La lumière verdâtre, tamisée par l’ombre mouvante des vieux platanes de la cour qui ont mis leurs feuilles d’été pendant les vacances, se colle aux longues fenêtres, donnant l’impression que le monde du dehors n’est qu’un aquarium vide d’apparences. En costume gris anthracite et chaussettes noires, monsieur le proviseur a fait son entrée dans le sanctuaire. Immobile au milieu de la salle, il ressemble à un poisson de carême échoué sur le sable. L’œil roule dans une douleur silencieuse, la bouche s’ouvre, avale le vide, suffoque :
— Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, en ce jour du 1er avril, il m’est donné, hélas, de vous annoncer une tragique nouvelle !
La gorge se noue, la voix s’étrangle dans un maigre sanglot :... Afficher davantage
—… Notre collègue, Ulysse Crucificayre, est décédé !
Silence sépulcral. L’air est comme immobile. Les profs se regardent, pétrifiés. La voix tonitruante de Félix Tartamoc rompt enfin le silence.
— Il a eu un accident ?
La barbe noire de monsieur le proviseur tressaute ; il ouvre la bouche et lance d’une voix caverneuse :
— Il a attenté à ses jours !
Paroles qui déclenchent une tempête d’exclamations.
— Pas possible !
— Incroyable !
— Quand ?
— Comment ?
— Il fallait s’y attendre, il était en pleine déprime !
(…)
L’œil rond noyé dans l’océan d’un néant infini papillote, monsieur le proviseur soubresaute.
— Notre malheureux collègue s’est jeté dans le canal du Midi ! Son corps a été repêché par des mariniers. D’après le médecin légiste, il aurait fait le saut à l’aube.
La psychologue arbore l’œil vif du veau qui, après moult tâtonnements, trouve enfin la mamelle lactée :
— Cette chute, c'est le corrélat essentiel de tout passage à l'acte, s’écrie-t-elle.
Monsieur le proviseur étire sa mine de carême et annonce :
— Le malheureux avait laissé un ultime message dans une bouteille qu’il avait fixée à sa poitrine !
— La bouteille à la mer, dit Hugo Jacomard, l’air rêveur, en tortillant sa moustache.
— Sa veuve m’a prié de vous en donner lecture ! dit monsieur le proviseur en sortant un papier de sa poche. Il chausse ses lunettes, déplie le papier et commence à lire.
On ne respire plus. Le temps est suspendu à ses lèvres
Toulouse, le 1er Avril 2004
Je soussigné, Ulysse Crucificayre, déclare afin que lors de la découverte d’un corps désagrégé dans les eaux putrides du canal du Midi, nul ne puisse être suspecté de meurtre sur la personne d’un agrégé de l’Université, avoir fait volontairement le plongeon fatal, mettant ainsi un terme aux deux décades (O combien décadentes !) de mon sacerdoce pédagogique qui en ce jour du 1er avril va se terminer en queue de poisson. Ulysse Crucificayre.