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A minuit...
un texte de :

A Minuit, tous les rêves sont possibles

La nuit a posé son linceul sur la campagne endormie, le silence, comme un ami, m’entoure et me protège. Le bruit de la vie prend une saveur nouvelle, la nuit tous les rêves sont possibles. L’essence de la vie prend naissance s’appropriant mes pensées les plus obscures. Le Tic Tac de l’horloge tel un métronome accompagne les battements de mon cœur. Tic Tac, Tic Tac, Boum, Boum, Boum répète l’écho à l’unisson.

 Assis dans le noir, mes pensées les plus secrètes se libèrent, j’ose enfin me découvrir devant ce témoin silencieux et complice. Les masques tombent laissant apparaître la vérité. Les peurs qui prennent naissance à la lueur du jour s’évanouissent en laissant la nuit effacer pour quelques heures encore les stigmates d’une existence pathétique.
 J’allume une cigarette, mes yeux observent le bout incandescent. Perdu dans mes pensées, le temps n’a plus d’importance. Mes souvenirs d’enfance remontent à la surface. Comme en lévitation, je me laisse envahir par la légèreté de l’instant. J’aime aller chercher au plus profond de moi cette source de plaisir, le goût de l’enfance au parfum d’innocence. L’enfance a cette chance de croire toujours au bonheur, seule la vie et le temps qui passe troublent à jamais cette vérité.

 Le carillon de l’horloge brise le silence et me ramène au temps présent. Minuit sonne. C’est l’heure. Je me lève doucement et je me dirige vers mon ordinateur qui n’attend que moi pour s’animer. Quelques secondes encore et le Monde, comme un écran de fumée prenant possession des lieux, va défiler devant mes yeux. L’ordinateur prend vie sous mes doigts impatients et malhabiles. La lumière sur l’écran hypnotise mon regard, plus rien n’a d’importance que le plaisir que procure cette jouissance empreinte de puissance. Je deviens maître de mon destin, je tisse ma toile telle une araignée, captivant et capturant les êtres sensibles.

 Tout avait commencé comme un jeu, un dérivatif à ma solitude. Mal dans ma vie, le temps s’écoulait lentement sans vraiment me satisfaire. Je m’ennuyais dans cette vie qui me collait à la peau, m’enveloppant comme un manteau qui n’était pas taillé pour moi. Prisonnier, j’avais depuis longtemps perdu la clef de ma geôle, vivant dans le passé, me nourrissant de souvenirs pour ne pas affronter la vie. Lâcheté oblige je me complaisais dans ce monde ou seuls les personnages du passé avaient leur place, ils grandissaient en moi pour devenir ces êtres parfaits dépourvus des défauts communs aux vivants.
 J’aime à penser que je suis malheureux. Le malheur me va si bien, il me donne l’excuse de ne pas chercher plus loin le dérivatif à ma solitude. Je m’isole du monde pour éviter d’ouvrir les yeux sur un monde qui m’effraie et qui m’obligerait à regarder l’image que reflète le miroir de la vie. Brique après brique, j’ai construit un mur autour de moi, sentinelle invisible qui me coupe des autres et de la médiocrité de mon existence.

 Ce soir comme tous les soirs, l’espace de quelques heures, je vais jouer avec la vie des autres, m’appropriant par simple clic un destin hors du commun. Quelques mots suffisent pour charmer, mentir, humilier, trahir et faire souffrir. Le monde virtuel joue sur l’imagination en laissant les zones d’ombres se développer. C’est tellement simple et tellement fascinant. Je disparais pour laisser cet autre prendre possession de ma vie et la changer au gré de mes errances nocturnes. Par procuration, j’influe sur la destinée des êtres fragilisés par la vie, tel un venin, j’envahie leurs esprits et les ronge pour assouvir ma soif de pouvoir. La nuit est propice aux rencontres, aux confidences. Des êtres sans défenses deviennent le jouet, sans même sans rendre compte, des vampires de la nuit qui n’attendent qu’un mot pour sucer le sang jusqu’à la lie et assécher le cœur des plus faibles. Internet est un terrain dangereux  pour tous ceux qui s’y promènent sans connaître les règles du jeu. Les gens en mal d’amour sont prêts à croire à n’importe quoi du moment qu’ils se sentent exister. Les mots sont des armes insidieuses, ils naissent dans la tête de leurs auteurs et se meurent dans le cœur des victimes, les mots ne sont que des cris. Insidieusement les mots prennent possession des corps, ensuite il suffit parfois d’une seule rencontre pour récolter les fruits du travail.

 Je ne me sens nullement responsable. C’est un jeu, l’échiquier de la vie. Tous les coups sont permis pour déstabiliser l’adversaire. Il m’arrive de perdre, de mal évaluer la souffrance de l’autre mais plus j’avance dans le jeu et plus j’en maîtrise les règles. La patience, c’est la clé du succès. Je reste parfois des heures, des jours, des mois à observer tapi dans l’ombre, à l’abri derrière mon écran. Le commun des mortels pourrait me croire endormi mais il n’en est rien, je me cache comme je le fais depuis la nuit des temps, un sourire angélique sur le visage. Je suis insoupçonnable derrière mon masque, les autres glissent sur moi sans jamais m’atteindre. Je n’ai pas de sentiments. Comment pourrais-je en avoir d’ailleurs ? Je suis aussi froid à l’intérieur qu’à l’extérieur. Dans une société ou le paraître est la clé de la réussite, c’est un jeu d’enfant, chacun suit égoïstement sa route, le peu d’attention qu’on veut bien nous offrir se nourrit de petits riens. La crédulité des êtres m’a toujours fasciné, ils sont prêts à croire à n’importe quoi pourvu que ce soit servi sur un plateau d’argent. L’être humain est tellement prévisible que s’en est risible. Le mot aimer n’a aucune signification pour moi, je sais le conjuguer, je sais le dire et le murmurer mais je n’en connais pas l’essence même, ce mot m’est étranger. Aimer c’est une faiblesse, c’est laisser quelqu’un d’autre avoir une emprise sur vous, c’est vous toucher, vous nourrir, vous rendre vulnérable, ce que je ne suis pas. L’amour ouvre toutes les portes mais les referme si violemment que tout votre être en est ébranlé. Je suis l’ouragan de l’amour, j’apporte le réconfort, des larmes pour soulager, des rires pour guérir mais quand je me déchaîne j’emporte tout sur mon passage.

 Devant moi, comme une ode à la vie, je vois défiler mon profil. La nuit, comme une symphonie brûlante, amoureux des mots, poète à ses heures, je deviens Arthur, chevalier au grand cœur aimant la vie et les êtres. Ma devise : comprendre et accepter l’autre, rechercher ce qu’il y a de plus beau dans l’humanité, je crois en l’homme. Je ne juge pas, j’offre une oreille attentive, je sèche les larmes qui prennent naissance dans les cœurs pour se mourir dans les yeux, je pénètre dans les âmes pour en découvrir le nectar. Je ne m’impose jamais aux autres mais inconsciemment je charme, je suis un phare pour les marins en détresse. J’écris des poèmes, des témoignages, je suis sensible, j’aime pour être aimé. J’ai besoin des autres, je n’existe que dans le regard des autres, sans ce regard la vie aurait la saveur d’un plat fade.

 Un sourire au bord des lèvres, mes yeux s’attardent sur mon dernier poème.

Tant de fées se penchent sur les berceaux
Apportant la lumière, la vie en cadeau
Le tien est resté dans l’ombre
Venu au monde par une journée sombre
Ta différence tu la portes comme un fardeau
Comme une charge trop lourde sur ton dos
Tu as appris comme on récite un poème
Que la vie n’aime pas les je t’aime
Tu crains les regards qui se posent sur toi
Ces yeux qui te suivent, que tu traînes avec toi
Chaque nuit ils reviennent te hanter
Envahissant tes rêves de mille mains gantés
Ta différence tu la portes comme un fardeau
Comme une charge trop lourde sur ton dos
Les pages de ta vie sont remplies de fautes
Comme une partition souffrant de fausses notes
Ta différence est ton seul crime sur terre
Paysage d’un cœur ravagé par la guerre
Oublier par un train sur le quai d’une gare
Là où les escales heureuses de la vie se font rares
J’aimerais qu’avec ces mots noircissant cet écran
Chacun comprenne le message récurant
Que la différence n’existe que parce que nous le voulons
Que ce mot en lui-même est déjà une prison
Ta différence tu la portes comme un fardeau
Comme une charge trop lourde sur ton dos
Laisse nous t’apprendre que le bonheur
Ne s’achète pas avec des leurres

  Mes yeux s’illuminent devant le message laissé par une internaute  
«  Merci Arthur de faire chanter les mots sur ton écran. Pour moi les plus belles choses sont toujours écrites dans la souffrance. Pour faire vivre un mot il faut qu’il ait un passé chargé d’orage, une âme conquise et un cœur en otage. J’aimerais vraiment discuter de tout cela avec toi. »
Aurore.

Aurore, un prénom qui n’est pas fait pour moi. L’aurore ? Est ce le début ou bien la fin de quelque chose ? Est-ce la fin de la nuit avec le réveil tout engourdit d’une nature en sommeil ? Ou bien les prémices d’une journée qui commence et qui compte bien en profiter ? L’aurore pour moi est synonyme de deuil, toute la journée je porte le noir pour enfin renaître à la nuit tombée. Impossible pour moi d’expliquer cela à Aurore sans risquer de l’effrayer.
Tu veux me parler Aurore, tu veux connaître Arthur ou du moins la partie émergée de l’iceberg ? Et bien…Tes désirs sont des ordres.

« Aurore, tu es venue à moi pour apprendre à me connaître. Nous avons l’écriture en commun, la force et la faiblesse des mots, une volonté d’être entendu et compris. Si tu veux discuter avec moi, rejoins moi sur MSN à partir de minuit demain. Aurore, toi qui portes un prénom synonyme de lumière saches que pour moi minuit est l’heure où tous les rêves sont possibles. »
Arthur.

 J’allume une cigarette, mes yeux fixent l’écran, fascinés. Un rire libérateur s’amorce dans ma gorge. La chasse est à nouveau ouverte.
—  Bonsoir à toi, Arthur, le preux chevalier
-   Tu commences fort Aurore, comme un jour qui s’ignore.
— Très drôle Arthur ! Je peux quand même te dire que je suis ravie de parler avec toi, cela fait un moment que j’en avais envie.
— Je ne t’ai jamais croisé sur le site. Tu es là depuis longtemps ?
— Non quelques jours seulement, juste le temps de prendre mes marques et de découvrir les êtres. Et toi ? Tu es sur ce site depuis longtemps ?
— Quelques mois.
— Tu dois en connaître du monde
— Tu sais, je ne me lie pas facilement. L’écriture pour moi est juste un loisir. Je croise beaucoup de monde au détour des mots mais je m’arrête rarement pour en connaître les auteurs.
— Je pouvais toujours attendre que tu me fasses signe alors ! Heureusement que j’ai pris les devants.
Pourquoi ai-je l’impression de ne plus être maître de la conversation. C’est comme si les rôles étaient inversés. Tout avait été tellement simple avec les autres. Pour l’instant c’est elle qui mène la danse.
— Tu as bien fait de me forcer la main Aurore, je suis également heureux de pouvoir discuter avec toi. Parles-moi de toi. D’où viens-tu ?
— J’ai eu une enfance chaotique. J’ai traîné mon désespoir d’une famille d’accueil à une autre, d’un foyer à un autre, m’interdisant d’aimer pour ne pas devenir dépendante. L’amour est une prison pour moi. Un cœur qui se libère et qui ose, c’est ouvrir les portes de l’enfer. Je ne désire plus m’attarder sur ma vie, parles-moi plutôt de la tienne.
— Tu sais ma vie est triste à mourir ! Une enfance malheureuse, des parents absents, des rêves de gloire conduisant au désespoir. J’en fais peut-être un peu trop ? Comme toi je pense que le passé est très bien où il est, il n’est jamais bon de remuer les souvenirs, c’est plein de poussière et de poudre aux yeux.
— Nous formons une belle paire d’éclopée de la vie. Oublions le passé et tournons nous vers l’avenir, seul ce dernier peut nous apporter la lumière.
— Aurore qui cherche la lumière. Tu sais Arthur lui ne se complait que dans l’obscurité.
— Tu aimes la nuit ? Pourquoi ?
— Tu en poses des questions ! Pourquoi ? Parce que j’aime son parfum unique, j’aime sa douceur, j’aime la façon qu’elle a de me chuchoter à l’oreille. Que sais-je encore………
— Je t’énerve ?
— Mais non. C’est juste que je n’aime pas parler de moi.

 Aurore possède un don pour faire parler les autres. Méfiance Arthur. Nous avons conversé toute la nuit ne s’arrêtant qu’au petit jour. Aurore est sensible, drôle, émouvante. Elle m’a avoué habiter à moins de 50 kilomètres de chez moi. La vie est quand même bien faite, elle pourrait habiter à l’autre bout du monde, Internet n’a pas de frontière, et, je découvre qu’elle vit près de moi.
 Tous les soirs à minuit, Aurore me rejoint, me quittant qu’aux premières heures du jour. Mon corps commence à ressentir les effets des nuits sans sommeil et des jours sans soleil. Je pense que j’ai usé suffisamment de patience, après avoir goutté au sang, mon esprit ne pouvait plus s’en passer.
Aurore, tu seras celle qui m’apportera le repos que tout mon être aspire, j’ai besoin de ta lumière pour éclairer ma nuit, j’ai besoin de ton énergie pour me maintenir en vie.

 Contre toute attente la proposition de se rencontrer est venue d’elle.
— Bonsoir mon Arthur
— Bonsoir, jour de mes nuits
— Ecoutes, j’ai bien réfléchi, nos échanges derrière un écran ne me suffissent plus. Je veux te voir.
— Tu risques d’être déçue. L’esprit se crée une image qui risque de se ternir dans la réalité.
— Prenons le risque. Nous n’avons rien à perdre et tout à gagner. Tu habites loin de chez moi ?
— Assez, mais ce n’est pas le problème. J’ai simplement peur de te décevoir.
— Ne fait pas l’idiot. Je connais ce que tu as au fond du cœur, l’apparence m’importe peu, c’est juste une carapace pour cacher l’essentiel aux yeux du monde. Quand ? Ce soir ?
— Demain. Je serais à minuit devant ta porte…….


— Bonjour monsieur Martinez. Vous avez bien dormi ?
— Comme d’habitude.
— C’est aujourd’hui le grand jour. Le médecin a donné son accord, vous pourrez sortir en début d’après midi. N’oubliez surtout pas de prendre votre traitement, il est essentiel à votre équilibre. Vous ne souffrez plus d’angoisses diurnes ?
— Non. Plus du tout. Maintenant je n’attends plus que l’aurore…

© Conselia 2009

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