communiquer avec les autres.Son mari le lui reprochait souvent. Psychiatre de son état, il devait savoir ce qu’il disait, il affirmait même fréquemment qu’ainsi elle ne pouvait exercer correctement son métier de médecin.
- Pour charcuter des cœurs, répondait- elle en souriant, on n’a pas besoin de trop parler, on va droit à l’essentiel.
- Quand on écorche un cœur, répondait- il en regardant profond en elle, on doit au moins communiquer.
Elle n’aimait pas les nouvelles technologies de communication ou plutôt elle avait du mal à les comprendre et à les utilise.C’est qu’elle devait être passée, déjà, de l’autre coté de la barrière, celle au delà de laquelle l’on devenait ringarde, pas de son temps. Elle observa une fois de plus la salle autour d’elle. Toute cette jeunesse! Une jeunesse qui paraissait ancrée dans le vingt et unième siècle, pas forcément dans la modernité si l’on devait en juger par les nombreux foulards qui emprisonnaient les têtes féminines mais qui consommait fébrilement les technologies modernes de communication. Elle sourit, l’inconnu pensa que ce sourire s’adressait à lui ; il élargit le sien. En fait elle pensait aux Moyens- orientaux à la culture et aux mœurs du quinzième siècle. Oui, selon le calendrier musulman on était en mille quatre cent vingt six. Le mode de consommation était bien du vingt et unième. Ils n’aimaient pas la modernité de mœurs mais utilisaient toutes les possibilités offertes par les nouvelles technologies. Les innovations d’utilisation étaient développées jusqu’en des domaines surprenants. Il était désormais permis aux hommes de ces pays de répudier leurs femmes par courrier électronique. Le face à face pour prononcer la répudiation à l’encontre de la future répudiée n’était plus nécessaire et les trois répétitions obligatoires de la formule de renvoi pour que la répudiation soit effective pouvaient désormais être transmises par e- mail. Il restait cependant un point d’ombre, fallait- il trois messages e- mail pour justifier des trois formules ou pouvait –on les accumuler dans un seul message électronique ? Les religieux avaient quelques difficultés à statuer sur le sujet.
L’inconnu plaça son portable près d’elle. Il était clair qu’il tenait à ce qu’elle l’utilise. Elle réfléchit très vite. Si elle devait y recourir, il saurait par la suite à quel numéro elle avait téléphoné, mais ne pourrait identifier son numéro à elle. Elle accepta son offre, contacta la clinique. Les nouvelles qu’on lui communiqua l’amenèrent à se lever précipitamment. L’inconnu dit alors très vite :
- Bien, je vois que l’on n’a plus le temps de faire connaissnce de manière classique. Puis- je vous revoir ? Reviendrez- vous ici ?
Elle le balaya d’un regard interloqué. Il ajouta :
- C’est un endroit très agréable. J’y viens souvent. J’y viendrai demain à la même heure et les jours suivants.
- Non, je ne le trouve pas à mon gout, c’est un lieu parfait pour des gamins mais pas pour moi.
Et comme il se tenait debout entre elle et la porte :
La discussion trainait dans le petit salon. Cynthia appelait ‘petit salon’ la partie de l’immense et unique salon de la maison réservé à leur usage personnel. Elle était fatiguée de sa journée et son mari Acyle ne disait pas grand- chose, perdu dans ses pensées. Cela lui arrivait fréquemment ces derniers temps. Elle le supposa préoccupé par des questions professionnelles. Il devait l’être en effet, car bientôt il énonça :
- Je n’arrive pas à prendre de décision pour ce jeune homme dont je t’ai parlé.
- Celui qui a tué sa petite amie parcequ’elle refusait de l’épouser ?
- Oui, difficile de dire s’il est responsable ou non. Le comité, non plus, n’a pu prendre de décision.
- Ce qui veut dire qu’en définitive, la décision te revient à toi.
- Oui, je ne sais pas si j’ai le choix.
- Tu veux dire que tu l’as déjà fait.
Elle marqua un silence, puis :
- Tu veux dire que tu as pris la décision de prononcer son irresponsabilité.
- Qu’en sais- tu ?
- Je le sais. Tu vas confirmer son irresponsabilité. Il échappera à la justice. L’hôpital psychiatrique le libérera dans un an au plus. Il sera libre d’assassiner une autre jeune fille qui ne voudra pas de lui.
- Ce n’est pas du tout certain
- Tu veux dire comme pour ce jeune homme qui a tué sa mère parcequ’il était drogué, qui en a pris tout juste pour cinq ans, est sorti au bout de deux années et six mois après tuait sa sœur. Son mari jeta, sur la table, en un geste sec, la revue médicale qu’il manipulait assez nerveusement depuis un moment.
- Tu sais bien qu’à l’époque je n’étais qu’un jeune psychiatre.
- Un chef d’entreprise asséna- t- elle durement, commet un abus de biens sociaux, il prend perpétuité, un fils tue sa mère, et ce n’est pas plus de cinq ans. Pour celui qui tue son amie, c’est un an tout au plus. Cela te paraît raisonnable ?
- Je ne suis celui qui décides peines dit son mari abruptement, je fournis un avis médical, sans plus. Les notions de bien et de mal sont fournies par la société, pas par nous.
- Je crois que les psychiatres en ce pays, vous avez votre responsabilité dans tout cela.
Acyle haussa les épaules en un signe d’impuissance. Elle soupira. L’impuissance était la marque génétique en ce pays. Impuissance des jeunes gens à se faire un avenir. Impuissance des éducateurs à éduquer. Impuissance des agents économiques à produire. Impuissance des institutions à encadre la vie nationale. Impuissance des gouvernements à gouverner. Impuissance du Président devant l’impuissance générale. Acyle se mut légèrement sur son fauteuil, une fois, deux fois, puis encore une fois. Ceci signifiait énervement chez lui. Elle regarda ailleurs, vers le jardin qui jouxtait le salon, une pièce qu’elle avait voulue grande ouverte sur la verdure. Il avait fallu abattre les murs extérieurs pour cela et les remplacer par de grandes baies vitrées qui couraient tout le long des façades. La vue de l’immense pin aux branches en majestueuse expansion la calma quelque peu. Elle aimait cet arbre. Il avait plus de cent ans. Elle avait choisi cette demeure pour cet arbre, elle estimait qu’il était le joyau de sa maison. Il adoucissait la lumière aveuglante de ce début de mois de juin, en ce début d’après midi de début de weekend. Ils attendaient quelques invités pour ce soir, elle devait donner des instructions à sa femme de ménage pour l’élaboration du repas. Elle se leva. Son mari la retint
- Je crois que tu as quelque chose à dire, alors dis- le.
- Si vous laissez aux religieux ou aux petits gouvernants du moment le soin exclusif de décider de ce qui est bien ou mal, on n’est pas prêt de sortir de l’auberge en ce pays.
Acyle haussa les sourcils.
Ne fais pas celui qui ne comprend pas, les religieux décident en fonction de leur fantasme - que tu es bien placé pour connaître- dit elle en souriant, et les gouvernants en fonction de leur insatiable appétit de rapine. Il ne dit rien, elle reprit : J’ai bien peur que l’on ne sache jamais faire la différence entre une valeur positive et une valeur négative. Tu n’as pas remarqué ? La plupart des gens ici ont des difficultés à ce sujet.
C’est quoi des valeurs négatives ?
Ce sont celles qui pourraient te pousser à déclarer ce jeune homme irresponsable
Je suis censé saisir immédiatement ?
Oui, le déclarer irresponsable revient à lui permettre de ne pas subir la pleine sanction de ses actes. C’est admettre que l’instinct de possession et de domination envers son amie sont légitimes. C’est ce que pense le bon petit peuple machiste chez nous non ? Mais toi tu n’es pas le petit peuple.
Tu sais, dit- il d’une voix légèrement lasse, le métier d’un psychiatre n’est pas de refaire la société, juste de faire en sorte que les patient s’ajustent autant que possible à la société qui est la leur.
Oui, tuer sa petite amie ou sa mère ce n’est pas vraiment un crime, alors on doit s’arranger pour qu’il n’y ait pas de sanction. Acyle se versa un verre d’eau de la carafe posée sur la petite table face à lui, le but lentement. Cynthia observait son époux, elle savait qu’elle l’impatientait mais que dans le même temps il avait besoin de ses opinions, s’il passait favorablement l’examen de conscience qu’elle lui infligeait périodiquement, alors c’est qu’il pouvait avoir bonne conscience, la vérité selon elle c’est qu’il doutait fortement qu’il puisse l’avoir. Écoute, dit il d’une voix impatiente cette fois –ci, tu n’as pas à me dire comment je dois aborder mes examens cliniques, je ne te dis pas comment soigner un cœur moi. Au fait où en est ce patient qui te donnait tant de souci ?
Il ne va pas bien. Sa pression artérielle est toujours effondrée. Il est possible que la clinique m’appelle durant cette nuit.
Et nos amis qui doivent venir dîner ?
Je suppose qu’ils comprendront. Mais il n’est pas du tout certain que l’on m’appelle. Très bien, je monte me changer. J’ai envie de jardiner.
- Reste un peu dit- il en l’attirant vers lui.
Elle accepta son étreinte de bonne grâce, non que cela la transporte, la mette en émoi ou lui procure une sensation spéciale, mais elle estimait qu’elle lui devait bien quelques moments de tendresse, cela effaçait quelque peu, très peu seulement, le sentiment de culpabilité qui la traversait quelquefois, justement en ce moment, en cette seconde précise une intensité supplémentaire de culpabilité la submergea, au point qu’elle eut la sensation pénible qu’elle n’était plus en situation de négligence ou d’insensibilité envers lui mais de trahison.
Trahison !
Le mot l’effraya. Pourquoi devait- elle se figurer qu’elle le trahissait ? A part partager sa vie elle n’avait rien promis, oui mais cela supposait un certain nombre d’engagements collatéraux. Collatéraux…elle n’aimait pas ce mot. Il était devenu ambigu depuis les frappes aériennes de l’Amérique sur l’Irak. Il était devenu négatif. Les dégâts collatéraux signifiaient beaucoup de morts, et en ce qui la concernait les engagements collatéraux pouvaient signifier beaucoup de contraintes.
Pesantes.
Lourdes.
Écrasantes.
Accablantes.
Insupportables ?
Une image fulgurante de netteté la submergea.Eelle eut la sensation de revivre intensément le moment, celui durant lequel la main de l’inconnu séduisant lui tendait son portable. Elle se dégagea doucement, très doucement de l’étreinte, elle ne voulait pas qu’Acyle ait l’impression qu’elle voulait lui échapper et prit le sien de dessus la table sur laquelle il était posé ; elle le caressa, l’ouvrit, le referma, le rouvrit, ouvrit le répertoire, rechercha un numéro qui ne pouvait s’y trouver et le referma d’un coup sec. Dieu merci, il était psychiatre, pas psychologue.
- Tu ne devrais pas te faire tant de souci pour ton malade. Rien ne se passera peut être et ils ne t’appelleront pas. Tu as fait tout ce qui était possible. Tu feras plus demain
- Non, tu as raison, il se pourrait qu’il ne se passe rien.
Le dîner était maintenant presque terminé. Leurs six invités semblaient satisfaits du repas. Soraya, la plus jeune de leurs deux domestiques s’était surpassée ce soir là. Avec sa sœur ainée, elle s’occupait de leur maison, de leurs repas, de tout ce qui pouvait concerner le confort de leur vie quotidienne. Elle repassait – pour la troisième fois – son baccalauréat ; il fallait dire que c’était une clé de sésame pour l’université difficile à obtenir en ce pays- et dans le même temps était employée chez Cynthia. C’était pour lui permettre de dégager suffisamment de temps pour la préparation de ses examens qu’elle avait également engagé la sœur ainée, laquelle avait renoncé aux études depuis bien longtemps.
La conversation des sept convives aux cotés de Cynthia était animée, elle seule restait assez silencieuse, mais tous occupés à leurs dires ne semblaient pas s’en apercevoir. Acyle, lui, l’avait remarqué, elle le pressentait au regard qu’il posait sur elle de temps en temps, mais elle devinait qu’il mettait cela sur le compte de la fatigue de sa journée à la clinique et des émotions professionnelles qu’elle avait engendrées. Coachée par un éminent cardiologue canadien, elle tentait une nouvelle intervention sur un malade atteint d’un grave dysfonctionnement cardiaque et les résultats étaient pour l’instant incertains. C’était une première en Algérie, qui allait donner suite à un certain nombre de séminaires, de colloques, d’articles dans les revues spécialisées. Tout ceci la ferait connaître davantage même si déjà dans la profession l’on évoquait déjà volontiers son nom, une publicité bienvenue qui la hausserait aux tous premiers rangs de la cardiologie. Tout cela serait bénéfique pour sa clinique. Elle se construisait une renommée. Sa clinique ! C’était maintenant devenu Sa clinique. Elle l’avait acquise par son mariage. En fait cela avait été le deal du mariage. Elle, contre, dans un premier temps, la libre exploitation de l’établissement de dix étages en proche banlieue d’Alger et maintenant, enfin, pour bientôt elle l’espérait, la rétrocession par son mari de sa pleine propriété. Cela avait été le deal. Elle avait respecté les termes du contrat, bien qu’en ce qui concernait ses engagements précis à elle rien n’ait été clairement formulé.
La question de l’incapacité phénoménale des gouvernants était une fois de plus évoquée. C’était devenu un rite. On se réunissait et on parlait de l’incompétence des gouvernants, celle des maires, des walis, des chefs d’entreprise, des directeurs d’institutions, de l’assemblée, des ministres. On évoquait, s’entretenait, enrichissait la connaissance du groupe des phénomènes de corruption. La corruption était généralisée. Elle envahissait tout le corps social comme une gangrène, en principe elle devait le tuer, mais phénomène inexplicable, envahi par la corruption, le corps social se portait de mieux en mieux. La société florissait, il n’y avait qu’à voir les foules dans les magasins d’alimentation, dans les marchés, dans les restaurants, dans les plages…il n’y avait qu’à observer les étalages des magasins, les prix qui grimpaient allégrement et les clients aux porte monnaie aisément ouverts, il n’y avait qu’à recenser les mariages qui se faisaient, se défaisaient, se refaisaient. La corruption était devenue un large phénomène culturel et tout le monde apportait sa contribution à son analyse, les journalistes étrangers, les institutions étrangères et maintenant les journalistes nationaux et certaines associations nationales. En cet instant précis l’incompétence des gouvernants et la corruption généralisée avaient leur utilité pour Cynthia : elles alimentaient une conversation fiévreuse, ce qui lui permettait de se taire.
Le repas terminé, tous se rendirent dans la partie du salon réservée aux invités, celle aux meubles anciens et rideaux de brocard aux tons vert émeraude dominants. Elle était séparée de l’autre par des paravents de bois travaillés par les artisans nationaux, des paravents aux délicates moulures de bois incrustés de nacre.
- Tu as rendu ton rapport ?demanda à Acyle Maria, psychologue de son état.
Acyle s’enfonça d’un air las dans le profond fauteuil de cuir vert tilleul et fixa l’épais tapis beige. En dehors de sphères strictement professionnelles, exception faite de Cynthia, il n’aimait guère parler de son travail. La matière en suscitait trop de passions, car on ne savait pas encore ce qui dans la société devait être considéré comme déviant. Aujourd’hui on se demandait justement dans quelle mesure l’assassinat était déviant. Il se pouvait qu’il ne le soit pas toujours. Le petit monde de la psychiatrie et de la psychologie, en cercle fermé pour le moment, était secoué par l’affaire et attendait l’avis des experts. Allait- t- on faire preuve de sévérité envers un jeune homme qui tuait une jeune fille? La tradition nationale, dans ce genre d’affaire, allait toujours vers l’excuse de l’acte. S’il l’avait fait, c’est qu’il devait avoir de bonnes raisons, au vu de leur culture, des raisons légitimes. Il ne restait plus qu’à trouver lesquelles. L’opinion islamiste était que la femme jeune étant l’incarnation du diable, le jeune homme en question, désarmé devant les manifestations de Lucifer en jeans extra moulants et débardeur trop léger, devait être déclaré momentanément irresponsable, l’opinion du peuple non islamiste était la même. Celle des modernistes qui était qu’il fallait pratiquer des analyses psychiatriques sans complaisance était considérée comme irrecevable aux yeux de la religion –on ne pouvait être moderniste sans être mécréant-
Maria remarqua la réticence d’Acyle. Elle sourit, d’un air entendu sembla- t- il à Cynthia. Rousse, petite, ronde, nantie de grands yeux verts, elle eut l’expression de la féministe convaincue qui ne se fait guère d’illusions sur la complaisance mâle envers ceux de la même espèce. Elle s’assit à son tour et lança un regard inquisiteur à Cynthia, fallait- il, ou non, insister ? Cynthia préféra ignorer l’interrogation et Maria lança pourtant :
- Le problème pour nous les psychologues et les psychiatres, c’est que nous ne savons jamais si nous appartenons en premier à notre profession ou à notre sexe ?
- Et si nous appartenions tout simplement au genre humain ? demanda Roger, son mari.
Ismad, chirurgien, s’éclaffa :
- Roger, depuis le temps que tu vis parmi nous, comment peux- tu être aussi naïf ?
- Il n’est pas naïf, intervint Maria, il fait seulement dans la provocation.