Prologue
J’ai vingt et un ans. Je suis militaire engagé pour quatre ans, mon contrat
se terminant dans quelques mois.
Après avoir mûrement réfléchi, je décide de choisir une autre voie. Je passe
le concours de gardien de la paix.
En École de Police au CAPU à Vincennes pour le 1er octobre 1974. Mon contrat
d’armée expirant la veille, cela tombe bien.
L’aventure commence.
D’autres candidats admis eux aussi. Nous pénétrons dans une cour assez sinistre.
On voit que le modernisme n’est pas encore passé par là. Ça n’est pas grave,
il n’est pas question de se démoraliser pour si peu. Puis c’est la présentation
dans la cour après un rassemblement un peu chaotique:
perception du paquetage, distribution des chambres.
C’est pire que l’armée, les chambrées sont composées de plus de dix lits.
On fera avec. Ensuite vient la répartition en sections d’une trentaine de
candidats. Le choix est tout simplement opéré par ordre alphabétique.
Nous avons maintenant deux chefs de section qui vont nous former pendant
quatre mois (Depuis, c’est passé à une année).
Le jour-même, plusieurs candidats quittent l’école, s’apercevant sans doute qu’ils se sont trompés de voie professionnelle. D’autres encore partiront dans le courant de la formation.
L’École
La formation débute. Nous apprenons à connaître nos formateurs qui sont des
policiers en tenue ayant exercé une bonne dizaine d’années sur la voie publique.
On commence par beaucoup de théorie:
la réglementation, les différents types de rapports d’interventions (par exemple comment rédiger une intervention suite à un malaise sur la voie publique, afin de voir qui il faut prévenir, etc…).
C’est ce qui prend le plus de temps, et je m’en apercevrai par la suite dans toute ma carrière.
Il faut rendre compte par écrit en permanence.
Puis on nous enseigne le maniement des armes en dotation dans la police: à l’époque, des pistolets 7,65 mm ainsi que le pistolet mitrailleur Mat 49 modifié. Rien de bien difficile pour moi, ancien militaire.
Le stage se passe sans problème.
Le sport fait également parti de la formation:
une base de self-défense et un peu de natation (Il faut savoir nager au moins cinquante mètres).
On reçoit aussi des cours de secourisme et l’on doit avoir le permis de conduire pour pouvoir devenir titulaire dans la fonction publique.
Les quatre mois passent vite et nous recevons notre classement. Il n’y aura pas de recalés, selon mes souvenirs.
Je me classe dans les cent cinquante premiers sur huit cents élèves. Puis vient
le choix du poste d’affectation. A part le major de la promotion qui peut choisir sa ville d'affectation au niveau national, pour nous tous, c’est Paris et la petite couronne.
Moi, j’hérite de la Compagnie Élysée sur le 8ème arrondissement;
donc, l’honneur de garder le Président de la République. Le week-end passé, une dizaine d’autres policiers et moi nous présentons au dit commissariat. Nous nous y rendons dans notre belle tenue toute neuve par le métro.
Hé bien, nous ne sommes pas à l’aise du tout car les voyageurs s’aperçoivent vite que nous sommes de jeunes policiers avec leur tenue toute neuve.
Mais aucune remarque ne fuse.
A l’époque, prendre le métro seul ne m’a jamais causé aucun souci.
Une fois sur place, nous sommes affectés dans différentes brigades, et le
travail commence.
Notre mission principale est de s’assurer que personne ne tente de pénétrer à
L’intérieur de l'Élysée.
Nous changeons de poste à chaque vacation, qui dure deux heures d’affilée. C’est donc de la surveillance et des va-et-vient. La première journée se passe bien. Les suivantes aussi. Mais au bout de quinze jours je commence sérieusement à me poser des questions:
Combien de temps vais-je faire ce travail qui devient vite monotone et effectué par n’importe quel temps qu'il vente ou qu'il neige?
Rien de très gai. Je n’ai vu le Président qu’une ou deux fois, c’est pour dire.
Heureusement, au bout du premier mois arrive un appel dans le bureau de l’officier. C’est la bonne nouvelle tant attendue.
Nous sommes plusieurs à changer de service. Moi, je suis affecté dans le 16ème arrondissement et en suis content. Mais une fois sur place, c’est encore
la douche froide. Notre mission principale est encore la même :
de la garde statique devant les nombreuses ambassades, consulats et résidences…
Du bitume, faire la plante verte (langage policier). La seule différence est que l’on change d’endroit et que l’on peut avoir quelques contacts avec la population habitant le secteur.
Mais je me dis que je ne vais tout de même pas démissionner.
Certaines ambassades pensent un peu à nos conditions de travail et parfois,
nous avons droit à un bon café chaud ou à une boisson. Cela dure sept mois,
pendant lesquels je peux tout de même faire quelques missions de police secours lorsque les anciens prennent leurs repos. Ce sont des missions assez simples dans l’ensemble:
malaises, accidents de circulation, différends de voisinage, mon premier
décès: un pauvre clochard noyé dans la Seine.
C’est la brigade fluviale qui le repêche et nous avons mission de l’amener à l’IML (Institut médico-légal de la préfecture de police),
lieu que je découvre pour la première fois. Ça fait bizarre. Il fait froid. Il y a plein de casiers contenant des corps, et une drôle d’odeur. Nous y restons le temps minimum nécessaire. Pas gai comme endroit.
Le 16ème est un arrondissement très calme vu le nombre important
de policiers qui y travaillent et le peu de commerces, de lieux attirant la délinquance. Il est habité par du beau monde et les appartements sont luxueux. La nuit, il y a tout de même ce fameux bois de Boulogne où règne la prostitution. Nous y faisons quelques opérations qui se passent bien en général. A l’époque, il n’y a qu’une prostitution féminine, pas de travestis, et les clients sont, disons, des personnes sans histoire.
Les mois passent. J’ai la chance de pouvoir prendre mes congés annuels au mois d’août, ce qui est rare pour un jeune policier. Au retour, je suis déjà dans le métier depuis presque un an.
Je prends de l’ancienneté, je m’affirme. Mais voilà! Fin septembre survient un
nouveau changement de service. Je suis muté à la 6ème compagnie d’intervention dans le 14ème arrondissement.
Pourquoi tous ces changements d’affectation en si peu de temps?
C’est facile à comprendre:
vu que la formation ne dure que quatre mois, cela permet de ventiler
les débutants dans des arrondissements guère attrayants d’un point de vue du
boulot de policier.
Le Vrai Boulot Commence
J’arrive donc à la 6ème compagnie d’intervention qui est située à la limite du
périphérique, dans le 14ème arrondissement, près de la porte de Vanves.
Là, j’ai une première surprise:
les locaux sont exigus, vétustes et pourvus d’un minuscule vestiaire au sous-sol, alors que notre effectif est constitué de plus de cent fonctionnaires.
Nous sommes une dizaine de nouveaux arrivants.
Le commandant nous reçoit chaleureusement. Il est de prime abord d’un aspect sympathique.
Il nous explique que le travail ressemble un peu à celui des CRS, sauf que nous
travaillerons uniquement dans Paris intra-muros. Puis chacun est affecté à une section différente. Un responsable me prend en main. Il me donne l’emploi du temps et je pars percevoir mon matériel de maintien de l’ordre. Ce dernier est composé d’une tenue, d’ un casque, de manchettes de protection du bras, de rangers et d’une matraque.
Le lendemain, c’est la prise de service. Je fais la connaissance de mes nouveaux collègues et je constate immédiatement que l’ambiance est sympathique et décontractée.
Nous préparons le matériel de maintien de l’ordre qui doit en permanence se trouver dans les cars:
boucliers, caisses de grenades, couvertures, extincteurs, fusils lance-grenades.
Ce jour-là, aucune manifestation n’a lieu. Il faut dire qu’elles ne sont pas si fréquentes que cela.
Par contre, nous nous dirigeons sur le 7ème arrondissement que je finirai par connaître comme ma poche car un car y stationne tous les jours. Hé oui, c’est un arrondissement sensible puisqu’il abrite l’assemblée nationale et divers ministères dont la police assure la protection. D'autres sections partent patrouiller dans le 14ème et le 15ème arrondissement en ayant pour ordre de nous rejoindre dans les plus brefs délais en cas d’urgence.
Là, c’est du tout-venant:
on opère des contrôles routiers, on assure la circulation en soirée, notamment le vendredi soir (le fameux axe nord-sud, comme nous disions).
A chaque carrefour un policier a pour mission d’essayer de fluidifier le flux
des voitures (Il est vrai que nous pouvions manipuler les feux de signalisation).
A l’époque, les automobilistes sont assez disciplinés mais nous verbalisons tout de même lorsque cela se justifie.
Notre quotidien, c’est aussi la surveillance de la Tour Eiffel, autant pour tranquilliser les touristes que pour éloigner les vendeurs à la sauvette ou protéger l’émetteur télé (eh oui!) qui s’y trouve, la surveillance dans les couloirs du métro. Mais il est vrai qu’on y observe peu de problèmes, de délinquance.
Une fois par trimestre nous nous rendons à l’école de police faire un peu de sport et des exercices d’entraînement au maintien d’ordre:
des descentes de car rapides, des mises en carré de section munis de tout le matériel indispensable, des manœuvres de semblant de charge dans la cour en n’oubliant pas ces consignes importantes en MO (maintien de l’ordre):
rester toujours groupés (pas question que chacun fasse n’importe quoi ou ne pique un 100 mètres), et surtout, agir sur ordre.
D’ailleurs, pour y être finalement resté huit ans, j’y ai assisté à très peu de manifestations sérieuses et violentes. Heureusement, car lorsqu’on est novice, ça fait bizarre de se retrouver devant des manifestants toujours supérieurs en nombre par rapport à nous, même s’il faut dire que notre force réside dans tout notre équipement qui nous donne un côté impressionnant pour les manifestants. Il faut dire qu’à l’époque, la majorité d’entre eux manifestaient pour des revendications salariales et non pour « casser du flic ».
En général, ceux ne sont pas les grosses manifestations encadrées qui
posent problème (les syndicats ont eux aussi des services d’ordre efficaces), ceux sont plutôt leurs dislocations qui restent les plus dangereuses, lorsque des perturbateurs restent pour tout autre chose. Même si certains collègues ont malheureusement tout de même eu à subir des conséquences physiques plus ou moins graves, «la casse très sérieuse reste rare».
Dans l’ensemble, je n’ai pas eu vraiment peur, bien que parfois la situation fût limite. Recevoir un tas de projectiles de tout ordre sans réagir n’est pas évident. Le plus pénible, c’est l’attente lorsque l’on bloque une rue.
Là fusent les insultes et les jets de diverses sortes.
Mais on finit par s’endurcir et finalement c’est une excellente école de maîtrise de soi.
Je peux affirmer qu’en France on sait faire du maintien de l’ordre sans dégâts sérieux. Pendant cette période, j’ai également rempli beaucoup de services d’honneur. Ce n’est pas très motivant car ça reste pénible d’être statique sur la voie publique tous les vingt mètres, sans bouger, en belle tenue, parfois des heures durant, en attente des passages officiels.
Les manifestations ou défilés sont sûrement beaux à regarder, mais ils nécessitent un pourcentage d’effectifs impressionnant.
Et plus la personnalité reçue est importante, plus nous sommes nombreux et partout. Ceux qui râlent le plus restent sans doute les automobilistes car puisque la circulation est parfois neutralisée sur des secteurs importants, les bouchons engendrés sont conséquents. Mais c’est la vie parisienne et pour nous, ça fait partie de notre travail.
J’ai un assez mauvais souvenir qui me revient en mémoire:
Nous étions sur le périphérique, entre les deux sens de circulation, sous la pluie, pendant des heures… et bien, on était beau à la fin du service…
Mais on s’habitue à tout. Parfois assister à de nombreux spectacles, matchs ou autres car nous assurions aussi la sécurité du parc des Princes, par exemple. C’était la belle époque. Les spectateurs venaient voir du football et non mettre le bazar comme souvent, hélas, actuellement.
J’ai donc pu assister à un bon nombre de festivités…
Roland Garros, chaque année, le défilé du 14 juillet. Mais lui aussi constitue un souvenir plus ou moins agréable car c’était encore des heures sans bouger, en statique, quelles que soient les conditions climatiques, et un souvenir bien humide puisqu’une année on nous a refusé de mettre l’imperméable ( cet affreux raglan en toile noire) alors qu’il pleuvait à sauts. Nous n’étions pas très beaux à voir à la fin du défilé, d’autant que ce jour pour nous fut très long, il avait fallu revenir le soir pour le feu d’artifice au Trocadéro.
Au bout de huit ans, j’aspirai à nouveau à connaître autre chose.
Après plusieurs demandes de changement de service, j’ai obtenu la satisfaction d’être muté en brigade anti-criminalité BAC de nuit.
Un autre monde s’ouvrait à moi.